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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 08:05

Tout vient de Dieu, mais tout n'est pas Dieu; tout est reflet de l'éternel, mais tout n'en est pas le visage. Il n'est pas étonnant qu'en poursuivant le reflet, le bien dérivé, on s'éloigne de la source et de l'authentique bonheur.

 

La déception est alors assurée; car l'authentique bonheur a déjà inscrit en nous son témoignage. On peut bien méconnaître le vrai bonheur, dont l'évidence est trop loin­taine pour frapper nos sens ou l'esprit même qu'ils ont formé ; on ne peut pas croire au faux bon­heur, une fois éprouvée par le fait son insuffisance.

 

Comme le dit Cressida dans Shakespeare, « l'âme du bonheur est dans la poursuite » ; dans la possession, il n'y a que son corps en partie cadavérisé. Nietzsche écrivait : « Quiconque atteint son idéal le dépasse du même coup », et Amiel insistait en disant : « Il est plus facile d'étrangler ses désirs que de les satisfaire ». Il faut observer d'ailleurs que l'effort pour étrangler ses désirs, c'est encore un geste.

 

Voyageur altéré, d'une eau vive je rêve. Et n'ai plus soif lorsque je suis au bord du puits; l'ai faim et j'ai sommeil, mais jamais je n'achève, ni le pain qu'on me sert, ni mes rapides nuits.  (Léo larguier.)

 

Les attestations, ici, seraient surabondantes. Chacun peut apporter la sienne. Mais au fond, il n'y en a qu'une : c'est notre nature, magnifiée encore, divinement, par un commun appel.

 

Rien ne nous réussit, parce que ce que nous appelons réussir n'est qu'un leurre, et que, le succès obtenu, nous ne pouvons y trouver qu'une revanche dérisoire sur le bonheur manqué.

 

« Je ne connais rien d'achevé dans l'amour, écrit une femme, sauf l'idée que je m'en fais. » Il en est de même à bien plus forte raison de tout le reste. Là où l'amour trompe, on peut être assuré que rien n'est sûr. Le don plénier et la pleine possession : quelle plus expressive et plus noble image du vrai bien ? Mais ce n'est qu'une image, parce que les deux humains qui la forment, image vivante, chacun, du Visage divin, ne peuvent s'en procurer l'un à l'autre la réalité même; ils n'en éprouvent que l'éblouissement, comme d'un soleil contemplé dans une minus­cule fontaine.

 

« La vie est un songe », écrit Calderon; « le rêve d'une ombre », enchérit Shakespeare. En effet, nous rêvons; c'est ce que nous appelons vivre, et en vivant ainsi, nous nous réduisons nous-mêmes à l'état d'ombres, n'ayant pas re­connu notre être vrai, l'agent du vrai désir humain qui, lui, n'est pas une ombre.

 

Saint Augustin conclut et c'est le dernier mot de l'enquête: « Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans l'inquiétude jusqu'à ce qu'il se repose en toi. »

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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