Ouvriers de la dernière heure… (1-2)
Le royaume des deux est semblable à un homme qui sortit pour engager des ouvriers pour sa vigne.
Vous êtes, ô mon Dieu, le Souverain du royaume des cieux. Les paraboles qui en parlent mettent en relief les aspects sous lesquels nous pouvons vous adorer. C'est votre bonté surtout que nous admirerons en ces méditations :
1° Le Père de famille. — Cet homme qui possède une propriété où il veut employer des ouvriers, c'est Dieu. Sa création est le domaine où les anges et les hommes ont une tâche à remplir. Pourquoi l'a-t-il organisée, réalisée comme elle est, avec d'immenses richesses à exploiter ?
Nous pouvons nous poser la question, car rien ne lui manque en son éternité, il se suffit éternellement, infiniment à lui-même. Simple, et cependant sublime, est la réponse que nous fournit l'adage scolastique : « L'œuvre suit l’être » « Dieu est amour » (Jean., 4, 16), il crée donc par amour. Subsiste un grand mystère, mais la lumière est certaine et sûre ; seul l'amour explique la création, et dans son point pouvant agir que pour lui, c'est pour l'amour qu'il a créé; cet amour est la cause première et la cause finale de tout.
Envisagé sous cet angle, le monde nous paraît dans un magnifique horizon et donne à nos vues une élévation, une largeur qui influeront sur nos intentions et sur nos actes. Compris dans l'économie générale de cette création, entraînés dans l'immense mouvement des êtres, nous devons éliminer tout ce qui relèverait du banal ou du vulgaire, et nous tenir toujours très haut.
O mon Dieu, je me .sens à la fois et bien petit et bien, grand dans ce vaste univers. Afin que je m'y tienne à ma place, faites que je ne vous y perde jamais de vue, et que j'entende un perpétuel Sursum corda retentir à l'oreille de mon âme.
2° Les ouvriers. — C'est nous. Dieu a voulu nous associer à son œuvre ; tout homme est son collaborateur. « Nous sommes les adjuvants de Dieu. » (I Cor., 3, 9). En quoi apparaît une merveilleuse condescendance. Remarquons, en effet, que les richesses créées doivent être exploitées pour être richesses. La terre est féconde, le soleil et la rosée en développent les germes, mais il faut que l'homme la travaille. Laissée à elle-même, ou elle produira une folle et inutile germination, ou elle demeurera stérile ; l'industrie humaine intervient pour l'utiliser. Ainsi en est-il en tout ordre d'idées.
Le vrai, le beau, le bien sont des produits d'activités, des résultats d'efforts. Riches terres, que notre intelligence et notre volonté ; le Créateur ne fera pas de la première un foyer de lumière, de la seconde un centre d'énergie, si nous ne nous en mêlons pas. On ne se laisse pas vivre, on vit, c'est-à-dire qu'on coopère à l'action de Dieu. Même dans le paradis terrestre, il en devait être ainsi. Adam y avait été mis « pour qu'il le travaille et le conservât. » (Gen., 2, 15). Ainsi donc, tout être intelligent est un ouvrier du Seigneur, chargé, selon le plan providentiel tracé, d'utiliser les autres êtres par la raison et par la foi.
De nouveau, ô mon Dieu, je me sens petit et grand ; petit en me mesurant à l'œuvre à accomplir, grand, en me voyant, dans cette œuvre qui est la vôtre, associé à vous-même.
Que je vous sois docile afin de vous être utile ouvrier pour travailler sa vigne.
Isaïe a écrit : « La vigne du Seigneur c'est la maison d'Israël ». Ainsi nous invite-t-il à regarder le monde des âmes comme la vigne où le Maître envoie ses ouvriers.
1° Travail à accomplir. — Le labeur des âmes c'est d'atteindre leur fin. Engendrées à la vie surnaturelle, elles doivent travailler à son développement, la conduire à sa perfection selon les desseins du Créateur. Vivre pour sa gloire, la réaliser par notre sanctification, voilà l'œuvre proposée, l'œuvre nécessaire. Car, ne l'oublions pas, Dieu ne veut, ne peut vouloir en tout ce qu'il fait, que sa gloire. Il écrase tout ce qui s'y opposerait ; l'enfer s'explique par son nécessaire et adorable absolutisme. Il a pris soin d'instruire largement et lumineusement son peuple sur ce point si important : « Si tu obéis exactement à la voix de ton Dieu... il s’élèvera au-dessus de toutes les nations de la terre... Tu seras béni dans la ville et dans les champs... ». (Deut., 28, 1). Par son prophète il souligne le but de ses dons : « Tout homme qui invoque mon nom. Je l'ai créé, formé, façonné pour ma gloire. » (Isai., 43, 7). Il ne supportera pas les contradictions, il répète à plusieurs reprises : « Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. » M., 42, 8).
Notre tâche est donc ainsi bien tracée, et donnant son extension à la recommandation de saint Paul, « faites tout pour la gloire de Dieu » (I Cor., 10, 81), nous concluons que préoccupations, occupations, tout en nous doit converger vers ce point. Et ce n'est pas banal, si nombreux et absorbants peuvent être nos autres motifs l'activité.
O mon Dieu, gardez-moi sur cette ligne de justice, Jésus disait : « J'honore mon Père... Pour moi je ne cherche ma gloire » (Jean., 8, 49) ; ne permettez pas que exposé à me replier sur moi-même, je fasse autrement que lui.
2° Comment l'accomplir ? — II s'agit de la gloire de Dieu extérieure. Elle ne peut que s'harmoniser sur sa gloire intérieure. L'honneur réclamé par Dieu tient à sa nature, ici ou là il est identique à lui-même. Or, le mystère de sa vie intime, en ce qu'il est connu par la révélation, nous montre, en lui une connaissance et un amour infinis, éternels. Le Père se connaît ; la connaissance qu'il a de lui-même c'est son Verbe. De l'un à l'autre existe un amour qui leur est consubstantiel, l'Esprit ; et cette activité est ineffable bonheur, adorable félicité.
A l'extérieur, le prolongement de cette gloire intime sera ce que définit saint Augustin : « une grande science accompagnée de louange ». Nous appliquer, donc, à connaître et à aimer le Seigneur, telle est notre sublime labeur du temps. Nous l'accomplissons dans la nuit de la foi ; à l'heure de l'éternité, il s'épanouira dans la lumière: «Dans ta lumière, nous verrons la lumière. » (Ps. 35, 10).
Étudions donc Dieu, méditons, lisons, réfléchissons, nous ne saurons jamais assez. Aimons Dieu, servons-le avec une fidélité attentive, grandissante. Ainsi nous le glorifierons.
Vous avez dit, bon Maître : « C'est la vie éternelle qu'ils te connaissent, ô mon Dieu, ainsi que celui que tu as envoyé, le Christ (Jean., 17, 3), aidez-moi à acquérir cette notion vivifiante de Dieu, base d'un amour que je demande à votre Cœur d'intensifier sans cesse.
Il sortit de bon matin. Ayant souci de son exploitation, le maître sort de bonne heure afin d'avoir d'utiles ouvriers qui feront bonne besogne, car la tâche est considérable. Dans le champ du Père des cieux, il y a aussi les ouvriers de la première heure.
1° Du point de vue éternel. — Tous les hommes, par là, sont ouvriers de la première heure, car, en principe, leur vocation date de l'éternité. « Au commencement était le Verbe... tout a été fait par Lui. » Comme un artisan, avant de réaliser son œuvre, la conçoit, la porte dans son esprit, ainsi Dieu, avant de les créer, a conçu, porté les êtres en sa pensée, en son Verbe. Dire qu'il les a conçus, portés, est en soi inexact ; il n'y a pas en lui de passé ; nulle secousse, nulle survenance en son immutabilité. Ce qu'il est, il l'est depuis toujours, ce qu'il fait, il le fait depuis toujours. Avant que le monde fût, Dieu nous voyait, nous créait, nous appelait à la vie, nous traçait notre route, nous mesurait notre tâche. La «Première heure « remonte à l'éternité. «Il nous a choisis en Lui, avant la constitution du monde » et l'apôtre précise la raison pour laquelle il nous a conviés ainsi à aller travailler à sa vigne : « pour que nous soyons saints et sans tâche devant lui dans la charité. »
J'éprouve, ô mon Dieu, en pensant à ces magnifiques réalités, le besoin de m'écrier avec votre apôtre : O profondeur inépuisable de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! De lui, par lui et pour lui sont toutes choses. A lui la gloire dans tous les Siècles. Amen (Rom., 11, 33).
2° Du point de vue temporel. — Nous sommes dans le temps, et normalement nous jugeons à la mesure du temps. Il y a, de ce point de vue, vocation et vocation. Depuis combien d'années sommes-nous appelés à travailler dans le champ du Père ? Pour quelques-uns, plutôt peu nombreux, l'appel fut entendu un peu tard ; mais, pour le grand nombre, il fut perçu « à la première heure », dès la plus tendre enfance. Perçu, mais, peut-être, fut-il 'donné bien avant. Comme toute grâce, la vocation est gratuite. Toutefois, nul ne doutera que certaines influences ne seraient-ce que celles de la prière, peuvent intervenir près de Dieu. A la prière se joignent, et combien efficaces, le sacrifice et la sainteté. Or, s'il y a de lourds atavismes, il y a d'admirables hérédités. Nos parents immédiats ont pu être des saints, quelque aïeul, possédait une âme incandescente de charité, un autre était un émouvant martyr du devoir ; il y a, dans l'histoire des vocations, des secrets qui nous seront révélés dans l'éternité, et qui nous montreront que l'appel miséricordieux, l'appel privilégié que nous avons entendu à tel moment de nos plus jeunes ans, date de bien plus haut ; il remonte à la mère, à la grand-mère, à une autre, dont la haute vertu a incliné sur nous le regard de Dieu, et ce regard fut celui du Christ pour le jeune homme de l'Évangile : « il le regarda et l'aima ». Ne soyons pas infidèles, et parce que la parole de l'amour a toujours retenti à nos oreilles, répondons avec une inviolable constance.
Je puis, ô mon Dieu, m'écrier avec saint Augustin : «D'où me vient, ô Seigneur très aimant, Dieu Très-Haut, père très miséricordieux, créateur tout-puissant et très doux qu'il ait plu à votre infini Majesté de me créer ? » Mon âme déborde d'actions de grâces ! (A suivre)
Extrait de : STELLA MATUTINA, Méditations quotidiennes. Mgr A. Gonon. (1947)
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