Nous ne pouvons pas nous dispenser d'entendre et de peser ce mot sévère de l'Évangile : « Malheur à vous, riches ! » Ce n'est pas une malédiction; c'est l'expression d'une commisération et d'une crainte.
Dans son ordre, qui est l'ordre de la matière, l'or à une sorte d'infini pouvoir. La concupiscence, qui appartient au même ordre, inclut un infini de désir. Multipliez ces deux infinis l'un par l'autre, vous risquez la monstruosité et le malheur que vise ici l'Évangile.
L'âme du riche, quand elle essaie de prendre essor, est tirée en bas par des préoccupations qui menacent toujours de devenir obsédantes. Le souci d'acquérir, d'administrer, de défendre et de jouir s'interpose entre lui et les hautes pensées qui demandent la liberté du cœur et sa quiétude. Son azur ne va-t-il pas se ternir, sa vue se troubler et se perdre dans le sensible ?
L'homme et l'argent sont comme ces amis dont on dit que toujours l'un des deux domine l'autre. Si ce n'est pas l'homme qui domine l'argent, c'est l'argent qui domine l'homme, qui le diminue, qui le durcit ou le corrompt, ou bien les deux ensemble.
Or, que sert à l'homme, nous dit le Seigneur, de gagner l'univers, si c'est au détriment de sa vie ? Rien ne sert d'avoir une maison ou une auto, si c'est pour y loger, pour y véhiculer un propre à rien ou un indigne.
Un riche peut être bon; un homme attaché aux richesses, ne le sera jamais. Et il est difficile d'être riche sans s'agripper aux richesses.
Au début, il faut soutenir sa vie; plus tard, son élargissement; ensuite, ses prétentions, parfois ses folies ou ses frénésies. Le besoin, alors, est indéfini, et plus on est riche apparemment, plus on se sent pauvre, et plus on risque d'accumuler les défauts ou les vices de ces deux états. Un riche peut en venir à n'être plus qu'un accessoire de sa fortune, au lieu d'en être le possesseur, ou à s'en montrer, si sa conscience glisse, l'esclave avili.
Misère de ces « grands » dont la vie réelle, celle du dedans, est si petite! De ces gens « du monde » pour qui le vrai monde, celui de l'âme, est un inconnu! L'Évangile les a avertis en termes durs; il n'a pas frappé le gong avec un gant, mais avec un marteau de fer. C'est une miséricorde.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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