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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 09:44

LE CHEMIN DU BONHEUR

introduction

Ces chapitres ont été écrits dans un but parti­culier, avec une méthode spéciale et un esprit bien déterminé. Leur dessein est d'apporter aux cœurs la consolation, le soulagement et l'espérance, aux âmes la vérité et la lumière, aux volontés le bien, la force et la fermeté. La méthode consiste à appliquer des principes éternels de morale et de spiritualité aux problèmes fondamentaux de la vie contemporaine de l'individu et de la société. L'esprit de ce livre est l'esprit de charité : amour de Dieu et amour du prochain.

Quant à cette préface, elle se propose d'exposer les postulats de base sur lesquels se fonde cet ouvrage :

Le fait qu'on accorde de nos jours une place exces­sive à la politique indique qu'au lieu de gouverner, le peuple est gouverné. La complexité de notre civilisation nous contraint à nous incorporer dans des ensembles de plus en plus vastes ; nous sommes devenus si anxieux de diriger ce qui nous est extérieur que nous négligeons de diriger nos propres personnes. Pourtant, la clef du progrès social, on la trouve toujours dans l'amélioration de l'individu. Refaites l'homme et vous referez son univers. Nous avons terriblement besoin de restaurer la dignité de l'homme, de lui rendre le sens de l'honneur. Cela le préservera de s'aplatir lâchement devant ceux qui menacent de le réduire en esclavage, lui donnera le courage de défendre ce qui est juste, seul, s'il le faut, seul contre le reste du monde, si c'est le reste du monde qui a tort.

De même que la société est façonnée par l'homme, de même, de son côté, l'homme est façonné par ses pen­sées, par ses décisions, par ses choix. Rien n'arrive jamais dans ce monde qui n'ait déjà pris naissance dans le cerveau d'un homme: les matériaux du gratte-ciel ne font que parachever le rêve de l'architecte. Même la matière dont est faite notre personne physique est asser­vie a nos pensées: les psychologues reconnaissent que notre corps peut éprouver de la fatigue simplement parce que notre esprit est fatigué. Les soucis, l'anxiété, la peur, la lassitude, tout cela se ressent physiquement, la fatigue de l'esprit nous apparaît comme une fatigue corporelle.

Une des raisons fondamentales de la lassitude de l’esprit est ce conflit que l'on constate chez chacun de nous entre notre idéal et notre réalité, entre ce que nous devrions être et ce que nous sommes, entre nos aspira­tions et ce que nous possédons, entre notre capacité de compréhension et les mystères incompréhensibles de l’univers. Une maison qui est divisée contre elle-même ne peut subsister; cette perpétuelle tension que l'on constate chez l'homme ne peut être acceptée et rendue supportable que si l'on s'abandonne à Dieu. Alors, quoi qu'il puisse arriver, on l'accueille comme un don d’amour: impossible de se sentir frustré puisqu'on n’est plus animé de tumultueux désirs égoïstes.

La société ne peut être sauvée que si l'homme est délivré de ses insupportables conflits, et l'homme ne peut en être débarrassé que si son âme est sauvée. Il n’y a pas très longtemps, les hommes avaient mis tous leurs espoirs de bonheur dans le progrès matériel; cette lubie d'optimisme superficiel a maintenant pris fin; le lourd fardeau des soucis et des angoisses que nous inspire l'avenir de la race humaine et des individus a rendu aux hommes la conscience de leur âme.

Notre bonheur consiste à satisfaire les aspirations de notre être. Chaque homme sait, et il le sait par expé­rience personnelle, parce qu'il ne parvient pas à apaiser sa propre fringale, qu'il est prédisposé, par sa nature, à désirer trois choses qu'il n'arrive jamais à avoir en quantité suffisante. Il veut vivre, non point pendant les quelques minutes qui suivent, mais toujours, et sans que la vie soit menacée par la vieillesse et la maladie. Il veut aussi accéder à la vérité, mais sans être forcé de faire un choix entre les vérités des mathématiques ou de la géographie, ce qu'il veut, c'est toute la vérité. Enfin, il a besoin d'amour, mais point avec une limite de temps, point un amour accompagné de satiété et de déceptions, il veut un amour qui soit une éternelle extase.

Ces trois choses, on ne les trouve pas ici-bas dans leur intégrité: notre vie terrestre est assombrie par la mort, la vérité se mélange à l'erreur, l'amour à la haine. Mais les hommes savent qu'ils n'aspireraient pas à ces choses dans toute leur pureté s'il n'y avait aucune pos­sibilité de jamais y accéder. Alors, comme ils sont doués de raison, ils recherchent la source d'où découlent ces fragments confus et imparfaits de vie, de vérité et d'amour.

C'est exactement comme si l'on recherchait dans une chambre la source de la lumière : elle ne peut pas venir de dessous une chaise où la lumière est mêlée d'ombres et d'obscurité. Mais elle peut venir du soleil où la lumière est pure, sans ombres ni obscurité pour l'assombrir. Pour rechercher la source de l'amour, de la lumière, de la vérité, il nous faut aller au-delà des limites de ce monde enténébré, jusqu'à une Vérité qui ne soit pas mêlée à son ombre, l'erreur, jusqu'à une Vie qui ne soit pas mêlée à son ombre, la mort, jusqu'à un Amour qui ne soit pas mêlé à son ombre, la haine. Nous devons chercher la Vie Pure, la Vérité Pure, l'Amour Pur, et c'est là la définition même de Dieu.

La Vie  de DIEU est suffi­samment personnelle pour qu'il puisse être un Père; Sa Vérité est assez personnelle et compréhensive pour qu'il soit un Fils ; Son Amour est si profond et si plein de spiritualité qu'il est un Esprit.

Quand il y aura assez d'hommes qui, par ce chemin, auront accédé au bonheur, ils trouveront un autre che­min qui mène à la fraternité. Et la paix sociale  sera au rendez-vous.

Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR  (Mgr fulton J. sheen)

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 08:44

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (20-20)

L’ÉPIDÉMIE. (Chapitre  XX)

Une grande peine de cœur vint troubler l'aimable sérénité des jours de Jean-Baptiste ; il perdit son grand-père. La mort du vieillard fut celle d'un saint ; il ne voulut être préparé à paraître devant Dieu que par son bien-aimé petit-fils. Après sa dernière confession, qui fut suivie de la communion en viatique, il ranima ses forces pour dire à Jean-Baptiste, avec une touchante simplicité :

— Que de bien j'aurai à dire de toi, là-haut ! Ah ! Dieu m'entendra ! Il écoutera le récit que je lui ferai de tes vertus et de tout ce que je te dois ; car je te dois tout, enfant, et sois-en béni ! Quel bonheur n'as-tu pas répandu sur ma vieillesse, et cette mort plus heureuse encore, cette mort qui fait entrer dans mon âme un commencement du paradis, qui me la procure, si ce n'est toi ?

— La bonté et la miséricorde de Dieu, grand-père, dit le jeune prêtre.

— Je le sais bien, répondit le mourant; mais qui m'a rendu digne d'en sentir les effets ?

Il bénit aussi sa fille, dont la piété filiale ne s'était jamais démen­tie, et qui avait prodigué à ses vieux jours des soins si tendres et si vigilants.

— Il y a bien longtemps, dit-il en s'adressant à l'un et à l'autre, que je ne vous vois plus des yeux du corps, mais vos traits chéris n'ont jamais été plus présents à mon âme qu'en ce moment, et je me réjouis à la pensée de vous contempler bientôt tout à mon aise, du haut du ciel.

Peu d'heures après, son âme quittait la terre, pour entrer en pos­session, selon toute apparence, du bonheur éternel. Valentine avait obtenu de l'évêque d'Arras que des sœurs vinssent desservir les divers établissements qu'elle avait fondés; elle en avait encore réclamé en dernier lieu pour un orphelinat où les jeunes filles admises devaient recevoir une éducation appropriée à leurs besoins, et apprendre dans la maison même le métier qui les ferait vivre plus tard. Cet établissement répondait si bien à une des nécessités pres­santes du département, que Monseigneur fit savoir qu'il viendrait lui-même le bénir, et y installer les sœurs. Cette nouvelle causa une grande joie dans la contrée, où la dernière tournée pastorale remon­tait déjà à quelques années. Le prélat devait en même temps adminis­trer à Ville-Dieu et dans les environs le sacrement de confirmation. Le vénérable abbé Dimmel fit de splendides préparatifs auxquels concoururent avec zèle Valentine et Jean-Baptiste. Des arcs de triom­phe furent dressés, le chemin que l'évêque devait suivre pour sa rendre à l'église fut sablé et jonché de fleurs, et l'église elle-même ornée comme aux plus beaux jours de fête. Après y avoir prié quelque instant, et donné sa bénédiction à la foule agenouillée, Monseigneur se rendit à la cure et delà au château, où le grand appartement qui ren­fermait la chambre du roi, avait été disposé pour le recevoir. Il voulut visiter, dans le plus grand détail, tous les établissements dus à la charité de Valentine.

Il traita Jean-Baptiste, dont la jeune renommée était venue jusqu'à lui, avec une distinction toute particulière ; il l'entretint souvent et témoigna le désir que ce fût lui qui prononçât le sermon, le jour de la confirmation.

Jean-Baptiste était doué de toutes les qualités extérieures qui peu­vent concourir aux succès de l'orateur, et il joignait à ces qualités une diction simple mais pure qui s'élevait avec les grands objets, un tour ingénieux et facile, des pensées qui frappaient autant par leur originalité que par leur justesse, et des mouvements d'éloquence inattendus qui entraînaient son auditoire, et qu'il devait à l'amour divin, dont son âme recelait la pure et vive flamme.

— En laissant ce jeune homme ici, c'est un grand prédicateur dont je prive l'Eglise, madame, dit l'évêque à Valentine, après l'avoir entendu; mais vous comblez cette contrée de trop de bienfaits, pour que son premier pasteur ne vous donne pas un témoignage de sa reconnaissance.

Jean-Baptiste avait alors vingt-neuf ans. Il n'aurait pas quitté Ville-Dieu sans une profonde tristesse. Il n'avait jamais formé qu'un vœu, celui de se consacrer aux lieux qui l'avaient vu naître, et l'union si intime que la charité avait formée entre son âme et celle de Valentine, était loin d'avoir affaibli l'amour qui l'attachait à ce cher coin de terre.

Un an après cette visite de l'évoque, dont tous les cœurs avaient gardé un pieux et reconnaissant souvenir, le choléra qui désolait alors Paris et diverses parties de la France, éclata avec fureur à Ville-Dieu et à Haut-Castel. La Majorie, qu'habitait Anaïs, fut épar­gnée. Dès l'invasion de la terrible maladie, Anaïs voulut se rendre à Rosenval pour en enlever son père et sa mère, et Valentine elle-même, si elle pouvait les persuader, ce qu'elle n'osait espérer, de se soustraire au danger. Mère de quatre enfants, et nourrissant le dernier, on ne lui permit pas de faire cette démarche, ce fut Louis qui partit pour Rosenval. Il y trouva monsieur et madame d'Orbeuil dans un grand effroi, mais résistant par générosité aux instances que ne cessait de leur faire Valentine pour qu'ils se réfugiassent sans elle à, la Majorie.

— Emmenez-les, mon cher Louis, lui dit-elle, Anaïs les attend, et je vis dans d'inexprimables angoisses, tant qu'ils sont ici!

— Mais vous, lui demanda-t-il avec anxiété, ne les suivrez-vous pas !

— Tous ces pauvres gens qui m'entourent, répondit-elle dou­cement, seraient trop malheureux, si je les abandonnais dans un pareil moment !

— Ne suffit-il pas des secours que vous avez organisés, reprit Louis, gans que vous demeuriez exposée au danger ? C'est pour eux-mêmes, qui perdraient tout en vous perdant, que je vous supplie de vous reti­rer à la Majorie, au moins pendant la première violence de la maladie.

— Pour eux, au contraire, mon ami, répondit-elle, je dois rester. Ils se croiraient tous condamnés à périr, s'ils me voyaient fuir pour garantir ma vie, et perdraient la force morale qu'il est si nécessaire de conserver pour lutter contre cette funeste épidémie. Ma place est ici et je ne la déserterai pas : Anaïs et vous, avez bien dû le penser. Mais partez vite, mon cher Louis, avec mon oncle et ma tante; les minutes sont précieuses; chacune d'elles peut dévouer l'un de vous au fléau.

Louis obéit tristement ; il la connaissait trop bien pour conserver l'espérance de triompher de sa résolution. Monsieur et madame d'Orbeuil, suppliés de partir au nom d'Anaïs, et redoutant, ce qui serait certainement arrivé, qu'elle n'accourût elle-même à Rosenval, s'ils se refusaient à suivre leur gendre, se mirent en route avec lui, non sans ressentir une grande douleur de se séparer de Valentine, car dans la terreur que leur inspirait l'épidémie, ils ne pouvaient s'empê­cher de la considérer comme une victime dévouée à la mort.

Pour elle, complètement tranquille après leur départ qui la délivrait de la seule inquiétude qu'elle eût conçue, elle ne songea plus qu'à secourir et à consoler autour d'elle. Elle tint un conseil où assistèrent, outre madame de Surville et Jean-Baptiste, ses deux, fidèles conseillers, le curé de Ville-Dieu qui se multipliait auprès des malades malgré son grand âge, et les deux médecins qu'elle avait appelés, au château. On prit de nouvelles mesures pour ajouter encore à la promptitude des secours; l'hôpital était encombré; une annexe fut établie dans une aile du château, tandis que dans l'aile opposée s'ouvrit un asile pour les orphelins que faisait journellement la choléra, Jean-Baptiste s'établit au château, parce que là et aux environs était le véritable champ de bataille ; son ministère était requis à toutes les heures du jour et de la nuit; dans les intervalles où il n'était pas employé à réconcilier les mourants, il se faisait infirmier, et il donnait au corps tous les soins prescrits par les médecins, sans négli­ger de réconforter les âmes par de bonnes et saintes paroles. Il fut près de trois semaines sans se déshabiller. Louise et madame de Sur­ville ne quittaient pas non plus le chevet des malades; quant à Valen­tine, qui pourrait dire comment elle vécut alors et à quels travaux elle suffît ? Les anges seuls le surent, et chaque jour, au pied du trône de Dieu, ils durent déposer de l'héroïsme de sa charité.

Au bout de six semaines, et quand le tiers environ de la population de Ville-Dieu et des environs eut succombé, le fléau se ralentit ; les cas diminuèrent graduellement; on parut toucher à la fin de cette cruelle épreuve. On respirait à la Majorie ; les cœurs renaissaient, non pas à la joie, trop de deuil régnait dans la contrée, mais à la sécurité ; on avait cessé de craindre pour Valentine ; monsieur et madame d'Orbeuil, empressés de la revoir, lui firent annoncer leur retour à Rosenval ; elle les supplia aussitôt par un billet de le retar­der, jusqu'à ce que les derniers cholériques eussent quitté le château. Ils continrent leur impatience de se retrouver auprès d'elle et atten­dirent encore.

Les orphelins recueillis, que la mort de leurs parents laissait sans ressources, s'élevaient au nombre de soixante. Ils étaient l'objet de la plus tendre sollicitude de la part de Valentine, qui disposait tous ses plans, de concert avec Jean-Baptiste, pour assurer le sort de ces innocentes créatures. Mais le soin de consolider cette nouvelle œuvre ne devait point lui être laissé ; elle avait acquis devant Dieu des mérites suffisants ; sa couronne était prête, et les deux s'ouvraient pour la faire entrer dans la gloire. Un soir qu'elle revenait avec Jean-Baptiste d'une dernière visite aux orphelins, un froid mortel parcourut ses veines. Elle reconnut le terrible mal qu'elle avait si vaillamment com­battu, aux premiers symptômes qu'elle en éprouva.

Je vais tomber, comme le soldat, sur le champ de bataille, dit-elle à Jean-Baptiste, avec un sourire tranquille; quelle mort plus enviable ! Vite ! Mon ami, mon frère, préparez-moi à paraître devant Dieu !

Elle refusa tous les secours de l'art, avant d'avoir fait sa dernière confession ; quand elle eut satisfait à tout ce qu'elle devait à Dieu, elle dit gaîment aux médecins :

— Maintenant, je vous abandonne mon corps ; faites-en ce qu'il vous plaira.

Hélas ! Tous leurs soins ne purent conjurer la mort qui arriva quel­ques heures plus tard. Jean-Baptiste, qui ne l'avait point quittée, était à genoux près du lit; par un dernier effort, cette noble victime de la charité lui tendit la main, comme pour le remercier de s'être associé au bien qu'elle avait fait.

— Ah! Lui dit-il à demi-voix et en retenant dans ses mains cette main déjà glacée, si Dieu juge que j'ai assez combattu, demandez-lui de m'appeler à lui !

— Et nos pauvres ? répondit-elle en soulevant sa paupière appesantie.

— Je ne refuse point le travail, dit-il doucement.

— Bien, bien ! Mon frère, lui dit-elle en essayant de lui serrer la main, je prierai Dieu de vous appeler là où je vais !

Ce furent ses dernières paroles. L'Ange de la charité qui planait sur sa couche funèbre, emporta son âme dans le sein de Dieu. !  Château retentit de sanglots et des cris qui furent bientôt répétés au dehors par la population tout entière. Le premier cri d'alarme qui en était sorti pour la vie de Valentine, avait parcouru Ville-Dieu et Haut-Castel avec une rapidité électrique ; chacun abandonnant aussitôt sa demeure, s'était porté au château, et avait stationné aux environs jusqu'à la fatale nouvelle, qui chassant l'espérance de tous les cœurs, n'y laissait subsister qu'une affreuse réalité. Peu goûtèrent les douceurs du sommeil dans cette triste nuit; à la douleur qui régnait par­tout, on eût dit que chaque famille avait perdu un de ses membres les plus chers ; les cœurs avaient été moins abattus pendant l'épidémie, quelque rude et cruelle qu'elle se fût montrée.

Jean-Baptiste resta en prières auprès du lit où reposait la vierge endormie de son dernier sommeil; une douleur poignante, aiguë, l'oppressait; il n'avait encore rien éprouvé de semblable à ce qui se passait dans son cœur, il lui semblait que la vie se retirait de lui, en dépit de son entière résignation à la volonté divine ; le jour le surprit, toujours priant, et inondé de ses larmes qui coulaient sans qu'il s'en aperçût. Il se releva de sa pieuse et longue veille, pâle, défait et souf­frant. Ses traits décomposés firent pousser à sa mère un cri d'effroi, quand elle le considéra. « Mon enfant est perdu! » se dit-elle avec désespoir. Elle ne se trompait pas ; la hideuse maladie avait frappé le jeune prêtre auprès du lit funèbre. La mort, avant de cesser ses ravages dans cette terre désolée, voulait faire tomber encore une victime choisie.

— Dieu m'appelle, dit-il à ceux qui l'entouraient ; l'ange dont les restes reposent encore ici, m'a obtenu la grâce d'aller partager sa gloire. Le vénérable curé de Ville-Dieu, accouru auprès de lui, ne le quitta plus.

— Mère, dit le mourant à Louise qu'il voyait accablée de douleur, ne me pleurez pas. Vivez pour Dieu après moi, pour ce Dieu si bon, si miséricordieux à ceux qui l'aiment, et qui nous réunira un jour pour ne plus nous séparer. Vous savez, lui dit-il encore après quel­que silence, que les chrétiens ne doivent pas pleurer leurs morts comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Promettez-moi d'avoir du courage.

Et la pauvre mère, se penchant sur le corps de son fils unique expi­rant, lui promit d'une voix étouffée par les larmes, d'avoir le courage qu'il lui demandait. Il échappait peu après à la terre, en murmurant les noms bénis de Jésus et de Marie. Sa mort porta au comble la consternation publique. Il avait donné si complètement le seul bien qu'il eût, sa personne, et ses vertus avaient jeté un si vif éclat, que chacun pleurait en lui un bienfaiteur, un guide et un modèle.

On ne voulut point que deux êtres, qui avaient été si intimement unis dans la vie pour faire le bien, fussent séparés dans la mort. On réunit leurs corps dans une même chapelle ardente qu'un grand concours de peuple, au sein duquel éclataient à tout moment les signes de la plus vive douleur, ne cessa de visiter. On s'y rendit, comme à un pieux pèlerinage, de tous les villages où la triste nouvelle était parvenue. L'évêque d'Arras qui s'était réservé d'officier en ce triste jour, rappela, dans un simple et touchant discours, les principaux traits des deux vies édifiantes qui venaient de s'éteindre, dans l'exercice de la plus sublime charité. Les deux catafalques, voisins l'un de l’autre, s'élevaient au centre de l'église ; le vénérable prélat en prit occasion de dire, qu'il est une perfection de vertu devant laquelle s'efface la différence des rangs, et qu'on le voyait dans cette église, où le fils d'un simple paysan qui n'avait demandé au monde ni fortune, ni célébrité, dont la vie s'était écoulée dans l'obscurité d'un village, était associé dans la mort aux honneurs rendus à la dernière descen­dante des comtes de Saint-Valéry et partageait avec elle la recon­naissance et la douleur publique.

Son discours, que son émotion et les sanglots de l'assemblée l'avaient forcé plus d'une fois d'interrompre, fut terminé par ces paroles : Pleurez sur vous, habitants de ces villages, qui avez perdu deux amis qui vous aimaient en Jésus-Christ d'un amour si tendre et dévoué, mais ne pleurez pas sur eux. Ne les plaignez pas d'être descendus dans la tombe à la fleur de l'âge ; une mort prématurée est une faveur céleste quand on a bien vécu. Ils nous auraient montré une vertu moins éminente, que leur salut devrait encore nous paraître assuré ; Dieu de l'Evangile ne saurait refuser l'entrée de son royaume à celui qui peut dire, en se présentant devant lui : « Seigneur, j'ai donné ma vie pour mes frères ! »  A ces mots, un cri de douleur sortit de toutes les poitrines, et par un mouvement spontané l'assistance tout entière s'agenouilla, les regards arrêtés sur les deux cercueils, comme pour adresser un dernier remerciement à ceux dont ils con­tenaient les restes mortels.

Le corps de Valentine fut descendu dans le caveau de sa famille, où elle prit place aux côtés de sa mère et de son grand-père. Monsieur et madame d'Orbeuil auraient voulu que Jean-Baptiste y fût aussi placé, mais Louise témoigna le désir que son fils reposât dans le cime­tière du village, où reposait déjà son père et où elle devait reposer elle-même. La reconnaissance publique éleva sur la tombe du jeune Vicaire un monument simple et modeste comme sa vie, où l'on rappe­lait ses vertus, et tous les droits qu'il s'était acquis à la recon­naissance de ses concitoyens. Un des plus fidèles, après Louise, à visi­ter ce tombeau, fut Pierre Morin, qui ne parla jamais tant qu'il vécut, de Jean-Baptiste que les yeux pleins de larmes.

Dès le commencement de l'épidémie, Valentine avait fait son tes­tament. A l'exception d'un legs considérable en faveur d'Anaïs, et de pensions plus ou moins fortes selon la condition des personnes aux­quelles elle les laissait, la totalité de ses biens et de ses revenus était répartie entre les divers établissements de charité qu'elle avait fondés. Elle nommait par ce testament Jean-Baptîste son exécuteur testamentaire ; et comme elle le savait exposé aux mêmes périls qu'elle-même, elle ajoutait, par une dernière clause, qu'à défaut de celui qu'elle avait désigné, elle transmettait les mêmes fonctions à l'évêque d'Arras. L'âge avancé du curé de Ville-Dieu ne lui avait pas permis de le choisir.

On avait dû d'abord cacher à Anaïs le douloureux événement, et quand il fallut le lui révéler, malgré tous les ménagements dont on fit usage, le coup qu'elle en reçut fut si grand, qu'il mit ses jours en danger. Elle eut besoin de tous les liens qui la retenaient à la vie, pour triompher de sa douleur. Chaque membre de la famille con­servait un tendre et religieux souvenir de cette aimable héroïne de la charité, et depuis sa mort, la vie heureuse et calme qu'on menait à la Majorie ne fut pas sans mélange de regrets et de mélancolie. Mais qu'était la vie que passaient à Rosenval Louise et madame de Surville ! Elles n'avaient à se réfugier dans aucune affection de famille pour échapper à leur douleur ; les deux tombes qui venaient de se fermer avaient tout emporté; elles étaient seules désormais en ce monde, et elles avaient aimé ceux qu'elles pleuraient, comme on aime, quand tous les mouvements affectueux de l'âme se concentrent sur un seul objet. Elles se réfugièrent entre les bras de Dieu; c'est à lui qu'elles demandèrent appui et consolation ; lui seul pouvait suffire à ranimer ces cœurs dévastés par une incomparable douleur :

— Je vivrai, il faut que je vive, disait Louise à ceux qu'effrayait la profonde altération de sa santé, dans les premiers temps qui suivirent la mort de son fils ; que dirait-il, mon pieux et généreux enfant, si je ne résistais pas à mon chagrin ? Il m'a dit que je devais avoir du courage, et j'en aurai, mais il faut que je le cherche là d'où, il peut me venir.

Selon les derniers vœux de Valentine, le château de Rosenval avait été transformé en une maison de convalescence et un grand orphe­linat; Louise demanda à l'évêque et obtint aussitôt d'être admise, tout en gardant l'habit séculier, parmi les sœurs qui desservaient ces deux nouvelles fondations. Madame de Surville suivit cet exemple. C'est dans l'exercice d'une infatigable charité, qu'elles passèrent l'une et l'autre les quelques années qui s'écoulèrent encore, avant que Dieu les réunit aux dignes et chers objets de leur tendresse et de leurs regrets. Dans leurs courts instants de loisir, se rappeler et célébrer de concert les vertus de leurs morts, était l'entretien le plus cher à leurs cœurs. La vieille Geneviève et le digne curé de Ville-Dieu sur­vécurent peu à la mort de Valentine et de Jean-Baptiste; avancés en âge, ce coup si rude sembla détendre soudainement le fil de leur existence; ils ne firent plus que languir jusqu'au jour où Dieu les appela à lui.

FIN.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)  Imprimerie casterman   Tournai (Belgique).

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 07:44

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (19-20)

PIERRE   MORIN. (Chapitre  XIX)

L'abbé Durer avait ordonné, par son testament, que ses meubles fussent vendus au profit des deux plus pauvres familles de Haut-Castel; il avait légué à Jean-Baptiste sa modeste bibliothèque composée d'un choix des meilleurs auteurs sacrés, et à Geneviève, sa vieille et fidèle gouvernante, une petite rente, la seule qui lui survécût. C'est avec cette rente, à l'insuffisance de laquelle suppléait Valentine, que rivait Geneviève au vieux château, où elle avait été autorisée à demeurer. Tous les jours, elle entrait dans l'ancien appartement de son maître, son balai et son plumeau à la main, et avec la même conscience qu'au temps où il l'habitait, elle enlevait la poussière qui pouvait couvrir le plancher et s'être attachée aux murailles de ces chambres nues que personne, à son avis, n'était digne d'habiter désor mais, sinon Jean-Baptiste. Souvent appuyée sur son balai, seule et pensive, au milieu de la pièce qui avait servi de cabinet de travail à son vieux maître, elle se représentait le jeune prêtre à la place où le digne abbé avait coutume de s'asseoir pour lire et pour écrire, et dans cette attachante vision, le temps s'écoulait sans qu'elle y prit garde. Elle avait toujours eu pour Jean-Baptiste une particulière affec­tion; quand il était enfant, elle souffrait de lui des espiègleries qu'elle n'eût supportées d'aucun autre, et s'était quelquefois entendu repro­cher sa faiblesse par l'abbé Durer. La franche et spirituelle gaité de l'enfant la déridait dans ses jours de plus difficile humeur ; elle avait toujours un sourire pour lui, alors que ses boutades n'épargnaient pas même son maître. Heureuse des succès qu'il remporta plus tard, elle ne s'était pas lassée de répéter qu'elle avait bien prévu ce qu'il serait un jour. Quand il eut atteint la jeunesse, et qu'elle le vit s'avancer d'un pas si rapide dans la vertu, il se joignit à la tendresse qu'elle lui portait, une sorte de vénération, et peu s'en fallait qu'elle ne le con­sidérât comme un saint. On lui eût dit qu'il avait le don des miracles, qu'elle ne s'en fût pas étonnée, et eût peut-être répondu : « Je savais bien qu'il finirait par là. » Elle recherchait toutes les occasions de par­ler de lui, et elle savait les rendre nombreuses. Depuis la mort de l'abbé Durer, où toutes ses occupations avaient pris tin, elle jouissait de plus de liberté; elle avait mis à profit sa nouvelle situation pour se rapprocher de Louise, et une sorte d'intimité, dont Jean-Baptiste était le lien, s'était établie entre elles. Elle avait salué avec presque autant de joie que Louise l'installation définitive du jeune prêtre dans la paroisse, mais aussitôt, son idée fixe avait été de le voir prendra possession du logement de son maître. Elle avait souvent entretenu Louise de la convenance d'un changement de demeure; celle-ci avait répondu que son fils n'y donnerait pas son consentement; elle en avait parlé à Jean-Baptiste qui lui avait répondu, en souriant, que la chaumière de ses parents lui suffisait. Sans se laisser rebuter par son mauvais succès, elle fit part de son idée à Valentine elle-même, dont elle recevait quelquefois la visite, et, à sa grande joie, elle se vil favorablement accueillie.

Valentine respectait profondément les sentiments si chrétiens qui portaient Jean-Baptiste à préférer l'humble demeure de ses parents à toute autre habitation, et malgré l'approbation qu'elle avait donnée à l'idée de Geneviève, elle fut longtemps sans prêter à la vieille ser­vante l'appui sur lequel celle-ci avait compté. Mais quand l'action bien­faisante du jeune prêtre se fut étendue, quand on vint jusque chez lui chercher le secours de ses lumières et réclamer ses conseils, il lui parut que, dans l'intérêt des œuvres pies dont il plaisait à la Provi­dence de le charger, il était nécessaire qu'il fût logé moins à l'étroit et avec une moins rustique simplicité. Elle fit réparer et agrandir l'ancienne demeure de l'abbé Durer, et quand tout se trouva prêt pour recevoir les nouveaux hôtes auxquels elle la destinait, elle s'y prit à la manière des châtelaines du moyen âge, pour prévenir les résistances de Jean-Baptiste ; elle requit de lui une promesse d'obéissance qu'il n'osa refuser; ce ne fut qu'après l'avoir ainsi engagé, qu'elle lui découvrit ce qu'elle attendait de lui. Il se soumit de bonne grâce, se montra, autant qu'il devait l'être, touché des bontés dont il était l'objet, et se transporta avec sa famille au vieux château, où Geneviève lui déclara tout d'abord son intention bien arrêtée de lui consacrer ses services. Il fallut consentir, mais ce ne fut pas sans quelque combat avec elle-même que Louise permit à une autre da partager avec elle le droit de s'occuper de son fils.

Jean-Baptiste ne fut pas longtemps à reconnaître que Valentine avait bien raison de lui faire changer de demeure. A la prière de quelques jeunes gens du village, disposés, par son exemple et ses dis­cours, à entrer dans une voie plus étroite, il avait organisé chez lui de petites conférences où il expliquait, en termes simples et clairs, la doctrine et la morale chrétiennes. Dès qu'on n'eut plus à craindre de paraître indiscret, en témoignant le désir de se joindre à un auditoire déjà trop nombreux pour l'étroite chambre qu'il occupait chez ses parents, de nombreuses demandes lui arrivèrent, et il eut la con­solation de voir réunis chez lui trois fois la semaine à l'issue des tra­vaux du jour, non-seulement les jeunes gens du pays, mais bien des barbes grises qui, piquées d'émulation, ne voulaient pas le céder aux plus jeunes dans le désir de s'instruire des vérités de la morale et de la foi. Pour reposer l'attention, il mêlait à son enseignement d'attachants récits qu'il empruntait aux Vies des saints, ce qui n'était pas d'un médiocre effet sur les cœurs simples et droits dont il était entouré. Joseph Granger pouvait compter parmi les auditeurs les plus attentifs de ces conférences ; il admirait l'éloquence et la sagesse de son petit-fils, et l'écoutait avec un respect religieux. Il se demandait souvent avec une touchante et humble naïveté, comment il se pouvait que lui, pauvre homme, fût l'heureux aïeul d'un jeune homme de tant de mérite et de vertu.

_ Ah! lui dit-il, après une de ces réunions où il était sous l'empire de la même pensée, aveugle j'ai été de corps et d'esprit, aussi long­temps que j'ai gardé dans mon cœur quelque opposition à la sainte carrière que tu avais choisie : c'était le bonheur, c'étaient des joies jusqu'alors inconnues, c'était ma gloire en ce monde, mon salut éter­nel dans l'autre que je repoussais !

Pierre Morin avait été tout d'abord un des plus assidus aux confé­rences, où l'attirait autant peut-être que le désir de faire une étude approfondie de sa religion, la satisfaction d'y paraître comme l'ami particulier du jeune orateur et de recevoir publiquement à ce titre quelques témoignages d'amitié, auxquels les succès de Jean-Baptiste donnaient à ses yeux un prix inestimable. C'était mettre de la vanité dans l'amitié ; hélas! Qui n'a pas ses faiblesses ? Heureux encore s'il n'eût eu que celle-là ! Mais une autre bien plus coupable le rendit si honteux de lui-même, qu'il n'osa plus affronter le regard de son ami, et cessa de se rendre aux conférences. Jean-Baptiste qui ne pou­vait le supposer malade, puisqu'on le rencontrait chaque jour dans les champs, le crut d'abord retenu à la ferme par des travaux urgents, et quand l'absence de Pierre, en se prolongeant, ne lui permit plus de s'en tenir à cette supposition, étonné et un peu inquiet, il se promit d'aller éclaircir une conduite qu'il ne comprenait pas. Mais le matin même du jour où il se proposait de mettre son dessein à exécution, une jeune fille en pleurs lui apprit ce que Pierre sans doute ne lui eût pas dit.

Françoise, c'était son nom, renommée dans la contrée comme une fille des plus sages et des plus laborieuses, se présenta chez le jeune vicaire escortée de son père, de sa mère et d'un oncle, tous trois très fâchés contre Pierre. Françoise qui voulait n'être pas mieux disposée qu'eux-mêmes en faveur du coupable, s'efforçait cependant de les cal­mer, quand ils lui semblaient s'élever trop fortement contre lui. Jean-Baptiste connaissait Françoise et sa famille. Pierre lui avait parlé quelquefois de ses vues sur elle, en ajoutant qu'il n'était retenu de se déclarer que par le peu de bien de la jeune fille. Il aidait son père dans l'exploitation d'une petite ferme qui leur appartenait. La moitié du produit devait lui être abandonnée dès qu'il serait marié; n'était-il pas juste que sa femme apportât aussi sa part dans la communauté ? Cette pensée que lui avait suggérée son père avait fini par céder devant l'attrait qu'il sentait pour Françoise, et l'opposition de Jean-Baptiste :

— Sa dot, lui disait celui-ci, elle la revaudra à la maison par son, travail et son économie ; tu as sous la main une fille pieuse, sage et laborieuse, ce serait tenter Dieu que d'aller chercher ailleurs ; il per­mettrait peut-être que la cupidité te fît faire un mauvais choix, et qu'au lieu d'un surcroît d'aisance, ta femme, en définitive, ne fit entrer dans ta maison que la gêne et l'embarras. Crois-moi, n'hésite pas ; range-toi du parti de ton cœur, il est aujourd'hui ton meilleur conseiller.

Ainsi avait-il été fait, et le vieux Morin, après quelques murmures, avait donné son consentement. Pierre avait alors parlé plus ouverte­ment à Françoise et à ses parents; il avait prononcé ce mot de mariage qu'elle attendait, depuis plusieurs années que Pierre avait paru la distinguer entre toutes les jeunes filles du village. Un jour le père Morin, revêtu de ses habits de dimanche, s'était rendu chez les parents de Françoise et leur avait positivement demandé la main de leur fille pour son fils. Ils avaient fixé le mariage à la Saint-Martin, c'est-à-dire à six mois du temps ou l'on était, parce qu'ils ne voulaient pas que leur fille entrât les mains tout à fait vides dans la maison de leur futur gendre, et qu'ils avaient besoin de ce délai pour réaliser le peu dont ils pouvaient disposer.

— Bien mal nous en a pris, disaient les braves gens les larmes aux

yeux, en racontant leurs peines à Jean-Baptiste; elle serait mariée à présent, et les choses qui se passent ne se passeraient pas.

Or, voici ce qui se passait, et pourquoi, dès qu'il avait consenti à se prêter à cette perfidie, Pierre avait déserté les conférences pour éviter les regards de son ami. Le père Morin, qui avait servi dans sa jeu­nesse, avait renoué connaissance à un marché des environs, avec un ancien camarade de régiment qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans. Ce camarade était devenu un assez riche fermier, et n'avait qu'une fille dont il parla beaucoup ainsi que de son bien. Le père Morin pensait déjà, à la fin de l'entretien, que son fils ne ferait pas mal en épousant la fille, de s'assurer tout ce bien-là. Il vit la ferme, il vit la fille ; la fille un peu coquette lui parut bien ne pas valoir Françoise, mais la ferme lui tenait un langage si éloquent, qu'il ne s'arrêta pas à si peu ; il pressa son fils de rompre le mariage projeté, et d'aspirer à la riche héritière. Pierre repoussa d'abord les ouvertures do son père, et se réfugia dans les engagements pris avec les parents de Françoise, comme dans un fort inexpugnable.

— On a vu des mariages plus avancés que celui-là se défaire, répondit tranquillement le vieux Morin.

Et il revint à la charge, en continuant à faire des biens de son ami la plus pompeuse description. Pierre finit par céder, moitié par fai­blesse, moitié par cupidité; il retira sa parole, pour l'engager à l'héri­tière, bien que son cœur fût toujours à Françoise. Désespérés de cet affront et du chagrin de leur fille, les parents s'étaient décidés à venir tout conter à Jean-Baptiste, dans l'espérance qu'il réussirait peut-être à rendre Pierre à de meilleurs sentiments, et Françoise le supplia en pleurant de ne pas s'y épargner, quand ses parents eurent terminé leur récit. Il calma par quelques bonnes paroles la douleur de l'honnête famille, et ayant su du père dans quelle pièce de terre tra­vaillait Pierre, il alla le trouver sans délai. Pierre rougit en le voyant paraître.

— Pourquoi ne t'ai-je pas vu, Pierre, depuis trois semaines ? lui demanda-t-il. Pierre allégua d'un ton mal assuré les travaux de la campagne.

— Mais ils sont les mêmes tous les ans, répondit Jean-Baptiste et ils ne nous ont jamais séparés si longtemps. Pierre, je crains que tu ne me fasses mystère de quelque chose.

— Moi?

— Sans doute, est-ce à un autre que je parle ? Dois-je croire, à ce qu'on m'a dit, que tu es décidé pour un peu d'argent que tu trouves ailleurs, à manquer à tes engagements envers Françoise ?

Pierre, dans le plus grand trouble, balbutia :

— C'est mon père qui...

— Nos pères n'ont pas le droit de faire de nous de malhonnêtes gens; leur pouvoir ne s'étend pas jusque-là : as-tu, oui ou non, promis le mariage à Françoise ? L'as-tu, oui ou non, demandée à ses parents ?

— Oui.

— La crois-tu encore digne du choix que tu en as fait ?

— Ah! bien sûr, oui ! s'écria le jeune fermier d'un ton pénétré.

— Alors, comme tu ne peux, sans déshonorer en toi l'homme et le chrétien, manquer à tes engagements, tu vas me suivre auprès de ton père pour lui déclarer qu'il doit renoncer à son projet.

— Je ferai ce que tu voudras, dit Pierre d'un ton soumis; au fond, je serais bien plus content avec Françoise qu'avec l'autre, mais le père va se fâcher !

— Eh! Pourquoi ? Parce que tu veux rester honnête homme ? Allons donc ! Si ton père t'avait su moins faible, il n'aurait jamais pensé à te faire une pareille proposition.

Ils se mirent en route pour la ferme où le père Morin était occupé à des travaux d'intérieur. Dès qu'il vit Jean-Baptiste, son regard se troubla, et le bonhomme rougit en dépit de son âge.

— Père Morin, lui dit le jeune vicaire, que faisons-nous de notre vieille probité, quand nous engageons notre fils à rompre avec Fran­çoise pour épouser une fille plus riche ?

Le père Morin répéta sa fameuse phrase, qu'il croyait apparemment  sans réplique :

—  On a vu des mariages plus avancés que celui-là se défaire.

— Sans motifs graves, non pas, s'il vous plaît, répliqua vivement Jean-Baptiste; à moins qu'on ne comptât pour rien l'honneur, et ce n'est pas vous, je suppose, père Morin, qui voudriez en faire bon marché.

— Puisque vous pensez que cela est mieux, dit le père Morin, non sans regrets, qu'il retourne à Françoise, s'il veut, mais il peut dire qu'il laisse échapper une belle dot !

— Il garde sa probité et sa réputation d'honnête homme, ce qui vaut mieux qu'une dot acquise par de honteux moyens, répliqua Jean-Baptiste. La nuit tombe, on quitte les champs. Quand vous aurez payé vos hommes de journée, nous nous rendrons tous trois chez les parents de Françoise pour terminer l'affaire, et pour prouver ainsi à cette honnête famille que vous êtes toujours le digne, le brave, le loyal père Morin ! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule.

Jean-Baptiste ne permit pas qu'on ajournât encore le mariage à la Saint-Martin; il le fit célébrer trois semaines après, pour prévenir les velléités d'ambition qui auraient pu reprendre au père Morin et à son fils.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 08:46

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (18-20)

LA   PREMIÈRE   MESSE (Chapitre  XVIII)

Après un séjour de six années au grand séminaire d'Arras et des études brillamment faites, Jean-Baptiste fut jugé digne d'entrer dans les ordres sacrés. Son évêque n'hésita pas à solliciter de la cour de Rome une dispense d'âge que souhaitait ardemment le jeune lévite, pressé de travailler à la vigne du Père de famille. C'est une faveur quelquefois demandée pour les jeunes gens qui paraissent appelés, par leur savoir, par leur piété comme par leur précoce sagesse, à faire un jour l'honneur du sacerdoce. Nul n'en était plus digne que Jean-Baptiste; son cœur, qui ne pouvait rien ressentir à demi, s'était ouvert pour Dieu à un si ardent et si profond amour, qu'on le voyait entrer plus avant chaque jour dans la voie des préceptes divins; là, où les autres hésitaient et consultaient leurs forces, il avançait d'un pas tran­quille et ferme, demandant où était le sacrifice. Il n'en eût connu qu'un, c'eût été de commander au zèle dont il brûlait pour le service de Dieu. Cet amour plus fort que la mort qui enseigne à mépriser, cet amour qui enlève l'âme à toutes les choses du temps, lui avait déjà révélé des secrets si divins, que sa sagesse étonnait les plu»' sages, et que sur ses lèvres se plaçaient des paroles d'une irrésistible puissance. Il attachait, entraînait, subjuguait par ses discours, en même temps qu'il édifiait par sa vie. Bon nombre de ses condisciples lui durent les progrès qu'ils firent dans la vertu. On ne se donna jamais à Dieu avec plus de bonheur, qu'il n'en laissa paraître.

— Mes amis, qu'il est doux d'appartenir au Seigneur! disait-il, dans la soirée qui suivit son ordination, à ceux de ses condisciples dont il était entouré ; ce jour restera certainement le plus beau de ma vie; j'y ai ressenti un avant-goût des joies du Paradis.

Il devait dire sa première messe au château de Rosenval ; c'était un droit justement acquis à sa protectrice. Le lendemain du jour où il avait été consacré à Dieu sans retour, il se sépara, non sans une vive douleur, de ses maîtres et de ses condisciples, car son cœur accessible à tous les sentiments qui sont l'honneur de l'humanité, avait voué aux uns la plus tendre reconnaissance, et aux autres une sincère amitié. Pour adoucir l'amertume de ses regrets, il se promit de revenir sou­vent dans cette chère maison où sa jeunesse avait trouvé des guides si habiles et si zélés, et où lui avait été ouverte la seule carrière qu'il eût jamais enviée. Quand il eut franchi le seuil de la chaumière paternelle, son grand-père lui dit, en le serrant dans ses bras :

— La joie du cœur et la bénédiction d'en-haut entrent avec toi dans la maison. Sois-y le bienvenu, et puisses-tu ne plus la quitter.

— J'y ferai tous mes efforts, grand-père, répondit le jeune prêtre, tous mes vœux sont pour qu'on me laisse ici. Vous vous rappelez que notre ami mourant m'a légué son œuvre à Haut-Castel. Priez Dieu que je sois digne de lui succéder.

Un de ses premiers soins fut d'aller prier sur la tombe du vénérable prêtre; il s'y inspira des vertus dont il devait désormais faire son patrimoine, et, l'invoquant comme une âme bienheureuse, il le pria d'intercéder auprès de Dieu pour que la grâce fit de lui un serviteur digne d'être inscrit sur le livre de vie. Il se prépara à sa première messe par une retraite d'une semaine qu'il passa en prières, deman­dant sans cesse à Dieu de l'éclairer sur tous ses devoirs de prêtre, et de lui prêter la force pour les remplir toujours avec zèle et régularité. Le jour choisi pour le premier acte de son saint ministère, il se rendit de très-bonne heure au château, entra dans la chapelle ornée par les soins de Valentine comme aux jours de grande fête, et y demeura en prière jusqu'à l'heure fixée pour la messe. Outre Louise et son père qui se défendirent en vain d'occuper les premières places, le curé de Ville-Dieu, Valentine et la famille, l'assistance se composait des plus chers amis que Jean-Baptiste pouvait compter au village. Pierre Morin servit la messe, tout attendri et recueilli.

A ce moment suprême où le pain et le vin changent de nature sous la puissance mystérieuse des paroles prononcées au nom de Jésus-Christ, qui dira jamais ce qui se passe dans l'âme du prêtre appelé pour la première fois à l'honneur de les répéter après son divin Maitre! Accablé par la majesté de Dieu et le sentiment profond de son indignité, il ose à peine faire sortir ces ineffables et imposantes  paroles de ses lèvres tremblantes, mais bientôt relevé de sa crainte par la contemplation du Dieu vivant, et par l'amour qui l'a conduit sur ce nouveau Sinaï, il s'abandonne aux transports d'une joie sainte et les délices du ciel sont révélées à son âme éperdue d'amour et de recon­naissance. Ce fut avec un visage inondé de larmes que le jeune prêtre présenta à l'adoration du peuple le souverain Seigneur de la terre et des cieux qui, à la voix de sa créature, était descendu des hauteurs de sa gloire pour s'anéantir dans le sacrement de l'autel ! Après avoir reçu dans son sein la douce et pure victime de la paix et de l'amour, il descendit les marches de l'autel, et s'avança lentement, pour faire participer au divin sacrifice les trois personnes auxquelles l'atta­chaient les liens les plus étroits qu'il pût connaître ici-bas, son grand-père, sa mère et Valentine, qui avaient voulu, en ce jour solennel, recevoir de sa main la sainte communion. « Que notre Seigneur Jésus-Christ garde votre âme pour la vie éternelle ! » Sa voix était trem­blante d'émotion en leur adressant ce souhait d'amour de l'Eglise, ce dernier avertissement donné à l'âme chrétienne de ce que doit être pour elle le Seigneur, si elle est fidèle. « Qu'elles vivent, disait-il en retournant à l'autel, qu'elles vivent pour l'éternité, ô mon Dieu, ces âmes qui me sont si chères ! »

Quand on eut quitté la chapelle, Valentine dit à Louise et à Joseph Granger, avec cette politesse aimable que le cœur inspire et qu'il possédait au suprême degré, qu'ils ne voudraient certainement pas, dans une si belle journée, affliger personne d'un refus, et qu'ils lui feraient la grâce de déjeuner chez elle avec leur fils. Louise devint pourpre à cette proposition; c'était un honneur accablant pour son humilité. Elle voulut balbutier une excuse, et ne trouva que des mots sans suite. Joseph, non moins interdit, s'imaginait avoir mal entendu. Sans attendre une réponse qui menaçait de ne point venir, Valentine, prenant le bras du vieillard sous le sien, lui dit gaîment :

— Nous sommes ici dans des lieux qui me sont plus connus qu'à votre fille; souffrez que je la remplace auprès de vous; c'est encore une grâce qui doit m'être accordée en ce jour.

Il se laissa faire, mais confondu de tant de bonté, il lui dit avec émotion :

— Que Dieu vous rende ce que vous faites pour de pauvres gens comme nous !

Anaïs avait pris le bras de Louise; Jean-Baptiste s'avançait entre monsieur d'Orbeuil et madame de Surville; c'est dans cet ordre qu'on gagna la salle à manger, où les places d'honneur furent occupées par le vénérable curé, Jean-Baptiste et sa famille.

— M'asseoir auprès de vous ! dit Joseph Granger à Valentine; je ne mérite pas tant d'honneur; je suis un trop pauvre homme.

Elle apaisa ses scrupules, et elle fut avec lui comme elle était avec tous, si simple et si aimable, qu'il se remit de son trouble, et qu'avant la fin du déjeuner, il l'entretenait avec confiance et abandon. Il lui dit que la seule grâce temporelle qu'il demandait maintenant à Dieu, c'était que son petit-fils fût attaché à l'église de Ville-Dieu.

— Si monseigneur l'Evêque en ordonnait autrement, dit-il, il fau­drait bien se soumettre, mais ce serait un rude coup pour sa mère et pour moi.

On espérait que Jean-Baptiste serait nommé second vicaire, quoique cette espérance ne s'appuyât encore sur aucune promesse de l'évêque, qui avait évité de se prononcer, quand l'abbé Dimmel, dans un de ses derniers voyages à Arras, l'avait sollicité à ce sujet. Comme on se levait de table, un domestique de la cure se présenta avec un pli de l'évêque qu'un exprès venait d'apporter. L'abbé Dimmel demanda la permission de prendre connaissance du contenu, ce qu'il ne fit pas sans qu'il lui échappât des marques d'attendrissement.

— Quelle bonté de la part de monseigneur ! dit-il ; cette lettre ren­ferme la nomination de notre cher enfant au second vicariat de la paroisse, et monseigneur me dit qu'il a voulu que cette nomination à laquelle nous attachions tous tant de prix, arrivât le jour même où Jean-Baptiste célébrait sa première messe, afin que rien ne manquât aux joies de cette journée.

Chacun loua cette bonté toute paternelle, avec laquelle monseigneur s'était plu à combler les vœux qu'on avait formés, et nul assurément d'un cœur plus reconnaissant que Louise et Joseph Granger. Celui-ci, en quittant le château, appuyé sur le bras de son petit-fils qui avait voulu consacrer à ses parents le reste de cette heureuse journée, lui dit avec effusion :

— Que de grâces Dieu réservait à ma vieillesse ! Par quoi ai-je mérité le bonheur dont je jouis ! Ah! Je me félicite aujourd'hui de mon infirmité ; sans elle, je n'aurais rien à offrir à Dieu !

— Grand-père, l'ai-je bien entendu ? s'écria Jean-Baptiste avec une joie émue.

— Oui, oui, va ! Je l'ai dit, et je suis prêt à le dire encore ! Grâce à toi, mon enfant béni, grâce aux leçons de sagesse que tu as données à ma vieillesse ignorante, on trouverait aujourd'hui le moyen de rendre à mes yeux la lumière, — cette lumière que j'ai tant pleurée ! — que pour montrer à Dieu mon amour et ma reconnaissance, je resterais volontairement dans les ténèbres qui m'environnent !

Une pure et sainte joie inondait le cœur de Jean-Baptiste :

— Ah! Que Dieu soit mille fois béni ! dit-il; je n'avais demandé pour vous que la résignation, et je vous vois animé de l'esprit de sacrifice !

Dès le lendemain, Jean-Baptiste commença ses fonctions de vicaire; comme il le souhaitait, le soin de Haut-Castel lui fut particulièrement attribué, et il fut convenu qu'ainsi que l'abbé Durer, il célébrerait sa messe dans la chapelle du vieux château. Chacun, à Ville-Dieu comme à Haut-Castel, aimait et honorait ce jeune prêtre dont on avait suivi l'enfance et la jeunesse, et qu'on avait vu, enfant de douze ans à peine; changer si complètement, par un effort de sa volonté, son caractère, ses habitudes et ses mœurs. Les pères le donnaient en exemple à leurs fils auxquels les mères se plaisaient à raconter tout ce qu'elles savaient de son passé, pour le faire servir à sa plus grande louange. Les enfants s'habituaient à le considérer comme un être d'une vertu excellente et particulièrement béni de Dieu, et conce­vaient pour lui un respect qui ne tarda pas à leur rendre comme impossible toute résistance à sa volonté. Une nouvelle école avait été annexée à la première pour correspondre aux besoins d'une popu­lation toujours croissante, mais l'indifférence des parents, surtout à Haut-Castel, et le mauvais vouloir des enfants qui préféraient vaguer ça et là, ou passer leurs journées dans l'oisiveté, en gardant le bétail, ne rendaient utile qu'à un très-petit nombre la création de cette seconde école.

Enfants et parents alléguaient de concert et la garde du bétail, et celle des plus jeunes enfants qui incombait aux aînés, quand la mère était occupée aux travaux des champs ou à écouler ses denrées dans les marchés environnants. Jean-Baptiste s'entendit avec Valentine pour remédier à ces difficultés ; une salle d'asile fut fondée, et quatre bergers, entretenus aux frais du château, eurent la garde générale de bétail dans les deux villages : ils faisaient leur tournée chaque matin et ramenaient à la tombée de la nuit les têtes de bétail qu'on leur avait confiées. Grâce à ces généreuses mesures, tout prétexte manqua aux récalcitrants, et, l'ascendant que le jeune vicaire exerçait sur les enfants et sur les parents faisant le reste, la nouvelle école se remplit en même temps que la salle d'asile. Quoique dévoré du zèle de la gloire de Dieu, il savait éviter recueil ordinaire de la jeunesse, qui est de poursuivre le but qu'elle propose à ses efforts, avec une ardeur impatiente qui trop souvent ne lui permet pas de l'atteindre. Son zèle toujours mesuré, toujours opportun, n'effarouchait personne ; on aimait à l'entendre, et, après l'avoir entendu, on convenait qu'il avait eu raison dans tout ce qu'il avait dit. Il avait un art singulier pour découvrir, au fond des âmes, les bons sentiments sans emploi, et pour réussir à les mettre en activité. On était satisfait de se trouver meilleur qu'on ne l'avait pensé jusqu'alors en sortant d'auprès de lui, et l'on s'efforçait de régler sa conduite sur cette nouvelle et favorable connaissance qu'on avait faite de soi-même. Il ne désespérait de personne, et les plus endurcis, touchés de sa charité pour eux, et de la ferme espérance qu'il paraissait avoir de leur retour au bien, finissaient par changer de vie. Les affligés, sûrs de sa compassion, venaient lui confier leurs peines; en même temps qu'il les fortifiait et les consolait, il leur indiquait doucement les moyens d'éviter à l'avenir les maux dont ils souffraient; ou si ces maux étaient de telle sorte que le remède ne fût pas en leur pouvoir, sa charité lui mettait sur les lèvres de si heureuses et si fortes paroles pour parler de Dieu et des espérances de l'autre vie, qu'il calmait leur douleur, en rani­mant leur foi. A sa voix aimée et respectée, les inimitiés s'éteignaient; la paix rentrait dans des ménages d'où elle était bannie depuis long­temps, les pères se rangeaient, et cessaient d'être pour leurs enfants une pierre d'achoppement et de scandale. En peu d'années, Haut-Castel changea complètement de face. L'humilité du jeune prêtre ne lui permettait pas de s'attribuer l'honneur de cette réforme ; à peine s'il eût voulu reconnaître y avoir quelque peu contribué, mais la voie publique l'en proclamait le seul auteur. Valentine avait pris une telle confiance en son zèle et en ses lumières, qu'elle n'entreprenait aucune œuvre nouvelle sans s'être concertée avec lui sur les moyens les plus propres à la faire prospérer.

— Il y a entre vous et lui tant d'accord pour le bien, lui dit un jour avec agrément son vénérable curé, que je le regarde encore plus comme votre vicaire que comme le mien.

Le zèle qu'apportait Jean-Baptiste à seconder les vues charitables de Valentine, ne lui faisait négliger aucun des devoirs de sa charge.

Le jeune homme se multipliait avec toute l'ardeur et l'activité de la jeunesse, pour suffire à tout. Confessions, sermons, catéchisme aux enfants, instructions aux adultes, se partageaient son temps, et il n'était jamais plus satisfait qu'à la fin d'une journée, dont aucun instant ne lui avait appartenu.

— Tout a été pour Dieu aujourd'hui, disait-il joyeusement à ses parents, grâces lui en soient rendues !

Sa réputation commençait à se répandre. Dieu avait accordé à sa parole le don d'émouvoir et de convaincre; les jours de fête où il devait se faire entendre, l'église se remplissait de fidèles qui n'appar­tenaient pas tous à la commune; on le recherchait comme confesseur; on le consultait dans ses scrupules; on lui demandait une direction dans les cas embarrassants; Valentine elle-même lui avait confié peu à peu celle de sa conscience. Où donc ce jeune homme avait-il surpris le secret d'un si prodigieux ascendant ? D'où lui venaient les lumières éclatantes qui brillaient en lui ? Qui lui avait donné cette sûreté de jugement qui le distinguait, et le talent singulier qu'il montrait dans la conduite des âmes ? La réponse à toutes ces questions, la voici : il aimait. Il avait livré son âme à ce divin amour, qui instruit sans bruit de paroles, sans fracas d'opinion; qui transfigure l'intelligence, et donne aux ignorants une science inconnue aux docteurs !

Ne nous étonnons plus que sa sagesse surpassât quelquefois celle des vieillards, et qu'il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime pas.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;      par  E. BENOIT.  (1853)

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 09:38

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (17-20)

AU    SÉMINAIRE (Chapitre  XVII)

Jean-Baptiste ne tarda point à être rangé parmi les sujets les plus distingués du grand séminaire. Son vif et pénétrant esprit, soutenu par son assiduité au travail, le fit avancer rapidement aux premières places, qu'il n'abandonna plus dès qu'il les eut conquises. Ses succès excitaient l'émulation de ses condisciples et non leur jalousie. Ses aimables qualités lui faisaient autant d'amis que sa classe renfermait d'élèves. Ses triomphes devenaient ceux de tous; on l'en félicitait avec sincérité, et l'on eût regretté de les voir moins éclatants. Aussi, rarement avait-on vu tant de modestie et de simplicité ; il n'avait jamais été mis plus de grâce à se faire pardonner sa supériorité, et ce jeune mérite était relevé encore par une si haute piété, qu'on eût trouvé indigne d'un chrétien, lors même qu'on en eût été tenté, de fermer son cœur à un si vertueux condisciple. Les notes les plus favorables arri­vaient sur son compte à Ville-Dieu ; le curé, auquel les adressait le supérieur du séminaire, ne manquait pas de les porter à Valentine qui les lisait avec un très vif intérêt. Il mérita d'être distingué par l'évêque qui se plut quelquefois à l'interroger sur ses études, et l'admit au nombre des clers employés à sa chapelle, faveur d'un grand prix pour les jeunes séminaristes, et réservée aux plus méritants.

Lors du mariage d'Anaïs, on touchait au temps des vacances ; quinze jours après ce grand événement dont la contrée s'entretenait encore, Jean-Baptiste venait se délasser de ses études, dans son cher village. Le baron d'Orbeuil, à qui la chaumière de Joseph Granger paraissait désormais une demeure un peu trop rustique pour un séminariste dont les succès étaient si brillants, lui avait fait préparer une chambre au château tout près de son appartement. L'idée de l'avoir pour voisin lui souriait infiniment. Son talent d'architecte n'avait jamais été bien pris au sérieux que par Jean-Baptiste: c'était un mérite à ses yeux que le temps ne pouvait effacer; maître inhabile d'un élève intelligent, le succès de son enseignement, qui dépassait ses espérances, lui avait paru un argument sans réplique en faveur du talent qu'il s'attribuait. A ces divers titres, Jean-Baptiste lui restait cher. Il se complaisait dans la pensée de le consulter à toute heure du jour, en raison du voisinage, sur les divers plans qu'il avait exécutés pour les constructions que Valentine se proposait d'élever, et de causer de ses occupa­tions favorites avec quelqu'un dont il ne serait pas contredit, et qui paraîtrait toujours l'écouter avec intérêt. Il n'avait pas manqué d'in­former Valentine de son dessein de loger Jean-Baptiste au château, et cela par courtoisie, car il ne doutait pas qu'elle n'y fît aucune opposition. Il lui avait demandé en même temps d'approuver les arran­gements qu'il avait pris.

— Mon approbation est acquise, mon cher oncle, lui dit Valentine, à tout ce que vous faites, mais je doute que nous ayons Jean-Baptiste pour hôte ; il nous préférera ses parents.

Le baron qui redoutait qu'elle ne dît vrai, s'échauffa pour lui prouver que c'était au château qu'il convenait que le jeune homme demeurât.

— Il est déjà prévenu, du reste, ajouta-t-il; il sait que c'est ici qu'il doit descendre, car je le lui ai écrit dernièrement.

Valentine ne contredit plus, elle se contenta de sourire; c'était une petite malice qu'elle se permettait en dépit de sa candeur et de sa charité ; ce sourire pouvait s'interpréter ainsi : votre lettre, mon cher oncle, ne réussira pas à vous donner Jean-Baptiste pour voisin. Monsieur d'Orbeuil ne tarda pas à s'en convaincre. Quelques jours plus tard, le jeune homme, descendu chez ses parents, résistait à toutes les instances du baron pour qu'il vînt habiter le château.

— Ma place est chez ma mère, monsieur le baron, répondit-il avec simplicité, et je serais indigne de vos bontés, si je pouvais le méconnaître.

C'était son devoir d'agir ainsi, mais tout devoir rempli, quand nous pourrions le violer en gardant les apparences du juste et de l'honnête, est tenu pour vertu par ceux en faveur de qui nous l'observons, et ces pauvres parents lui étaient reconnaissants d'avoir préféré leur chau­mière au château. En vue du bonheur qu'ils espéraient, ils s'étaient occupés toute l'année à parer de leurs mieux la petite chambre, qu'à force d'industrie et en ne se conservant pour eux-mêmes que le moins de place possible, ils étaient, parvenus à lui ménager sous leur humble toit. La pension que Valentine faisait à Joseph Granger, et l'économie, cette précieuse vertu du pauvre, permettait qu'on fit quelques épargnes désormais dans la chaumière ; toutes celles de l'année avaient passé dans cette chambre, dont le grand-père connaissait aussi bien le grand ameublement que s'il eût pu l'embrasser de son regard. Ce fut avec âne joie qui n'était pas dépourvue d'un secret orgueil, qu'il y intro­duisit Jean-Baptiste :

— Au moins, lui dit-il, dans notre pauvre maison, tu auras ton chez toi.

Le jeune homme, touché jusqu'aux larmes, lui fit de tendres repro­ches, ainsi qu'à sa mère, de s'être imposé pour lui de si grands sacrifices.

— Ah! lui dit sa mère, si tu savais la joie qu'ils nous ont procurée, tu trouverais que nous n'en avons pas fait assez. Quoiqu'il souffrît, et fût tout honteux d'être plus commodément logé que ses parents, il prit possession de sa chambre, car il n'eût pu se refuser à l'habiter, sans leur causer un vif chagrin.

— Je dois me résigner, dit-il à l'abbé Durer dans une des premières visites qu'il lui fit, à revêtir les apparences d'un orgueilleux et d'un égoïste, pour ne point les affliger.

Les vacances de Jean-Baptiste furent singulièrement attristées par la perte de ce digne et véritable ami, dont les forces depuis longtemps n'avaient cessé de décliner. Il tomba enfin dans un tel affaiblissement, qu'il ne douta pas que sa fin ne fût proche. Dès lors, Jean-Baptiste ne le quitta plus ; le jour et la nuit le retrouvèrent au chevet du vieillard, qui lui disait quelquefois de sa voix défaillante :

— Dieu m'accorde une dernière grâce dont je le remercie, en per­mettant que ce soit toi qui me fermes les yeux.

Valentine avait toujours veillé avec un soin filial, depuis que le mau­vais état de sa santé le retenait chez lui, à ce que tout ce qui pouvait lui être non-seulement nécessaire, mais agréable dans sa situation, lui fût envoyé du château, et depuis qu'il était plus mal, elle venait tous les jours passer quelques heures auprès de lui.

— J'ai deux anges à mes côtés, disait-il, quand il la voyait auprès de son lit, réunie à Jean-Baptiste. Le jour de sa mort où l'un et l'autre lui prodiguaient des soins, il dit à Valentine :

— Vous êtes faits pour vous comprendre ; prêtez-vous une mutuelle assistance pour gagner le ciel. Tu me remplaceras ici, lui dit-il en s'adressant à Jean-Baptiste ; tu feras à ce pauvre village le bien que je n'ai pu lui faire; j'étais trop vieux; les grands succès sont pour la jeunesse. Puis, comme il sentait la mort venir, il reprit en s'adressant à l'un et à l'autre :

— L'a bénédiction d'un vieillard n'est pas perdue pour le ciel ; rece­vez la mienne. Ils s'agenouillèrent, et ses mains défaillantes s'étendirent sur eux pour les bénir.

— Mon père, dit Jean-Baptiste, au milieu de ses larmes, mon père, demandez à Dieu, quand vous serez dans sa gloire, qu'il me retire de ce monde avant qu'un péché mortel m'ait fait perdre sa grâce !

— Ah ! Je le demande aussi pour moi, dit Valentine.

— Vous mourrez tous les deux dans l'innocence et dans la grâce, dit le prêtre mourant ; votre place est parmi les élus. Maintenant priez pour un pécheur, et ne cessez plus jusqu'à ce que tout soit fini.

Le vénérable abbé Dimmel, qui lui avait administré la veille les sacrements des mourants, entra en ce moment; il commença les prières des agonisants auxquelles se joignit le vieillard expirant, dont l'âme s'échappa doucement comme on les terminait.

— Il est mort ! s'écria Jean-Baptiste.

Il vit pour l'éternité, dit le curé.

La chambre mortuaire, par la piété des survivants, fut transformée en une chapelle ardente où tout Haut-Castel vint successivement prier et pleurer; on se rappelait les vertus du digne prêtre, sa bonté, sa patience, sa charité; chacun croyait pleurer un père ; ceux mêmes qui avaient le moins répondu à ses soins, et à ses appels tant de fois réitérés, ne pouvaient contenir leur douleur ; ils s'étonnaient d'avoir pu demeurer indifférents à ses paternelles exhortations fit à tout l'amour qu'il leur avait montré. Jean-Baptiste ne quitta point cette chapelle, tout le temps que le corps y fut exposé. Il y pria tout le jour, il y pria aussi toute la nuit ; sa mère l'engagea vainement à prendre un peu de repos.

— Mère, lui dit-il, j'aurai le temps d'en prendre demain, quand la terre recouvrira tout ce qui reste ici-bas de celui qui fut un père pour moi, plus qu'un père peut-être, car c'est à la vie de l'esprit qu'il m'a fait naître ! Aujourd'hui, laissez-moi lui donner ces dernières marques de ma tendresse et de ma reconnaissance.

Il ressentit vivement ce premier coup porté à ses affections ; il ne l'avait pas prévu, malgré l'âge avancé de son vieil ami. A dix-sept ans, à moins d'épreuves bien prématurées, se figure-t-on jamais que la mort puisse moissonner autour de soi ? La mort ! On y croit à peine, surtout pour ceux qu'on aime. Il semble que toutes les heures doivent être comme l'heure présente, qu'elles doivent renfermer les mêmes joies,  comme les mêmes tendresses.  Ignorant de la vie,  on n'en  redoute guère les maux inévitables, aussi se joint-il à la première douleur quelque chose d'inattendu qui frappe l'âme de stupeur. On s'étonne de souffrir, d'avoir des larmes à répandre ; on serait tenté de croire que c'est un autre qui souffre en soi, tant cet état violent et nouveau répugne à cette jeune âme nourrie jusqu'ici de joie, d'amour et d'espérance. C'est le premier pas dans la vie ; il éclaircit promptement l'horizon; au second coup qui frappe, on est déjà aguerri, et l'on reçoit la douleur comme un hôte dont il faut s'accom­moder. L'apprentissage de la vie est fait. Ces impressions d'une âme éprouvée pour la première fois furent atténuées chez Jean-Baptiste par son extrême piété, qui prévint toute résistance à accepter la dou­leur ; s'il s'étonna de souffrir, son âme soumise ne se hâta pas moins d'offrir à Dieu ce premier et vif chagrin. Il ne manqua point un seul jour d'aller prier sur la tombe de son vieil ami, tout le temps qu'il passa encore à Haut-Castel. Il se plaisait à rappeler les douces et pieuses leçons qu'il avait reçues du vieillard et se reprochait les petits chagrins que, dans son enfance, il lui avait causés par la fougue et  l'indiscipline de son caractère. Il avait le cœur si rempli de cette perte, qu'il était sans goût pour faire des visites au château, et qu'il eût différé d'y paraître, malgré la vivacité de sa reconnaissance et sa tendre affection pour Valentine, si le baron lui eût permis de se laisser  aller  aux  dispositions  actuelles  de   son   esprit.   Monsieur d'Orbeuil avait compté sur lui pour se dédommager un peu de la con­trainte qu'il s'imposait avec les autres, au sujet de ses œuvres ; il ne voulait pas être tout à fait frustré de ses espérances. Quand il jugea que son ancien élève avait payé un tribut suffisant de regrets à la mémoire du digne abbé, il lui fit dire de se rendre auprès de lui. Jean-Baptiste dut obéir. Il reçut du baron un accueil paternel, mais qu'il fallut payer par un travail de quelques heures fait en commun. Il s'exécuta avec une docilité respectueuse, et, comme au temps où il prenait des leçons, le baron lui fit promettre de revenir le lendemain. Un dédommagement inattendu ne lui permit pas de songer à se plain­dre; retenu chaque jour à dîner, non plus chez l'intendant, mais à la table des maîtres, il eut avec Valentine des entretiens où s'intéres­saient également son cœur et son esprit, et qui lui faisaient oublier la fatigue des heures précédentes; et il se demandait, quand il se séparait d'elle, comment il avait pu, dans les premiers temps qui avaient suivi la perte de son ami, se sentir tant d'éloignement pour reprendre ses visites au château. Il ignorait encore que le premier effet d'une si grande douleur est de détendre si complètement les res­sorts de l'âme, qu'elle demeure comme insensible à tout ce qui pourrait alléger sa souffrance. Dans cet état, ceux qu'elle aime n'ont pas cessé de lui être chers, et la preuve, c'est qu'ils ne tardent point à repren­dre sur elle leur empire, mais elle manque de force pour opposer les biens qui lui restent à ceux qu'elle a perdus.

Anaïs et son mari se rendaient fréquemment au château. Jean-Bap­tiste fut présenté à Louis de Clermont qui, prévenu depuis longtemps, grâce à Valentine et à sa femme, en faveur du jeune séminariste, lui fit un cordial accueil. D'une contenance modeste, en présence de ces personnages si loin desquels sa naissance avait marqué sa place, il avait néanmoins des manières aisées, qui ne permettaient pas de con­fondre sa modestie avec l'embarras. Il savait discerner sa place et s'y maintenir; il ne l'eût point choisie plus haut qu'il ne convenait; il n'eût point été facile de la lui faire prendre plus bas. Il distinguait nettement, malgré son jeune âge, ce que l'on peut accorder à la dignité de l'homme sans blesser l'humilité chrétienne. Nul ne lui avait enseigné ces choses ; il était loin de les avoir converties en raisonne­ment. Il suivait simplement la voix intérieure que chacun de nous porte au dedans de soi-même, et c'était pour lui un sûr conseiller, car ce fils de paysan était venu au monde avec un cœur de gentilhomme.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 09:23

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (16-20)

LES ÉVÉNEMENTS DU CHÂTEAU   (Chapitre  XVI)

Valentine avait une beauté rare, un charmant esprit, des talents, une instruction peu commune, un beau nom et une grande fortune. Mais, dès sa plus tendre jeunesse, toute à Dieu et aux pauvres, elle n'avait appartenu au monde que par son rang, et s'était dérobée sans efforts à toutes les séductions dont il s'était empressé de l'environner. A son indifférence pour les faux biens dont il dispose, à l'innocente sérénité de ses regards, à son maintien simple et sans artifice, à sa vie modeste et cachée, il (le monde) avait bien vite reconnu qu'elle ne serait jamais à lui. Il l'entoura de ses respects, mais désespérant de vaincre la résistance qu'elle lui montrait, il porta ailleurs ses hommages. A vingt-quatre ans, Valentine n'était pas mariée.

Le comte de Saint-Valéry, grand-père de Valentine, avait eu l'inten­tion de donner pour tuteur à sa petite-fille le digne abbé Dimmel, mais la mort l'avait surpris avant qu'il eût consigné dans aucun écrit ses volontés dernières. Le seul parent qui restât à l'orpheline, le baron d'Orbeuil, s'était fait déférer la tutelle par les tribunaux. Précisément à cette époque le baron venait d'être victime de spéculations témé­raires. Il se trouvait complètement ruiné. Un conseil de surveillance, établi par la prudence du tribunal, pour sauvegarder les intérêts de la pupille, ne permit point au baron de les confondre complètement avec les siens. Néanmoins, il tirait un parti trop avantageux de sa gestion, pour se sentir disposé, pendant les premières années de la tutelle, à ne favoriser aucun établissement pour sa pupille. Mais bientôt l'aimable et puissant ascendant exercé par Valentine sur la famille du baron, le ramena lui-même à Dieu, qu'il n'avait que trop méconnu, et il envisagea sous un point de vue bien différent ses devoirs de tuteur. Afin de sauver son bonheur menacé, il avait précédemment engagé pour quatre ans les revenus de Valentine. Tout projet de mariage qu'il eût pu former pour elle devait être nécessairement ajourné. L'année même où Jean-Baptiste entrait au grand séminaire d'Arras, elle recouvrait la jouissance de ses revenus ; mais elle montrait déjà une vertu si haute, elle paraissait avoir placé si loin du monde toutes ses pensées et toutes ses espérances, que le baron ne savait comment entamer l'entretien, quand il voulait le mettre sur le mariage ; et il finissait toujours, après avoir longuement préparé son exorde, par garder le silence. Sans s'être liée par aucun vœu, Valentine recon­naissait en elle une volonté bien arrêtée de ne point s'engager dans les liens du mariage. Les pauvres, les affligés, les orphelins, les aban­donnés, c'était la seule famille qu'elle voulût reconnaître, la seule qu'elle appelât de tous ses vœux, et pour laquelle elle se sentait faite.

Dès que ses revenus furent dégagés, elle se promit de les répandre sur la contrée en bienfaits durables, et sa belle âme était tout occupée de trouver les moyens les plus propres à lui faire atteindre son but, quand un événement, que Dieu permit, l'obligea d'ajourner encore à quelques années l'exécution d'une partie de ses grands et généreux desseins.

Anaïs, de même âge que Valentine, pouvait passer aussi pour une belle et gracieuse jeune fille, bien qu'elle ne possédât pas le charme inexprimable répandu sur toute la personne de sa cousine, ni la même distinction de beauté. Rieuse, vive, un peu curieuse, aimant les dis­tractions du monde, elle semblait invinciblement appelée à l'état du mariage. Cependant, la ruine de ses parents et la tendre affection qu'elle portait à Valentine avaient tenu éloignée de son esprit toute pensée de ce genre ; elle s'était refusée à étendre les limites de sa vue au delà de l'horizon de Rosenval, et s'efforçant de plus en plus de confondre sa vie avec celle de sa cousine, elle s'était répété souvent que l'amitié qui l'unissait à Valentine devait suffire à son bonheur.

Parmi les quelques familles de la contrée qui se rendaient au châ­teau, il en était une à laquelle il était toujours fait l'accueil le plus distingué : c'était la famille de Clermont, d'une ancienne et illustre noblesse, d'une haute piété, mais d'une fortune plus que modeste. L'unique héritier de ce nom, le vicomte Louis de Clermont, était un jeune homme de vingt-six ans, qui faisait valoir le petit patrimoine de sa maison. Il était pauvre, mais vertueux. Valentine, qui voulait le bonheur de sa cousine, parla à madame de Clermont de l'alliance qu'elle avait projetée entre Anaïs et le jeune vicomte. La mère, à ces mots, versa quelques larmes en avouant l'état de délabrement de sa fortune. La confession noble et touchante de madame de Clermont fut entendue par Valentine avec un très-grand intérêt; elle lui dit avec effusion :

— Ah! Que je vous remercie, madame, de cette marque d'estime que vous n'avez pas dédaigné de me donner. Dieu veut-il donc séparer ceux qu'il a si manifestement rapprochés ? Non, non, et qu'il en soit mille fois béni! Anaïs est ma parente et ma sœur d'adoption; si je suis riche, elle l'est aussi, et sa dot, madame, si vous voulez bien la nommer votre fille, sera conforme aux nécessités de votre maison.

Madame de Clermont avait été loin de prévoir ce dénouement ; sa délicatesse alarmée lui suggéra bien des objections. Valentine les combattit avec cette douce et irrésistible éloquence que donne le cœur, et la victoire lui demeura. La digne mère quitta la jeune fille en la bénissant. Quand Valentine rejoignit sa famille, son front rayonnait de joie; elle semblait avoir peine à contenir son bonheur. Chacun se disait en la regardant : « Elle a sans doute fait des heureux aujour­d'hui; » mais on respectait son secret. Elle le livra quelques jours plus tard ; la main d'Anaïs fut solennellement demandée par monsieur et madame de Clermont, et le baron entendit sa nièce lui dire bien bas à ses côtés : « Tout est arrangé! » quand il voulut parler de l'impossibilité où il était de constituer une dot à sa fille. Le mariage suivit la demande à deux mois d'intervalle : il se célébra dans la chapelle du château. L'assistance était peu nombreuse, mais tous les cœurs s'y intéressaient au bonheur du jeune couple. Après le déjeuner qui réunit les deux familles et ceux de leurs amis qui avaient assisté à la bénédiction nuptiale, les députations des divers établissements de charité fondés par Valentine dans la commune, demandèrent à pré­senter leurs vœux à la nouvelle mariée. L'école des filles et celle des garçons, l'asile des vieillards, l'hospice même dans la personne de ses malades les plus valides, eurent là leurs représentants. Anaïs les reçut avec grâce et bonté :

— Ce sont eux tous qui se marient, dit-elle avec émotion à Valen­tine, puisque ma dot est prise sur les revenus que vous leur consacrez.

Les écoles eurent congé en ce grand jour, et un goûter abondant leur fut servi sur la pelouse du château. Le mariage fut aussi fêté dans l'asile de l'hospice; les vieillards choquaient d'une main trem­blante leurs verres au bonheur des nouveaux époux. Il y eut fête au village. Chacun avait en ce jour sa part de bonheur, et celle à qui était dû l'épanouissement général des cœurs, trouvait la sienne si belle, qu'en répandant le soir de cette même journée son âme dans la prière, elle exprimait à Dieu la crainte de n'avoir jamais aucun mérite devant lui, s'il permettait qu'elle connût toujours sur la terre une si ample félicité.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 09:38

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (15-20)

L’INCENDIE   (Chapitre  XV)

Valentine, qui connaissait par l'abbé Durer le passé de la famille de Jean-Baptiste, voulut constituer à Joseph Granger une rente égale à celle dont il avait été dépossédé par la mauvaise gestion de son gen­dre, mais elle trouva chez le vieillard une très grande résistance à accepter ce bienfait. Il répondit à l'abbé Durer chargé de la négo­ciation, qu'il n'avait besoin de rien; qu'habitué à la pauvreté, elle ne lui imposait aucune privation dont il eût à souffrir véritablement, tandis qu'il souffrirait beaucoup de recevoir un secours, lui qui n'avait jamais rien demandé à personne. L'abbé Durer lui reprocha de faire une part bien grande à l'orgueil dans ce refus, et employa vainement, pour en triompher, toutes les ressources de sa parole. Quoique revenu plusieurs fois à la charge, il n'avait encore rien gagné sur le vieillard, quand il s'avisa de l'accuser d'égoïsme et de dureté de cœur, et de sacrifier sa fille, dont le travail excédait les forces, à ses orgueilleuses susceptibilités.

A la pensée de sa fille, la fierté du vieillard fléchit, car il lui parut qu'il n'avait pas le droit, quand il était réduit à l'inaction par son infirmité, de refuser un secours qui, apportant un peu d'aisance dans la maison, permettrait à sa fille de se moins surcharger de travail. Il demanda vingt-quatre heures de réflexion, moins pour se consulter lui-même que pour avoir l'avis de son petit-fils, sans lequel il ne savait plus prendre aucune détermination de quelque importance. Il lui fit part de ce qui lui était offert, et de toutes ses répugnances à l'accepter.

— Eh! Pourquoi non, grand-père ? dit le jeune homme avec une simplicité toute chrétienne. Mademoiselle de Saint-Valéry ne mérite-t-elle pas bien d'être auprès de vous l'instrument de la Providence ? Ne la privez pas de cette joie si pure et si vive que l'on doit goûter à faire le bien. Le divin Maître nous dit qu'il est plus heureux de donner que de recevoir : elle est bien digne d'être plus heureuse que nous ; laissons-la répandre ses bienfaits, et recevons la part qu'elle nous en attribue avec un cœur humble et reconnaissant.

En entendant ces paroles, le grand-père eut honte de tous les com­bats que s'était livrés son orgueil.

— Tu m'en remontreras toujours, petit, lui dit-il.

Et il accepta la pension proposée. Après avoir assuré l'existence du grand-père, Valentine voulut mettre à la disposition du petit-fils une somme annuelle pour suppléer, dans quelques cas qu'elle ne pouvait préciser, disait-elle, mais qui se présenteraient sans doute avec le temps, à  l'insuffisance de ce qu'on faisait pour lui. Elle s'ouvrit de son dessein à son protégé, avec la bonté et la tendresse d'une mère.

— Mademoiselle, lui dit-il, la pension que votre charité vous a portée à faire à mon grand père satisfait un besoin; il n'en serait pas de même de celle que je recevrais moi-même ; grâces à vos bontés, je ne manque de rien ; je ne puis rien accepter.

— Mais il est de petites dépenses, répliqua Valentine en souriant, auxquelles vos amis peuvent ne pas songer ; je veux vous charger de réparer leur oubli ou leur négligence.

—Je connais ceux que vous voulez bien nommer nos amis, répon­dit-il, en ai l'étant sur Valentine un regard où se peignait sa reconnaissance; ils ne sont ni oublieux ni négligents. Les dépenses dont vous parlez seront faites, si elles sont nécessaires ; sinon, elles ne doivent pas être faites plus par moi que par eux.

— Vous ne tarderez pas, je crois, à entrer au grand séminaire, dit Valentine en insistant; vous vous trouverez là avec déjeunes hommes qui auront tous quelque argent à leur disposition, ne faut-il pas que vous en ayez vous-même un peu ?

— Eh! Pourquoi ! Parce qu'ils en auront ? Mais il est tout naturel qu'ils aient de l'argent, s'ils sont riches, et que je n'en aie pas, moi qui suis pauvre.

— Mais vos regards s'arrêteront quelquefois sur des misérables qu'il vous sera dur de ne pouvoir soulager ; si vous n'acceptez point cette pension pour vous, acceptez-la pour eux.

— Non, même pour eux, permettez-moi de refuser encore. Je ne pourrais donner qu'en votre nom, puisque cet argent serait le vôtre et non pas le mien. De telles aumônes risqueraient fort d'être d'un prix médiocre devant Dieu. J'exercerai la charité avec les moyens qu'il a mis à ma disposition. Dieu ne demande de nous que ce qui est en notre pouvoir. Qui n'a pas d'argent, ne peut secourir ses frères arec de l'argent, mais il peut prier pour eux, leur donner ses conseils, les soigner dans leurs maladies, exposer sa vie pour eux, si Dieu l'aime assez pour lui en réserver l'occasion : n'est-ce pas suffisant ? Pourquoi voudrait-il plus que ce que lui accorde la bonté de Dieu ! Ce que Dieu arrange pour nous, n'est-il pas toujours le meilleur ?

Ici le jeune garçon s'arrêta, surpris et confus de sa hardiesse, et, dans une attitude suppliante, il pria sa bienfaitrice de la lui par­donner, et de ne point prendre à mal la persistance de son refus.

— J'admire, dit Valentine, cette vertu si haute qu'il a plu à Dieu de mettre dans un si jeune cœur. Je n'insiste plus. Gardez la part qui vous a été faite, et que vous acceptez si généreusement ; elle est la plus enviable : c'est celle que s'était réservée notre Seigneur.

Il s'efforçait tous les jours de mettre en pratique la charité dont sa piété lui avait révélé une théorie si parfaite. Il ménageait par sa dou­ceur et sa condescendance les susceptibilités de ses compagnons; il désarmait les irritables par sa patience; il soutenait les faibles par sa force ; il échauffait les tièdes par ses discours et ses exemples. Il exer­çait sur tous une influence soutenue et salutaire. Il avait pris l'engagement avec lui-même de ne jamais manquer une occasion de rendre service. On le voyait abandonner ses occupations les plus aimées, le sourire sur les lèvres et avec empressement, au premier indice qu'il découvrirait que l'on souhaitait quelque chose de lui. Il arrivait fré­quemment qu'on abusait de sa grande facilité à s’obliger.

— Comment ne témoignes-tu pas quelque impatience, lui disaient ses camarades, des importunités que notre indiscrétion te fait sou­vent subir ?

J'aime Dieu en vous tous, répondait-il avec simplicité, comment pourrais-je vous trouver importuns ?

Les quelques loisirs qu'il avait dans la matinée, il les passait auprès d'un vieillard paralytique qui vivait délaissé des siens. Parmi le peuple des campagnes, la grossièreté des mœurs et les difficultés de la vie ne font trop souvent supporter qu'avec ennui et impatience tout être à qui sa vieillesse ou ses infirmités ne permettent plus de gagner le pain qu'on lui donne. Il parlait de Dieu à ce vieillard qui l'avait trop longtemps oublié ; il lui faisait de petites lectures de piété, des récits attachants, qu'il entremêlait de propos pleins de gaîté; il ou­vrait ce pauvre cœur à la joie, ramenait un sourire sur ces lèvres qui croyaient ne jamais plus sourire, en même temps qu'il faisait descendre dans une âme, plongée jusqu'alors dans les ténèbres, les pures clartés de l'espérance et de l'amour. Les soins de propreté étaient donnés aux vieillards avec une grande négligence : Jean-Baptiste suppléait à leur insuffisance; la nourriture était accordée avec parcimonie : il y ajoutait tout ce qu'il pouvait ménager sur la sienne. L'infirme reconnaissant ne lui donnait point d'autre nom que celui de son cher ange, et il disait bien, car c'était le visage rayonnant d'une joie tout angélique, que le jeune garçon rentrait chaque jour au pres­bytère, après avoir accompli le devoir de charité qu'il s'était imposé. L'automne était arrivé, et avec lui ces froides soirées qui annoncent l'approche de l'hiver; l'horloge de l'église venait de sonner neuf heu­res; les jeunes élèves du presbytère, réunis dans une chambre où près du feu qui brillait dans l'âtre, était assis, un livre à la main le vénérable maître, attendaient qu'il leur donnât le signal de laisser jusqu'au lendemain leurs livres et leurs cahiers. Tout à coup, un bruit inaccoutumé, surtout à pareille heure, qui se fait entendre dans la grande rue de Ville-Dieu, les soulève involontairement de leurs sièges ; ils regardent l'abbé Dimmel pour savoir s'ils ont permission de se lever; celui-ci, que sa lecture captive, semble n'avoir entendu ni l'heure qui a sonné, ni le bruit qui attire l'attention des jeunes gens. La clameur monte toujours cependant, et, à travers des cris confus, les jeunes élèves ont cru distinguer ce lamentable cri : au feu! Ils n'y tiennent plus; avec l'impétuosité de la jeunesse, ils se précipitent aux fenêtres dont s'approche aussi l'abbé que leur action, autant que le tumulte toujours croissant du dehors, a enfin averti qu'il se passe quelque chose d'inusité. Les fenêtres ouvraient sur la place de l'église, à l'angle de la grande rue. Les cris d'alarme se font distinctement entendre, et un domestique du presbytère, attiré au dehors par le bruit et que l'abbé interroge, lui répond qu'une maison brûle dans la grande rue.

— Il faut aller porter secours, s'écrient les jeunes gens, il faut y aller !

Et leurs regards supplient leur maître de les laisser partir. Le digne curé de Ville-Dieu, dans le cours de sa longue et sainte carrière, n'a jamais été en arrière quand il y a eu quelque péril à braver, mais il craint d'exposer ces jeunes gens qui lui sont confiés; ceux-ci pressent, supplient, chaque minute de retard leur paraît un siècle; il cède enfla à leurs instances, mais il veut marcher à leur tête. Il se rend avec eux, malgré son grand âge, sur le lieu du sinistre. L'incendie avait déjà fait des ravages; sous la direction du vénérable curé, le travail s'organise; chacun rivalise d'ardeur, et les jeunes élèves du presbytère se distinguent entre tous. Malheureusement, il faut bientôt renoncer, en dépit de tous les efforts, à l'espérance de sauver la maison que les habitants ont eu le temps de quitter en emportant leurs effets les plus précieux. Le feu gagne de moment en moment. Tout à coup, du sein de la foule sort un cri déchirant. Une femme apparaît, les bras tendus vers la maison en flammes, et s'affaisse sans connaissance, après avoir fait entendre ce dernier cri : « Mon enfant ! »

Le nom de cette mère infortunée circule dans toutes les bouches ; c'est une jeune ouvrière qui occupe une chambre au premier étage de la maison incendiée. Occupée au dehors, elle était venue, à la tombée de la nuit, coucher son enfant, petit garçon de trois ans à peine, et elle était retournée, après qu'il avait été endormi, achever sa journée de travail, qu'elle prolongeait quelquefois jusqu'à dix heures pour remplacer le temps qu'il lui fallait consacrer à son enfant. Dans le trouble et l'effroi où l'on avait été, aucun voisin n'avait songé à se demander si l'enfant n'était pas dans la chambre; personne n'avait vu revenir la mère; l'attention ne s'était pas portée de ce côté. Main­tenant, qui tentera d'arriver à cette pauvre petite créature, asphyxiée peut-être par la fumée, si elle n'est pas encore atteinte par la flamme ? Le feu a déjà envahi l'escalier; les plus intrépides reculent. Un jeune homme se précipite; il s'arrête un instant sur le seuil de la maison pour faire un signe de croix, et disparaît dans le gouffre embrasé. Un cri, répété par la foule, cri d'admiration et de terreur, s'est échappé des lèvres de l'abbé Dimmel : dans ce jeune homme, il a reconnu Jean-Baptiste. Une inexprimable anxiété s'empare de tous les cœurs. Il va périr, pense-t-on, victime de son dévouement ! Il règne un silence solennel qu'interrompt soudain une immense acclamation, quand on le voit paraître tenant l'enfant dans ses bras. Derrière lui s'écroulent les derniers restes de l'escalier par lequel il est par­venu à l'innocente créature qui, par une protection divine, n'a presque point souffert.

La mère n'était pas encore sortie de son évanouissement, que son enfant lui était rendu; qu'on juge de sa joie, quand ses premiers regards s'arrêtèrent sur ce cher objet de sa tendresse ! Ces transports ne purent être égalés que par ceux, de sa reconnaissance, pour l'héroï­que sauveur de son enfant. Jean-Baptiste avait une partie de ses vêtements et de ses cheveux brûlés, et il devait porter désormais sur sa tempe gauche et sur ses bras, où le feu lui avait fait de profondes brûlures, des traces indélébiles de sa charité. Il ne les sentait à peine, dans sa joie d'avoir sauvé l'enfant.

— Me pardonnnez-vous, dit-il d'un ton respectueux et soumis à l'abbé Dimmel qui le serrait dans ses bras en répandant des larmes, me pardonnez-vous d'avoir couru là sans votre permission ? Le danger de l'enfant me paraissait si pressant, que l'impétuosité de mon carac­tère s'est réveillée, et j'ai oublié ce que je vous dois ! Punissez-moi, Mais pardonnez-moi !

— Te punir, dit le vénérable curé, ô mon généreux enfant, te punir pour ton héroïque charité ! Je te bénis, comme Dieu le fait du sein de sa gloire.

Il fut ramené au presbytère, où le médecin pansa les plaies que le feu lui avait faites. L'émotion calmée, le mal se fit sentir; la fièvre sa déclara, et, pendant plus de huit jours, le jeune blessé tint dans l'inquiétude ses parents et ses amis. Louise s'était établie dans la chambre de son fils; elle ne le quitta que lorsque tout danger fut passé. Elle avait recommandé son père aux soins de Geneviève, la gouvernante de l'abbé Durer, qui s'acquitta avec zèle de cette mission da confiance, et consacra au vieillard tout le temps que ne réclamait pas son maître. Jean-Baptiste fut encore quelque temps sans pouvoir sortir de sa chambre, et tant que dura cette réclusion, Joseph Granger, conduit par sa fille, vint chaque jour passer quelques heures auprès de son petit-fils, se dédommageant ainsi de l'affreuse contrainte qu'il s'était imposée pour demeurer loin de lui, quand il le savait en danger.

— L'action que vous avez faite a été non-seulement courageuse, mais héroïque, disait Valentine à Jean-Baptiste, un jour qu'elle était venue le voir en compagnie de madame de Surville; car le danger était si manifeste, le péril si imminent, qu'il me paraît impossible que vous n'ayez pas eu la crainte d'être enseveli dans les décombres enflammés de la maison.

— Si j'avais craint quelque chose, répondit-il avec simplicité, je mériterais peut-être un peu plus les louanges qu'on m'accorde ; mais je m'étais recommandé à la divine Protectrice de mon enfance; je l'avais invoquée comme ma mère et celle de ce pauvre enfant menacé d'une mort si cruelle : la crainte était loin de mon cœur. J'étais sûr

d'échapper au feu, et de rapporter l'enfant à sa mère ! Ma confiance n'a pas été trompée, dit-il en levant vers le ciel un regard si rempli d'amour, qu'on eût dit qu'il voyait apparaître la Mère de Dieu, sur les nuages d'or qui bordaient l'horizon en face de lui.

— Ah! Jean-Baptiste, lui dit Valentine émue, vous êtes l'enfant privilégié de cette aimable Mère des chrétiens : priez-la quelquefois pour moi !

— Pour qui prierais-je, s'écria-t-il avec l'accent d'une profonde reconnaissance, si je ne priais pas pour vous ? Après elle, n'est-ce pas à vous que je dois tout ?

Rétabli de ses blessures, il se remit à l'étude avec son ardeur accou­tumée, et pour le mois de janvier de l'année suivante, il fut en état d'entrer au grand séminaire d'Arras où l'avait déjà devancé, pour lui ménager le plus bienveillant accueil, sa réputation de piété et de charité. Ce ne fut pas un médiocre chagrin pour Joseph Granger, que le départ de son petit-fils, mais les vertus chrétiennes commen­çaient à régner dans son âme; il sut contenir sa douleur, l'offrit à Dieu, et en laissa paraître bien moins de marques extérieures, que deux ans auparavant, quand il s'était agi simplement de permettre que Jean-Baptiste quittât Haut-Castel pour Ville-Dieu.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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