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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 10:07

JEAN-BAPTISTE   CHEZ   L’ABBÉ.     (Chapitre III) 

 

Le lendemain matin, Jean-Baptiste, avec sa toupie qui depuis la veille était sa compagne inséparable, se rendit chez l'abbé d'une course rapide, oubliant la recommandation que lui avait faite sa mère de ne point s'échauffer. I1 renversa sur la route deux petits garçons, trébucha par-dessus un troisième, et tomba de toutes ses forces sur la porte de l'abbé, alors que les victimes de sa précipitation se débat­taient encore à terre en lui criant qu'il était un méchant. Geneviève vint ouvrir épouvantée.

— Ah ! dit-elle, j'aurais dû deviner que c'était ce diable qui nous arrivait. Je croyais notre porte enfoncée! Comme il est en nage! Peut-on se mettre dans un pareil état! Ah ! Le vilain enfant ! Il fera mourir sa mère de chagrin !

— Oh ! Ma bonne Geneviève, parce que j'ai un peu couru !

— Ma bonne Geneviève! Parce que j'ai un peu couru, répéta la bonne en s'efforçant de contrefaire la voix de Jean-Baptiste ; faites le bon apôtre ! Il appelle ça courir un peu ! Dieu de bonté !

Et la vieille Geneviève lui essuyait le front.

— Et ces enfants, qui crient là-bas ? Je parie qu'en passant vous leur aurez joué quelque tour de votre façon ?

— Oh ! Pour cela non ! Je ne les ai seulement pas vus ! C'est bien pour ça qu'ils crient.

— Comment! C'est bien pour ça !

— Oui, parce que je les ai fait tomber en courant, mais il faut croire qu'ils ne sont pas trop solides sur leurs jambes.

— Ni vous non plus apparemment, car votre blouse est couverte de boue à l'endroit des genoux.

— J'ai fait un faux pas par-dessus le dernier.

— Par-dessus le dernier ! répéta la vieille Geneviève en appuyant sur chaque syllabe; quel enfant ! Mon Dieu, quel entant !

Et elle le conduisit à la cuisine, où elle s'occupa de faire disparaître les taches de la blouse.

— Monsieur le curé est-il chez lui, ma bonne Geneviève ? demanda Jean-Baptiste.

— Oui, mais il est en conférence avec monsieur Blémont, l'inten­dant au château de Rosenval.

— Alors je vais m'amuser un peu, en attendant monsieur le curé.

— Mais je vous défends, monsieur l'étourdi, d'aller dans la basse-cour; je n'ai pas envie que vous effarouchiez encore mes poules, et que vous fassiez sortir mes lapins comme vous avez fait hier. Il m'a fallu passer plus d'une heure à réparer vos sottises.

— Je vous demande bien pardon, ma bonne Geneviève, cela ne m'arrivera plus. Je voudrais bien savoir comment j'ai effarouché les poules : elles étaient apparemment de mauvaise humeur hier. Quant aux lapins, j'avoue que je me suis figuré qu'ils s'ennuyaient d'être prisonniers. Je me mettais à leur place; mais rassurez-vous, je vois bien qu'il ne peut y avoir rien de commun entre les idées d'un lapin et les miennes : vous pouvez sans crainte me laisser retourner dans la basse-cour.

— Non, vraiment, vous n'irez pas! Malgré tous vos beaux discours, je ne me fie pas plus à vous qu'auparavant.

— C'est très-mal ! Mais du reste, je n'ai pas du tout envie de ta basse-cour aujourd'hui. Regarde la jolie toupie que maman m'a rap­portée du marché ! Voilà qui m'amuse bien mieux qu'une basse-cour !

Et ces paroles étaient à peine dites, que la toupie roulait dans les jambes de Geneviève.

— Prends garde, prends garde ! lui criait-il; range-toi!

Et comme elle ne faisait pas au gré de Jean-Baptiste une place assez grande à sa toupie, il prit par derrière la pauvre bonne, et la fit pirouetter avec tant de vivacité, qu'elle se mit à jeter les hauts cris.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda une voix grave.

Et Jean-Baptiste, se retournant, se vit en face de l'abbé et de mon­sieur Blémont, attirés l'un et l'autre sur le seuil de la cuisine par les cris de Geneviève, au moment où le premier reconduisait le second.

— C'est ma toupie, monsieur le curé, dit Jean-Baptiste un peu confus.

— Quoi! C’est votre toupie qui poussait des cris ? Vous avez là une étonnante toupie!

— J'en ai les côtés qui me font mal, dit Geneviève en portant les mains au-dessus des hanches; ce mauvais sujet-là prétendait que je (Tenais sa toupie : il ne fait ni un ni deux, me prend dans ses bras, et me fait tourner comme un tonton.

— Mais qui vous a permis, monsieur Jean-Baptiste, de venir jouer chez moi à la toupie ?

— C'était pour passer le temps, monsieur le curé, puisque je ne pouvais pas vous parler tout de suite, et que Geneviève n'aurait pas voulu m'occuper dans la cuisine, je suis sûr, si je le lui avais demandé !

— Vous pouvez bien y compter ! dit Geneviève avec un peu d'aigreur; jolie utilité dont vous m'auriez été! Si j'avais voulu voir une cuisine bouleversée en un clin d'œil, je n'aurais eu qu'à accepter vos services.

— Geneviève est pour moi d'une grande injustice! dit Jean-Baptiste d'un air contrit.

— Ah! Voyez le petit saint! Don apôtre, allez! répliqua la vieille bonne déjà radoucie.

L'intendant et l'abbé s'amusaient de cette petite scène; celui-ci crut néanmoins devoir conserver un ton sévère avec Jean-Baptiste :

— Allez m'attendre dans mon cabinet, monsieur, lui dit-il, noua avons un compte à régler ensemble.

Jean-Baptiste, tout surpris, arrêta ses regards sur l'abbé comma pour lui demander l'explication de ces paroles, et il se disposait à obéir à l'ordre qu'il avait reçu, quand il fat retenu par l'intendant, qui lui dit :

— Est-ce que vous ne vous êtes pas trouvé hier sur le passage U-s mademoiselle de Saint-Valéry?

— Oui, monsieur, répondit l'enfant

— Vous lui avez parlé?

— Oui,-monsieur.

— Monsieur l'abbé n'aurait pas prononcé votre nom, qu'à votre mine et à vos allures, j'aurais parié que c'était vous. Eh bien ! Vous savez que mademoiselle vous attend ?

— Oh! Je n'irai pas.

— Il ne faut pas manquer, au contraire, de vous présenter à elle; elle vous veut du bien.

— Je suis bien décidé à ne pas aller au château, cependant, dit l'opiniâtre garçon.

— C'est ainsi que vous vous montrez sensible à la bienveillance de mademoiselle ? répliqua l'intendant.

— J'y suis très-sensible, monsieur, et la preuve c'est que le baiser que mademoiselle m'a donné hier, et les mots qu'elle m'a adressés, m'avaient comme tourné la tête ; mais depuis j'ai pensé que je n'ai pas besoin d’aller au château; je conserverai le souvenir de la bonté da mademoiselle, mais je n'irai pas la voir.

— Oh ! Que cette tête doit être difficile à mener, dit l'intendant, et la lui prenant amicalement entre les deux mains. J'espère, petit, que tu changeras de résolution, et qu'un de ces jours tu te laisseras conduire par l'abbé ou par moi auprès de mademoiselle.

Jean-Baptiste fit un geste négatif, et, s'échappant des mains de monsieur Blémont, il se rendit d'une course précipitée dans le cabinet où l'abbé lui avait dit de l'attendre. Tout en reconduisant l'intendant, à une centaine de pas du vieux château, l'abbé lui dépeignit Jean-Baptiste et sa famille sous les couleurs les plus propres à l'intéresser. A son retour, il trouva son protégé, étendu sur le parquet, et suivant attentivement, appuyé sur ses coudes, le mouvement rapide et cir­culaire de sa toupie.

— Encore avec cette toupie ! lui dit-il.

— J'étais tout seul, répondit Jean-Baptiste en se relevant préci­pitamment.

— Eh quoi! À votre âge, vous n'avez pour vous distraire d'autre moyen que le jeu ? J'ai bien des choses à vous dire, Jean-Baptiste, choses graves, et qui méritent toute votre attention. Prenez une chaise, et écoutez-moi bien.

Subjugué par le ton solennel de ce début, l'enfant, sans dire un mot, remit sa toupie dans sa poche, et fit ce qui lui était dit.

— Je vois avec une grande peine, Jean-Baptiste, que les instruc­tions qui ont précédé et suivi votre première communion, et cette première communion elle-même, sont loin d'avoir porté les fruits que j'en espérais. Qu'y a-t-il de changé en vous ? Êtes-vous moins insouciant, moins dissipé, moins ennemi de tout frein qu'autrefois !  Chaque jour, il me faut reconnaître que ma parole est tombée dans une terre aride, et que la grâce de Dieu n'est plus en vous.

— Oh! Monsieur, s'écria Jean-Baptiste, je prie pourtant le bon Dieu soir et matin, et aussi à votre messe, puisque je la sers tous les jours.

— La prière qui ne vient pas du cœur offense Dieu, loin d'attirer ses grâces.

— Pourquoi monsieur le curé croit-il que je ne prie pas Dieu de tout mon cœur ? demanda Jean-Baptiste d'un ton doux et triste.

— Seriez-vous si rebelle à la volonté de vos parents, si peu docile à mes avis, si vos prières s'élevaient du fond de votre cœur ? Non, vous n'avez point la piété; non, vous n'avez point l'amour; la marque de l'un et de l'autre, c'est le changement de vie. Vous gran­dissez, et vos défauts grandissent avec vous. Dans peu d'années, vous atteindrez l'âge d'homme, et si d'ici là vous n'avez pas fait de sérieux efforts pour vous corriger, vos défauts seront devenus des vices, et l'homme méprisable succédera sans retour à l'enfant paresseux et indiscipliné. Que faites-vous de chacune de vos journées ? Est-ce pour perdre le temps que Dieu nous l'a donné ? Ne dirait-on pas, à vous voir toujours oisif, que la taille chez vous a devancé les années, et que vous êtes encore dans la première enfance! Regardez autour de vous, ne voyez-vous pas que chacun travaille, dans la mesure de ses moyens et de ses forces ? Riches et pauvres, petits et grands, chacun apporte son tribut de sueurs et de fatigues, et vous voulez échapper seul à la loi générale ! Vous ne le pouvez sans crime et sans appeler sur vous, par un juste jugement de Dieu, la honte et la misère. Prenez garde! Enfant de douze ans, vous vous refusez à toute discipline; le mot devoir ne peut être prononcé devant vous, sans vous effarou­cher; comme un jeune sauvage, vous vous abandonnez impétueu­sement à tous vos penchants, bons ou mauvais; prenez garde : vous êtes sur le penchant d'un abîme; si vous ne vous rejetez promptement en arrière, le jour des larmes n'est pas loin pour votre mère.

— Monsieur, dit Jean-Baptiste avec émotion, croyez-moi, je ne serai pas un homme méprisable, je ne coûterai pas de larmes à tua mère, c'est bien assez de celles que je lui ai fait répandre Lier. Je n'avais jamais pensé, monsieur le curé, que la vie que je mène pût être coupable; je la croyais inséparable de l'enfance, et je plaignais les enfants que je ne voyais point vivre de même ; mais puisqu'il en est autrement, je veux changer à l'instant môme. Comment faut-il que je m'y prenne?

— Il faut désormais vous montrer docile envers vos parents, et soumettre en toutes choses votre volonté à la leur.

— Même quand leur volonté ne me paraît point juste, ou qu'elle contrarie mes idées?

— Cette volonté ne vous paraîtrait jamais injuste, si vous aviez moins d'orgueil, si vous discerniez de combien la raison de vos parents est supérieure à la vôtre, et tout ce que vous leur devez de respect et de déférence.

— J'obéirai, monsieur le curé. Et que dois-je faire encore pour épargner des chagrins à ma mère, et pour n'être point un jour an homme méprisable?

— Vous devez régler votre temps de telle sorte qu'un travail utile en prenne là plus grande partie.

— Et mes images, mes découpures ?

— Inutilités, jeux d'enfants pour les moments de loisir.

— Ah ! Tant pis, j'aurais voulu pouvoir dessiner des images toute la journée; c'est un travail qui m'aurait plu. Et maman qui m'a promis des crayons!

— Ton travail doit avoir pour but de te mettre en mesure de gagner plus tard honorablement ta vie, et, dis-moi, où te con­duiraient ces informes images, si elles devenaient ton occupation principale, si ce n'est à mourir de faim ! Ce serait du temps et de l'application dépensés en pure perte.

Et le bon abbé, fatigué du ton sévère qu'il avait gardé si longtemps avec son enfant de prédilection, reprenait son ton paternel.

— C'est dommage pourtant, dit Jean-Baptiste qui n'abandonnait pas facilement ses idées, que ces images ne peuvent pas devenir un travail utile : je sens qu'on n'aurait plus à se plaindre de ma paresse. Tout le reste m'ennuie. (A suivre)

 

— C'est néanmoins de ce reste, qui est assez gros, que tu dois t'occuper désormais. Ton instruction, par exemple, est complètement nulle. Il faut y consacrer quelques heures tous les jours, et pour cela, il est indispensable que tu fréquentes l'excellente école fondée par mademoiselle de Saint-Valéry.

— Ah ! dit Jean-Baptiste avec une moue significative, vous savez bien que j'en ai été renvoyé deux fois.

— Oui, pour ton inexactitude et ta turbulence.

— Je ne peux plus y rentrer...

— A moins que la fondatrice elle-même ne te présente au directeur.

— Mais comme la fondatrice ne me présentera pas...

— Pourquoi ? Elle est très bonne, et, de plus, elle est bien disposée pour toi, m'a dit l'intendant.

— D'abord je n'irai pas au château ; où la verrais-je maintenant ? Elle ne fera pas une nouvelle entrée demain. Et puis, quand même, croyez-vous, monsieur le curé, que si je la voyais, j'irais lui dire : « Madame, j'ai été renvoyé deux fois de votre école, et je n'y peux plus rentrer sans vous ; voulez-vous bien me prendre par la main et me conduire au directeur ? » Ah! bien oui, il fera chaud quand je dirai ça ! ajouta l'enfant indiscipliné en secouant sa tête blonde.

— Et qu'est-ce que cela prouverait cependant, monsieur ? dit le bon abbé en élevant la voix : que vous avez un noble cœur, et que l'on peut compter sur vous désormais.

— Vraiment! dit l'enfant étonné, voilà ce qu'on pourrait penser de moi ?

— Mais nous vous savons trop faible, pour une si héroïque démar­che, reprit l'abbé sans répondre aux dernières paroles de Jean-Baptiste, et nous ne l'exigeons pas de vous. Laissez-nous seulement agir, et la porte de l'école se rouvrira pour vous.

— Faites ce qu'il vous plaira, monsieur le curé ; mais l'instruction, comme vous l'appelez, est-ce donc une chose si nécessaire que je na puisse m'en passer ?

— Il n'y a pas un seul métier, quelque humble que nous le suppo­sions, répondit l'abbé, qui ne soit exercé avec plus de succès par un homme un peu éclairé que par un ignorant, et il y en a une foule où l’instruction est indispensable. Voulez-vous être un jour utile à vos parents ?

— Si je le veux! s'écria l'enfant, je le crois bien!

— Sortez donc alors de votre ignorance, et par amour pour eux, appliquez-vous à l'étude.

— Je ferai ce que vous voudrez, monsieur le curé. Mais c'est égal, je vais bien m'ennuyer là-dedans !

— Où ? Là dedans.

— A l'école donc!

— Et vous en serez de nouveau renvoyé, si vous y rentrez dans ces dispositions. Ah! Jean-Baptiste, quel avenir vous vous préparez !

Et le digne prêtre arrêtait des regards attristés sur cet enfant, dont le front resplendissait d'intelligence, mais dont la paresse et l'insou­ciance semblaient invincibles. Il demeura quelques instants absorbé dans une réflexion profonde, et, quand il en sortit, il dit à Jean-Baptiste :

— Aurez-vous la patience de m'entendre un peu?

— Ah ! toujours, répondit l'enfant ; de vous, de ma mère, de mon grand-père, je ne trouve jamais les discours trop longs; ce n'est pas comme ceux que me tenait le maître d'école : quand j'y pense, j'en ai encore la chair de poule.

— Alors, dit l'abbé, comme le maître d'école n'entre pour rien dans ce que j'ai à vous dire, je vais commencer, non un discours, à la vérité, mais une histoire.

— Ah ! Tant mieux : je passerais toute une journée à entendre des histoires. Il  rapprocha sa chaise de celle de l'abbé, et devint toute attention.

— Dans une commune située à quelque distance de Ville-Dieu, vivait un fermier justement estimé pour sa rigoureuse probité et son assiduité au travail. Il trouvait la récompense de son activité dans la prospérité toujours croissante de la petite ferme qu'il possédait. Il avait une fille qui comptait dix-huit ans, et sur laquelle il se reposait pour les soins intérieurs. Pieuse, tendre et docile, cette jeune fille n'avait d'autre volonté que celle de son père, et plaçait son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

— C'était une très-bonne fille, interrompit Jean-Baptiste ; son père devait en être bien content ?

— Plus que vos parents ne doivent l'être de vous ; qu'en pensez-vous, mon enfant ?

— Ah! Mais, patience, cela viendra; je n'ai pas encore dix-huit ans !

— Si vous ne vous corrigez pas maintenant, à dix-huit ans vous ne serez pas mieux que vous n'êtes ; plus mal encore sans doute. Je reprends mon histoire. Un soir que le fermier revenait d'un marché éloigné avec une assez forte somme d'argent, il fut attaqué par des voleurs dans un lieu désert qu'il lui fallait traverser, et il eût infailliblement succombé dans la lutte, sans le secours d'un inconnu accouru à ses cris, et qui l'aida à se débarrasser de ses assaillants. Mais ce sauveur avait été blessé assez grièvement; c'est avec  grande peine qu'il gagna l'habitation du fermier, quoiqu'elle fût assez proche de l'endroit où la scène s'était passée. Il y fut longtemps malade, et se vit l'objet des plus tendres soins du père et de la fille. Entré en convalescence, il fut de plus en plus traité en commensal et en ami ; les aimables qualités qu'il montrait, firent prendre à la reconnaissance du fermier et de sa fille tous les caractères d'un vif et sérieux attachement. Il était jeune, plein d'intelligence, et d'une famille honorable. Quoiqu'il fût sans aucune fortune, et peut-être pour cette raison même, le fermier crut ne pouvoir mieux faire, pour s'acquitter envers lui, que de lui offrir la main de son unique enfant. Antony, c'était le nom du jeune homme, se montra pénétré de joie et de reconnaissance. Les noces se firent peu après. Le fermier, en mariant sa fille, lui donna pour dot la ferme et les terres qui en dépendaient sous la promesse que firent les jeunes gens de le garder arec eux, et de lui servir une rente de   six cents francs   Antony fut attentif et bon pour sa femme et son beau-père, qui dans leurs favo­rables préventions, lui accordèrent bien des qualités qu'il n'avait pas ; Ainsi Antony, dans son enfance, n'avait voulu s'astreindre à aucun  travail régulier et utile. Longtemps, pour avoir vu comme vous ne barbouilleur d'images, il s'était cru peintre, et il avait tout sacrifié à cette illusion de son amour-propre. Quand il revint de cette folie, il essaya de se mettre au travail. Il était trop tard, il ne put en prendre le goût. D'un caractère peu énergique, il se laissa rebuter par son igno­rance, dans les divers essais qu'il tenta, et pour échapper à l'humilia­tion secrète que lui causait cette ignorance, il fréquenta les cabarets où il contracta de plus en plus des habitudes de désœuvrement, sinon d'autres vices. Quand il fut mis à la tête de la ferme de son beau-père, il était donc bien loin d'avoir les qualités nécessaires pour le bien diriger, quoiqu'il faille dire à sa louange qu'il parut avoir oublié le chemin du cabaret. L'incapacité et la paresse d’Antony furent longtemps igno­rées des deux personnes les plus intéressées à les connaître. Il parlait facilement, ne s'épargnait pas la louange ; sa femme et son beau-père le tenaient pour un des plus habiles et des plus actifs cultivateurs de la contrée. L'erreur, sur son compte, se prolongea quatre années ; le beau-père ouvrit enfin les yeux sur des fautes de gestion devenues trop notoires, il fit des observations qui furent combattues par Antony. Pour prouver à son beau-père que les revenus de la ferme ne se trou­vaient pas en sens inverse des dépenses qui s'accroissaient chaque jour, il se surchargea d'emprunts, et un jour vint où des créanciers, fatigués d'attendre, firent saisir la ferme et ses dépendances. Antony, atterré de ce désastre, et n'osant plus soutenir la vue de sa femme ni de son beau-père dont son incapacité causait la ruine, essaya, j'en frémis encore aujourd'hui, essaya de s'arracher la vie. Jean-Baptiste fit un bond sur sa chaise.

— Il prit son fusil, et, dans le fond de son verger, il déchargea son arme à bout portant...

— Ah! mon Dieu, est-ce qu'il en mourut sur-le-champ ! demanda Jean-Baptiste avec anxiété.

— Non, Dieu eut pitié de lui ; il voulut lui accorder le temps de se repentir. Accourus au bruit, sa femme, son beau-père, et une partie des domestiques, le trouvèrent baigné dans son sang, mais respirant encore. Le médecin qui fut appelé, déclara que le cas était mortel, et que les soins de la religion étaient plus nécessaires que ceux de l'art. Je ma trouvais en visite chez le curé de l'endroit, que ses infirmités retenaient en ce moment dans son lit ; je me rendis à sa place au lit du mourant. Je vis la douleur de cette honnête famille, provoquée, non par ses mal­heurs, mais par le crime d'Antony sur lui-même. Le Ciel heureuse­ment avait touché l'âme de cet infortuné; mes exhortations ne furent point vaines, il fit sa confession, avec toutes les marques d'un sincère repentir; il reconnut que l'oisiveté de son enfance avait préparé les fautes de sa jeunesse, et le crime qui terminait sa vie. Il supplia femme de lui accorder un généreux pardon, et lui recommanda de former de bonne heure au travail et à l'obéissance leur unique enfant, jeune garçon de six ans, qui se trouvait, lors de ce terrible événement, chez son grand-père paternel. Après la mort d'Antony, le père et la fille abandonnèrent la ferme où l'une était née, où l'autre avait passé trente années de sa vie; et pauvres, dénués de ressources, mais heureux d'avoir satisfait tous leurs créanciers, ils allèrent habiter une autre commune. A force de travail, ils sont parvenus à se refaire une posi­tion, non point comparable à la première, mais où Dieu et leur cons­cience les soutiennent et les empêchent de se trouver à plaindre.

— Ah ! Je les plains, moi, dit Jean-Baptiste. Cet Antony, s'il n'avait pas montré tant de chagrin d'avoir causé leur ruine, je ne me serais pas réconcilié avec lui. Ce brave homme qui avait tant travaillé, et sa fille qui le secondait si bien, obligés de quitter leur ferme ! Ah! Je ne ferai pas comme Antony; vous verrez comme je vais travailler ! Dès aujourd'hui, je brûle toutes mes images, je détruis mon carton, je ne veux plus rien voir de tout cela.

— Gardez, mon cher Jean-Baptiste, pour vos récréations, vos images et votre carton. C'est une distraction forte innocente. Consacrer à cet amusement presque tout votre temps, voilà le mal.

— Mais le fils d'Antony aime-t-il plus le travail que son père ?

— Jusqu'à douze ans, le fils d'Antony a donné de vives inquiétudes; il s'est montré, comme son père, joueur, indocile et dissipé, mais cependant il aime sa mère; il ne voudrait pas qu'elle souffrit comme mère tout ce qu'elle a souffert comme épouse, et il vient à l'instant même, de me promettre de changer de vie.

Une extrême pâleur se répandit sur les traits de Jean-Baptiste.

— Antony était mon père ? s'écria-t-il; mais il se nommait André Rollin, mon père !

— Antony était son second nom.

— Ainsi, cette femme qui a été si malheureuse, c'est ma mère; et c'est mon pauvre grand-père qui s'est vu obligé d'abandonner la ferme où il avait vécu trente ans ! Ah ! Merci, monsieur le curé, de m'avoir raconté l’histoire de ma famille. Je ne sais encore par quels moyens, mais je promets ici qu'un jour viendra où je rendrai à Joseph Oranger, mon grand-père, la position qu'il a perdue.

Et les lèvres de l'enfant étaient pâles et tremblantes, et de ses grands yeux bleus si doux semblaient jaillir des éclairs.

— Bien, mon fils ! lui dit l'abbé, j'aime à te voir cette sainte exaltation. Ainsi, je puis compter sur toi, maintenant l'enfant va se faire homme.

— Je l'essaierai, du moins.

Et ce fut d'un air grave et posé que Jean-Baptiste prit congé du digne prêtre. Chemin faisant, il fit rencontre d'un petit garçon, celui-là même qu'il avait fait tomber dans sa course du matin, et qui, se rappelant sa mésaventure, se mit à pleurer en le voyant.

— Pardonne-moi, petit, et ne pleure plus, lui dit Jean-Baptiste, voilà pour te consoler du mal involontaire que je t'ai fait.

Et il lui mit dans la main sa toupie, cette même toupie qui lui avait causé une si grande joie, et dont il ne s'était pas séparé un moment, depuis les vingt-quatre heures qu'il en était l'heureux possesseur.

— Je veux être un homme ! se dit-il en étouffant un soupir.

Et il s'éloigna, laissant l'enfant stupéfait de sa générosité, et sincère­ment réconcilié avec lui. De retour au logis, il charma ses parents par son ton et ses manières raisonnables, ainsi que par son empressement à prévenir leurs désirs. Sa mère l'obligeait à faire chaque soir une lecture à son grand-père, lecture que ses hésitations en lisant, et ses distractions continuelles rendaient d'ordinaire peu intéressante; à l'heure accoutumée, il prit le livre de lui-même et lut avec une attention si soutenue, qu'il ne fit presque point de fautes.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                      Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT(1853)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

 

 

 

 

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