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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 13:33

L'illusion   de   beaucoup   de   personnes   qui   souffrent, consiste à s'imaginer qu'elles souffriraient volontiers les croix qu'elles n'ont pas,mais qu'il leur est impossible de porter celles qu'elles ont.

 

On conçoit aisément combien dangereuse est cette erreur, car c'est juste le contre pied de ce que le bon Dieu attend de nous. S'il nous envoie telle ou telle maladie, c'est évidemment pour que nous nous sanctifiions par cette maladie et non par une autre.

 

De même que, s'il nous envoie des peines et non des mala­dies, c'est à supporter patiemment nos peines que nous de­vons nous appliquer.

 

Donc, si nous souffrons de la tête, ne disons pas : « Si j'avais mal à la jambe ou à l'estomac, passe encore ; mais à la tête, c'est intolérable. »

Si nous sommes aveugles, ne disons point : « Encore, si j'étais sourde ! Mais aveugle ! C’est pire que tout. »

 

Si nous sommes paralysées, ou impotentes, ne disons pas : « Je consentirais à tout pour n'avoir pas ce que j'ai. »

 

C'est justement le contraire qu'il faut que nous disions, car c'est notre croix, et non celle des autres, que Nôtre Seigneur veut que nous portions : « Si quelqu'un veut venir après moi, dit-il, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me suive. »

 

Quelle que soit notre croix, n'envions donc jamais celle des autres. Telle qui semble faite d'un bois plus léger est taillée de telle sorte qu'elle fait trois fois plus de mal à celui qui la porte.

 

Telle autre nous semble douce, parce que nous n'aperce­vons que le côté poli et brillant ; si nous pouvions voir son côté déchirant, nous reculerions d'effroi.

 

Il y a des croix de bois, des croix de fer, des croix d'argent, des croix d'or : il y en a qui sont toutes fleuries et qui sem­blent n'être faites que de roses.

 

Hélas ! Toutes sont des croix, et les moins douloureuses ne sont pas toujours celles qu'on pourrait croire.

 

Sur sa croix de bois nu, le pauvre regarde avec envie la croix du riche : « Oh !  Si je n'avais qu'une croix semblable à porter ! » Se dit-il. Et il ne pense pas que l'or pèse plus que le bois, et que la croix d'or est écrasante.

 

Les grands du monde, cloués à leur croix d'or ou de roses, se prennent bien souvent à déplorer leur sort et à dire : « Oh! Que les pauvres sont heureux d'être sans souci ! »

 

Ceux qui pleurent croient qu'il est moins dur d'avoir faim ; et ceux qui ont faim sont tentés de regarder comme peu de chose la souffrance qui n'atteint que le cœur.

 

Trêve à toutes ces pensées et à toutes ces rébellions ; chacun à sa croix, portons la nôtre avec patience. Alors nous la porterons avec le bon Dieu qui nous aidera à la porter saintement.

 

N'oublions jamais, d'ailleurs, que Nôtre Seigneur sait très bien ce qu'il nous faut. S'il nous crucifie d'une façon et non d'une autre, n'ayons pas la prétention ridicule de lui faire la leçon et de croire en savoir plus que lui. Soumettons-nous comme l'enfant à son père ou à sa mère, et tout ira bien.

 

Voulons-nous un moyen de parvenir aisément à pratiquer cette belle soumission ? C'est de nous pénétrer fortement de cette pensée dans nos souffrances : « Je souffre pour Dieu, parce qu'il le veut et comme il le veut. » En agissant ainsi, l'âme abreuvée d'amertume se trouvera soulagée et réconfortée en Dieu.

 

La pensée que les souffrances nous viennent de la main de Dieu leur enlèvera tout ce qui serait de nature à révolter no­tre esprit et nos sens. Il en sera ainsi surtout si nous réfléchissons en même temps que la souffrance est nécessaire pour arriver au ciel.

 

« Il a fal­lu que le Christ souffrît, et c'est ainsi qu'il devait entrer dans la gloire. » Souffrir est une grâce de Dieu, et une grande grâce si nous savons le faire pour l'amour de lui.

 

Une personne est atteinte de quelque maladie qui l'empê­che de faire ses oraisons ordinaires, de travailler et de faire ce à quoi son état l'oblige. Elle s'en afflige grandement, parce qu'ayant un dé­sir violent de faire toutes ces choses, elle se voit arrêtée par son mal, et contrecarrée en tout. Or, si en cet état elle pratique fidèlement la patience, si elle se perd et s'anéantit dans le bon plaisir de Dieu, elle profite et avance plus en vertu, en ce peu de temps d'épreuve, qu'en s'adonnant à toute sorte de bonnes œuvres pendant de longues années.

 

Il est donc vrai, ô mon Dieu, que la patience à souffrir est la vraie marque des prédestinés et le chemin le plus court pour arriver à la perfection.

 

Extrait de : Lectures Méditées (1933)

 

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 10:16

Il faut approfondir ce sujet; trop de consé­quences en dépendent pour qu'on l'esquive. Il est pénible d'y insister; la plupart des hommes s'y refusent; pressentant de tristes constatations, ils fuient leur âme, préférant à ce gîte importun la région éloignée du Prodigue. « Quel voyage plus lointain que de s'éloigner de soi-même ? », observe saint Ambroise.

 

A l'inverse, les âmes fortes essaient de juger leur cas pour le maîtriser, de surprendre dans ses mots d'ordre et dans ses intentions cette société secrète qu'on appelle un homme.

 

Une femme écrivait : « Le mal a en moi des racines  profondes;  je  le  sens   antérieur à  ma vie »: celle-là consentait à se voir et essayait même de se dépasser afin de se mieux connaître. Au fait, elle avait raison. Le mal est en nous antérieur à nous, de par l'hérédité, du fait de la race tout entière   pécheresse,  en raison de la nature dont les puissances chaotiques poursuivent en nous leurs obscurs combats, et de par l'inter­vention   de   ces   princes   ténébreux   dont   parle l'Apôtre, compagnons obsédants, doubles inquié­tants qui singent le moi jusqu'à le tromper sur sa propre identité et mener le jeu à sa place. Heureusement, il y a aussi   en nous des puis­sances du bien, venant soit des mêmes sources, soit de sources contraires.

 

Pris dans ce tourbillon d'influences, l'être moral, en nous, se débat; il se reconnaît à peine; son action va en zigzag, procédant par oscilla­tions, essais, repentirs, reprises, suivant une courbe en apparence voulue et qui n'est que la résultante de ses contradictions infinies. « Je m'en allais, voulant, vers ce que je ne voulais pas », écrit saint Augustin.

 

Il est effrayant de penser que des hommes s'épuisent à la poursuite d'objets vaine, et que ce monde intérieur, dont dépend toute leur destinée, leur échappe. Ils pensent voir clair, et leur âme n'est qu'un nuage où leur propre regard n'entre point; ils se croient sages, alors que selon l'expression de Taine — combien vraie! — « à proprement parler, l'homme est fou ». Un tel aveuglement a quelque chose de sinistre. Vu du dedans et aperçu tout à coup, il ferait sursauter le vivant comme devant un péril mortel.

 

Mais celui qui sait et qui veille n'a pas à s'épouvanter d'une telle situation.Certes, l'écartèlement intérieur est redoutable; mais il prête à un beau travail. Le chaos peut devenir un monde.

 

Le sculpteur n'a pas devant lui, pour commencer, la statue; devant sa glaise et son bloc, comme Dieu devant le chaos, il médite et ordonne. Et le sculpteur peut espérer le chef-d'œuvre.

 

Et Dieu, et l'élu de Dieu, agents de l'univers intérieur comme de l'autre, peuvent attendre avec sécurité le repos du septième jour.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 10:45

La destinée m'a déjà entraîné trop loin; il est temps de revenir à moi-même. La destinée est mon fait; mon fait dépend de mon être et de l'exacte connaissance que j'en ai. Je dois donc m'interroger et me poser cette question étrange : Qui suis-je ?

 

Oui, qui suis-je, moi qui ne puis descendre en  moi-même   sans    y   découvrir    un   espace  effrayant qui défie la pensée autant que notre univers. Au vrai, ces deux cas se répondent. Il faudrait que l'homme eût atteint la connais­sance de toutes choses   pour se connaître lui-même, car les choses ne sont que les frontières de l'homme. Nous sommes dans l'univers et l'uni­vers est en nous,   Connaître l'un des deux et connaître le tout est une même science.

 

Ma question n'est donc pas vaine. Qui suis-je ? Psychologiquement, un magma; moralement, un lacis d'influences contraires. Il y a en moi un ami du bien; il y a aussi un être d'orgueil, de sensualité, de violence, de paresse, de mensonge, de duplicité que je ne puis désavouer, puisque je participe à leurs actes et à leurs conseils se­crets. Je suis ce qu'ils sont. Cependant, je me sens indivis.

 

Quel est ce mystère ? Qui est illu­soire, de ce moi qui cherche le bien, dans le bien aspire au mieux et au parfait, ou de cet autre multiple et changeant que je n'arrive à distin­guer ni de ses pareils ni de moi-même? « Lé­gion » est-il mon nom ? Où m'appellerai-je chaos, songeant à ce mélange grouillant d'où tout peut sortir?

 

Le certain est que je suis fait pour l'ordre. A ce prix seulement on est une personne.Qui donc me révélera à moi-même et me donnera à moi-même, faisant de mon âme une « harmo­nie », selon le vœu de la sagesse antique ?

 

Moi qui le sais, je dois recourir, pour découvrir et réaliser mon unité, à Celui qui est un par essence, qui peut donc unifier mon être en l'unissant à lui, principe d'ordre, vérité qui harmonise toute pensée, fin qui ordonne tout désir, terme qui reçoit toute action et la sanctionne.

 

C'est par l'Esprit de Dieu que s'éclaire et s'organise le cœur, comme par l'esprit de vie s'organise la matière vivante. Dieu est l'âme de notre âme. Sans lui survient ou persiste la nuit intérieure. Nous ne sommes plus qu'un cadavre.

 

Mort ou vie, incohérence ou clarté dans la tranquillité de l'ordre : c'est le dilemme. Quand je serai donné à Dieu, je serai en pos­session de moi-même dans toute la vérité de ma personne. Sans lui, je ne sais rien de moi-même; sans lui, au vrai, je ne suis pas.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 13:24

Il n'y a pas eu de commencement aux lumières célestes. Dieu est éternel. En Dieu, la création elle-même est éter­nelle. Sorti de lui pour son immense déroule­ment temporel, l'univers revient au contact. De ce fait, il revêt une pleine clarté, une immobilité qui n'est pas inactivité, qui est pourtant cessa­tion des recherches, arrêt de ces remous qui font ressembler le cosmos à un monstrueux bouillon­nement, à une mer bouleversée.

 

Les nouveaux cieux et la nouvelle terre du prophète donneront un jour leur sens aux énig­mes de l'univers, comme le salut individuel justi­fiera nos vies souffrantes et imparfaites.

 

Le « parfait » de l'Être entier doit venir. Tout tend à cette spiritualisation, à cette harmonie où la douleur et le mal n'ont plus de part, où l'activité n'est plus « l'acte de l'imparfait » qui se cherche, mais « l'acte du parfait » qui s'exprime. Aux cieux catastrophiques de la science, à la terre catastrophique de la géologie, à l'histoire catas­trophique de notre humanité en son tout et en chacun de ses êtres, doit succéder un état de fixité conforme à l'idéal créateur : trace authen­tique ou image pure que ne sont jamais main­tenant les créatures matérielles ou pensantes.

 

Quand un rayon de soleil entre dans une pièce, lui-même ne se voit pas; ce qu'on voit n'est que la danse des poussières de l'air, qui reçoivent et nous révèlent sa lumière : ainsi la clarté pure de la pensée créatrice n'apparaît qu'indirectement dans la danse des choses. A l'égard de cette clarté parfaite, toutes créatures changeantes ne repré­sentent qu'un système d'impuretés.

 

Un jour doit venir où la lumière absorbera les poussières, où la danse, trop inharmonique dans un système de tournoiement affairé et tourmenté, fera place à une chorégraphie régulière, à un règne de l'idée qui maintenant travaille, à un tranquille équi­libre de ce qui aujourd'hui s'épuise dans des convulsions.

 

Une nébuleuse spirale est une forge; un soleil est un tison et une planète une étincelle éteinte : on veut voir le produit de cette fabrication fré­nétique.

 

L'univers naît : il doit vivre. L'univers court : il doit arriver là où il va. Nous ne savons rien de son aboutissement, sachant si peu de son être; mais avec les François d'Assise, nous l'ai­mons, aimant Celui qui l'a fait.

 

Nous répondons pour lui à Celui qui l'appelle et l'attend, comme nous-mêmes il nous appelle et nous tend les bras. La maison et l'habitant ont une même destinée, en somme. Ame, corps, univers, tout cela, à la vérité, ne fait qu'un : nous avons le droit de penser que tous les fils d'Adam qui l'auront voulu, tous les fils de ses frères, les Adams — s'il en est — de tous les mondes, se retrouveront un jour tous ensemble, auprès de Dieu, dans ce jardin de délices que sera alors l'univers.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 08:49

Quand nos cendres à nous renaîtront, ce sera une sorte de vie qui reprendra, l'éternité s'animant de notre chair, image de Dieu elle aussi, créature sublime, trop souvent amoindrie ou profanée, mais qui toujours, au fond, brille dans l'être et récapitule en soi l'ample création.

 

On croit notre religion ennemie de la chair ! Elle nous l'éternise. Dès maintenant elle la divinise comme « temple du Saint-Esprit ». Elle lui interdit seulement de tout bouleverser  par la véhémence de ses instincts, en abusant d'elle-même.

 

L'Église ne signerait-elle  pas ce vers d'Hugo : Mon Dieu, que l'âme est grande et que l'homme est petit!

 

C'est tout l'homme qui est grand. L'œuvre de Dieu ne se divise pas. A l'heure où elle aboutit, ses éléments se rassemblent, tels d'entre eux eussent-ils dû subir des délais au bénéfice du tout, pour l'harmonie de la durée en toutes ses phases et en tous ses domaines.

 

A la mort, on laisse un cadavre : un tas de matière dans une auréole de nuit; mais on trouve au delà tant de lumière que la nuit de la matière en sera un jour tout illuminée. L'humanité re­naîtra, jusque-là réduite en âmes, mais en âmes reliées à la cause de tout, à Celui « qui appelle les choses qui sont et celles qui ne sont pas. »

 

Quelle duperie qu'un cadavre aimé, si ce n'était une espérance! Mais « je sais que mon Rédempteur est vivant, clame au nom de tous Job l’Iduméen. Au dernier jour, je ressusciterai de la terre, et de nouveau je revêtirai ma peau, et dans ma chair je verrai Dieu, mon Sauveur. Je dois le voir, moi, de mes yeux, moi et non pas un autre. Dans mon sein repose cette espérance. »

 

L'affirmation est émouvante. On ne peut que la signer les yeux clos, conscient du mystère, certain pourtant d'une certitude qui repose sur les déclarations du ciel; sur la fidélité de la créa­tion, qui ne retourne pas en arrière; sur l'unité de ce vivant, l'homme, qui ne peut rester éter­nellement disjoint; sur le témoignage du Christ ressuscité, notre frère; sur le gage de l'hostie blanche, « monnaie d'éternité », comme l'appelle Claudel.

 

Songeons d'ailleurs que ce qui revivra de la chair, ce ne sont pas ses fièvres. La brûlure des passions s'éteindra. Nobles ou basses, elles doi­vent faire place à la sérénité de l'esprit. De ce feu qui s'appelle la vie nous devons concevoir et accepter une forme plus pure, celle du buisson de Moïse, qui flambe et ne se consume pas : image d'une vie inextinguible qui est en premier celle de Dieu, qui est, en Dieu, celle des créatures qu'il anime de son éternel feu.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 10:11

Les empereurs dieux se conféraient à eux-mê­mes l'apothéose. Le chrétien, dans le gîte secret de sa conscience morale, décide aussi de sa propre divinisation, dont le Juge suprême ne fait que sanctionner la qualité acquise.

 

L'apothéose céleste est une manifestation; elle est l'écho du oui prononcé à l'appel de la vie morale. Elle prend le nom de « salut », à cause du risque ; de ciel, pour sa hauteur dans l'échelle des biens; de « béatitude », parce qu'elle est un achèvement heureux, et de « repos éternel » non pour son immobilité : elle est activité sou­veraine, mais parce qu'elle met fin à l'inquiétude et fait cesser la recherche.

 

Dans la nature, tout monte. L'apothéose de la matière est de végéter, celle du végétal de sentir, celle de l'animal de penser. L'être qui pense continue l'ascension en accédant au plus haut état de la pensée, qui est la contemplation des réalités suprêmes, avant tout de leur Source.

 

Si après cela un domaine nouveau nous est révélé et nous est ouvert; si les intimités sacrées, les au-dedans de la Famille éternelle, dont toute la création — ce dehors — ne peut être qu'un reflet, sont proposés aux amis que Dieu se donne en nous par la grâce, alors l'apothéose est achevée; le troisième ordre de Pascal est atteint; la Cha­rité substantielle est nôtre; nous sommes amour en Dieu Amour; nous sommes dieux avec Dieu; nous régnons du règne de Dieu, et l'harmonie éternelle s'organise.

 

Œdipe de So­phocle demandait : «Quel homme, a connu d'autre bonheur que celui qu'il imagine pour retomber dans l'infortune après cette illusion ? » L'homme spirituel n'imagine pas son bonheur; ce bonheur est trop grand. L'illusion est toujours de le diminuer au profit d'ambitions mesquines. La plus petite réussite chasse le bonheur vrai, le plus petit plaisir la joie pleine; l'orgueil triomphe à rebours. C'est pour cela qu'on demeure sujet à l'infortune. Quand le bonheur vient, le vrai, l'infortune n'a plus cours; elle n'a pas plus de sens que la nuit à midi et le froid au cœur d'un astre.

 

Ici-bas, l'illusion dont parle Sophocle, usurpe le nom de l'espoir, et nos espoirs ne sont souvent que le reflet de nos souvenirs. Dans l'éternel, ce sont nos souvenirs qui reflètent l'objet obtenu de ce qui fut autrefois l'espérance. Plus d'espé­rance, quand on possède; mais on se souvient d'elle; on y retrouve en tons pâles ce qui main­tenant éblouit; on la bénit de n'avoir pas déserté la route; on bénit Dieu de nous l'avoir conservée, compagne fidèle, guide et consolatrice à qui nul ne renonce. Car les Saints, voués au « pur amour » ne paraissent faire fi du ciel que parce qu'ils en sont.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 09:08

Pourquoi insiste-t-on à appeler fin dernière ce qui pourrait se dire simplement la fin? C'est pour marquer qu'il n'y en a pas d'autres; que la vie n'est pas livrée à un éternel recommencement, à je ne sais quelles migrations, épreuves super­posées, reprises. Saint Paul a bien dit que l’on ne meurt qu’une fois.

 

Des recommencements sont certes prévus; nous changeons, et notre épreuve ne serait pas sincère, et le résultat n'en serait donc pas loyal, si les reprises nous étaient refusées ou nous étaient mesurées au point que nous ne puissions nous manifester totalement nous-mêmes. Mais l'ampleur de ces variations, dont Dieu est le juge, est tout entière en cette vie-ci. Il n'y a pas d'autre vie, sauf celle que nous appe­lons — par analogie seulement — la vie éter­nelle.

 

L'homme n'est pas fait pour le perpétuel chan­gement; il vise au durable. Il lui faut un état. Sa nature est active, mais non pas, pour cela, instable et condamnée à un incessant devenir. Il doit trouver ce qu'il cherche. S'il ne le trouve pas, il doit le perdre. L'alternative n'est pas indé­finie ; elle conclut. Tout ce qui est exigé, c'est que la conclusion soit nôtre. Sera sauvé celui qui aura voulu être sauvé. Sera damné non pas celui qui aura voulu être damné, nul ne veut cela, mais celui qui n'aura pas voulu faire l’effort inverse. La pente fatale n'a pas besoin d'effort; l'ascension est laborieuse. La fin dernière révèle ce qui a été décidément voulu.

 

On ne demande pas souvent pourquoi le ciel est éternel ; c'est tout simple. Les choses heureuses nous paraissent toujours simples, et en effet elles le sont, pourvu qu'on les mérite. Mais on de­mande avec crainte, horreur ou colère, pourquoi l'enfer est éternel. Au vrai, les deux questions se tiennent.

 

Le ciel est éternel parce qu'ainsi il s'égale à ce que nous sommes devenus avec la grâce, au bien que nous avons conquis, au « oui » que nous avons prononcé : oui décisif, bien décisif aussi et exprimant notre être vrai, au jugement de la Providence. L'enfer est éternel parce qu'ainsi il s'égale au mal que nous avons commis et que nous sommes devenu en profanant volontairement et librement la grâce. C’est ce que Dieu a lu dans notre conscience avant de mettre fin à l'épreuve et de dire à la mort : Va!

 

L'enfer ne peut pas nous tuer. Nous sommes trop grands. La peine de mort n'est pas appli­cable à notre âme. Et comme l'enfer ne peut pas non plus nous convertir, notre esprit étant fixé, l'arbre tragique étant tombé et déraciné, la grâce étant absente, à cause de cela l'enfer persiste.

 

Nous y exerçons  une faculté de malheur proportionnelle à notre faculté de bonheur, à notre être moral, à notre capacité spirituelle, à notre taille.

 

Demander pourquoi le ciel et l'enfer sont éternels, c'est demander pourquoi l'homme est grand.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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