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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 11:58

LES PLANS DU BARON D’ORBEUIL. (IV)

Le château de Rosenval, ou Rose-en-Val, est un bel édifice du dix-septième siècle, qui porte dans toute son architecture, sa distribution et sa décoration intérieure, le cachet du grand siècle. Dans les apparte­ments, Louis XIV est représenté dans presque tous les actes de sa vie héroïque. Une chambre immense, nommée encore aujourd'hui chambre du roi, le montre à la tête de ses troupes, et notamment au fameux passage du Rhin. Elle porterait plus justement le nom de chambre des batailles, s'il est vrai qu'elle ne doit sa désignation qu'à un séjour de quelques heures qu'y fit le roi Louis XIV encore enfant. Mais tels sont les hommes : avides de distinctions et d'honneurs, ils sacrifient partout, dès que leur vanité est en jeu, la vérité au mensonge. La révolution de 89 respecta le château, ou plutôt l'oublia. Quelques bustes du grand roi, quelques portraits des princes de sa famille furent soigneusement cachés par des serviteurs fidèles, et les possesseurs du château de Rosenval le retrouvèrent en 1814, à peu près dans l'état où ils l'avaient laissé, sauf les ruines qu'avait produites un abandon de vingt et quel­ques années. Ils n'étaient plus assez riches pour habiter cette demeure quasi royale, ni pour entreprendre les réparations considérables qu'elle réclamait. Ils la mirent en vente, et ce fut le comte de Saint-Valéry qui s'en rendit l'acquéreur. Valentine hérita des titres et de l'immense fortune du comte son grand-père. Le baron d'Orbeuil, tuteur de Valen­tine, professait pour sa jeune pupille une respectueuse admiration, et lui portait le plus sincère attachement. Il était venu habiter le château avec sa femme, sa fille, et la gouvernante qui avait élevé Valentine, la respectable madame de Surville. Monsieur d'Orbeuil n'avait qu'un désir, c'était d'utiliser, au profit de Valentine, l'expérience qu'il croyait avoir acquise dans les affaires, et, pour commencer, il voulait procéder à un remaniement général du château, afin d'en doubler, disait-il, et peut-être même d'en tripler la valeur comme propriété. Valentine l'écoutait en souriant, mais bien décidée à préserver Rosenval des améliorations de son tuteur. Il soupirait après l'instant où il lui serait permis de faire résonner le marteau dans tous les coins de l'édifice ; il avait préparé tous les plans, mais le plus difficile restait à faire, il le sentait bien, c'était de leur ménager l'approbation de sa pupille. Il n'en, dormait plus, et hésitait chaque jour devant une ouverture complète de ce qu'il méditait, sous le pressentiment de l'opposition qui lui serait faite non seulement par Valentine, mais par tout le personnel du châ­teau. Un matin cependant, il s'arma de courage, et descendit pour le déjeuner avec une énorme liasse de papiers sous le bras.

— Ah! Papa, lui dit sa fille Anaïs en le voyant paraître, que portez-vous là ? Sont-ce des dessins ?

— Oui, ma fille, ce sont des dessins, dit-il avec quelque importance, ce sont des dessins que je vous montrerai tout à l'heure.

On se mit à table. Le baron se plaignit du froid, bien que la douceur de la température eût permis de tenir les fenêtres ouver­tes, et qu'un bon feu fût allumé dans la vaste cheminée de la salle à manger.

— Vous êtes indisposé, mon oncle ? lui demanda Valentine avec intérêt. Bien qu'il ne fût que son cousin, la jeune fille lui donnait un nom plus tendre.

— Non, ma nièce. Mais le froid qui règne ici, et qu'aucun feu ne peut combattre, m'incommode toujours. Satisfait d'avoir si bien ouvert le passage à la discussion de l'affaire qui l'occupait, il n'eut garde de s'arrêter là :

— Comment, dit-il, en mesurant du regard le plafond, ne régnerait-il pas ici en toute saison une température glaciale ? Considérez un peu quelle hauteur ! Portez les regards autour de vous : quelle étendue ! Nos pères avaient, en vérité, une vanité incroyable; ils se prenaient pour une race de géants! Ainsi, dans ma chambre à coucher, il m'est absolument impossible de distinguer les objets qui se trouvent dans deux extrémités, supposé que j'occupe le milieu. De tels déserts peu­vent-ils être habitables ?

— Mais parfaitement, mon oncle, dit Valentine, et je trouve que nos pères s'entendaient beaucoup mieux que nous en véritable magni­ficence. Ils se logeaient en rois de cet univers, prenant sans compter l'air, l'espace et la lumière ; et nous, malgré le luxe ruineux de nos appartements, nous avons l'air de parvenus, qui ne se sentent pas chez eux, et n'osent se mettre à leur aise. On ne dira point de nous que nous nous sommes pris pour une race de géants, mais bien pour des pygmées.

— Ainsi, ma chère nièce, à nos petites constructions si confortables, où nous avons chaud l'hiver presque sans feu, vous préférez ces salles immenses où le vent se rit de toutes les précautions que vous pouvez prendre pour l'empêcher d'arriver jusqu'à vous, ces galeries sans fin, séjour aimé des hirondelles et des corbeaux, ces longs corridors où !e bruit de vos pas est répété par l'écho ! Ma nièce, permettez-moi de vous dire que votre goût habituel est en défaut.

— J'en appelle à l'assemblée! dit Valentine en riant. Ai-je le mal­heur d'être seule de mon avis ?  Il n'y eut qu'une voix pour condamner le baron qui, accablé sous le poids de ce jugement, tourna vers ses chers dessins un regard d'amour et de douleur.

— Non, dit-il enfin, du ton d'un homme décidé à jouer son atout, et en déroulant ses plans sur la table, au milieu des plats et des assiettes du déjeuner; non, vous ne pourrez donner la préférence à l'ancienne manière de construire, quand vous aurez examiné ces plans, c'est impossible.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria madame d'Orbeuil, une nouvelle façade du château de Rosenval! Eh! Monsieur, vous démolissez le château ?

— On démolit le château ! s'écrièrent à la fois Valentine et Anaïs.

— Eh non ! dit le baron intimidé par ces cris de terreur; je change seulement quelque peu sa disposition extérieure. Ainsi, Rosenval, au lieu de présenter un fer-à-cheval un peu irrégulier, mesdames, ne vous déplaise, je l'ai bien constaté l'autre jour, offrira un carré parfait; puis sa façade, sans aucun exhaussement, comptera un étage de plus, comme vous le voyez ici, et le château sera éclairé par autant de fenêtres qu'il y a de jours dans l'année, ce qui ne laissera pas d'être piquant.

— A quoi bon tant de fenêtres ? dit madame d'Orbeuil.

— Mais pour donner du jour, madame, aux nouveaux apparte­ments. C'est incroyable, continua-t-il en s'animant, le parti que j'ai en tirer de ce vieux château. D'un seul coup, j'en triple la valeur, pour vous donner une preuve de ce qu'il devient dans mes mains, combien pensez-vous que j'aie su tirer de pièces de la salle où nous sommes ? Quatre, mesdames, quatre et de fortes belles, je vous assure. Tenez, vous les  voyez ici, sur le plan du rez-de-chaussée : salle à manger, salon pour les jours ordinaires, quand nous sommes entre nous, cabinet d'étude, et bibliothèque. Eh bien! Mesdames, que dites-vous de cela ? demanda-t-il en se frottant les mains.

— Pour moi, répondit la baronne, je dis qu'il serait très regrettable que cette belle salle fût transformée comme elle l'est sur vos plans.

— On voit bien que vous n'entendez rien, madame, au grand art de bâtir, dit le baron avec un peu d'aigreur.

— Plût à Dieu, murmura sa femme, que vous eussiez toujours pensé ne pas vous y entendre plus que moi!

Valentine, immobile devant les plans, rêvait aux moyens de détacher le baron de la bizarre idée qui s'était emparée de lui, et s'affligeait en même temps, à la vue de ces volumineux dessins, de toute la peine qu'il avait prise en pure perte. Madame de Surville, la digne gouvernante de Valentine, eut la curiosité de savoir ce qu'il avait fait de la chambre du roi, et du grand salon de réception. A peine le lui eut-elle demandé, qu'il s'écria :

— Deux appartements complets, madame, deux appartements. Et il se mit en devoir de lui montrer les plans.

— Mais, mon oncle, dit enfin Valentine, je n'ai pas du tout l'inten­tion de faire reconstruire le château; je n'ai même pas pensé a aucun changement dans sa distribution intérieure.

— Ma chère nièce, réfléchissez qu'en suivant mes plans, vous serez non-seulement logée plus confortablement, mais que la valeur da votre immeuble sera décuplée, peut-être, dans le cas de vente; ça n'est pas là, ce me semble, une médiocre considération.

— Mais je ne le vendrai pas, j'espère; et si mes héritiers vendent après moi, ils se contenteront de la valeur telle quelle de ce pauvre vieux château, dont vous menacez si sérieusement l'existence.

— Vous refusez, dit le baron en roulant ses plans avec tristesse, à transformer cette froide et inconfortable demeure en un vrai paradis terrestre!

— Mais, monsieur, dit madame d'Orbeuil avec un peu d'impatience, vous oubliez trop que vous êtes seul de votre avis.

— Vos plans sont très-bien faits, mon oncle, dit Valentine; ils ma paraissent indiquer une parfaite-connaissance de l'architecture, et me font naître la pensée d'employer votre talent, si vous le permettez, à des constructions que je projette.

Elle essayait, dans sa bonté toujours si délicate, d'adoucir, pour le baron, l'échec qu'il essuyait, quoi qu’avec un peu plus de sagacité, il eût bien pu s'en tenir assuré d'avance.

— N'est-il pas vrai, mesdames, continua-t-elle, qu'ils sont admirablement faits ? Et n'est-il pas étonnant que mon oncle ait pu les exécu­ter en si peu de temps ?

— J'ai travaillé jour et nuit, je puis le dire, depuis notre arrivée ici, dit le baron un peu consolé par cet éloge donné à son talent, d'architecte. Mais quels sont vos projets, ma nièce? demanda-t-il.

— De faire construire de nouvelles écoles, plus vastes et mieux entendues que celles qui existent, répondit Valentine. J'ai aussi l'intention de doter Ville-Dieu, et les communes environnantes, d'un hospice, pouvant servir en même temps d'asile pour la vieillesse.

— Je vois déjà ce qui vous convient, dit le baron en se frottant les mains d'un air de satisfaction; je vais sans tarder me mettre à l'œuvre.

— Ah ! Vous avez encore bien du temps devant vous, dit en souriant Valentine; ce n'est pas avant deux ou trois ans que nous pourrons commencer ces grandes entreprises.

— Je sais, je sais, dit le baron avec un peu d'émotion, puisque pour moi vous avez...

— Pas un mot de plus, mon cher oncle, si vous m'aimez un peu.

— Je m'arrête, dès que vous l'exigez. Je ne pensais pas non plus, continua-t-il en replaçant ses plans sous son bras, que ceux-ci, s'ils étaient agréés, pussent être exécutés immédiatement; je voulais seu­lement que, le moment arrivé, on n'eût aucune incertitude sur la nature des changements à opérer. Ainsi ce château restera ce qu'il est. Tant pis! Je vais dès demain m'occuper de vos futures construc­tions, afin qu'au jour où vous les commencerez, elles ne laissent rien à désirer.

La pensée que ces nouveaux plans lui étaient commandés, qu'il pouvait y travailler avec une espérance fondée de les voir un jour exécutés, lui rendit toute sa bonne humeur; il quitta le salon tout à fait consolé de sa défaite. Anaïs ne pouvait lui pardonner !e dessein destructeur qu'il avait eu contre le château, et n'eût été le respect qu'elle lui devait, dès qu'il ouvrit la bouche sur ce sujet, elle eût sans doute protesté très vivement; mais elle ne put se taire, dès qu'il eut quitté la salle à manger.

— Vous figurez-vous pareille chose, mesdames ? Ce beau château sous le marteau des démolisseurs ! Cher Rosenval, de quel destin te menaçait-on ! Ce que n'ont pas fait les hommes en 1793, dit-elle avec une chaleur comique, mon père, un être doux, paisible, bon, a voulu le faire ! Sans nous tu périssais, noble édifice d'un noble temps, non dans un jour de fièvre populaire, mais...

— Dans un jour de fièvre d'architecture, interrompit Valentine en souriant, vous voyez que le démolisseur aurait eu aussi son excuse.

— Il n'est pas possible avec vous, dit Anaïs d'un ton plaisant, de garder rancune à personne; vous découvrez aux plus coupables des motifs d'absolution. Mais quelle qu'eut été sa fièvre du moment, le démolisseur de Rosenval n'aurait jamais trouvé grâce devant moi.

— A propos de ce nom de Rosenval tout parfumé de poésie, dit madame d'Orbeuil, vous nous avez promis, ma chère Valentine, le récit d'une légende à laquelle se rattache, nous avez-vous dit, je crois, l'origine du château ?

— Ah! Je me le rappelle, dit Anaïs vite, ma bonne Valentine, un gentil récit, ne fût-ce que pour apaiser l'agitation où m'a laissée la proposition de mon père.

— Ce que vous traitez, mesdames, si légèrement de légende, est uns histoire, une vraie histoire, dit gaiement Valentine.

— Ah! dit Anaïs, je vais y prendre encore bien plus d'intérêt. Devrons-nous pleurer ?

— Vous serez libre d'agir sur ce point comme il vous conviendra; je n'exige pas un succès de larmes, mais je crois, mesdames, que nous ferons bien de passer au salon, afin que vous puissiez au moins pleurer commodément, si l'occasion s'en présente.

La proposition fut agréée. Les quatre dames se rendirent dans le salon voisin, où elles avaient coutume de se réunir pour quelques heures, après le déjeuner; chacune d'elles reprit l'ouvrage qu'elle y avait laissé la veille, et quand elles furent établies dans les vastes fauteuils qui garnissaient le salon, Valentine commença son récit.

— C'était pendant les guerres de la Fronde, dit-elle. Vous savez, mesdames, comme la haine qu'on portait au Mazarin, ainsi qu'on disait alors, avait partagé la France en deux camps opposés où se voyaient également une armée, des princes du sang, les généraux et une foule de citoyens recommandables, mais où ne flottait pas égale­ment la bannière royale. C'en était assez pour imprimer sur l'un des deux un honteux stigmate, celui de l'infidélité au souverain, et de la trahison envers la patrie.

— Les honnêtes gens qui s'y étaient laissé entraîner le sentaient bien, et la plupart n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire leur soumission.   (A suivre)

 

 

 Le comte de Saint-André était de ce nombre; son attachement au prince de Condé l'avait poussé parmi les révoltés; mais sa conscience ne cessait de lui reprocher sa faiblesse, et dès les premières ouvertures d'accommodement qui lui furent faites de la part de la cour, il alla trouver le prince de Condé et lui demanda la permission de se retirer, pour reprendre sa place dans l'armée royale, à la tête de laquelle, ajouta-t-il, il espérait voir bientôt le prince lui-même. Condé était déjà las de cette guerre, mais l'orgueil qui l'em­pêchait de faire sa soumission le poussa peu après à la funeste résolution de se joindre aux Espagnols dans les Pays-Bas.

« Le comte de Saint-André s'efforça de racheter par ses services la faute qu'il avait commise; il combattit avec éclat les ennemis de la France sous Turenne; il les combattit plus tard sous Condé, quand celui-ci, réconcilié avec son souverain, fut redevenu le héros de Fribourg et de Rocroi. Atteint de blessures fort graves qui, mal cica­trisées, le contraignirent, jeune encore, à se retirer du service, le roi, comme témoignage de sa satisfaction, lui confia le gouvernement de l'Artois, et le nouveau gouverneur partagea sa résidence entre Saint-Orner et Arras. Il s'occupa avec conscience de ses fonctions qui n'étaient point sans difficultés dans une province si récemment fran­çaise. Il attira la bénédiction des peuples et les louanges du grand roi sur sa paternelle et intelligente administration. On s'attache aux lieux où l'on fait des heureux; le comte se promit de ne pas quitter l'Artois, lors même qu'il cesserait de le gouverner. Il voulut se créer une retraite qui pût un jour satisfaire tous ses goûts, mais il n'avait pu encore se décider sur la situation, quand sa fortune l'amena dans ce vallon. Je n'essaierai pas de vous décrire la contrée où nous sommes, vous la connaissez comme moi; elle était peut-être alors plus boisée qu'aujourd'hui, et la forêt surtout devait avoir plus d'étendue. Mais Haut-Castel existait déjà à l'état de ruines; c'est le comte qui, plus tard, fit restaurer la tour, la chapelle et la grande salle dite des Chevaliers, telles que nous voyons tout cela encore aujourd'hui. Le comte, charmé de l'aspect du pays comme de la solitude qui l'environnait, mit son cheval au pas pour mieux jouir des beautés naturelles qui s'offraient à lui. Il oublia les heures dans cette promenade solitaire, et ne s'aperçut qu'il l'avait trop prolongée qu'au besoin impérieux qu'éprouva tout à coup son estomac. Loin de toute habitation, il ne pouvait espérer de satisfaire son appétit et se disposait à regagner Saint-Omer au galop, quand son cheval perdit un fer. Le comte sentit poindre sa mauvaise humeur, il s'en prit à la pauvre bête, il s'en prit aux hommes qui s'obstinaient à ne point paraître dans la solitude où il se trouvait, il s'en fût peut-être pris au Ciel même, s'il n'eût été un des hommes les plus religieux de la province.

« La nuit approchait; il ne savait pas au juste à quelle distança il était de Saint-Omer, et il dut même reconnaître qu'il avait perdu sa route. Il était à l'entrée de la forêt que vous voyez d'ici, là-bas du côté droit. Il attache son cheval à un des premiers arbres qui la bor­dent, et se met à la recherche d'un bûcheron avec l'intention de l'envoyer au plus prochain village pour faire mettre un nouveau fer à son cheval. Il pénétrait toujours plus avant dans la forêt sans rencontrer personne, et succombait à la fatigue et à la faim, quand il entendit dans l'éloignement une voix fraîche déjeune fille s'écrier : " Père, votre souper est prêt; rentrez vite. » A ces mots, le comte ranima ses forces, et l'espoir de prendre part à ce souper lui fit crier aussi fortement qu'il le put : «Un voyageur égaré demande l'hospita­lité ! » A peine avait-il parlé qu'un homme d'une soixantaine d'années, sortant d'un taillis voisin, vint à lui : « Ma foi, dit cet homme, la Providence n'est jamais en défaut; vous êtes égaré, et ma maison est à deux pas; entrez, vous vous y reposerez, et je vous remettrai ensuite sur votre route. — J'ai grand'faim, mon ami, dit le comte, pouvez-vous me donner à manger ? — Comment donc! Vous allez sou­per avec nous! » Et le comte fut conduit dans une petite bicoque cachée dans l'épaisseur du bois. Une jeune fille de dix-huit ans qui s'y trouvait, ouvrit des grands yeux à la vue de l'étranger. « Rosé, lui dit l'hôte du comte, dispose tout pour bien traiter ce seigneur, qui s'est égaré dans notre contrée. »

La jeune fille obéit avec empressement, et le comte ne tarda pas, assis entre ses deux hôtes, à prendra sa part d'un souper qui lui parut délicieux. On causa pendant le sou­per, et le comte reconnut dans Pierre Duterray son hôte, un soldat qui avait servi dans son corps, alors qu'il faisait partie de l'armée de Condé, pendant les guerres de la Fronde. Il lui rappela les affaires où ils s'étaient trouvés ensemble, et cita les actions d'éclat qui avaient mérité à Pierre Duterray l'attention de ses chefs. Celui-ci écoutait ces récits avec une silencieuse reconnaissance pour un si fidèle souvenir, et se tirait la moustache de dépit de n'avoir pas reconnu tout d'abord son ancien capitaine. Son mécontentement contre lui-même éclata enfin; il se prodigua les épithêtes les moins flatteuses. « Modère-toi, lui dit le comte, vingt ans changent bien un homme, surtout quand on l'a connu dans sa première jeunesse. Qu'avais-je alors? Dix-neuf ans à peine. Il n'est pas surprenant que tu ne m'aies pas reconnu. Mais que fais-tu ici, caché au fond d'un bois, comme un homme qui n'ose pas se montrer? — Ce n'est pas, au moins, répondit Pierre avec une noble fierté, que j'aie besoin d'éviter les regards de personne. » Et il raconta comme quoi, privé de toutes ressources à la mort de sa femme, dont la petite fortune s'était éteinte avec elle, il avait obtenu du comte de Castol-Villars, un autre de ses chefs du temps de la Fronde, la place de garde, en Artois, des propriétés forestières de ce seigneur. « Ce n'est pas un magnifique emploi, dit-il en terminant, car monsieur de Castel-Viliars a peu de chose ici, mais enfin cela nous fait vivre tant bien que mal, ma fille et moi. »

« Il était difficile de voir une créature aussi ravissante que Rosé Duterray. Les bois où elle vivait semblaient lui avoir communiqué  leur fraîcheur et leur poésie. Rosé parla peu, mais ce qu'elle dit parut au comte rempli d'agrément et de raison. « Qu'elle est bien nommée ! se disait-il; elle est vraiment sœur, par la beauté et la grâce, de la fleur qui porte son nom. » Il passa la nuit dans la maisonnette où le meilleur lit lui fut abandonné. Le lendemain, de bon matin, Pierre Duterray partit avec le cheval de son hôte pour le plus prochain village, afin que la bête fût mise en état de regagner Saint-Omer. Il arriva sans encombre chez le maréchal ferrant, mais à peine il en était sorti, qu'il fût arrêté, et fort rudement mené par des hommes qui l'accusèrent d'avoir volé l'animal favori de Son Excellence, le maréchal gouverneur. Dès la veille au soir, les serviteurs et les officiers de la maison du comte s'étaient mis en campagne, inquiets de son absence prolongée, et c'étaient eux qui, reconnaissant la mon­ture de leur maître, avaient arrêté l'ancien soldat de la Fronde. Pierre Duterray protestait vainement que ce n'était point le cheval du gouverneur de l'Artois, mais celui d'un brave officier, sous lequel il avait autrefois servi; il ne pouvait convaincre personne, chacun ayant reconnu trop positivement la monture du gouverneur. On forma sur le pauvre Duterray les plus injurieux soupçons; on alla jusqu'à le soupçonner d'un assassinat. Une brigade de la maréchaussée fut chargée de le conduire à Saint-Omer, tandis qu'une autre, ayant à sa tête un officier de la maison du comte, se rendit au domicile du brave homme, pour y faire des perquisitions. On eut peine à le dérober à la vindicte publique, quand le bruit qu'il était l'assassin présumé du gou­verneur se fut répandu dans la ville. Le peuple fit mine un moment de vouloir enfoncer les portes de la prison où on l'avait conduit, et il ne fut contenu que par l'appareil militaire qui y fut aussitôt déployé. Le pauvre Pierre ne savait trop quelle serait la fin de sa triste aventure; il se demandait s'il avait reçu chez lui, la veille, un assassin ou un honnête homme, et s'il devait être victime de son hos­pitalité. Il se voyait sous le coup d'une accusation capitale, et les procédés de la justice pour arriver à la connaissance do la vérité, ne lui paraissaient pas très rassurants.

« Rosé Duterray mise à son aise par l'aimable simplicité du comte, lui avait proposé de s'asseoir avec elle, à la porte de la maisonnette, pour jouir de la fraîcheur et du parfum des bois. Tout en travaillant à un ouvrage de femme, elle l'entretenait dans un langage gracieux et naïf des habitudes de sa vie et de la bonté de son père, quand un cliquetis d'armes se fit entendre à une courte distance; effrayée, elle se leva soudain et le comte suivit son exemple. Il fit quelques pas en avant, pour connaître les survenants; mais au même instant, il vit des soldats déboucher de tous côtés, et s'avancer sur lui et sur Rosé comme pour les faire prisonniers. La jeune fille, pâle d'effroi, se réfu­gia dans ses bras. « Qu'est-ce qu'il y a ? Que voulez-vous ? dit le comte; vous commettez sans doute une erreur ? » Il avait à peine achevé ces mots qu'un brigadier, le saisissant au collet, s'écria : « De par le roi, je vous arrête ! »

  Par un mouvement involontaire, le comte avait porté la main sur la garde de son épée, quand un officier de sa maison, qui suivait la maréchaussée, accourut précipitamment, et dit au brigadier : « Que faites-vous ? Respectez monseigneur! » Le pauvre homme se confondit aussitôt en excuses, et Rosé s'éloigna de quelques pas de celui auprès duquel elle avait cherché un refuge. « M'expliquerez-vous, messieurs, dit le comte, ce que signifie votre présence ici ? ». On le lui apprit, et s'il fut touché des marques d'intérêt qu'on lui prodiguait depuis la veille, il fut indigné du traitement qu'on avait fait subir au père de Rosé. « A Saint-Omer, messieurs ! dit-il, hâtez-vous d'aller rendre la liberté à ce brave homme, et laissez-nous deux chevaux pour mademoiselle et pour moi. » Ses ordres furent exécutés, les soldats partirent au galop, et, peu après, il partit lui-même en compagnie de Rosé. Ils avaient dépassé les deux tiers de leur course, quand d'un nuage de poussière qui s'élevait au loin devant eux, ils virent sortir une multitude d'hommes à pied et à cheval, qui firent retentir l'air de mille vivats, dès qu'ils eurent reconnu le comte. C'était la popu­lation de Saint-Omer qui s'était portée au-devant de lui, et témoignait ainsi sa joie de le revoir. Il remercia ces braves gens avec un profond attendrissement. On lui avait amené sa voiture où il monta, après y avoir fait prendre place à sa compagne de voyage. De retour à son hôtel, il manda Pierre Duterray qui avait été délivré de prison, et qui ne comprenait encore autre chose à ce qui se passait, sinon qu'on ne le soupçonnait plus d'aucun crime, et que le gouverneur était retrouvé. Il pleura de joie en revoyant sa fille dont il s'était cru séparé pour longtemps, et demeura confondu de reconnaître dans le gouverneur de la province, le capitaine avec lequel il avait soupe la veille. « Pierre, dit le comte au brave Duterray, tu ne me quitteras plus, tu dirigeras ma maison, tu y feras ce que tu voudras, peu im­porte, pourvu que tu ne me quittes pas ; et je vais placer ta fille auprès d'une femme de mérite qui la traitera comme la sienne. » Le comte obtint de monsieur de Castel-Villars la cession de la petite forêt dont la garde avait été confiée à Pierre Duterray, et il réussit à se rendre l'acquéreur de tout le reste de la vallée. Il fit aussitôt construire ce château non loin des ruines de l'ancien, qui avait été détruit pendant les guerres de l'Allemagne avec la France, et lui donna la forme d'un fer à cheval, en mémoire de l'incident qui avait amené sa rencontre avec Rosé et son père. Par affection pour la première, il donna le nom de Rose-en-Val à sa nouvelle habitation, où il vint passer ses étés, avec cette même Rosé devenue sa femme. Elle ne lui avait apporté d'autre noblesse que ses vertus, d'autres richesses que sa bonté; mais Dieu l'avait sous ce rapport si libéralement dotée, que chacun avait félicité le comte de son choix, et que personne n'avait songé à le lui imputer comme une tache à sa gloire. Le grand roi lui-même ne dédaigna pas de joindre ses félicitations à toutes celles que le comte avait reçues, quand, l'année qui suivit son mariage, la maréchale comtesse de Saint-André avait été présentée à la cour de Versailles. Elle fut admirée pour sa grâce et sa distinction, dans ce lieu qui était l'école la .plus parfaite de la politesse et de l'élégance. Telle est l'ori­gine du nom de Rosenval, origine qui en vaut bien une autre, ajouta Valeutine en plaisantant, et qui nous prouve que la beauté et la vertu font quelquefois leur chemin dans le monde. »

— J'aime plus que jamais, dit Anaïs, ce nom de Rosenval. Une question seulement : Pierre Duterray jouit-il longtemps du bonheur de sa fille ?

— L'histoire dit, répondit Valentine, que le brave Pierre Duterray crut devoir adresser quelques représentations au comte, sur la dis­proportion d'une telle alliance, quand celui-ci lui demanda la main de sa fille, mais que lorsqu'il vit que le comte ne s'était décidé qu'après de mûres et longues réflexions, il laissa faire la Providence, et s'aban­donna ingénument à la joie de posséder une fille assez sage, assez belle pour devenir la femme d'un des plus grands seigneurs de la France. L'histoire ajoute encore, et ceci pour votre plus grande satis­faction, ma chère Anaïs, qu'il parvint à une extrême vieillesse, et qu'il bénissait en mourant trois générations de fils.

— Mon enfant, dit madame de Surville à sa chère pupille, il est, je crois, l'heure que vous avez désignée pour vous rendre chez cette pauvre femme dont le mari s'est blessé hier.

Valentine se leva aussitôt pour quitter le salon; chacune des autres dames avait également réglé l'emploi de son après-midi, et l'on sa sépara pour ne plus se revoir qu'au dîner.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                      Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

 

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19 février 2017 7 19 /02 /février /2017 12:04

Ouvriers  de la dernière heure…      (2-2)

Le maitre  sortit vers la troisième.... la sixième et la neu­vième heure.

Il a sans cesse besoin d'ouvriers, aussi, ne se contente-t-il pas des premiers, et il passe, repasse sur la  place où, à toute heure, il trouve des activités à employer. Ainsi sont symbolisées les intermittences possibles au ser­vice de Dieu, à quoi il faut remédier.

1° Intermittences. — Dieu nous a appelés et nous avons répondu.  Malheureusement la  persévérance  dans l'effort est pénible et, de ce fait, subit des interruptions. Il nous arrive, après avoir travaillé quelque temps, de nous retrouver « sur la place, désœuvrés ». Lorsque nous nous examinons au moment d'une bonne retraite, nous constatons peut-être ici ou là quelque progrès, plus sou­vent des reculs et des stagnations.

Cela tient à deux causes : atténuation de la lumière, attiédissement de la chaleur. Ce qui lance, en effet, la volonté en avant, c'est la conviction acquise sous l'in­fluence d'une bonne méditation, d'une forte lecture, d'une bienfaisante parole. Ces causes n'agissent pas à jet continu, et si nous négligeons de reprendre un contact fréquent avec la vérité que nous avons, par elles, entrevue, sous un angle plus impressionnant, cette vérité s'estompe à l'ho­rizon et perd de sa force d'impression. Comme la volonté suit l'intelligence, celle-ci étant moins claire, celle-là devient plus lâche. Facilement alors, on cède aux appels d'une vie moins tendue vers l'idéal, moins généreuse, moins fidèle.

Regardons la route parcourue. Nous devions être ouvriers de la première heure ; la troisième est passée, la sixième, la neuvième, et nous en sommes toujours au même point, ni plus surnaturels, ni plus vertueux, ni plus zélés.

J'ai, ô Jésus, de grands motifs de m'humilier devant vous. Même si j'avais fait tout ce que je devais, je n'aurais pas à être fier. Vous m'avez appris que, chaque soir, je n'ai qu'à dire : « Nous avons fait ce que nous devions faire ; •nous sommes des serviteurs inutiles. » (Luc., 17, 10). Que dois-je dire en constatant que je suis inconstant, hésitant, jamais définitivement fixé sur la voie montante ? Ayez pitié de moi.

2° Constance. — Si nous ne sommes pas fermes dans notre labeur spirituel, Dieu l'est dans l'appel par quoi il nous convie à nous y appliquer. « Voici que je suis à la porte et je frappe. » (Apoc., 3, 20) ; comme le maître revient à chaque instant voir ce qui se passe sur la place, ainsi des avances divines. Jamais la grâce ne se lasse ; infinie est la patience de Celui qui i la dispense. Aussi bien, serons-nous sages de ne pas rester là sur la route, mais dès que nous constatons que nous nous sommes arrêtés, de recom­mencer à marcher.

Parce que le laboureur n'est allé qu'au quart, qu'au tiers de son sillon, cela n'empêche pas que les trois quarts, les deux tiers restent à tracer et doivent l'être.

L'existence est faite de reprises sans fin des mêmes activités. C'est la loi des choses ; le soleil se lève, il se couche, pour se lever et se coucher encore indéfiniment. C'est la loi des personnes, l'artisan va à sa tâche et pour lui, les jours se suivent et se ressemblent.

Reprenons-nous donc sans fin, ni étonnés, ni lassés d'avoir à le faire. Nous savons que la couronne est pro­mise aux obstinés. Pour nous la donner, le Maître n'exige pas de nous trouver victorieux, mais, de nous voir, au moment où il nous appellera, les armes à la main.

Seigneur, c'est bien souvent que j'ai entendu votre voix, jamais moins bonne, moins aimante. Je veux tâcher d'y mieux répondre. Au fait, il est bon que je pense que, dans l'existence, à une heure mystérieuse, il y a un effort maître à accomplir, triomphateur, définitif, entraîneur de tous les autres. Je serai attentif à ne le point manquer et je m'établirai ainsi, autant que possible, dans la constance à votre service.

Il sortit... vers la onzième heure.

Il n'y a plus qu'une heure avant la fin du jour, et cependant, il se trouve encore des ouvriers inemployés. Il faut croire que le travail est bien abondant, puisque, même ceux-là, le maître n'hésite pas à les engager à sou service.

1° Ouvriers de la dernière heure. — Nous les con­naissons trop ces baptisés qui, une fois la première com­munion faite, ne mettent plus les pieds à l'église, et qui, cependant, récompense du bien qu'ils ont pu faire au cours de leur vie, reçoivent à la fin la grâce insigne des derniers sacrements. Dieu les a appelés jusqu'au bout, ils ont fini par l'entendre.

Est-ce bien rassurant cette réconciliation in extremis, à la suite d'une longue existence d'oubli ou d'offenses ? Y a-t-il réconciliation réelle ? Si grandes sont les difficultés de penser, d'agir, pour un mourant, surtout, dans un ordre d'idées où, non seulement il manque d'entraînement, mais que tout son passé contredit ! Angoissante question qui nous incite à un grand zèle pour la conversion des pécheurs.

Mais risquons-nous d'être ouvriers de la onzième heure ? Hélas ! Oui ! Éloignons la supposition, pourtant faisable, d'une âme qui ne fut pas à son devoir, et qui voit la mort s'approcher, alors qu'elle est dans un état ne laissant aucun doute sur la place qu'elle aurait dans l'éternité, si elle ne faisait pas volte-face.

Une autre supposition, qu'on ne peut guère méconnaître, c'est celle d'un homme qui a reçu les mêmes lumières que ses amis, mais qui, alors que ceux-ci progressaient en vertu, est resté plus qu'imparfait. Visibles sont ses défauts, non édifiantes ses allures, et les années, les mois qu'il a devant lui sont plus que mesurés. Que va-t-il faire ? Rester comme il est, et attendre stupidement la fin ; ou, opérer coûte que coûte un redressement généreux et total ? S'il a bien la foi, il n'hésitera pas et, ouvrier de la dernière heure, il répondra à l'appel du Maître : « J'ai dit, je com­mence », tant qu'on a un souffle de vie, c'est toujours temps.

Trois formes de morts sont devant moi, ô mon "Dieu, mort affreuse, mort douteuse, mort heureuse. J'élimine les deux premières, je choisis la troisième ; mais il faut pour cela que je me hâte ; ce n'est pas au dernier moment qu'on improvise un coup de maître, et il s'agit d'en faire un, pour bien mourir. Convertissez-moi tout de suite, et main­tenez-moi sur la voie.

2° Bonté du Maître. — Inépuisables sont les trésors de la miséricorde de Dieu, et, où que nous en soyons, quoi que nous ayons derrière nous, il ne nous est pas permis de mettre en doute sa bonté : « Je ne veux pas la mort de l'impie, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. » (Ez., 33, 11).

La vision est attendrissante de Jésus-Christ sur la croix, ouvrant les portes du paradis au larron pénitent, juste avant son dernier soupir. Il faut relire dans les prophètes, les appels du Seigneur aux pécheurs ; adorable est la paternelle clémence dont il les assure : « Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront comme neige ; s'ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront blancs comme la laine. » (Isai., 1, 18). .Nulle place, donc, pour la déses­pérance, le découragement, même simplement la tristesse. Dieu veut notre salut, c'est absolument sûr ; sa grâce est toute-puissante, c'est non moins sûr ; que faut-il de plus ? Rien que notre confiance et notre amour. Un acte sincère et ardent de charité, donc plein de filial abandon, donne plus de gloire à Dieu que ne lui en ont enlevé de nombreux péchés mortels. Hâtons-nous, quelque heure qu'il soit, serait-ce l'avant dernière ou la dernière, n'hésitons pas à aller au Père ; c'est plus que temps, mais c'est toujours temps.

Mon Dieu, je viens à vous, je veux être à vous. Si, à une heure de folie je m'écartais de vous, ramenez-moi toujours à vous, n'aurais-je plus que quelques minutes, à vivre.

Ils reçurent chacun un denier.

La journée finie, chacun reçoit son salaire ; comme il avait été convenu, il est le même pour tous. En dépit de cette entente préalable, il y a des mécontents. A la fin de notre existence nous recevrons chacun selon nos mérites.

1° Récompense identique. — Vie, vie éternelle, royaume des cieux, telles sont les expressions employées par Nôtre-Seigneur pour désigner la récompense de nos efforts de perfection. Nous savons de quoi il s'agit : « La vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, mon Dieu et celui, que vous avez envoyé : Jésus-Christ. » (Joan., 17, 3). Malgré les divergences d'écoles relativement à l'essence de la béatitude formelle, nous sommes d'accord avec la philosophie et l'Écriture en admettant, comme le fait saint Thomas, qu'elle consiste dans la vision : « Nous le verront comme il est, face à face. » C'est ainsi pour tous les élus : il n'y a pas deux gloires, à tous le ciel réserve la connais­sance claire et intuitive, sans effort de raisonnements, de Dieu comme il est en lui-même. Il y a des saints qui, ici-bas furent des illettrés, d'autres qui furent des génies, il n'y a pas un Dieu pour ceux-ci, un Dieu pour ceux-là, chacun d'eux est rempli de la même lumière à la mesure de ses capacités réceptives, et chacun est satisfait.

Il est bienfaisant de vivre de cette pensée du « denier céleste » qui récompensera nos travaux ; il est bon de songer à la disproportion entre ce que nous donnons et ce que nous recevrons : encouragement et soutien. Qu'on ne tire pas de là cette conséquence que notre religion est insuffisamment pure parce que intéressée. Sans discussion théologique, réfléchissons que tout amour est intéressé nécessairement, essentiellement, et que Jésus nous veut dans la joie : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. » (Joan., 15, 11).

Mon Dieu, j'espère avec une ferme confiance que vous me donnerez votre gloire dans l'autre monde. Cette dis­position vous agrée ; « les bienheureux me disent : nous avons l'espoir d'être sauvés. » ; je vous supplie de me faire grossir leur nombre.

2° Récompense différente. — Elle est pittoresque la comparaison qu'emploie saint Paul : « Autre est la clarté du soleil, autre la clarté de la lune, autre la clarté des étoiles ; une étoile diffère d'une autre en clarté. » (1 Cor., 15, 41). Et cependant, il n'y a qu'une seule lumière essentielle. De même qu'ici-bas il y a différents degrés de grâce, eu égard aux multiples façons de correspondre aux exigences divines, de même dans l'éternité, il y a différents degrés de gloire, selon les mérites variés des élus. Multiples sont les couronnes : celle de l'évangéliste n'est pas celle du patriarche ; celle de l'apôtre n'est pas celle de la vierge ; celle du martyr n'est pas celle du confesseur ; et cepen­dant, « le même Seigneur de tous est riche envers tous ceux qui l'invoquent. » (Rom., 10, 12).

Et parce que chacun possède autant qu'il le peut ce Seigneur d'infinie bonté et d'éternelle gloire, il n'y a qu'harmonie et joie, charité et bonheur ; tous les désirs sont satisfaits, nul n'envie ce qu'a son voisin ; c'est la quiétude, la paix parfaites.

Il serait excellent que, dès ici-bas, on s'exerçât à vivre ainsi d'unité, chacun à sa place et content d'y être, parce que comprenant qu'il est dans la volonté de Dieu, qui veut le meilleur pour chacun de nous. Dans une forêt il y a des arbres de tailles bien distantes les unes des autres ; le roseau ne jalouse pas le chêne, le chêne ne méprise pas le roseau, et la forêt est belle, le même soleil la pénètre, les mêmes zéphires la rafraîchissent.

O Jésus, vous avez demandé pour nous à votre Père l'union en vous ; de tout mon cœur je vous adresse moi-même cette prière, afin de commencer sur cette terre la vie du ciel.

Est-ce que votre œil est mauvais parce que je suis bon ?

La fin de la parabole en renferme tout le sens. Dieu parle, il s'agit de son royaume; il y a d'abord appelé les Juifs, puis, vers la fin des temps, les Gentils, auxquels, par son Christ, il a donné autant qu'aux premiers. Tous seront admis, et au même titre, dans l'Eglise chrétienne. La Synagogue n'a pas voulu l'admettre ; elle s'est ainsi exclue du royaume. De cet enseignement ressort l'affir­mation :

1° Justice. — Nombreux sont les problèmes de Provi­dence que notre pauvre esprit n'arrive pas à résoudre. Ce n'est pas étonnant ; nous sommes étroits et petits ; ne voyant pas de très haut, nous ne voyons pas très loin ; aussi, nos jugements, parce qu'insuffisamment éclairés, sont fatalement exposés à être erronés. , Sages serions-nous de nous abstenir d'en porter en certains cas, surtout de les formuler. Admettons l'incompréhensible et atten­dons l'heure du grand jour.

D'après nos  manières  d'apprécier,  nous  souscririons volontiers à la plainte des ouvriers de la première heure, pas plus payés que ceux de la dernière. Pourtant, en stricte justice, nous aurions tort : « Mon ami, je ne te fais point d'injustice n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier ? » Si des droits avaient été lésés, la réclamation eût été fondée ; il n'en était pas ainsi ; ce qui avait été convenu, promis, accepté, était consciencieusement donné. Reste au maître le droit d'être plus généreux pour l'un que pour l'autre ; nul ne peut le lui refuser, et s'il en use, il ne commet nulle injustice.

En présence de certains événements, nous restons son­geurs. N'essayons pas de trouver une réponse satisfai­sante aux questions de notre petit esprit ; la vraie lumière le déborde. Dieu est juste, il est libre ; taisons-nous et adorons en paix. Pourquoi ceci et pas cela, pourquoi lui et pas moi, pourquoi le triomphe des mauvais et l'humi­liation des bons ? Impossible de savoir. Nous sommes ici-bas, bien bas, Celui qui est en-haut, très-haut, sait, et cela suffit à notre foi, à notre amour. Justice de Dieu, liberté de Dieu, amour de Dieu, c'est tout un en lui, c'est tout lui-même.

Mon Dieu, je suis souvent étonné, attristé, inquiet devant les événements ; c'est que je manque de confiance. Pardonnez-moi ; vous êtes la 'Sagesse infinie ; je m'aban­donne à vous.

2° Bonté. — En soldant le salaire promis et accepté, le maître était juste ; le mécontent ne l'était pas, qui voyait du mal, là précisément où il y avait une touchante lar­gesse.

Dieu n'est que bon, et sous les jeux de sa Providence il y a une miséricorde infinie. Quelles que soient les secousses qui bouleversent l'humanité, quelles que soient nos épreuves personnelles, si nous songeons à la multiplicité, à la gravité des péchés qui se commettent sans cesse, ne dirons-nous pas avec le prophète : « C'est grâce, à la misé­ricorde de Dieu que nous ne sommes pas anéantis. » (Tess., 3, 22). En fait, et essentiellement, Dieu ne doit rien à personne, et il donne tout. Au lieu de nous étonner, de chercher des explications à notre mesure et que nous croirions raisonnables, nous ferions mieux de nous appliquer à discerner la bienveillance, la bienfaisance, la libé­ralité, la patience, la longanimité, la clémence divines par rapport à tout ce qui se passe en nous et autour de nous. Ainsi, nous éliminerions de notre âme rancunes, amertumes, jalousies, préoccupations anxieuses.

Mon Dieu, je ne veux pas mériter le reproche d'avoir « l'œil mauvais ». Je me reposerai, les yeux fermés, sur votre bonté, persuadé que vous voulez le bien de tous, et qu'à l'heure suprême, j'admirerai la condescendance de vos desseins.

Extrait de : STELLA MATUTINA, Méditations quotidiennes. Mgr A. Gonon. (1947)

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 10:00

Ouvriers  de la dernière heure…            (1-2)

Le royaume des deux est semblable à un homme qui sortit pour engager des ouvriers pour sa vigne.

Vous êtes, ô mon Dieu, le Souverain du royaume des cieux. Les paraboles qui en parlent mettent en relief les aspects sous lesquels nous pouvons vous adorer. C'est votre bonté surtout que nous admirerons en ces méditations :

1° Le Père de famille. — Cet homme qui possède une propriété où il veut employer des ouvriers, c'est Dieu. Sa création est le domaine où les anges et les hommes ont une tâche à remplir. Pourquoi l'a-t-il organisée, réalisée comme elle est, avec d'immenses richesses à exploiter ?

Nous pouvons nous poser la question, car rien  ne  lui manque en son éternité, il se suffit éternellement, infiniment à lui-même. Simple, et cependant sublime, est la réponse que nous fournit l'adage scolastique : « L'œuvre suit l’être » « Dieu est amour » (Jean., 4, 16), il crée donc par amour. Subsiste un grand mystère, mais la lumière est certaine et sûre ; seul l'amour explique la création, et dans son point pouvant agir que pour lui, c'est pour l'amour qu'il a créé; cet amour est la cause première et la cause finale de tout.

Envisagé sous cet angle, le monde nous paraît dans un magnifique horizon et donne à nos vues une élévation, une largeur qui influeront sur nos intentions et sur nos actes. Compris dans l'économie générale de cette création, entraînés dans l'immense mouvement des êtres, nous devons éliminer tout ce qui relèverait du banal ou du vulgaire, et nous tenir toujours très haut.

O mon Dieu, je me .sens à la fois et bien petit et bien, grand dans ce vaste univers. Afin que je m'y tienne à ma place, faites que je ne vous y perde jamais de vue, et que j'entende un perpétuel Sursum corda retentir à l'oreille de mon âme.

2° Les ouvriers. — C'est nous. Dieu a voulu nous associer à son œuvre ; tout homme est son collaborateur. « Nous sommes les adjuvants de Dieu. » (I Cor., 3, 9). En quoi apparaît une merveilleuse condescendance. Remar­quons, en effet, que les richesses créées doivent être exploitées pour être richesses. La terre est féconde, le soleil et la rosée en développent les germes, mais il faut que l'homme la travaille. Laissée à elle-même, ou elle produira une folle et inutile germination, ou elle demeurera stérile ; l'industrie humaine intervient pour l'utiliser. Ainsi en est-il en tout ordre d'idées.

Le vrai, le beau, le bien sont des produits d'activités, des résultats d'efforts. Riches terres, que notre  intelligence et notre volonté ;  le Créateur ne fera pas  de la première un foyer de lumière, de la seconde un centre d'énergie, si nous ne nous en mêlons pas. On ne se laisse pas vivre, on vit, c'est-à-dire qu'on coopère à l'action de Dieu. Même dans le paradis terrestre, il en devait être ainsi. Adam y avait été mis « pour qu'il le travaille et le conservât. » (Gen., 2, 15). Ainsi donc, tout être intelli­gent est un ouvrier du Seigneur, chargé, selon le plan providentiel tracé, d'utiliser les autres êtres par la raison et par la foi.

De nouveau, ô mon Dieu, je me sens petit et grand ; petit en me mesurant à l'œuvre à accomplir, grand, en me voyant, dans cette œuvre qui est la vôtre, associé à vous-même.

Que je vous sois docile afin de vous être utile ouvrier pour travailler sa vigne.

Isaïe a écrit : « La vigne du Seigneur c'est la maison d'Israël ».  Ainsi nous invite-t-il à regarder le monde des âmes comme la vigne où le Maître envoie ses ouvriers.

1° Travail à accomplir. — Le labeur des âmes c'est d'atteindre leur fin. Engendrées à la vie surnaturelle, elles doivent travailler à son développement, la conduire à sa perfection selon les desseins du Créateur. Vivre pour sa gloire, la réaliser par notre sanctification, voilà l'œuvre proposée, l'œuvre nécessaire. Car, ne l'oublions pas, Dieu ne veut, ne peut vouloir en tout ce qu'il fait, que sa gloire. Il écrase tout ce qui s'y opposerait ; l'enfer s'explique par son nécessaire et adorable absolutisme. Il a pris soin d'instruire largement et lumineusement son peuple sur ce point si important : « Si tu obéis exactement à la voix de ton Dieu... il s’élèvera au-dessus de toutes les nations de la terre... Tu seras béni dans la ville et dans les champs... ». (Deut., 28, 1). Par son prophète il souligne le but de ses dons : « Tout homme qui invoque mon nom. Je l'ai créé, formé, façonné pour ma gloire. » (Isai., 43, 7). Il ne supportera pas les contradictions, il répète à plusieurs reprises : « Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. »  M., 42, 8).

Notre  tâche  est  donc  ainsi  bien  tracée,  et  donnant son extension à la recommandation de saint Paul, « faites tout pour la gloire de Dieu » (I Cor., 10, 81), nous concluons que préoccupations, occupations, tout en nous doit  converger vers ce point.  Et ce n'est pas banal, si  nombreux et absorbants peuvent être nos autres motifs l'activité.

O  mon  Dieu,   gardez-moi  sur  cette   ligne  de  justice, Jésus disait : « J'honore mon Père... Pour moi je ne cherche ma  gloire » (Jean.,  8,   49) ;  ne  permettez  pas   que  exposé à me replier sur moi-même, je fasse autrement que lui.

2° Comment l'accomplir ? — II s'agit de la gloire de Dieu extérieure. Elle ne peut que s'harmoniser sur sa gloire intérieure. L'honneur réclamé par Dieu tient à sa nature, ici ou là il est identique à lui-même. Or, le mystère de sa vie intime, en ce qu'il est connu par la révélation, nous montre, en lui une connaissance et un amour infinis, éternels. Le Père se connaît ; la connais­sance qu'il a de lui-même c'est son Verbe. De l'un à l'autre existe un amour qui leur est consubstantiel, l'Esprit ; et cette activité est ineffable bonheur, adorable félicité.

A l'extérieur, le prolongement de cette gloire intime sera ce que définit saint Augustin : « une grande science accompagnée de louange ». Nous appliquer, donc, à connaî­tre et à aimer le Seigneur, telle est notre sublime labeur du temps. Nous l'accomplissons dans la nuit de la foi ; à l'heure de l'éternité, il s'épanouira dans la lumière: «Dans ta lumière, nous verrons la lumière. » (Ps. 35, 10).

Étudions donc Dieu, méditons, lisons, réfléchissons, nous ne saurons jamais assez. Aimons Dieu, servons-le avec une fidélité attentive, grandissante. Ainsi nous le glorifierons.

Vous avez dit, bon Maître : « C'est la vie éternelle qu'ils te connaissent, ô mon Dieu, ainsi que celui que tu as envoyé, le Christ (Jean., 17, 3), aidez-moi à acquérir cette notion vivifiante de Dieu, base d'un amour que je demande à votre Cœur d'intensifier sans cesse.

Il sortit de bon matin.  Ayant souci de son exploitation, le maître sort de bonne heure afin d'avoir d'utiles ouvriers qui feront bonne besogne, car la tâche est considérable. Dans le champ du Père des cieux, il y a aussi les ouvriers de la première heure.

1° Du point de vue éternel. — Tous les hommes, par là, sont ouvriers de la première heure, car, en principe, leur vocation date de l'éternité. « Au commencement était le Verbe... tout a été fait par Lui. » Comme un artisan, avant de réaliser son œuvre, la conçoit, la porte dans son esprit, ainsi Dieu, avant de les créer, a conçu, porté les êtres en sa pensée, en son Verbe. Dire qu'il les a conçus, portés, est en soi inexact ; il n'y a pas en lui de passé ; nulle secousse, nulle survenance en son immutabilité. Ce qu'il est, il l'est depuis toujours, ce qu'il fait, il le fait depuis toujours. Avant que le monde fût, Dieu nous voyait, nous créait, nous appelait à la vie, nous traçait notre route, nous mesurait notre tâche. La «Première heure « remonte à l'éternité. «Il nous a choisis en Lui, avant la constitution du monde » et l'apôtre précise la raison pour laquelle il nous a conviés ainsi à aller travailler à sa vigne : « pour que nous soyons saints et sans tâche devant lui dans la charité. »

J'éprouve, ô mon Dieu, en pensant à ces magnifiques réalités, le besoin de m'écrier avec votre apôtre : O profondeur inépuisable de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies incom­préhensibles ! De lui, par lui et pour lui sont toutes choses. A lui la gloire dans tous les Siècles. Amen (Rom., 11, 33).

2° Du point de vue temporel. — Nous sommes dans le temps, et normalement nous jugeons à la mesure du temps. Il y a, de ce point de vue, vocation et vocation. Depuis combien d'années sommes-nous appelés à tra­vailler dans le champ du Père ? Pour quelques-uns, plutôt peu nombreux, l'appel fut entendu un peu tard ; mais, pour le grand nombre, il fut perçu « à la première heure », dès la plus tendre enfance. Perçu, mais, peut-être, fut-il 'donné bien avant. Comme toute grâce, la vocation est gratuite. Toutefois, nul ne doutera que certaines influences ne seraient-ce que celles de la prière, peuvent intervenir près de Dieu. A la prière se joignent, et combien efficaces, le sacrifice et la sainteté. Or, s'il y a de lourds atavismes, il y a d'admirables hérédités. Nos parents immédiats ont pu être des saints, quelque aïeul, possédait une âme incan­descente de charité, un autre était un émouvant martyr du devoir ; il y a, dans l'histoire des vocations, des secrets qui nous seront révélés dans l'éternité, et qui nous mon­treront que l'appel miséricordieux, l'appel privilégié que nous avons entendu à tel moment de nos plus jeunes ans, date de bien plus haut ; il remonte à la mère, à la grand-mère, à une autre, dont la haute vertu a incliné sur nous le regard de Dieu, et ce regard fut celui du Christ pour le jeune homme de l'Évangile : « il le regarda et l'aima ». Ne soyons pas infidèles, et parce que la parole de l'amour a toujours retenti à nos oreilles, répondons avec une inviolable constance.

Je puis, ô mon Dieu, m'écrier avec saint  Augustin : «D'où me vient, ô Seigneur très aimant, Dieu Très-Haut, père très miséricordieux, créateur tout-puissant et très doux qu'il ait plu à votre infini Majesté de me créer ? » Mon âme déborde d'actions de grâces !  (A suivre)

Extrait de : STELLA MATUTINA, Méditations quotidiennes. Mgr A. Gonon. (1947)

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 10:07

JEAN-BAPTISTE   CHEZ   L’ABBÉ.     (Chapitre III) 

 

Le lendemain matin, Jean-Baptiste, avec sa toupie qui depuis la veille était sa compagne inséparable, se rendit chez l'abbé d'une course rapide, oubliant la recommandation que lui avait faite sa mère de ne point s'échauffer. I1 renversa sur la route deux petits garçons, trébucha par-dessus un troisième, et tomba de toutes ses forces sur la porte de l'abbé, alors que les victimes de sa précipitation se débat­taient encore à terre en lui criant qu'il était un méchant. Geneviève vint ouvrir épouvantée.

— Ah ! dit-elle, j'aurais dû deviner que c'était ce diable qui nous arrivait. Je croyais notre porte enfoncée! Comme il est en nage! Peut-on se mettre dans un pareil état! Ah ! Le vilain enfant ! Il fera mourir sa mère de chagrin !

— Oh ! Ma bonne Geneviève, parce que j'ai un peu couru !

— Ma bonne Geneviève! Parce que j'ai un peu couru, répéta la bonne en s'efforçant de contrefaire la voix de Jean-Baptiste ; faites le bon apôtre ! Il appelle ça courir un peu ! Dieu de bonté !

Et la vieille Geneviève lui essuyait le front.

— Et ces enfants, qui crient là-bas ? Je parie qu'en passant vous leur aurez joué quelque tour de votre façon ?

— Oh ! Pour cela non ! Je ne les ai seulement pas vus ! C'est bien pour ça qu'ils crient.

— Comment! C'est bien pour ça !

— Oui, parce que je les ai fait tomber en courant, mais il faut croire qu'ils ne sont pas trop solides sur leurs jambes.

— Ni vous non plus apparemment, car votre blouse est couverte de boue à l'endroit des genoux.

— J'ai fait un faux pas par-dessus le dernier.

— Par-dessus le dernier ! répéta la vieille Geneviève en appuyant sur chaque syllabe; quel enfant ! Mon Dieu, quel entant !

Et elle le conduisit à la cuisine, où elle s'occupa de faire disparaître les taches de la blouse.

— Monsieur le curé est-il chez lui, ma bonne Geneviève ? demanda Jean-Baptiste.

— Oui, mais il est en conférence avec monsieur Blémont, l'inten­dant au château de Rosenval.

— Alors je vais m'amuser un peu, en attendant monsieur le curé.

— Mais je vous défends, monsieur l'étourdi, d'aller dans la basse-cour; je n'ai pas envie que vous effarouchiez encore mes poules, et que vous fassiez sortir mes lapins comme vous avez fait hier. Il m'a fallu passer plus d'une heure à réparer vos sottises.

— Je vous demande bien pardon, ma bonne Geneviève, cela ne m'arrivera plus. Je voudrais bien savoir comment j'ai effarouché les poules : elles étaient apparemment de mauvaise humeur hier. Quant aux lapins, j'avoue que je me suis figuré qu'ils s'ennuyaient d'être prisonniers. Je me mettais à leur place; mais rassurez-vous, je vois bien qu'il ne peut y avoir rien de commun entre les idées d'un lapin et les miennes : vous pouvez sans crainte me laisser retourner dans la basse-cour.

— Non, vraiment, vous n'irez pas! Malgré tous vos beaux discours, je ne me fie pas plus à vous qu'auparavant.

— C'est très-mal ! Mais du reste, je n'ai pas du tout envie de ta basse-cour aujourd'hui. Regarde la jolie toupie que maman m'a rap­portée du marché ! Voilà qui m'amuse bien mieux qu'une basse-cour !

Et ces paroles étaient à peine dites, que la toupie roulait dans les jambes de Geneviève.

— Prends garde, prends garde ! lui criait-il; range-toi!

Et comme elle ne faisait pas au gré de Jean-Baptiste une place assez grande à sa toupie, il prit par derrière la pauvre bonne, et la fit pirouetter avec tant de vivacité, qu'elle se mit à jeter les hauts cris.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda une voix grave.

Et Jean-Baptiste, se retournant, se vit en face de l'abbé et de mon­sieur Blémont, attirés l'un et l'autre sur le seuil de la cuisine par les cris de Geneviève, au moment où le premier reconduisait le second.

— C'est ma toupie, monsieur le curé, dit Jean-Baptiste un peu confus.

— Quoi! C’est votre toupie qui poussait des cris ? Vous avez là une étonnante toupie!

— J'en ai les côtés qui me font mal, dit Geneviève en portant les mains au-dessus des hanches; ce mauvais sujet-là prétendait que je (Tenais sa toupie : il ne fait ni un ni deux, me prend dans ses bras, et me fait tourner comme un tonton.

— Mais qui vous a permis, monsieur Jean-Baptiste, de venir jouer chez moi à la toupie ?

— C'était pour passer le temps, monsieur le curé, puisque je ne pouvais pas vous parler tout de suite, et que Geneviève n'aurait pas voulu m'occuper dans la cuisine, je suis sûr, si je le lui avais demandé !

— Vous pouvez bien y compter ! dit Geneviève avec un peu d'aigreur; jolie utilité dont vous m'auriez été! Si j'avais voulu voir une cuisine bouleversée en un clin d'œil, je n'aurais eu qu'à accepter vos services.

— Geneviève est pour moi d'une grande injustice! dit Jean-Baptiste d'un air contrit.

— Ah! Voyez le petit saint! Don apôtre, allez! répliqua la vieille bonne déjà radoucie.

L'intendant et l'abbé s'amusaient de cette petite scène; celui-ci crut néanmoins devoir conserver un ton sévère avec Jean-Baptiste :

— Allez m'attendre dans mon cabinet, monsieur, lui dit-il, noua avons un compte à régler ensemble.

Jean-Baptiste, tout surpris, arrêta ses regards sur l'abbé comma pour lui demander l'explication de ces paroles, et il se disposait à obéir à l'ordre qu'il avait reçu, quand il fat retenu par l'intendant, qui lui dit :

— Est-ce que vous ne vous êtes pas trouvé hier sur le passage U-s mademoiselle de Saint-Valéry?

— Oui, monsieur, répondit l'enfant

— Vous lui avez parlé?

— Oui,-monsieur.

— Monsieur l'abbé n'aurait pas prononcé votre nom, qu'à votre mine et à vos allures, j'aurais parié que c'était vous. Eh bien ! Vous savez que mademoiselle vous attend ?

— Oh! Je n'irai pas.

— Il ne faut pas manquer, au contraire, de vous présenter à elle; elle vous veut du bien.

— Je suis bien décidé à ne pas aller au château, cependant, dit l'opiniâtre garçon.

— C'est ainsi que vous vous montrez sensible à la bienveillance de mademoiselle ? répliqua l'intendant.

— J'y suis très-sensible, monsieur, et la preuve c'est que le baiser que mademoiselle m'a donné hier, et les mots qu'elle m'a adressés, m'avaient comme tourné la tête ; mais depuis j'ai pensé que je n'ai pas besoin d’aller au château; je conserverai le souvenir de la bonté da mademoiselle, mais je n'irai pas la voir.

— Oh ! Que cette tête doit être difficile à mener, dit l'intendant, et la lui prenant amicalement entre les deux mains. J'espère, petit, que tu changeras de résolution, et qu'un de ces jours tu te laisseras conduire par l'abbé ou par moi auprès de mademoiselle.

Jean-Baptiste fit un geste négatif, et, s'échappant des mains de monsieur Blémont, il se rendit d'une course précipitée dans le cabinet où l'abbé lui avait dit de l'attendre. Tout en reconduisant l'intendant, à une centaine de pas du vieux château, l'abbé lui dépeignit Jean-Baptiste et sa famille sous les couleurs les plus propres à l'intéresser. A son retour, il trouva son protégé, étendu sur le parquet, et suivant attentivement, appuyé sur ses coudes, le mouvement rapide et cir­culaire de sa toupie.

— Encore avec cette toupie ! lui dit-il.

— J'étais tout seul, répondit Jean-Baptiste en se relevant préci­pitamment.

— Eh quoi! À votre âge, vous n'avez pour vous distraire d'autre moyen que le jeu ? J'ai bien des choses à vous dire, Jean-Baptiste, choses graves, et qui méritent toute votre attention. Prenez une chaise, et écoutez-moi bien.

Subjugué par le ton solennel de ce début, l'enfant, sans dire un mot, remit sa toupie dans sa poche, et fit ce qui lui était dit.

— Je vois avec une grande peine, Jean-Baptiste, que les instruc­tions qui ont précédé et suivi votre première communion, et cette première communion elle-même, sont loin d'avoir porté les fruits que j'en espérais. Qu'y a-t-il de changé en vous ? Êtes-vous moins insouciant, moins dissipé, moins ennemi de tout frein qu'autrefois !  Chaque jour, il me faut reconnaître que ma parole est tombée dans une terre aride, et que la grâce de Dieu n'est plus en vous.

— Oh! Monsieur, s'écria Jean-Baptiste, je prie pourtant le bon Dieu soir et matin, et aussi à votre messe, puisque je la sers tous les jours.

— La prière qui ne vient pas du cœur offense Dieu, loin d'attirer ses grâces.

— Pourquoi monsieur le curé croit-il que je ne prie pas Dieu de tout mon cœur ? demanda Jean-Baptiste d'un ton doux et triste.

— Seriez-vous si rebelle à la volonté de vos parents, si peu docile à mes avis, si vos prières s'élevaient du fond de votre cœur ? Non, vous n'avez point la piété; non, vous n'avez point l'amour; la marque de l'un et de l'autre, c'est le changement de vie. Vous gran­dissez, et vos défauts grandissent avec vous. Dans peu d'années, vous atteindrez l'âge d'homme, et si d'ici là vous n'avez pas fait de sérieux efforts pour vous corriger, vos défauts seront devenus des vices, et l'homme méprisable succédera sans retour à l'enfant paresseux et indiscipliné. Que faites-vous de chacune de vos journées ? Est-ce pour perdre le temps que Dieu nous l'a donné ? Ne dirait-on pas, à vous voir toujours oisif, que la taille chez vous a devancé les années, et que vous êtes encore dans la première enfance! Regardez autour de vous, ne voyez-vous pas que chacun travaille, dans la mesure de ses moyens et de ses forces ? Riches et pauvres, petits et grands, chacun apporte son tribut de sueurs et de fatigues, et vous voulez échapper seul à la loi générale ! Vous ne le pouvez sans crime et sans appeler sur vous, par un juste jugement de Dieu, la honte et la misère. Prenez garde! Enfant de douze ans, vous vous refusez à toute discipline; le mot devoir ne peut être prononcé devant vous, sans vous effarou­cher; comme un jeune sauvage, vous vous abandonnez impétueu­sement à tous vos penchants, bons ou mauvais; prenez garde : vous êtes sur le penchant d'un abîme; si vous ne vous rejetez promptement en arrière, le jour des larmes n'est pas loin pour votre mère.

— Monsieur, dit Jean-Baptiste avec émotion, croyez-moi, je ne serai pas un homme méprisable, je ne coûterai pas de larmes à tua mère, c'est bien assez de celles que je lui ai fait répandre Lier. Je n'avais jamais pensé, monsieur le curé, que la vie que je mène pût être coupable; je la croyais inséparable de l'enfance, et je plaignais les enfants que je ne voyais point vivre de même ; mais puisqu'il en est autrement, je veux changer à l'instant môme. Comment faut-il que je m'y prenne?

— Il faut désormais vous montrer docile envers vos parents, et soumettre en toutes choses votre volonté à la leur.

— Même quand leur volonté ne me paraît point juste, ou qu'elle contrarie mes idées?

— Cette volonté ne vous paraîtrait jamais injuste, si vous aviez moins d'orgueil, si vous discerniez de combien la raison de vos parents est supérieure à la vôtre, et tout ce que vous leur devez de respect et de déférence.

— J'obéirai, monsieur le curé. Et que dois-je faire encore pour épargner des chagrins à ma mère, et pour n'être point un jour an homme méprisable?

— Vous devez régler votre temps de telle sorte qu'un travail utile en prenne là plus grande partie.

— Et mes images, mes découpures ?

— Inutilités, jeux d'enfants pour les moments de loisir.

— Ah ! Tant pis, j'aurais voulu pouvoir dessiner des images toute la journée; c'est un travail qui m'aurait plu. Et maman qui m'a promis des crayons!

— Ton travail doit avoir pour but de te mettre en mesure de gagner plus tard honorablement ta vie, et, dis-moi, où te con­duiraient ces informes images, si elles devenaient ton occupation principale, si ce n'est à mourir de faim ! Ce serait du temps et de l'application dépensés en pure perte.

Et le bon abbé, fatigué du ton sévère qu'il avait gardé si longtemps avec son enfant de prédilection, reprenait son ton paternel.

— C'est dommage pourtant, dit Jean-Baptiste qui n'abandonnait pas facilement ses idées, que ces images ne peuvent pas devenir un travail utile : je sens qu'on n'aurait plus à se plaindre de ma paresse. Tout le reste m'ennuie. (A suivre)

 

— C'est néanmoins de ce reste, qui est assez gros, que tu dois t'occuper désormais. Ton instruction, par exemple, est complètement nulle. Il faut y consacrer quelques heures tous les jours, et pour cela, il est indispensable que tu fréquentes l'excellente école fondée par mademoiselle de Saint-Valéry.

— Ah ! dit Jean-Baptiste avec une moue significative, vous savez bien que j'en ai été renvoyé deux fois.

— Oui, pour ton inexactitude et ta turbulence.

— Je ne peux plus y rentrer...

— A moins que la fondatrice elle-même ne te présente au directeur.

— Mais comme la fondatrice ne me présentera pas...

— Pourquoi ? Elle est très bonne, et, de plus, elle est bien disposée pour toi, m'a dit l'intendant.

— D'abord je n'irai pas au château ; où la verrais-je maintenant ? Elle ne fera pas une nouvelle entrée demain. Et puis, quand même, croyez-vous, monsieur le curé, que si je la voyais, j'irais lui dire : « Madame, j'ai été renvoyé deux fois de votre école, et je n'y peux plus rentrer sans vous ; voulez-vous bien me prendre par la main et me conduire au directeur ? » Ah! bien oui, il fera chaud quand je dirai ça ! ajouta l'enfant indiscipliné en secouant sa tête blonde.

— Et qu'est-ce que cela prouverait cependant, monsieur ? dit le bon abbé en élevant la voix : que vous avez un noble cœur, et que l'on peut compter sur vous désormais.

— Vraiment! dit l'enfant étonné, voilà ce qu'on pourrait penser de moi ?

— Mais nous vous savons trop faible, pour une si héroïque démar­che, reprit l'abbé sans répondre aux dernières paroles de Jean-Baptiste, et nous ne l'exigeons pas de vous. Laissez-nous seulement agir, et la porte de l'école se rouvrira pour vous.

— Faites ce qu'il vous plaira, monsieur le curé ; mais l'instruction, comme vous l'appelez, est-ce donc une chose si nécessaire que je na puisse m'en passer ?

— Il n'y a pas un seul métier, quelque humble que nous le suppo­sions, répondit l'abbé, qui ne soit exercé avec plus de succès par un homme un peu éclairé que par un ignorant, et il y en a une foule où l’instruction est indispensable. Voulez-vous être un jour utile à vos parents ?

— Si je le veux! s'écria l'enfant, je le crois bien!

— Sortez donc alors de votre ignorance, et par amour pour eux, appliquez-vous à l'étude.

— Je ferai ce que vous voudrez, monsieur le curé. Mais c'est égal, je vais bien m'ennuyer là-dedans !

— Où ? Là dedans.

— A l'école donc!

— Et vous en serez de nouveau renvoyé, si vous y rentrez dans ces dispositions. Ah! Jean-Baptiste, quel avenir vous vous préparez !

Et le digne prêtre arrêtait des regards attristés sur cet enfant, dont le front resplendissait d'intelligence, mais dont la paresse et l'insou­ciance semblaient invincibles. Il demeura quelques instants absorbé dans une réflexion profonde, et, quand il en sortit, il dit à Jean-Baptiste :

— Aurez-vous la patience de m'entendre un peu?

— Ah ! toujours, répondit l'enfant ; de vous, de ma mère, de mon grand-père, je ne trouve jamais les discours trop longs; ce n'est pas comme ceux que me tenait le maître d'école : quand j'y pense, j'en ai encore la chair de poule.

— Alors, dit l'abbé, comme le maître d'école n'entre pour rien dans ce que j'ai à vous dire, je vais commencer, non un discours, à la vérité, mais une histoire.

— Ah ! Tant mieux : je passerais toute une journée à entendre des histoires. Il  rapprocha sa chaise de celle de l'abbé, et devint toute attention.

— Dans une commune située à quelque distance de Ville-Dieu, vivait un fermier justement estimé pour sa rigoureuse probité et son assiduité au travail. Il trouvait la récompense de son activité dans la prospérité toujours croissante de la petite ferme qu'il possédait. Il avait une fille qui comptait dix-huit ans, et sur laquelle il se reposait pour les soins intérieurs. Pieuse, tendre et docile, cette jeune fille n'avait d'autre volonté que celle de son père, et plaçait son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

— C'était une très-bonne fille, interrompit Jean-Baptiste ; son père devait en être bien content ?

— Plus que vos parents ne doivent l'être de vous ; qu'en pensez-vous, mon enfant ?

— Ah! Mais, patience, cela viendra; je n'ai pas encore dix-huit ans !

— Si vous ne vous corrigez pas maintenant, à dix-huit ans vous ne serez pas mieux que vous n'êtes ; plus mal encore sans doute. Je reprends mon histoire. Un soir que le fermier revenait d'un marché éloigné avec une assez forte somme d'argent, il fut attaqué par des voleurs dans un lieu désert qu'il lui fallait traverser, et il eût infailliblement succombé dans la lutte, sans le secours d'un inconnu accouru à ses cris, et qui l'aida à se débarrasser de ses assaillants. Mais ce sauveur avait été blessé assez grièvement; c'est avec  grande peine qu'il gagna l'habitation du fermier, quoiqu'elle fût assez proche de l'endroit où la scène s'était passée. Il y fut longtemps malade, et se vit l'objet des plus tendres soins du père et de la fille. Entré en convalescence, il fut de plus en plus traité en commensal et en ami ; les aimables qualités qu'il montrait, firent prendre à la reconnaissance du fermier et de sa fille tous les caractères d'un vif et sérieux attachement. Il était jeune, plein d'intelligence, et d'une famille honorable. Quoiqu'il fût sans aucune fortune, et peut-être pour cette raison même, le fermier crut ne pouvoir mieux faire, pour s'acquitter envers lui, que de lui offrir la main de son unique enfant. Antony, c'était le nom du jeune homme, se montra pénétré de joie et de reconnaissance. Les noces se firent peu après. Le fermier, en mariant sa fille, lui donna pour dot la ferme et les terres qui en dépendaient sous la promesse que firent les jeunes gens de le garder arec eux, et de lui servir une rente de   six cents francs   Antony fut attentif et bon pour sa femme et son beau-père, qui dans leurs favo­rables préventions, lui accordèrent bien des qualités qu'il n'avait pas ; Ainsi Antony, dans son enfance, n'avait voulu s'astreindre à aucun  travail régulier et utile. Longtemps, pour avoir vu comme vous ne barbouilleur d'images, il s'était cru peintre, et il avait tout sacrifié à cette illusion de son amour-propre. Quand il revint de cette folie, il essaya de se mettre au travail. Il était trop tard, il ne put en prendre le goût. D'un caractère peu énergique, il se laissa rebuter par son igno­rance, dans les divers essais qu'il tenta, et pour échapper à l'humilia­tion secrète que lui causait cette ignorance, il fréquenta les cabarets où il contracta de plus en plus des habitudes de désœuvrement, sinon d'autres vices. Quand il fut mis à la tête de la ferme de son beau-père, il était donc bien loin d'avoir les qualités nécessaires pour le bien diriger, quoiqu'il faille dire à sa louange qu'il parut avoir oublié le chemin du cabaret. L'incapacité et la paresse d’Antony furent longtemps igno­rées des deux personnes les plus intéressées à les connaître. Il parlait facilement, ne s'épargnait pas la louange ; sa femme et son beau-père le tenaient pour un des plus habiles et des plus actifs cultivateurs de la contrée. L'erreur, sur son compte, se prolongea quatre années ; le beau-père ouvrit enfin les yeux sur des fautes de gestion devenues trop notoires, il fit des observations qui furent combattues par Antony. Pour prouver à son beau-père que les revenus de la ferme ne se trou­vaient pas en sens inverse des dépenses qui s'accroissaient chaque jour, il se surchargea d'emprunts, et un jour vint où des créanciers, fatigués d'attendre, firent saisir la ferme et ses dépendances. Antony, atterré de ce désastre, et n'osant plus soutenir la vue de sa femme ni de son beau-père dont son incapacité causait la ruine, essaya, j'en frémis encore aujourd'hui, essaya de s'arracher la vie. Jean-Baptiste fit un bond sur sa chaise.

— Il prit son fusil, et, dans le fond de son verger, il déchargea son arme à bout portant...

— Ah! mon Dieu, est-ce qu'il en mourut sur-le-champ ! demanda Jean-Baptiste avec anxiété.

— Non, Dieu eut pitié de lui ; il voulut lui accorder le temps de se repentir. Accourus au bruit, sa femme, son beau-père, et une partie des domestiques, le trouvèrent baigné dans son sang, mais respirant encore. Le médecin qui fut appelé, déclara que le cas était mortel, et que les soins de la religion étaient plus nécessaires que ceux de l'art. Je ma trouvais en visite chez le curé de l'endroit, que ses infirmités retenaient en ce moment dans son lit ; je me rendis à sa place au lit du mourant. Je vis la douleur de cette honnête famille, provoquée, non par ses mal­heurs, mais par le crime d'Antony sur lui-même. Le Ciel heureuse­ment avait touché l'âme de cet infortuné; mes exhortations ne furent point vaines, il fit sa confession, avec toutes les marques d'un sincère repentir; il reconnut que l'oisiveté de son enfance avait préparé les fautes de sa jeunesse, et le crime qui terminait sa vie. Il supplia femme de lui accorder un généreux pardon, et lui recommanda de former de bonne heure au travail et à l'obéissance leur unique enfant, jeune garçon de six ans, qui se trouvait, lors de ce terrible événement, chez son grand-père paternel. Après la mort d'Antony, le père et la fille abandonnèrent la ferme où l'une était née, où l'autre avait passé trente années de sa vie; et pauvres, dénués de ressources, mais heureux d'avoir satisfait tous leurs créanciers, ils allèrent habiter une autre commune. A force de travail, ils sont parvenus à se refaire une posi­tion, non point comparable à la première, mais où Dieu et leur cons­cience les soutiennent et les empêchent de se trouver à plaindre.

— Ah ! Je les plains, moi, dit Jean-Baptiste. Cet Antony, s'il n'avait pas montré tant de chagrin d'avoir causé leur ruine, je ne me serais pas réconcilié avec lui. Ce brave homme qui avait tant travaillé, et sa fille qui le secondait si bien, obligés de quitter leur ferme ! Ah! Je ne ferai pas comme Antony; vous verrez comme je vais travailler ! Dès aujourd'hui, je brûle toutes mes images, je détruis mon carton, je ne veux plus rien voir de tout cela.

— Gardez, mon cher Jean-Baptiste, pour vos récréations, vos images et votre carton. C'est une distraction forte innocente. Consacrer à cet amusement presque tout votre temps, voilà le mal.

— Mais le fils d'Antony aime-t-il plus le travail que son père ?

— Jusqu'à douze ans, le fils d'Antony a donné de vives inquiétudes; il s'est montré, comme son père, joueur, indocile et dissipé, mais cependant il aime sa mère; il ne voudrait pas qu'elle souffrit comme mère tout ce qu'elle a souffert comme épouse, et il vient à l'instant même, de me promettre de changer de vie.

Une extrême pâleur se répandit sur les traits de Jean-Baptiste.

— Antony était mon père ? s'écria-t-il; mais il se nommait André Rollin, mon père !

— Antony était son second nom.

— Ainsi, cette femme qui a été si malheureuse, c'est ma mère; et c'est mon pauvre grand-père qui s'est vu obligé d'abandonner la ferme où il avait vécu trente ans ! Ah ! Merci, monsieur le curé, de m'avoir raconté l’histoire de ma famille. Je ne sais encore par quels moyens, mais je promets ici qu'un jour viendra où je rendrai à Joseph Oranger, mon grand-père, la position qu'il a perdue.

Et les lèvres de l'enfant étaient pâles et tremblantes, et de ses grands yeux bleus si doux semblaient jaillir des éclairs.

— Bien, mon fils ! lui dit l'abbé, j'aime à te voir cette sainte exaltation. Ainsi, je puis compter sur toi, maintenant l'enfant va se faire homme.

— Je l'essaierai, du moins.

Et ce fut d'un air grave et posé que Jean-Baptiste prit congé du digne prêtre. Chemin faisant, il fit rencontre d'un petit garçon, celui-là même qu'il avait fait tomber dans sa course du matin, et qui, se rappelant sa mésaventure, se mit à pleurer en le voyant.

— Pardonne-moi, petit, et ne pleure plus, lui dit Jean-Baptiste, voilà pour te consoler du mal involontaire que je t'ai fait.

Et il lui mit dans la main sa toupie, cette même toupie qui lui avait causé une si grande joie, et dont il ne s'était pas séparé un moment, depuis les vingt-quatre heures qu'il en était l'heureux possesseur.

— Je veux être un homme ! se dit-il en étouffant un soupir.

Et il s'éloigna, laissant l'enfant stupéfait de sa générosité, et sincère­ment réconcilié avec lui. De retour au logis, il charma ses parents par son ton et ses manières raisonnables, ainsi que par son empressement à prévenir leurs désirs. Sa mère l'obligeait à faire chaque soir une lecture à son grand-père, lecture que ses hésitations en lisant, et ses distractions continuelles rendaient d'ordinaire peu intéressante; à l'heure accoutumée, il prit le livre de lui-même et lut avec une attention si soutenue, qu'il ne fit presque point de fautes.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                      Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 11:17

JEAN-BAPTISTE.   Chapitre II

Après s'être occupé de divers soins dans l'intérieur de la maison, Louise prit son rouet et vint se placer près de son père. Celui-ci lui rappela qu'elle n'avait pas dîné. Elle n'osa pas lui répondre que l'inquiétude où elle commençait à être sur le compte de son fils lui otait l'appétit, et retint sur ses genoux le vase que le vieillard y plaça lui-même, et dans lequel il avait su conserver chaudement la soupe, dont il avait mangé lui-même deux heures auparavant avec Jean-Baptiste. Mais il s'aperçut promptement qu'elle ne mangeait pas.

— Tu ne manges pas? lui dit-il, tu es inquiète. Je ne sais même pas t'épargner des ennuis ? Sot et inutile vieillard, que fais-je en ce monde ? Mon Dieu, que fais-je en ce monde !

— Père! je suis là, ma main presse la vôtre, mes regards s'arrêtent, avec bonheur sur vous, et vous demandez ce que vous faites en ce 'monde! Ce n'est pas bien. Si Jean-Baptiste est parti sans vous rien dire, il a cédé à sa nature indisciplinable, vous  n'y pouviez rien.

— Si, ma fille, j'aurais pu lui défendre de sortir, d'aller parler dehors à Joseph; je ne l'ai pas fait, parce que je ne suis bon à rien : je ne sais que gâter l'enfant et te faire de la peine. Mais il ne lui sera point arrivé de malheur, va! Il ne tardera pas à rentrer. 0 mon Dieu, renvoyez-le-nous tout de suite ! Ce n'est pas pour moi que je vous demande cette grâce, c'est pour sa pauvre mère !

— Mais, père, rassurez-vous, je ne suis pas inquiète : ce n'est pas la première fois qu'il déserte ainsi la maison, et il ne lui est jamais rien arrivé. Je ne suis pas inquiète.

Et la tristesse que trahissait sa voix, les larmes qu'elle essuyait da ses paupières, démentaient l'assurance qu'elle donnait à son père.

— Eh bien! si tu n'es pas inquiète, lui dit le vieillard, si tu n'as pas de chagrin,  mange donc. Depuis ce matin, quatre heures, tu n'as rien pris : mange, ma fille, je t'en supplie !

Louise fit un effort pour complaire à son père, mais tout ce qu'elle portait à sa bouche lui paraissait amer, et son cœur oppressé se refusait à toute nourriture. Elle tressaillit tout à coup sur sa chaise.

— Père, avez-vous entendu ? dit-elle en se levant.

— Non, répondit le vieillard, qu'y a-t-il ?

— Jean-Baptiste revient.

— Jean-Baptiste ! tu es sûre ? Je n'ai rien entendu.

— J'ai reconnu sa voix comme il devait passer devant la maison à Jean-Pierre.

Cette maison à Jean-Pierre était assez loin; il fallait que Louise eût presque autant deviné qu'entendu son fils; et pourtant, elle ne s'était pas trompée, car peu après ces dernières paroles, la porte s'ouvrit brusquement, et un grand et beau garçon, à la mine fraîche et éveillée, à la chevelure blonde et bouclée, se précipita plutôt qu'il n'entra dans la maison. Saluant d'un ton résolu :

— Me voilà! dit-il.

Apercevant sa mère, il s'élança vers elle :

— Maman ! s'écria-t-il, maman est arrivée, quel bonheur ! Et il voulut l'embrasser. Elle le repoussa doucement, et succom­bant à son émotion, elle se mit à fondre en larmes.

— Vous pleurez, lui dit-il, ma bonne mère, quel chagrin avez-vous ?

— J'ai un chagrin que personne ne peut m'ôter, dit-elle, quand elle fut devenue maîtresse de ses larmes, et d'une voix qu'elle s'effor­çait de rendre sévère : c'est d'être mère d'un méchant tel que vous.

— Maman, que dites-vous ? Eh! pourquoi me trouvez-vous méchant aujourd'hui ?

— Pourquoi, monsieur, dit le grand-père en affectant d'élever la voix; pouvez-vous le demander !

— Il le faut bien, grand-père, répondit tranquillement l'enfant, puisque je ne le sais pas.

— Vous ne savez pas que votre mère ne vous a pas trouvé ici, quand elle est rentrée, n'est-ce pas ?

— Grand-père, je le regrette bien; mais je ne savais pas l'heure où maman devait rentrer.

— Ça, c'est vrai, il ne savait pas, cet enfant...

— Mais, mon Dieu! père, il ne s'agit pas de cela; mais j'avais défendu à monsieur Jean-Baptiste de vous quitter pendant mon absence, et il n'a été retenu auprès de vous, ni par la défense que je lui avais faite, ni par la pensée de ses devoirs envers vous! Eh bien ! je dis que l'enfant qui n'a ni respect pour sa mère, ni tendresse pour son grand-père, mérite d'être appelé un méchant.

— Oh! maman, s'écria le jeune garçon, vous savez bien le con­traire; vous savez que je vous respecte, et que j'aime le cher grand-père et vous de tout mon cœur.

Et grimpant sur le dos de la chaise de l'aveugle, derrière lequel il se trouvait placé, il l'embrassa à plusieurs reprises sur les deux joues.

— Cher enfant! lui disait tout bas le grand-père, en lui rendant ses baisers; va! dit-il à sa fille, pardonne-lui! si sa tête est mauvaise, son cœur est bien bon.

— J'étais sûre, père, que vous retomberiez bien vite dans votre faiblesse ordinaire pour ce méchant garçon.

— Encore, maman !

— Mais, monsieur, puis-je dire autre chose, quand vous laissez votre grand-père seul une partie du jour ? Et s'il lui arrivait quel­que accident, de qui donc réclamerait-il du secours ? Je ne pourrai m'absenter désormais sans inquiétude, car je me représenterais votre grand-père tout seul, et vous, monsieur, qui m'occupez beaucoup plus que vous ne méritez, je vous verrais courant les grands chemins comme un vagabond au risque de toutes les mauvaises rencontres que vous y pouvez faire.

— Oh! maman, je ne quitterai plus jamais mon grand-père, quand vous ne serez pas là. Mais je ne cours pas les grands chemins comme un vagabond. Pourquoi maman s'imagine-t-elle cela ? Quel plaisir trouverais-je sur la grande route ? j'aime bien mieux courir dans les bois : vous voyez, ma bonne mère, que je suis plus près de l'ermite que du vagabond.

— Je sais, monsieur, dit Louise, en réprimant un sourire, qu'à tout ce qu'on peut vous dire, vous avez toujours   réponse à tout, bonne ou mauvaise !

— Dame ! maman, toute attaque provoque une défense.

— Oui, reprit Louise, avec un peu plus de sévérité, de la part d'un petit garçon qui ne fait aucune distinction d'âge ni de rang, et qui serait bien fâché de s'humilier jamais sous la réprimande qu'il a pu s'attirer.

— Oh! maman, qu'avez-vous aujourd'hui contre moi? Si vous ne voulez pas que je vous réponde, je ne vous répondrai pas.

— Louise, tu es bien sévère ! dit le vieillard qui n'y tenait plus.

— Ma chère maman, je vous en conjure, ne soyez plus fâchée ! dit Jean-Baptiste, en jetant ses deux bras autour du cou de sa mère, malgré la feinte résistance de celle-ci à recevoir ses caresses.

— Vilain enfant ! dit-elle enfin, en le retenant sur son cœur, que tu es peu obéissant, et que d'inquiétudes ne nous causes-tu pas par tes absences si prolongées !

— Pardon ! ma bonne mère, pardon ! je ne quitterai plus la maison.

— Ah! je ne t'en demande pas tant, aie seulement soin de ne la point quitter sans permission, et jamais quand tu t'y trouves seul avec ton grand-père.

— Voulez-vous que je vous dise, ma chère maman, où j'ai été aujourd'hui?

— Ah ! je sais bien, dit le grand-père, à la décharge de son petit-fils, que c'est le fils à Jean-Pierre qui t'a entraîné; sans lui, tu ne pensais pas à sortir!

— Entraîné ! répéta le jeune garçon surpris; personne ne m'entraîne, je ne vais jamais que là où j'ai résolu moi-même d'aller. Joseph m'a appris que c'était aujourd'hui que mademoiselle de Saint-Valéry ren­trait au château, et qu'on lui préparait une fête. La curiosité m'a pris, et je suis descendu à Ville-Dieu, sans songer à prévenir grand-père.  — Le prévenir, est ce donc assez ?  lui demanda la mère avec l'accent du reproche.

— Non, maman; j'aurais dû lui demander la permission de sortir, ou plutôt j'aurais dû ne pas le quitter, mais je vous ai promis de ne plus retomber dans cette faute.

— Allons, n'en parlons plus, dit la mère; sois seulement à l'avenir un sage et obéissant garçon.

— Oui, maman, vous verrez.

A cette réconciliation définitive de Louise avec son fils, la figura de l'aveugle se rasséréna complètement. Elle prit une telle expression de tranquille et profonde satisfaction, que l'enfant qui le considérait alors, en fut frappé, et lui dit vivement :

— Grand-père, ne bougez pas ; ne changez rien ni à votre pose, ni à l'air de votre figure, je vais reprendre votre portrait.

— Comment ! tu veux encore ennuyer ton grand-père?

— Laisse-le, fille, laisse-le, puisqu'il croit pouvoir faire mon portrait.

— Mais, père, comment voulez-vous qu'il fasse votre portrait? îî faudrait au moins qu'il sût dessiner.

— Puisque ça l'amuse, cet enfant.

— Vous ne remuez pas, grand-père? cria Jean-Baptiste, qui avait été chercher un vieux carton où il renfermait soigneusement ce qu'il appelait nos dessins.

— Non, non, répondit le vieillard, je suis toujours dans la même position.

L'enfant revint, s'assit sur un escabeau à quelque distance de son grand-père, mit son carton sur ses genoux, après en avoir tiré un carré de papier sur lequel se voyait une grossière esquisse, et dès qu'il fut prêt, il dit gravement :

— Je commence : attention, grand-père!

— Et moi, je vais filler, dit Louise.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendit dans la chau­mière que le bruit du rouet de Louise. Jean-Baptiste, absorbé dans son œuvre, n'ouvrait pas la bouche; le grand-père n'osait parler dans !a crainte de déranger sa pose, et Louise, toute recueillie dans le bon­heur que lui donnaient les êtres si chers qu'elle contemplait à quel­ques pas d'elle, n'avait rien à dire. Peu à peu cependant, sa pensée, moins concentrée, rencontra d'autres objets; elle se rappela le retour de mademoiselle de Saint-Valéry au château de Rosenval, après une absence de quatre ans, et fut curieuse de savoir si Jean-Baptiste l'avait vue. Elle ne craignit pas d'interrompre l'artiste pour l'inter­roger à ce sujet. Jean-Baptiste fit un bond sur son escabeau à la pre­mière parole de sa mère ; absorbé dans son œuvra, il avait complétement perdu de vue qu'il n'était pas seul dans la chambre. Il se montra disposé à répondre, mais comme il ne savait pas apparemment faire deux choses à la fois, il déposa son crayon et dit à son grand-père, avec un sérieux comique, qu'il pouvait se reposer.

— Oui, je l'ai vue, chère mère, dit Jean-Baptiste; elle est un peu pâle, mais si belle, si belle, qu'elle m'a rappelé tout de suite la sainte Vierge de notre chapelle. Tout Ville-Dieu, je crois, et notre village aussi, s'étaient portés à sa rencontre; la grande avenue qui mène à Rosenval était couverte de monde; je n'en ai jamais vu autant. Mais tout ce monde m'empêchait de voir; je n'apercevais que le haut de la voiture, et ce n'était pas mon compte. J'avais un moment pensé à grimper sur un arbre, mais je me suis rappelé à temps que vous aie la défendez, parce que cela ose les pantalons. Vous voyez bien, maman, que je n'oublie pas toutes vos détenses. Au milieu de tous mes embarras, voilà un grand mouvement qui se fait; on dételle les chevaux pour fendre plus d'honneur à  mademoiselle. Je veux profiter du moment, je pousse, je pousse, sans m'inquiéter de ce qu'on dit de moi à mes côtés, et, au prix de quelques coups de poings que je reçois de droite et de gauche de la part de ceux que mon passage contrarie, j'arrive jusqu'à la voiture.

— Quel enfant !  Mon Dieu, quel enfant ! dit la mère avec une sorte de tristesse; rien ne lui est obstacle, quand il s'est mis quelque chose en tête !

— Mais, maman, je ne serais pas un homme, si je n'avais pas de volonté. J'escalade une des roues, je penche ma tête vers une des portières, et je me trouve nez à nez avec mademoiselle de Saint-Valéry. Elle avait à ses côtés une jeûne dame qui est aussi très-jolie, mais je ne m'y suis pas trompé, je l'ai reconnue tout de suite, et pourtant j'étais encore si enfant quand elle a quitté Rosenval, que je ne me la rappelais pas du tout ! Je vous dis, mère, qu'elle ressemble à la sainte Vierge de la chapelle. « Vive Valentine de Saint-Valéry? » Criait-on autour de la voiture, pendant que les hommes s'y attelaient; pour moi, je ne disais rien, j'étais trop occupé à l'admirer; tout d'un coup, elle me sourit, comme je crois voir sourire notre sainte Vierge, quand je l'ai priée longtemps, et je me mets à crier plus fort que les autres : « Vive Marie qui nous l'a rendue! » Oh! Mère, je vous donne maintenant à deviner en mille ce qui m'est arrivé?

— Eh! quoi donc de si extraordinaire? demanda la mère un peu intriguée.

— Elle m'a pris la tête entre ses deux mains, et m'a donné un bai­ser sur le front, mais là, un de ces bons baisers comme je croyais n'en recevoir jamais que de vous ! J'ai été à l'instant pris d'éblouissements; je ne sais comment je ne suis pas tombé; il paraît que je m'y tenais bien. « Quel est ton nom ? me demanda-t-elle d'une voix douce comme doit être la voix des anges. — Jean-Baptiste pour vous servir, lui dis-je. — Jean-Baptiste, répéta-t-elle, voilà un nom qui promet. Eh bien ! Jean-Baptiste, il faut venir me voir quelquefois. » Les hommes me crient de descendre, la voiture se met en mouvement, mais de loin Mademoiselle me faisait de petits signes d'amitié.

— Comment! une grande dame a embrassé mon Jean-Baptiste ! là, comme ça, n'est-ce pas?

Et la mère couvrait de baisers le front de son fils.

— Ah! tout de même, dit l'enfant en entourant, sa mère de ses deux bras, mais son baiser ne valait pas ceux-là! Les vôtres, ma bonne mère, sont bien plus doux encore.

— Je le crois bien, va! qui peut t'aimer comme moi pour t'embras­ser de même ? Dis-moi, mon ange, tu iras au château ?

— Oh !  Non.

— Pourquoi !

— Je n'oserai ?

— Puisqu'elle te l'a ordonné.

— Ordonné ? mère, elle n'a rien à m'ordonner.

— N'est-ce pas, père, dit Louise, que son devoir est de se rendre au château ?

— Certainement, ce serait très-bien de sa part, répondit le grand-père, mais cependant s'il n'ose pas aller là, cet enfant...

— Il n'est pas d'un caractère si timide, il a bien osé s'approcher d'elle aujourd'hui.

— C'est bien différent, mère, répondit l'enfant; elle était sur le grand chemin, et le grand chemin appartient à tout le monde. Puis cette foule qui l'entourait, ces cris dont l'air retentissait, tout cela me donnait de la hardiesse, mais chez elle, dans son beau château, seul en sa présence... oh! mère, jamais!

— Elle te recevrait bien cependant,  c'est sûr. Mon petit Jean Baptiste, il faut y aller, tu lui dois bien cette marque d'obéissance.

— Maman, je ne dois obéissance qu'à vous et à mon grand-père, et d'ailleurs, je crois bien qu'elle n'a pas du tout pensé à me donner un ordre.

La bonne Louise respectait trop l'innocence de son fils pour lui livrer le fond de sa pensée. Elle ne se défendait pas d'un peu d'ambition pour lui, et voyait déjà l'avenir de Jean-Baptiste assure, s'il ne laissait point s'effacer l'heureuse impression qu'il avait produite sur la jeune comtesse. Mais elle épuisa vainement toutes ses ressources diplomati­ques, l'enfant ne céda point. Il était bien décidé à ne pas se présenter au château. Louise, en soupirant, cessa d'insister.

— Monsieur le curé doit être chez lui maintenant, dit-elle après un moment de silence; il veut te voir, Jean-Baptiste; sera-t-il plus heu­reux que la comtesse ?

— Oh ! pour celui-là, mère, c'est comme vous ! tout ce qu'il veut, je le veux aussi.

Et l'enfant était sincère. Il savait si peu ce qu'un fils doit de soumis­sion et de respect aux volontés de ses parents, qu'en dépit de ses opiniâtres résistances, il ne pensait pas qu'on pût avoir rien à lui reprocher en fait d'obéissance. Il avait repris son dessin pour y don­ner encore quelques coups de crayon, avant de le replacer dans le carton, et le présentant à sa mère :

— Reconnaissez-vous mon grand-père ? lui dit-il.

Louise poussa un cri de surprise et d'admiration, car la gros­sière esquisse qu'elle avait sous les yeux, reproduisait vraiment les traits et la physionomie de son père. Elle embrassa follement son fils.

— Où a-t-il pris ce talent? répétait-elle à son père en comparant sans cesse la copie avec l'original ; c'est bien vous, je vous reconnais. L'homme qui a passé l'été dernier par ici ne faisait pas mieux!

— Est-ce qu'il t'a donné des leçons, demanda tout radieux le grand-père à son petit-fils, pendant qu'il faisait les portraits de la femme à Jean-Pierre et de celle à Jean-Marie ?

— Non, mais je le regardais faire ; et puis, j'ai copié je ne sais com­bien de fois les deux images qu'il m'a données ; c'est dommage que les crayons que je tiens aussi de lui tirent à leur fin ; après le portrait de grand-père, je ne pourrai plus rien faire?

— Je t'achèterai d'autres crayons, dit Louise qui contemplait encore le dessin de l'enfant, où se voyait une complète ignorance des règles de l'art, mais une révélation merveilleuse de l'art lui-même.

Jean-Baptiste, joyeux d'avoir enfin intéressé sa mère à ses barbouil­lages, se disposait à se rendre chez le bon abbé, quand elle lui pré­senta la tarte aux pommes et la toupie achetées au marché.

— Ton travail mérite bien cette petite récompense, lui dit-elle, avec un ravissant sourire de l'amour maternel.

— Oh ! mère, que vous êtes bonne ! s'écria Jean-Baptiste en sautant de joie; une toupie comme celle de Joseph, le richard du pays ! Une  toupie ! Quel bonheur !

Il mordait dans la tarte, ficelait la toupie, embrassait sa mère, et, absorbé par ces soins divers, il oubliait sa visite à l'abbé. Ce fut bien autre chose, quand la toupie eut été lancée dans la chambre. Sa mère dut bien lui rappeler cinq ou six fois sa visite, avant d'obtenir son départ. Aussi vint-il si tard chez le bon abbé, qu'il ne trouva plus que Geneviève à qui, selon sa coutume, il fit mille espiègleries. L'abbé était allé passer la soirée chez un curé des environs : l'entretien qu'il avait voulu se ménager avec Jean-Baptiste ne pouvait plus avoir lieu que le lendemain. Le jeune garçon promit à Geneviève de venir de bonne heure.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 09:21

 

Saint Alphonse de Liguori  Docteur de l’Église (III.)

Dans ce traité on y trouve l'ensemble de la doctrine du Saint Docteur sur la nécessité, la primauté, l'infaillibilité, les droits et les prérogatives du suprême Pontificat, et sur son autorité envisagée dans ses rapports avec le Concile œcuménique. On pourrait donc résumer ces traités sous ce titre géné­ral : Du Pape et du Concile, ou doctrine complète de Saint Alphonse sur ce double sujet. Nous les avons en effet édités sous ce titre à une époque mémorable qui leur attribuait une actualité toute spéciale, c'est-à-dire à l'époque de la tenue du Concile du Vatican I …

De plus, pour éviter des redites trop fréquentes ou des citations trop étendues, nous avons placé en tête du volume la Constitution Pastor œternus de ce même Concile.

Constitution qui embrasse la plupart des sujets traités par Saint Alphonse: nous en avons également donné une ana­lyse succincte dans la Préface du 1er traité. Cette Consti­tution est reproduite d'après le texte authentique transmis de Rome et certifié conforme à l'original. Le lecteur pourra sans peine faire l'application de ces infaillibles Décrets aux différents passages de Saint Alphonse et rapprocher les paroles du Saint Auteur de celles du Concile, comme nous l'avons fait nous-mêmes dans différentes occasions. Il pourra constater aussi la parfaite harmonie de la doctrine de l'un et de l'autre, de sorte que, si le Saint Docteur avait à rééditer aujourd'hui son travail, il ne devrait rien y modifier et n'aurait qu'à citer comme autorité nouvelle les paroles du dix neuvième et dernier Concile œcuménique.

Chose frap­pante que, dans des questions si longtemps et si ardemment débattues, mais restées libres jusque-là, un saint auteur ait prévu avec une telle précision et une telle sûreté les défini­tions dogmatiques de l'Eglise infaillible! La merveille de cette parfaite orthodoxie et de cette espèce d'intuition s'est également manifestée dans le Saint Docteur à l'occasion des doctrines controversées sur l'Immaculée Conception de Marie.

Ce précieux volume doit être envisagé, selon nous, comme un des plus beaux fleurons de cette couronne de Docteur qui ceint le front de Saint Alphonse ; c'est par là, du reste, qu'il accomplit une partie de la mission providentielle qui lui était assignée d'en haut.

Quant à notre travail personnel, nous avouerons que nous ne nous sommes point refusés à la peine pour conserver leur caractère propre et distinctif à ces différents traités, que nous avons complétés d'après les décisions récentes de Pie IX et du dernier Concile.

Il ne nous reste plus qu'à rappeler en terminant ces belles paroles de notre Saint :

« En terminant, je conjure tous ceux qui sont animés de zèle pour le bien de l'Eglise, d'adresser pour elle de ferventes et continuelles prières au Seigneur, qui a promis d'assister son Eglise jusqu'à la fin des siècles, et de ne jamais per­mettre que les portes de l'enfer prévalent contre elle ; prions-le d'affermir et d'accroître dans le cœur de tous les fidèles le respect et l'obéissance envers le Souverain Pontife, (Note Du Blogue : Paul VI est toujours vivant) que Nôtre-Seigneur, dans sa bonté, a établi sur la terre pour détruire toutes les erreurs qui s'élèvent contre la foi. »

Oui, prions, et prions comme savait le faire Saint Al­phonse, ce zélé défenseur de l'Eglise et de son Chef suprême ; prions du moins, si nous ne sommes pas disposés comme lui à porter notre zèle jusqu'à l'effusion de notre sang pour défendre les prérogatives de la Chaire de Pierre et du Vicaire de Jésus-Christ. Devenons, nous aussi, les intré­pides zélateurs de l'infaillibilité pontificale, de l'autorité et des droits du Siège Apostolique. Ces dispositions sont d'autant plus essentielles, qu'il n'est peut-être pas, de nos jours, de pierre de touche plus infaillible pour apprécier les sentiments chrétiens, que l'affection et le dévouement envers le successeur et le représentant de Jésus-Christ sur la terre, comme les dispositions contraires seront un jour un des caractères distinctifs des disciples de l'antéchrist.

0 glorieux Alphonse ! Grand amant de l'Eglise et de son Chef, nous voudrions aujourd'hui  vous voir sortir de votre tombeau pour venir faire la leçon à des enfants dénaturés, et leur apprendre comment on doit aimer cette Eglise et ce Chef.

Ah! Si le beau séjour où vous brillez à présent, était compatible avec les larmes, quelle abondance n'en verseriez-vous pas à la vue des amertumes dont on abreuve l'Épouse et le Vicaire du Christ sur la terre ! Mais du moins, eu entendant les accents convaincus de votre voix, qui vous survivent ici-bas, nous apprendrons à compter avec plus de confiance sur les immortelles promesses faites au Père com­mun et à la Mère commune des fidèles; nous apprendrons a les aimer d'un amour à la fois tendre et dévoué;  nous apprendrons à adresser au Ciel les plus ferventes suppli­cations pour leur triomphe et leur prospérité ; nous appren­drons à être de vrais enfants de  l'Eglise militante, dans l'espoir de devenir un jour les immortels enfants de l'Eglise triomphante.   (fin)

Extrait de : ŒUVRES COMPLÈTES de St-Alphonse de Liguori.

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 09:42

L’AVEUGLE

Le petit village de Haut-Castel est une dépendance de Ville-Dieu, grande et populeuse commune assise dans une riante vallée, non loin de Renti, et à quelques lieues en deçà de Saint-Omer. L'aspect do groupe assez nombreux de chaumières qui composaient Haut-Castel. à l'époque où nous commençons ce récit, accusait une misère pro­fonde chez les habitants : chétives et menaçant ruines, elles sem­blaient ne se tenir debout que par respect pour une autre ruine, au pied de laquelle le village est placé, l'ancien château, qui n'a conservé de tous ses bâtiments, qu'une haute tour, sa grande salle des chevaliers, et une chapelle dédiée à la sainte Vierge, dont on voit la statue, que le temps et les révolutions ont également res­pectée, s'élever, chef-d'œuvre de l'art, sur le principal autel.

Un prêtre, digne vieillard à cheveux blancs, avait fixé son domicile dans la tour, encore fort habitable. Tous les jours il célébrait le saint sacrifice dans l'antique chapelle, et depuis deux ans, quand venait le dimanche, les habitants de Haut-Castel ne pouvaient plus, comme autrefois, rejeter sur le mauvais état des chemins, ou la rigueur de la saison, leur négligence à entendre l'office divin. En les voyant si pau­vres des biens de la terre, et si peu touchés de ceux du ciel, le bon vieillard pleurait sur eux, et, retiré dans sa tour, il appliquait son esprit à découvrir les moyens propres à émouvoir des cœurs si profondément endurcis. Pendant la semaine, le vénérable prêtre avait la douleur de dire la messe dans la chapelle déserte, et le dimanche de n'y voir réunie autour de lui qu'une très-faible portion des habitants, tandis que la majorité dépensait au cabaret, en libations réitérées, un argent qui manquait bientôt dans chaque famille pour satisfaire aux plus impérieux besoins. Quand il contemplait les masures de Haut-Castel, dont le délabrement ne pouvait être déguisé ni par les arbres séculaires qui les environnaient, ni par le délicieux paysage au milieu duquel elles étaient situées; quand il voyait le dénuement de l'inté­rieur, les enfants couchés pêle-mêle sur un peu de paille, les mères manquant pour leurs nouveau-nés des objets de première nécessité,  les vieillards demi-nus et grelottant l'hiver, il comprenait encore moins l'indifférence religieuse de cette malheureuse population.

— Ah ! disait-il, comment se refuser à consoler sa vie par l'espé­rance d'une éternité réparatrice, quand on ne connaît ici-bas que les difficultés et les souffrances de la misère!

Cependant, il s'était rencontré quelque bon grain, dans ce champ rempli d'ivraie où, depuis deux ans, il semait la parole de Dieu avec un zèle égal à sa charité. Avec quelle sollicitude soignait-il ces quel­ques épis! Quel amour ne leur portait-il pas! avec quelle ardeur ne suppliait-il pas le Seigneur de les féconder chaque jour davantage !

Par un après-dîner du mois de mai, très-belle bien qu'un peu froide, et après un frugal repas, dont le lait de l'unique vache qu'il ait dans son étable, et les œufs des quelques poules dont Geneviève sa chambrière a peuplé la basse-cour, ont fait les principaux frais, le digne prêtre, appuyé sur son bâton, sa chevelure blanche ense­velie sous un vaste chapeau, se dirige vers le village.

— Bonjour, monsieur le curé! lui disent les petits enfants en sa pressant sur son passage.

Il était simple prêtre, mais pour les enfants du peuple, chaque prêtre est curé.

— Bonjour, leur répond-il, tandis que sa main les caresse, et qu'il arrête sur eux un regard paternel.

Il espère que, moins rebelles à la grâce que leurs pères, ces enfants devenus hommes, sauront vivre en chrétiens. '

— Est-ce chez nous que vous venez, monsieur le curé? lui deman­dent les premiers petits garçons qui l'entourent.

— Non, non ! C’est chez nous ! Criaient les autres.

— Ce n'est pas vrai !

— Si! C’est vrai !

— Non !

Et l'on était près d'en venir aux coups.

— Chut! Chut! dit le bon prêtre, chacun aura son tour, mais sur­tout, soyez sages ! Je passerai la maison de ceux qui ne le seront pas

Le calme se rétablit aussitôt. Il distribue des bonbons, des images dont il a toujours ample provision, et quand il est parvenu à sa dégager du cercle qui s'est formé autour de lui, il reprend sa marche, et ne s'arrête que devant une des habitations les moins misérables du village.

Les enfants qui le suivaient à peu de distance, s'écrient :

— Ah ! C’est chez le père Granger qu'il va, monsieur le curé ! Il va être bien content, le père Granger, car il aime joliment monsieur le curé.

Le bon prêtre, après avoir franchi deux marches formées grossièrement de deux pierres placées l'une au-dessus de l'autre, ouvre une porte que tenait formée un simple loquet, et pénètre dans une grande salle dont le grossier ameublement est rendu presque élégant par une extrême propreté. Près d'une grande cheminée, décorée d'une longue serge autrefois verte, se tient assis un vieillard sec et long, les deux mains étendues vers l'âtre où brille une flamme claire et pétillante, qu'une journée de printemps un peu fraîche lui a rendue nécessaire.

— Qui va là demanda-t-il, sans se retourner.

— C'est moi, Granger ; c'est votre vieil ami !

— Ah !... c'est vous, monsieur le curé! Soyez le bienvenu. J'avais l'idée que je vous  verrais aujourd'hui.

— Eh bien! Mon cher Granger, comment allons-nous? demanda le digne prêtre en prenant un siège auprès du vieillard.

— Assez bien, monsieur le curé, assez bien, quant au corps, mais pour le reste, très-mal.

— La résignation vous a donc abandonné?

— La résignation? J'en ai quand vous êtes là, mais je n'en ai plus dès que je me retrouve seul.

— Pauvre Granger! N’avez-vous pas réfléchi à ce qui a fait le sujet de notre entretien, la dernière fois que nous nous sommes vus?

— Non, répondit le vieillard, avec découragement, je n'ai su que me plaindre.

— Est-ce là, mon frère, se montrer chrétien? Est-ce là ce que Dieu attend de vous? Est-ce donc la lâcheté et la révolte de l'âme qu'il doit un jour récompenser ?

— Ah! Monsieur le curé hier, à mon réveil, j'ai voulu comme tous les autres jouir de la clarté renaissante du jour, j'ai ouvert mes yeux grands, oh! bien grands... et la nuit pour moi ne s'est pas dissipée! Si vous me voulez résigné, faites donc que je n'aie pas de réveil ! « Le ciel est magnifique, m'a dit ce matin ma fille, en ouvrant la fenêtre de ma chambre, pour y faire pénétrer l'air frais et pur du matin; la nature prend ses habits de fête, on voit que nous touchons au mois de mai! » Ces paroles, comme un fer aigu, ont pénétré mon cœur. Le ciel, la nature, je ne les verrai plus! Et vous voulez que je sois résigné ? Aveugle... ô mon Dieu! Aveugle... que de fois ce mot sort de mes lèvres dans mes nuits d'insomnie, et dans ces jours qui sont encore des nuits pour moi! Comment puis-je forcer mon âme à considérer comme un bienfait ce qui la remplit de trouble et de douleur ?

— 0 mon frère! Ne serait-il pas plus digne, je ne dis pas même de votre titre de chrétien, mais de votre caractère d'homme, de lutter contre la douleur que de vous y abandonner ainsi !

— Ah! si vous saviez ce que c'est que de vivre dans une nuit pro­fonde, dont on ne peut plus sortir; de sentir le rayon du soleil, sans jouir de sa lumière; de respirer le parfum des fleurs, sans distinguer leurs couleurs; de n'être averti de la présence du ruisseau dont l'eau coule limpide et argentée à travers la campagne, que par le froid qu'elle imprime à vos pieds, ou par le bruit léger de ses ondes ! Si vous le saviez, que vous me trouveriez à plaindre! Et je ne vous ai pas tout dit encore, je ne vous ai point dit ce qu'il y a d'inex­primables souffrances dans l'impossibilité de surprendre un seul regard de ceux qu'on aime, un seul sourire sur leurs lèvres; je ne vous ai pas dit non plus quelle amertume remplit le cœur, quand on se voit, à soixante ans, à charge aux siens qu'on eût pu nourrir longtemps encore ! 0 mon Dieu, ayez pitié de moi !

— Et comment n'aurait-il pas pitié de vous ? Qui peut lui être plus cher que celui qui souffre ? Il a tant souffert lui-même, quand son amour lui eut fait choisir la voie douloureuse de la croix, pour nous fermer l'abîme que le péché avait creusé sous nos pas ! Pensez à ce divin Modèle, ô mon frère, et la plainte expirera sur vos lèvres. Il a souffert sans consolation, haï des uns, méprisé des autres, persécuté de tous; il s'est vu renié de ceux qu'il avait le plus aimés, et il s'est tu : il n'a pas ouvert la bouche, dit le prophète; et vous, que de biens ne vous reste-t-il pas dans cette infortune que vous déplorez si haut! Vos yeux ne voient plus la lumière du jour, mais vous vivez tranquille et respecté; vous avez auprès de vous une fille soumise et dévouée, un petit-fils que vous chérissez : que d'hommes encore à ce prix envieraient votre infirmité ! Ah! Remerciez Dieu, et cessez ces plaintes indignes d'un homme et d'un chrétien.

— Votre parole fait toujours descendre la paix dans mon Âme. Je suis plus résigné en ce moment, mais quand vous ne serez plus là.....

— Dieu n'y sera-t-il pas toujours ? Ne le voyez-vous pas, les regards arrêtés sur vous, et prêt à récompenser, par une félicité sans fin, une épreuve d'un moment ? Si vous l'écoutez parler à votre cœur, vous demeurerez calme et résigné.

La porte de la chaumière s'ouvrit :

— C'est ma fille, dit vivement le vieillard, j'avais reconnu son pas, comme elle passait sous la fenêtre. Elle revient du marché de Renti, où elle va maintenant à la place de l'aveugle qui n'est plus bon à rien.

— Père, ce n'est pas bien ce que vous dites là, dit une paysanne fraîche et jolie en se débarrassant d'énormes paniers. Bonjour, mon­sieur le curé ; comment allez-vous aujourd'hui ? ajouta-t-elle, en saluant le digne prêtre.

— C'est à vous, ma chère Louise, qu'il faut demander cela, à vous qui avez fait vos six lieues aujourd'hui.

— Oui, dit le père, en prenant les mains de sa fille, tu dois être bien fatiguée ?

— Moi? Allons donc, père ! Je ne me suis jamais mieux portée qu'à présent. Mais comme tout est propre ici ! dit-elle avec attendrissement; voyez donc, monsieur le curé. C'est pourtant mon bon père qui prend ce soin-là du ménage, je ne ferais pas si bien assurément...

— J'ai admiré en entrant, dit l'abbé, le bon ordre qui rogne ici. Le front de l'aveugle s'éclaircit, un sourire passa sur ses lèvres :

— Vraiment, dit-il, vous trouvez que c'est assez bien?

— La tenue de ce ménage contenterait les plus difficiles, répondit l'abbé.

— Allons! Tant mieux. Peut-être me flattez-vous, mais je me sens tout joyeux à l'idée de pouvoir être de quelque utilité à ma petite Louise.

— Savez-vous, monsieur le curé, dit Louise, que tous les jours mon père me répète qu'il est inutile ici! Est-ce bien, cela? Et vous voyez comme il est inutile : il ne me laisse rien à faire; non-seu­lement il fait le ménage les jours de marché et trait notre vache, mais c'est encore lui qui bat le beurre, qui pétrit la pâte pour faire le pain, qui chauffe le four; c'est lui qui bêche notre petit enclos de derrière la maison, et l'on est inutile en travaillant comme ça ? Je devrais bien me fâcher contre ce bon père !

Et l'excellente fille embrassait et caressait son père, comme elle eût fait de son enfant.

— Vous avez raison, monsieur le curé, dit l'aveugle d'une voie basse et émue, bien des gens échangeraient volontiers leur sort contre le mien, et je suis bien coupable, quand j'ose me plaindre.

— Père, dit Louise en allant à ses paniers, le marché a été favo­rable aujourd'hui, aussi je vous apporte de l'osier.

— Ah! Tu es une bonne fille, dit le vieillard d'un ton joyeux, je vais pouvoir employer mon temps ; car malgré tout ce qu'elle prétend que je fais dans la maison, monsieur le curé, il y a bien des heures que je ne sais comment utiliser, et cela me fait du tort. A présent, je ferai des corbeilles; mon ouvrage sera bien grossier sans doute, mais c'est égal, on trouvera toujours à le placer. Je suis bien content. Mais dis-moi, ma fille, cela t'a peut-être coûté beaucoup d'argent ! Je ne voudrais pas que pour me satisfaire...

— Moins que rien, père, moins que rien. D'ailleurs vous m'avez permis d'acheter un jour où la vente aurait été favorable, et elle a été excellente aujourd'hui. Ah! J’ai voulu vous régaler d'un peu de pain blanc, j'en ai acheté à Renti, chez ce boulanger, vous savez, qui le fait si bien...

— Je ne veux pas que tu te ruines pour moi, dit le père, en laissant échapper quelques larmes d'attendrissement.

— Taisez-vous, père, vous n'avez pas raison ! Voilà aussi un peu de sucre pour votre rôtie du soir.

— Allons! Du sucre à présent! Mais tout ton gain y aura passé! Est-ce que j'ai besoin d'une rôtie tous les soirs, ici, où le vin est si cher ? C'était bon quand j'étais malade.

— Oui, père, vous en avez besoin. Je sais bien ce que le médecin m'a dit : il faut vous fortifier.

— Je suis bien assez fort pour ce que je fais, et certainement je ne prendrai pas du vin sucré tous les jours. Est-ce que tes moyens te permettent d'avoir un père qui coûte tant ?

— Père, je vois bien que vous voulez me faire de la peine ! Ren­dez-le donc plus raisonnable, monsieur le curé, dit-elle au bon prêtre, que ce touchant débat attendrissait jusqu'aux larmes.

— Monsieur le curé, dit à son tour l'aveugle, vous savez bien qu'il ne nous reste pour vivre que le travail de cet ange-là. Puis-je souffrir que tout ce qu'elle gagne soit dépensé pour un vieil infirme comme moi?

— Rassurez-vous, mon ami, votre bonne Louise est assez raison­nable pour ne pas faire de dépenses au-dessus de ses moyens, et cessez de l'affliger en refusant les soins qu'elle juge nécessaires à votre santé.

— Je n'ai pas oublié Jean-Baptiste, dit Louise; voilà déjà une tarte aux pommes, comme il les aime, et puis voilà une toupie qu'il m'a demandée, il y a bien longtemps, mais je ne me trouvais jamais assez riche pour la lui acheter. Où est-il donc, pore, ce cher enfant, je ne l'ai pas encore embrassé?

Le vieillard garda un moment le silence, et quand il le rompit, ce fut pour dire avec un visible embarra :

— C'est Joseph, tu sais? Le fils à Pierre.... qui a passé par ici.... Jean-Baptiste lui a parlé là, devant la maison. J'entendais leur conversation.

— Eh bien ! Père, est-ce qu'il est parti avec Joseph ?

— Ça se peut bien; à moins que l'enfant n'ait voulu se rendre à Ville-Dieu pour être témoin de l'arrivée de mademoiselle de Saint-Valéry. N'est-ce pas aujourd'hui qu'elle rentre au château après une absence de plusieurs années ? S'empressa-t-il de demander à l'abbé, dans l'espérance de distraire Louise de l'absence de son fils.

— Ainsi, désobéissant comme toujours, monsieur Jean-Baptiste Vous a quitté malgré ma défense ! dit-elle.

— Que veux-tu? Un enfant...

— Et il n'a pas même pris la peine de vous dire où il allait ?

— Il est vif, si étourdi !

— Père, nous le gâtons trop. Nous nous repentirons plus tard do notre faiblesse.

— Il est si jeune !

— Il aura douze ans à la Saint-Jean prochaine, père ! Et il ne sait rien, et il ne fait rien que charbonner (dessiner sur) les murs du matin au soir...

Le grand-père ne répliqua rien. Sa raison lui disait que sa fille ne se plaignait pas sans fondement, si sa grande faiblesse pour l'enfant l'empochait d'en convenir. Louise alla pleurer silencieusement dans un coin de la chambre la nouvelle désobéissance de son fils.

— Mes amis, dit le bon abbé, je crois avec vous que Jean-Baptiste est trop gâté, mais rien n'indique chez lui qu'il faille désespérer de l'avenir, au contraire.

— N'est-ce pas, monsieur le curé! dit le grand-père avec vivacité.

— Je sais bien, dit Louise, que c'est encore un bon garçon, mais pourtant....

— Il faut cesser de le gâter, dit l'abbé, et l'enfant sera ce qu'il doit être, an excellent sujet. Moi-même, je le gâte bien un peu; il a tant de vivacité et d'originalité dans l'esprit, de franchise dans le caractère, que je ne me sens pas toujours le courage de me montrer sévère. Mais je vais me surveiller davantage; faites comme moi, et nous réparerons le mal déjà fait, si mal il y a.

— Oui, si mal il y a, répéta le grand-père en appuyant un peu sur ces mots. Tu vois bien, Louise, que tu as tort de t'affliger comme tu fais, car tu pleurais tout à l'heure; je le savais bien, va, quoique je ne pouvais le voir. Tu m'en veux de ma faiblesse pour l'enfant...

— Vous en vouloir, père, de votre tendresse pour mon enfant !

— Tu aurais bien raison, car, si je l'aime beaucoup, je l'aime mal. Mais que veux-tu ? C'est notre unique enfant, nous n'avons pas à partager notre affection, et puis, comme dit monsieur le curé, il a l'esprit, si ouvert, le cœur si bon, le caractère si franc, qu'on le gâte sans la vouloir. Mais, je me corrigerai, je te le promets! Tu verras, quand il rentrera, de quel air je vais le recevoir !

— Je serai chez moi dans deux heures, dit le bon abbé, en se levant pour partir; envoyez-moi Jean-Baptiste, je lui ferai à mon tour une petite mercuriale.

Il serra affectueusement la main de l'aveugle, échangea encore au sujet de l'enfant quelques mots avec Louise, et quitta la chaumière pour reprendre dans le village sa course apostolique.

Extrait de : CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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