La pauvreté n'est pas une béatitude, mais l'esprit de pauvreté. « Bienheureux les pauvres en esprit », nous dit l'Évangile. L'esprit n'en est pas moins dans une certaine dépendance de l'état, sans quoi le même Évangile n'eût pas fait preuve de commisération et de souci à l'égard des « pauvres riches ».
Ce n'est pas la pauvreté, même en esprit, qui est le dernier mot du Sermon sur la Montagne; ce dernier mot est l'amour; mais la pauvreté en esprit est le premier, parce que l'attachement aux richesses et à ce qu'elles représentent est le grand ennemi de l'amour. Au contraire, devant l'homme détaché de ses biens, la plupart des tentations de ce monde se retirent.
Le bonheur de la pauvreté se réalisera en sa plénitude le jour où, par la mort, nous aurons tout perdu et où Dieu seul sera notre richesse. Mais cette heure bienheureuse peut s'anticiper; nous pouvons être « comme morts », selon le vœu de l'Apôtre, en ce que nous ne vivons plus de ce qui occupe uniquement d'inconscients mortels.
La richesse est le moyen de notre « établissement » : si nous voulons nous établir sur la terre et y faire décidément notre demeure, les richesses temporelles nous conviennent; mais nous devons au contraire les mépriser, en tout cas les subordonner aux richesses spirituelles, si nous voulons, comme saint Paul nous y invite, nous établir et avoir dès maintenant notre fréquentation dans le ciel.
Les gens du monde s'habillent richement, se logent somptueusement parce qu'ils sont du monde; sur un chantier, en voyage, un autre accoutrement est meilleur. Un chrétien qui se sent voyageur, qui édifie sa vie spirituelle et voudrait contribuer à « l'édification » de l'humanité elle-même, se trouve bien dans des effets de voyage ou de travail.
Au surplus, la pauvreté selon l'esprit n'est pas uniquement ce que l'on croit tout d'abord ; il en est une en tout cas beaucoup plus profonde et qui ne concerne plus les biens extérieurs. Elle est faite d'un renoncement du cœur, qui consent à l'abdication de soi-même en même temps qu'il oublie tout le reste, qui ne s'inquiète point, ne se préoccupe point, donnant sa générosité sans réserve, rapportant tout à Dieu, se référant à Lui pour l'appréciation de toutes choses et de soi-même, se laissant posséder, juger, guider, éprouver ou réjouir uniquement par ce Maître, voyant dans les efforts accomplis son action et, dans les résultats, son œuvre.
Tel est le bienheureux état dont Jésus même nous a donné l'exemple. Jésus n'a pas subi la misère; il a choisi la pauvreté; il a pratiqué le détachement pur et l'abandon total entre les mains de son Père. C'est ainsi qu'il représente éminemment en sa personne l'éclat des vrais biens.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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