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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 09:53

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (14-20)

LA FÊTE-DIEU    Chapitre  XIV

L'abbé Dimmel occupait, par sa science théologique comme par son éminente piété, un rang distingué dans le clergé de sa province. Depuis plus de vingt ans qu'il exerçait à Ville-Dieu les fonctions de son saint ministère, il n'avait cessé d'avoir auprès de lui trois ou quatre jeunes gens, quelquefois plus, destinés au sacerdoce, et qu'il était chargé par l'évêque de préparer aux études du grand séminaire. Cet enseignement lui était si cher, que les infirmités d'un âge avancé l'avertissaient en  vain qu'il était temps d'y renoncer. Il voulut donner ses soins à Jean-Baptiste, Valentine lui exprima ses craintes à le voir se charger encore d'une tâche si laborieuse.

— Ce sera mon dernier élève, lui dit-il gaiement; après lui, je céderai aux injonctions importunes de la vieillesse ; c'est un serviteur de l'espèce dont on fait les saints que j'enrôlerai, cette fois, dans sa milice de Jésus-Christ : puis-je résister à l'attrait de clore mon enseignement par ce coup d'éclat !

La joie de Jean-Baptiste fut égale à sa reconnaissance, quand il apprit ce que le vénérable prêtre voulait bien faire en sa faveur. Une seule pensée troublait son bonheur, c'était celle de quitter la maison paternelle, cette humble demeure qu'il aimait tant, et où il sentait que sa présence était si chère. Avec la simplicité et la franchise qui lui étaient naturelles, il découvrit au curé et à Valentine cette peine secrète de son cœur. Il était difficile qu'il pût habiter ailleurs qu'au presbytère, sans que l'ordre en souffrît, et même ses études, dans une certaine mesure, mais on lui accorda de passer chez ses parents la nuit du dimanche au lundi, et de leur consacrer, chaque jour, la récréation qui suivait le dîner, pour les jeunes élèves du presbytère. Quand les arrangements pris au château furent connus à la chaumière, malgré les concessions qu'avait obtenues la piété filiale de Jean-Bap­tiste, le cœur de Louise se serra à l'idée de cette première séparation d'avec son fils bien-aimé; mais triomphant promptement de sa fai­blesse, elle ne laissa paraître que sa reconnaissance pour la généreuse protection dont il était l'objet. Il n'en fut pas de même de Joseph Granger; il ne trouva pas en lui la même force pour surmonter sa douleur, et s'y abandonna. Avec cet enfant, doux soleil de son cœur, la résignation n'allait-elle pas s'échapper de son âme ? Ses ténèbres ne lui paraîtraient-elles pas plus affreuses que jamais ? Comment s'y prendrait-il pour vivre, et le pourrait-il ? C'étaient là des questions que le vieillard s'adressait presque avec désespoir. Louise s'efforçait en vain de relever son courage.

— Ne fallait-il pas toujours qu'il se séparât de nous, lui disait-elle; cultivateur comme nous, il eût dû se mettre d'abord en service dans quelque ferme pour apprendre tout ce qui regarde la culture des champs et le soin du bétail ; nous l'aurions vu à peine une ou deux fois par mois, peut-être. Vous n'étiez pas opposé à ce que, profitant des bontés qu'on a pour lui au château, il se fit peintre ou architecte; ce n'était pas auprès de nous cependant qu'il eût pu devenir l'un ou l'autre. On l'eût envoyé bien loin, à Paris sans doute ? Aujourd'hui, grâce à Dieu, il reste dans le village, nous le verrons tous les jours, il reposera sous notre toit une fois par semaine, que pouvons-nous demander de plus ?

Le vieillard sentait bien la force de ces raisons, mais comme il n'était pas réconcilié avec le parti qu'avait pris son petit-fils, le sacri­fice qui lui était demandé lui paraissait aussi douloureux que si rien ne l'eût adouci, et il ne voulait pas être consolé. La consolation lui vint en dépit de lui, et du côté où il l'attendait le moins. Cette heure que son petit-fils devait venir passer auprès de lui, chaque jour, et qui lui paraissait devoir plutôt alimenter ses regrets que satisfaire son cœur, lui apporta de si vives jouissances, que le souvenir de l'heure passée et l'espérance de l'heure future suffirent bientôt à défrayer toutes celles qu'il lui fallait passer dans la solitude et l'attente. Il faut dire que, dans cette entrevue de chaque jour avec ses parents, Jean-Baptiste faisait usage de toutes les ressources de son cœur, de toute la grâce ingénue et charmante de son esprit, pour distraire, amuser et intéresser son grand-père. Ce que n'avait pas prévu non plus Joseph Granger, c'est que le dimanche lui apportait une joie telle, qu'il n'en avait pas connu depuis bien longtemps. « C'est le jour de Jean-Baptiste, » disait-il en s'éveillant.

Et cette pensée qui amenait un sourire sur ses lèvres, lui donnait de la gaieté pour toute la journée. A l'issue des offices, Jean-Baptiste s’empressait d'accourir, et sans demander d'autre distraction pour sa jeunesse, il passait la soirée entre sa mère et son grand-père, parlait de ses études, des petits incidents qui avaient pu marquer la semaine, trouvait le moyen de mêler Dieu à tout pour satisfaire son amour et sa reconnaissance, et faisait d'ordinaire succéder à l'entretien une lecture de la Vie des saints, livre que son grand-père goûtait, et qui avait pour lui-même un charme infini. Jean-Baptiste s'était mis avec ardeur à l'étude du latin, bien moins pour devenir plus savant que pour se rap­procher du but où il tendait, et qu'aurait pu reculer cette étude tardi­vement entreprise. Cet enfant, deux ans auparavant si dédaigneux de l'instruction dont il contestait l'utilité, dut être exhorté, dans l'intérêt de sa santé, à modérer son travail.

L'église de Ville-Dieu, grâce aux libéralités de Valentine, possédait une maîtrise. Parmi les enfants qui fréquentaient l'école, un certain nombre dont la voix était belle et la conduite irréprochable, étaient placés sous la direction du maître de chapelle qui leur enseignait le chant d'église, et jusqu'à l'âge de douze ans, ils étaient logés, nourris, habillés aux frais de la maîtrise. Les élèves du curé participaient aux leçons que recevaient ces enfants, et c'étaient eux qui, dans chaque solennité, vêtus de soutanes bleues et de surplis de lin, faisaient l'office des clercs. Chanter les louanges de Dieu, parut à Jean-Baptiste un bonheur si enviable, que pour le partager avec ses nouveaux cama­rades, il étudia la musique sacrée avec la même ardeur que le latin. Dieu l'avait doué d'une de ces voix dont le timbre et l'accent remuent les moins capables de se laisser émouvoir. Quand il se fit entendra pour la première fois sous les voûtes du sanctuaire, les assistants crurent ouïr le chant d'un ange, et sa vue n'était point faite pour dissiper l'illusion. Il avait la ferveur d'un séraphin et il en avait aussi la beauté sous ses habits de chœur. Il ne fut bientôt bruit non seulement à Ville-Dieu, mais dans les villages environnants que de la voix du jeune clerc et de sa tenue édifiante à l'église. Valentine disait que son cœur se fondait dans l'amour divin, dont il paraissait embrasé, soit qu'elle le vît prier, soit qu'elle l'entendît chanter.

Louise faisait à son père le sacrifice du bonheur qu'elle aurait eu à se rendre à Ville-Dieu pour l'office du dimanche, depuis que son fils était parmi les clercs. Ce sacrifice était lourd à son pauvre cœur, mais elle n'en témoignait rien, pour n'exercer aucune contrainte sur la volonté de son père. Joseph avait répondu à ses voisins qui lui avaient témoigné leur étonnement qu'il n'allât pas entendre son petit-fils, que ses jambes ne lui permettaient plus de faire une course un peu lon­gue ; il avait en outre parlé de la répugnance qu'il avait à sortir de Haut-Castel, depuis sa cécité, mais ce qu'il n'avait point dit, et ce que devinait Louise, c'est qu'il n'était pas encore réconcilié avec la voca­tion de Jean-Baptiste, et qu'il voulait s'abstenir de toute démarcha qui eût pu s'interpréter dans le sens d'une tacite approbation. Il s'acheminait chaque dimanche vers la chapelle, appuyé sur sa fille qui guidait et soutenait sa marche. Louise tournait involontairement ses regards vers Ville-Dieu dont les cloches lancées à toute volée et formant pour elle des sons particuliers, semblaient lui dire à travers les airs : « Viens donc ! Ton fils est là. »  Elle répondait à ce mystérieux appel par un soupir que le vieillard, si prompt à découvrir chez  elle les moindres signes de tristesse, paraissait ne point entendre. Un jour se leva, pur, serein, magnifique, pour éclairer une des fêtes les plus aimables de l'année chrétienne, et des plus chères aux cœurs où se trouve seulement une étincelle de l'amour divin, la fête du très-saint Sacrement.

— Il fait bien beau, n'est-ce pas ? dit au déjeuner Granger à sa fille ; la nature fête aussi son Créateur. La solennité d'aujourd'hui doit être belle à Ville-Dieu ; qui nous empêche d'y assister ?

Louise fit un bond sur sa chaise.

— Père ! lui dit-elle, vous consentiriez ?

— Pourquoi pas ? répondit-il avec mélancolie ; j'aurais dû t'y accompagner plus tôt; mais, que veux-tu ? Ma fille, à mon âge, le courage s'en va.

— Père, si cela doit trop vous coûter, allons à la chapelle aujourd'hui comme toujours.

— Non, non, nous irons à Ville-Dieu, Dieu aura soin de tout. Tes soupirs me sont encore plus difficiles à supporter, aurait-il pu ajouter, que ne le seront les émotions que je vais chercher à Ville-Dieu.

Ils mirent tous deux leurs habits de fête, et descendirent à Ville-Dieu, Louise rayonnante de joie, et Joseph Granger s'efforçant de cacher son agitation intérieure sous un maintien calme et des paroles indifférentes. La modeste église de campagne pouvait en ce jour riva­liser de bon goût et d'élégance, peut-être même de richesse, avec les premières églises de la province. On voyait qu'une main libérale, et un cœur où régnait Dieu, s'étaient plu à relever la splendeur du culte; les autels étaient somptueusement parés; de magnifiques arbustes étalaient de toutes parts leur fraîche verdure; des fleurs aux couleurs variées répandaient dans l'air les plus suaves senteurs, et du sein de cette verdure et de ces fleurs s'élançaient des flots de lumière que répandaient une quantité de cierges, dont ta plupart reposaient dans des chandeliers d'un métal et d'un travail précieux.

— Ah ! Que c'est beau ! Ne put s'empêcher de dire Louise à son père, quand elle mit le pied sur le seuil de l'église ; que de fleurs, que de lumières !

— Hélas! répondit le vieillard avec amertume, il n'est plus de lumière qui puisse dissiper la nuit qui m'environne !

Il en est une avec laquelle on ne connaît plus de ténèbres, dit à ses côtés une voix bien connue et bien chère.

C'était Jean-Baptiste, qui, sorti de la sacristie en habits de chœur, pour exécuter un ordre dont on l'avait chargé, avait aperçu son grand-père et sa mère et s'était avancé à leur rencontre. Il les conduisit, en prenant son grand-père par la main, à l’endroit où ils devaient être commodément planés.

— Grand-père, lui dit-il à voix basse avant de le quitter, c'est aujourd'hui la fête de l'amour même, de ce pur et saint, amour qui fait vivre dans des clartés impérissables l'âme qui lui est unie !

— Je ne l'oublierai pas, enfant, répondit le vieillard avec émotion. Il n'est pas sous ses habits ordinaires ? dit-il à Louise qui suivait encore son fils du regard.

— Non, répondit-elle, et j'ai cru voir un ange.

L'office divin allait commencer. Les enfants de chœur défilèrent devant eux pour aller prendre place dans le sanctuaire; ils furent suivis des clercs parmi lesquels Louise ne vit que son fils. Il s'avançait, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux modestement baissés; sa chevelure blonde dont les boucles soyeuses et abondantes se jouaient sur son front et sur son cou, son vêtement à longs plis, les chastes couleurs qu'il portait, tout se trouvait être dans une si exacte conve­nance avec le genre de beauté dont Dieu l'avait doué, qu'il semblait appartenir à la nature angélique et brillait comme un lis parmi ses compagnons.

— Il passe tout près de nous ! Le voilà, dit Louise tout bas à son père.

— J'avais deviné qu'il était là, répondit le vieillard, d'une voix tremblante d'émotion ; il doit être bien beau dans ce costume d'église !

— Comme un archange, dit la mère.

— Mon Dieu, vous l'avez voulu, murmura le grand-père, que votre volonté soit faite ! Ah ! Que j'ai besoin de prier, ajouta-t-il en passant la main sur son front.

Une voix pure, fraîche, vibrante, dont les touchants accents ravis­saient l'âme, s'éleva tout à coup dans les airs.

— Qu'est-ce ? dit le grand-père, c'est lui, ou c'est un ange.

— C'est lui, dit la mère en fondant en larmes, écoutons et prions.

Après ces premiers chants, la procession se forma et l'on sortit de l'église. Les bannières déployées flottaient sous un ciel d'azur. Un dais de velours nacarat, rehaussé de crépines d'or, se balançait au-dessus du Saint des saints qui s'avançait, exposé aux adorations des fidèles dans un riche ostensoir, qu'un soleil splendide faisait briller de mille feux. Deux jeunes clercs, qui précédaient le Saint-Sacrement, se retournaient de distance en distance pour encenser la victime eucha­ristique avec les roses effeuillées que contenaient deux corbeilles dont ils étaient chargés. L'un d'eux arrêtait un regard de flamme sur le Dieu qu'il contemplait ; on sentait qu'il y avait dans son cœur l'amour qui fait les martyrs et les saints : c'était Jean-Baptiste. Derrière le Saint-Sacrement venaient Valentine et sa famille, et presque à ses côtés,  Louise et Joseph Granger ; rapprochée d'eux un moment, quand la procession s'était mise en marche, elle leur avait fait une place auprès d'elle, pour qu'ils ne fussent pas plus loin de leur Dieu que de leur enfant bien-aimé. Louise se trouvait ainsi à la tête de la procession, au lieu d'en occuper les derniers rangs, comme cela n'eût pas manqué d'arriver. Plusieurs reposoirs où l'on arrivait par des arcs de verdure avaient été élevés, et l'un d'eux dans la cour d'honneur du château à chaque station, la voix de Jean-Baptiste se faisait entendre, et son grand-père, en l'écoutant, oubliait la terre pour le ciel. De retour à l'église, la messe commença. Jamais encore Joseph Granger n'avait prié avec tant de ferveur. A l’Agnus Dei où Jean-Baptiste se fit encore entendre, le vieillard fondit en larmes, et, se frappant la poitrine, il répéta ces mots dans toute l'amertume de son âme :

— Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Ayez pitié de moi, qui ne suis qu'un pécheur ! Après la messe, Louise lui proposa de retourner à Haut-Castel.

— Non pas, dit-il, car je veux assister aux vêpres, et je ne sais si mes jambes me permettraient de revenir ici une seconde fois.

Ils entretenaient des relations amicales avec les parents de Pierre Morin, depuis que celui-ci s'était lié avec Jean-Baptiste. Ils allèrent leur demander l'hospitalité jusqu'à l'heure des vêpres; ils partagèrent le diner de la famille qui leur fut cordialement offert, et où il ne fut guère question que de la solennité du jour, de la belle voix de Jean-Baptiste, et du bonheur d'avoir un tel fils. Joseph Granger était radieux. Louise, qui avait appréhendé pour lui les émotions de cette journée, ne cessait de remercier Dieu des dispositions nouvelles où il paraissait être. C'était peut-être pour la première fois, depuis le temps de son enfance, qu'il allait assister aux vêpres ; il avait l'habi­tude de répondre à sa fille, quand elle l'invitait à s'y rendre, « que les vêpres sont pour les prêtres. » Il y montra le même recueillement qu'à l'office du matin; il y ressentit les mêmes émotions, et quand, à la sortie de l'église, son petit-fils vint les rejoindre pour les accom­pagner à Haut-Castel :

— Je te dois un beau jour, enfant, lui dit-il ; sois content.

Après avoir cheminé quelque peu en silence, il lui dit avec gravité :

— Tu as bien choisi ta carrière, je prie Dieu de me pardonner d'avoir été si lent à le reconnaître.

— Ah! Grand-père, s'écria Jean-Baptiste en portant respectueu­sement à ses lèvres la main du vieillard, que cette parole me fait de bien !

— Avec l'aide de Dieu, répliqua Joseph Granger plus gravement encore, je ne tarderai peut-être pas à t'en dire une autre qui ne te sera pas moins agréable à entendre.

— Du jour où celle-là sera dite, répondit Jean-Baptiste, il ne man­quera plus rien à mon bonheur.

— Prions, prions beaucoup, dit l'aïeul très-ému, et toi surtout, toi, dont l'innocence et l'amour doivent rendre les prières si agréables à Dieu !

Cette soirée fut une des plus heureuses qu'on eût encore passées à la chaumière ; tous les cœurs étaient satisfaits, et, pour la première fois, la douceur de l'heure présente fit oublier à Joseph Granger sa cruelle infirmité.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 09:29

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (13-20)

       RÉVOLTE   DE   LA.   NATURE   Chapitre  XIII

Avant que Louise eût eu le temps d'interroger son fils sur le sujet de sa joie, il s'était rendu maître de son premier mouvement.

— Mère, lui dit-il, je m'oubliais; il n'y a rien de fait, tant que je n'ai pas votre consentement, ni celui de mon grand-père. Me voilà prêt à ne vouloir que ce que vous voudrez vous-mêmes, quoi qu'il m'en puisse coûter, dans le cas présent.

La fougue et l'indépendance du caractère s'étaient fait jour; l'esprit chrétien en avait aussitôt triomphé. Il raconta tout ce qui s'était passé au château, loua la bonté de Valentine avec l'élan d'une âme recon­naissante, et, quand il eut terminé son récit, il demanda à sa more, si, de son côté, elle n'avait pas quelquefois pensé qu'il était temps qu'il fît choix d'un état.

— Oh ! bien souvent, dit la more ; que de fois j'en ai parlé avec ton grand-père! et le digne abbé Durer n'a-t-il pas, à ma prière, offert plus d'une fois le saint sacrifice à cette intention! Il me disait tou­jours : « Dieu sait ce qui convient à l'enfant; remettez-vous-en à lui! » -Je vois bien qu'il avait raison. Ah! Je t'accorde mon consentement, continua-t-elle en attirant son fils sur son cœur; comment pourrais-je te le refuser ; ce serait vouloir te disputer à Dieu ! Et vous, mon bon père, qu’en dites-vous.  Vous voyez qu'on approuve Jean-Baptiste au château...

Le grand-père avait jusqu'alors gardé le silence; sur ses traits, se lisait un chagrin mal contenu.

— Fille, dit-il avec tristesse, si tu le veux et le petit aussi, je n'ai rien à dire !

— Vous savez bien, père, que nous ne voudrions pas vous faire de la peine. Cela ne vous sourit-il pas que le petit se fasse prêtre ?

— Est-ce que tu y avais pensé, toi ? dit le grand-père; si tu as eu cette idée, pourquoi ne m'en as-tu jamais rien dit ?

— C'est que jamais elle ne m'est venue, père, à vrai dire, répondit Louise; quand je pensais à l'avenir de Jean-Baptiste, c'était pour le voir un artiste, comme ils disent au château, puisqu'on lui trouvait tant de talent, ou cultivateur comme son père et son grand-père. Mais c'est bien beau, père, d'être prêtre; on peut passer bien saintement sa vie.

— Je ne dis pas le contraire, repartit le grand-père; mais le petit songe-t-il qu'il faut vivre seul, sans famille, quand on est prêtre ?

— Sans famille! dit Jean-Baptiste. Eh! Pourquoi ? N'ai-je pas ma mère et vous ?

— Nous ne serons pas toujours là, dit le grand-père en secouant la tête; à ton foyer désert, enfant, si tu te fais prêtre, ne s'assiéront jamais, comme au mien, une Louise, ni un Jean-Baptiste! C'est rude, vois-tu, la solitude à supporter.

— Le pauvre et l'orphelin, dit l'enfant, viendront s'y asseoir : c'est là pour le prêtre une nombreuse famille ! Consolez-vous, grand-père, je ne serai jamais seul.

— Comme il parle, cet enfant ! dit le grand-père en essuyant les larmes qui s'échappaient de ses yeux éteints; il semble toujours qu'il ait raison! Je croyais que ta mère compterait un jour dans sa maison deux enfants au lieu d'un, et que tes fils feraient la joie de sa vieillesse comme tu fais la mienne. Des petits-enfants ! Ah ! Si tu savais comme on les aime, et quel bonheur ils donnent ?

— Grand-père, dit Jean-Baptiste, en l'embrassant tendrement, je m'appliquerai tant à plaire à ma mère et à vous ! Je vous aimerai tant, que vous ne vous apercevrez, ni l'un ni l'autre, que je suis votre seul enfant ! Ne troublez pas plus longtemps mon bonheur par vos regrets. Dites, grand-père, que vous me donnez votre consen­tement, et ne pensons-nous plus qu'à louer Dieu !

— Qu'il soit fait comme tu le souhaites, dit le grand-père, je ne t'en parlerai plus.

C'était la réponse d'un homme dont l'opinion n'a pas fléchi, mais qui se refuse à engager une lutte. Joseph Granger était encore trop nou­veau et trop peu avancé dans les voies de Dieu pour acquiescer, sans de pénibles combats, au choix fait par son petit-fils. En dépit des chagrins qu'il avait connus, la condition de l'homme engagé dans le mariage lui paraissait bien préférable à celle du prêtre. Il ne pouvait accommoder dans son esprit la jeunesse et le célibat, et croyait son petit-fils condamné à passer les plus belles années de la vie dans la tristesse et les regrets. Louise, chez qui la grâce avait plus fructifié, avait donné son consentement non-seulement sans se faire violence, mais avec une joie intérieure. Elle comprenait que la jeunesse peut s'écouler heureuse quoique solitaire, quand le cœur brûle du divin amour, et que Dieu doit proportionner ses grâces à l'étendue des sacrifices qu'on lui fait. Voilà ce qu'elle s'efforça de faire comprendre à son père, quand, après la prière qui se disait en commun, elle le conduisit chez lui où il ne put se défendre de lui parler de Jean-Baptiste.

— Ce n'est qu'à l'âge de quarante ans, disait-il, qu'il devrait être permis de se faire prêtre.

— Mon bon père, lui répondit doucement Louise, qui peut attendre si tard pour embrasser une carrière ? Il y aurait bien peu de prêtres, et dans ce petit nombre, je crois qu'il n'y aurait point de place pour les abbé Durer, pour les hommes de grande vertu, de grande charité ! Demandez à votre digne ami s'il a attendu d'avoir quarante ans pour je faire prêtre. Vous l'étonneriez bien, je suis sûre, en lui parlant de vos craintes.

— Il se tairait sur ce qu'il a pu souffrir, ma fille, continua le vieil­lard ; j'ai sur bien des choses une expérience que tu ne peux avoir, et, crois-moi, il n'est pas possible que de vingt à trente ans un homme ne regrette pas souvent de ne pouvoir être ni époux, ni père.

— Peut-être, répliqua Louise, si Dieu ne remplit pas son cœur tout entier; mais s'il aime comme le saura aimer, je l'espère, notre Jean-Baptiste, il ne regrette rien, père, et trouve sa part la meilleure.

Joseph Granger secoua la tête :

— Fasse le Ciel qu'il en soit ainsi ! dit-il; mais je ne m'attendais pas à cette fin-là pour notre Jean-Baptiste.

— Père, on pourrait en faire une plus mauvaise, répliqua Louise en souriant.

— Qui aurait dit qu'un enfant si vif, si curieux, si entreprenant, penserait à se faire prêtre ! Ainsi, notre famille s'éteindra avec lui. Sais-tu qu'après lui, il n'y aura plus trace des Granger ? Ce sera fini.

— Pour ce qui est de ça, père, répondit gaiement Louise, ce n'est guère la peine de s'en occuper. Il faut bien que toutes les familles finissent.

— Sans doute; mais au moins je peux dire que, de père en fils, c'est un nom qui a toujours été honorablement porté, dit le vieillard, que son obscurité ne préservait pas de tout orgueil de race ; on ne décou­vrirait pas une tache dans la famille, et je croyais que Jean-Baptiste dirait un jour la même chose à ses enfants.

— Après tout, père, dit Louise pour consoler le vieillard, Jean-Baptiste n'a que quatorze ans; ses idées peuvent changer.

— D'un autre, je me dirais ça, répondit Joseph ; mais de lui, ce serait vouloir me tromper. Quand l'as-tu vu changer, après avoir pris une résolution qu'il croit bonne. Il dit qu'il sera prêtre, et il sera prêtre. Enfin, je ne m'y oppose pas, je tâcherai de triompher de toutes les idées qui me passent par l'esprit.

Sur ces paroles, le père et la fille se séparèrent, après s'être tendrement embrassés. Le lendemain, de bonne heure, Louise et Jean-Baptiste se rendirent chez l'abbé Durer, auquel ils voulaient parler avant sa messe. La santé du digne vieillard commençait à se déranger. Il lui fallait, à son grand regret, prendre plus de soin de lui-même qu'il n'avait coutume. Il ne sortait presque plus, si ce n'est pour ses visites de charité dans le village. Il lui fallait négliger la société du château qui lui était devenue si chère, et c'est ainsi qu'il était demeuré étranger aux délibérations qui avaient eu lieu sur Jean-Baptiste. Il reçut ses hôtes matinaux avec sa cordialité ordinaire, et quand Louise, le cœur tout ému, lui eut dit la grâce que Dieu faisait à son fils, le digne prêtre, levant les yeux au ciel, remercia le Père des miséricordes dans une courte et fervente prière.

— Monsieur l'abbé, lui dit Jean-Baptiste, c'est à vous que je dois les résolutions salutaires qui m'ont aidé, avec la grâce, à surmonter ma nature; vos leçons paternelles en avaient déposé le germe dans mon cœur. O vous, mon premier bienfaiteur, vous, à qui vos vertus doivent donner tant de crédit auprès de Dieu, demandez-lui pour moi la grâce de n'être point indigne de le servir à ses saints autels, et fortifiez ma faiblesse de votre bénédiction.

Disant ces mots, il s'agenouilla devant le vieillard, qui appela sur la jeune tête, pieusement courbée, toutes les bénédictions divines. Louise, un peu à l'écart, priait et pleurait.

— Vous voyez, lui dit l'abbé Durer, presque aussi ému qu'elle-même, que nous avons eu raison de ne point désespérer de l'enfant. Sembla­ble  à saint Augustin, ce n'est pas assez pour son âme d'aimer et de pratiquer la vertu, s'il ne se consacre au Dieu des vertus. Ah ! Quand je n'aurais que cette seule récompense du peu de bien que j'ai essayé de faire ici, elle me suffirait, et je remercierais Dieu d'avoir payé mes efforts d'un tel succès. Je sais bien, enfant, que d'autres que moi ont concouru à éclairer ton âme et à rendre droits tes sentiers; satisfait de l'humble part que j'ai eue à ta réforme, je suis loin de m'en attri­buer tout le mérite.

— Et à qui ai-je dû, quand j'ai voulu sérieusement changer de vie, à qui ai-je dû de trouver en moi, pour m'aider dans le combat, l'amour de Jésus et de Marie ? Ah! Mon cœur n'oubliera jamais ce qu'il vous doit, et c'est en pensant à tous vos bienfaits, que l'état de prêtre s'est présenté à mon esprit pour la première fois, comme le plus grand, le plus saint, le plus digne d'envie qu'il y ait parmi les hommes.

— Ce qui trouble ma joie, dit Louise, c'est que le père n'est pas content. Il voulait voir un jour le mariage de Jean-Baptiste.

— Dieu se chargera.de lui faire trouver sa joie dans ce qu'il repousse aujourd'hui, répondit l'abbé Durer; laissez faire le temps.

Ils se rendirent tous trois à la chapelle, où Jean-Baptiste, pressé par l'heure de l'école, n'osa pas assister à la messe. A son entrée dans la classe, il alla prendre sa place accoutumée; mais il y était à peine, que le maître, s'avançant vers lui avec un surcroit de gravité, lui adressa un petit discours où furent rappelés sa bonne conduite et les progrès si remarquables qu'il avait faits dans ses études, et dont la conclusion fut qu'il était élevé aux fonctions de moniteur général, et, comme tel, avait droit désormais à une place réservée, où il fut con­duit aux applaudissements unanimes de ses camarades. Il s'assit à cette place d'honneur, une teinte rouge sur chaque joue, se deman­dant comment il avait pu en être jugé digne. Ses regards s'arrêtèrent sur le Christ d'ivoire, dont quelques pas seulement le séparaient; il se rappela dans quelle circonstance douloureuse il l'avait contemplé, deux ans  auparavant, le jour même où il avait subi sa première punition sur cette estrade dont il partageait aujourd'hui les honneurs avec le maître. A tous ses souvenirs, des larmes de reconnaissance pour les bontés dont il était l'objet de la part de Dieu lui échap­pèrent; il cacha un moment sa tête dans ses mains pour les laisser couler en liberté. Après la classe, il se rendit au château, où il reçut du baron sa leçon accoutumée. Mais ce jour éclairait à la fois sa dernière leçon de dessin, et sa dernière journée d'école; on avait déjà arrangé le plan de sa vie future, et, dès le lendemain, la scène devait changer autour de lui.

 

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 10:06

 LA  VOCATION     Chapitre  XII

Nos paysans n'attachent, en général, qu'une très-médiocre impor­tance à l'éducation de leurs enfants. Ils pensent sans doute que ceux-ci peuvent aisément se passer des lumières qu'ils n'ont pas eux-mêmes. Ce  à quoi ils mettent un bien autre prix, c'est à ne pas être privés de ces jeunes auxiliaires de leur rude labeur. De là, cette grande difficulté pour la plupart des instituteurs communaux de faire suivre à leurs élèves un cours d'études régulier et complet, et le peu de succès qui récompense leurs louables et persévérants efforts. On consent à envoyer l'enfant à l'école depuis novembre jusqu'en mars : cinq mois, quelque fois six. Que retrouve l'instituteur de ses leçons précédentes, quand son élève lui revient après une absence de six ou sept mois ! Tout est à recommencer ou à peu près. Dans l'espérance de remédier à cet état de choses, dès la fondation de l'école, Valentine avait établi une distribution annuelle de prix, après un examen public, où n'avaient droit aux récompenses que ceux des écoliers qui avaient suivi les classes pendant toute la durée de l'année. Ces récompenses se composaient de belles gravures religieuses, de médailles, de chapelets, de bons livres qui répandaient le goût de la lecture, et de vêtements d'hiver, supérieurs pour la confection et le tissu à ceux qui se portaient commu­nément. Elles ne manquèrent pas d'exciter l'envie des enfants auxquels leur absence périodique des classes ne permettait pas d'y prétendre, et les parents eux-mêmes qui prirent goût à la solennité, regrettèrent que leurs fils n'y pussent être couronnés. Ils se gênèrent un peu plus dans la suite pour que les classes ne fussent pas interrompues, et l'autorité morale toujours croissante de Valentine aidant au mouve­ment qui s'opérait, aussi bien que les exhortations infatigables de l'abbé Dimmel, le curé de Ville-Dieu, l'école avait fini par être suivie en toute saison. On obtint même, contrairement à l'usage établi dans les campagnes, que la plupart des enfants, surtout ceux qui venaient d'un peu loin, ne retournassent pas chez leurs parents dans l'inter­valle qui sépare la classe de la matinée de celle du soir. Ce ne fut pas un médiocre avantage pour opérer le bien de ces jeunes créatures, que leur journée tout entière se passât à l'école. Ils s'inspirèrent dans leurs jeux, où ils étaient encore sous la surveillance du maître, de l'esprit que celui-ci, complètement digne de la confiance qu'on avait mise en lui, s'efforçait de faire régner pendant les classes. Les propos injurieux, les divertissements grossiers, les plaisanteries déplacées disparurent insensiblement, et sous leurs rustiques habits, ces jeunes paysans montraient une politesse de mœurs que n'ont pas toujours les enfants.des villes. Indépendamment du catéchisme de paroisse auquel ils assistaient le jeudi et le dimanche, le digne abbé Dimmel venait leur faire avec le zèle d'un pasteur et la bonté d'un père, un petit cours d'instruction religieuse où étaient exposées les certitudes histo­riques sur lesquelles repose notre foi, et toute la suite de la religion sous l'ancienne loi et sous la loi nouvelle; enseignement nécessaire dans les écoles, et trop négligé, qui sauvegarde la foi en ne l'appuyant pas seulement sur l'autorité, mais sur la raison.

Le travail intelligent et soutenu de Jean-Baptiste lui permit de ter­miner en deux ans le cours d'études élémentaires adopté pour l'école. Cité la première année avec distinction à l'examen public, il fut l'année suivante le héros de la solennité. Il remporta tous les premiers prix de sa division, et s'entendit nommer pour le prix d'honneur décerné par les suffrages de la classe tout entière à celui dont la conduite avait été le plus irréprochable pendant l'année. Il était si ému, que ses genoux fléchissaient sous lui quand il vint le recevoir des mains de Valentine aux applaudissements redoublés de l’assemblée. Cet élève, tant de fois couronné, et remportant le prix le plus envié, donna occa­sion à l'abbé Dimmel de démontrer, dans la petite allocution qu'il avait coutume d'adresser aux enfants, que la véritable sagesse ne saurait exister sans la piété, et que l'amour de Dieu peut seul donner à notre volonté la force et la persévérance nécessaire pour faire de nous des hommes nouveaux. Tous les regards étaient arrêtés sur Jean-Baptiste qui, les yeux baissés et le front rougissant, disait à Dieu dans le fond de son cœur : « C'est vous, mon Dieu, qui avez tout fait! » Ce fut un beau jour pour Louise et Joseph Granger. Le vieillard ne put retenir les larmes que lui arrachaient l'émotion et la joie, quand il pressa son petit-fils dans ses bras, après la distribution des prix. Les élèves qui avaient obtenu plus de cinq nominations, et celui qui avait mérité le prix d'honneur dînaient ordinairement au château. Valentine ne vou­lant pas enlever en cette journée Jean-Baptiste à sa famille, remit le dîner au lendemain. Jean-Baptiste revint à Haut-Castel, avec ses parents ; il était chargé de ses couronnes, mais non de tous ses livres, car son grand-père avait absolument voulu partager avec lui ce pré­cieux fardeau. Avec quelle avidité Joseph Granger ne recueillait-il pas dans le chemin, les félicitations qu'on lui adressait sur les succès de son petit-fils ! Il portait la tête haute et marchait d'un pas léger; il semblait rajeuni de vingt ans, et le bonheur lui faisait oublier son infirmité. Quand il fut à la maison, la description détaillée qu'il voulut que Jean-Baptiste lui fit des livres, et une première lecture qu'il écouta avec un grand intérêt dans une très-belle Vie des Saints donnée pour le prix d'honneur, remplirent le reste de la journée. Le soir, il disait gaiment à son petit-fils et à sa fille :

— J'ai été vraiment un homme heureux aujourd'hui !

L'abbé Dimmel et le directeur de l'école avaient dîné au château. Il avait été naturellement question de Jean-Baptiste. Le directeur avait déclaré qu'il était désormais superflu que le jeune garçon fréquentât l'école ; il avait ajouté qu'il serait regrettable qu'on ne le fit pas suivre des classes plus élevées, et que les belles facultés dont cet enfant paraissait doué demeurassent sans objet digne d'elles. De son côté, le baron qui ne voulait pas rester en arrière, et s'exposer par son silence à ce qu'on perdît de vue que Jean-Baptiste devait appartenir aux beaux-arts, avait déclaré que le temps était arrivé de placer son élève chez un peintre ou un architecte en renom, si l'on tenait à ne point enfouir le talent extraordinaire que Dieu lui avait départi.  Il proposa de l'envoyer à Paris, en prenant toutes les précautions que la prudence pouvait commander pour préserver l'innocence de l'enfant.

— Ainsi, dit-Il, pourquoi ne le placerait-on pas dans un de ces pensionnats tenus par les membres du clergé avec tant de succès et de sécurité pour les familles ? Il y poursuivrait ses études en même temps qu'il continuerait à cultiver ses talents sous la direction de quelques maîtres habiles. Et quand, plus tard, il lui faudrait se mêler à la jeunesse vouée aux arts comme lui, ajouta le baron avec un peu d'emphase, il serait préservé de toute dangereuse influence par son éducation et la solidité de sa piété.

Valentine goûta peu la proposition d'envoyer Jean-Baptiste à Paris. Les secrètes affinités de sa nature avec celle de son protégé lui faisaient deviner que, pour être heureux, il avait besoin comme elle de vivre dans les lieux paisibles où s'était écoulée son enfance. Elle savait tout ce qu'elle avait souffert pendant son exil de quatre ans à Paris; elle ne voulait pas que la même souffrance fût infligée à Jean-Baptiste. L'abbé Dimmel et le directeur de l'école ne furent pas non plus de l'avis du baron ; le premier redoutait le séjour de Paris pour les jeu­nes gens, de quelques précautions qu'on les pût entourer; le second croyait comme Valentine que Jean-Baptiste ne s'habituerait pas à la vie nouvelle qui lui serait faite, et que son adolescence se consumerait dans les regrets et l'ennui. Le curé proposa de placer le jeune gar­çon à Arras.

— Cette ville possède, dit-il à l'intention du baron, une excellente école de dessin. Un de mes amis, chanoine de la cathédrale, se char­gerait volontiers d'un jeune commensal. C'est un homme fort instruit, et qui porte à la jeunesse le plus vif intérêt. Jean-Baptiste con­tinuerait ses études sous la direction de mon ami; il resterait dans le pays où il est né, non loin de sa famille et de ses amis qu'il pourrait voir fréquemment; rien ne serait changé dans sa vie, et l'innocence de ses mœurs, monsieur le baron, se trouverait plus sûre­ment protégée qu'à Paris ?

Valentine se rallia aussitôt à ce plan, malgré les objections du baron, qui ne pouvait se résoudre à n'avoir pas pour successeur dans son enseignement quelque célébrité de la capitale. Fixée désormais sur le parti à suivre, Valentine se proposa d'interroger, dès le len­demain, Jean-Baptiste sur le choix d'un état.

Il se présenta pour ce dîner donné en l'honneur des victorieux, en compagnie de trois de ses camarades; on les reçut avec une distinction marquée et on leur fit occuper les premières places à table. Le baron porta un toast à leurs succès, tant présents que futurs, et, au dessert, sur la première assiette qui fut posée devant eux, chacun trouva un petit bijou qui lui était offert comme souvenir de ce jour; celui de Jean-Baptiste était une petite croix d'or, où étaient gravés ces mots. « Elle me soutiendra. » Il la porta respectueusement à ses lèvres, et, arrêtant sur Valentine, auprès de qui il était placé, un regard attendri et reconnaissant :

— Merci, mademoiselle, lui dit-il d'une voix émue; elle ne me quit­tera plus, ajouta-t-il en passant à son cou la fine ganse où était sus­pendue la croix.

Peu après le dîner, ses camarades se retirèrent; il se disposait à les suivre, quand Valentine lui fit signe de rester. Elle le prit par la main, et passa avec lai dans le salon où l'on avait coutume de se réunir pour la soirée. Il comprit qu'on avait quelque communication particulière à lui faire, et il attendit, non sans émotion, ce qu'on allait lui appren­dre. Le baron commençait une promenade qu'il ne paraissait pas disposé à interrompre de si tôt, et les dames prirent place en causant entre elles. Jean-Baptiste était demeuré à l'entrée du salon :

— Approchez, mon cher Jean-Baptiste, lui dit Valentine avec bonté; savez-vous pourquoi je vous ai retenu, au lieu de vous laisser partir avec vos camarades ?

— Je l'ignore absolument, mademoiselle, répondit-il.

— Eh bien ! C'est parce que, si je ne me trompe, vous avez accompli vos quatorze ans, et que nous trouvons que le temps est venu pour vous de choisir un état.

— C'est vrai, mademoiselle, répondit le petit garçon, et j'y ai pensé.

— Vraiment ? dit le baron avec intérêt et en suspendant sa prome­nade ; et quels sont tes projets ?

— J'en aurais déjà entretenu monsieur le baron et mademoiselle,  dit timidement Jean-Baptiste, si je n'avais pas craint de leur déplaire.

— Pourquoi ? dit Valentine; c'est une crainte sans fondement; nous ne pouvons que vous approuver de songer à votre avenir. Quels sont vos desseins? Il faut nous les confier tout entiers. Ne sommes-nous pas assez de vos amis pour mériter cette confidence ? ajouta-t-elle en lui souriant avec affection.

— C'est que, peut-être, dit-il avec hésitation, ils ne correspondent pas aux vues de monsieur le baron, ni à celles de mademoiselle.

— Dis toujours, répondit le baron.

— Mes parents sont pauvres, reprit Jean-Baptiste avec plus de fer­meté ; malgré toute sa bonne volonté, mon grand-père qui est aveugle ne peut pas faire grand'chose ; d'ailleurs, il se fait vieux. Tout le far­deau de la maison retombe sur ma mère qui se tue au travail. Il est bien temps que je lui vienne en aide. Je suis jeune, je suis fort, j'ai da la santé : à la Saint-Jean prochaine, si mademoiselle le permet, je me louerai comme garçon de ferme.

— Y penses-tu ! s'écria le baron ; et tes leçons de dessin, à quoi te serviront-elles, si tu prends ce joli parti ?

— Je crois que c'est le seul qui convienne à un pauvre paysan comme moi, répondit-il avec tranquillité; ce que je sais, grâce à vos bontés, monsieur le baron, servira, à égayer mes heures de loisir : quel autre parti pourrais-je en tirer ?

— Comment ! Mais tu peux continuer à travailler, répliqua le baron avec chaleur, et devenir un jour, par ton talent, bien autrement utile à ta famille, qu'en t'engageant comme valet de ferme.

— Valet de ferme, répéta Jean-Baptiste avec la même tranquillité, je ne coûte plus rien à ma mère, et j'apporte quelque argent à la mai­son ; élève d'un peintre, il faut qu'elle me soutienne bien longtemps avant que je sois en état de gagner quelque chose, et elle ne le peut pas.

— Pense donc, dit le baron en s'échauffant toujours davantage, à ce que c'est un valet de ferme. T'ai-je donc donné deux ans de leçons pour que tu deviennes valet de ferme ?

— Que pourrais-je devenir de plus cependant, monsieur le baron, dans la position où se trouve ma famille ? Un valet de ferme est un homme utile, et, s'il aime et sert bien Dieu, Dieu l'aime et le bénit : cela doit me suffire.

Une admiration pleine de respect pour la sagesse toute chrétienne de cet enfant, avait tenu Valentine dans le silence. Elle crut qu'il était temps de parler.

— Mon cher Jean-Baptiste, lui dit-elle, je désire autant que mon oncle vous voir faire autre chose que valet de ferme, parce que vous pou­vez être plus que cela. Les motifs de votre résolution vous honorent, mais ils s'évanouissent d'eux-mêmes, puisque nous vous procurerons les moyens de continuer vos études, sans qu’il n’en coûte rien à votre famille.

— Je vous suis bien reconnaissant, mademoiselle, répondit-il, mais je gagnerais seul à vos bontés ; la position de ma mère ne changerait pas pour cela; elle ne serait ni moins pauvre, ni moins surchargée de travail, pendant que je suivrais tranquillement mes études. Cela ne serait pas bien ; je me conduirais en ingrat, et si je ne suis pas un men­teur quand je dis que j'aime Dieu, je ne peux pas être un fils ingrat.

— Vous êtes un brave, un généreux enfant, lui dit Valentine avec émotion, mais si vous croyez que j'aime Dieu moi-même...

— Ah ! Si je le crois, s'écria le jeune garçon en joignant les mains.

— Si vous le croyez, Jean-Baptiste, croyez donc aussi que je saurai suppléer, tout le temps que dureront vos études, à ce que vous ne pourrez faire pour votre famille. La maison de Joseph Granger, s'il plaît à Dieu, ne connaîtra ni les privations ni la gêne.

— S'il en est ainsi, dit l'enfant en rougissant et en baissant la tête sur sa poitrine, s'il en est ainsi...

— Tu deviens un peintre, n'est-ce pas ? Plutôt qu'un valet de ferme, demanda le baron.

— Non, monsieur le baron, répondit Jean-Baptiste en relevant len­tement la tête.

— Non, s'écria le baron surpris; en bien! Que veux-tu être ?

— Ce que je veux être... oserais-je bien le dire ? dit l'enfant en proie à une vive émotion; ce que je veux être...

— Pourquoi tant d'hésitation ? Demanda le baron avec impatience; veux-tu donc être ambassadeur ou ministre ?

— Oui, ministre, dit l'enfant avec une émotion toujours croissante, ministre de Dieu. Mademoiselle, continua-t-il en tombant aux genoux de Valentine, pardonnez-moi de prétendre si haut, mais c'est plus fort que moi. Si je continue mes études, je voudrais être prêtre !

Et l'enfant n'osait plus relever sa tête inclinée. Valentine la retint un moment entre ses mains, et deux larmes qu'une joie sainte amena sur ses paupières, tombèrent sur ce jeune front où brillaient les dons les plus précieux de Dieu : la grâce et l'intelligence.

— Ce n'est pas moi, Jean-Baptiste, lui dit-elle en le relevant, dès qu'elle eut surmonté son émotion, qui m'opposerai à ton dessein. Bien­heureux celui qui peut ne vivre que pour Dieu ! Tu choisis la meil­leure part, enfant; reçois-en mes félicitations!

— Ainsi, vous permettez ! s'écria Jean-Baptiste avec un accent indi­cible de bonheur; vous permettez que moi, pauvre enfant du village, moi si souvent repris pour mes fautes, dans ma vie passée, j'aspire à l'honneur de devenir un prêtre de Jésus-Christ ?

— Enfant, lui dit Valentine, à qui tend-il les bras avec p lus d'amour qu'aux pauvres, à ceux que le monde méprise, et aux pécheurs qui font pénitence ?

— Ah! dit Jean-Baptiste; c'est à force de le voir dans l'Évan­gile, et de le méditer au dedans de moi, que mon désir s'est porté ci haut.

Le baron qui, depuis quelques instants, avait repris sa promenade, l’interrompit :

— Prêtre ! Prêtre! dit-il en s'adressant à Valentine, c'est bientôt dit, Mais cet enfant sait-il ce que c'est que la vie d'un prêtre ? Voyons, Jean-Baptiste, le sais-tu bien ?

— La vie d'un prêtre ! répéta le jeune garçon avec étonnement, qui ne la connaît pas ? Elle se passe au soleil ! Aimer Dieu et le faire aimer; appeler sur ses frères les bénédictions d'en-haut; consoler, protéger, détendre les petits, les faibles et les affligés, voilà la vie du prêtre, et c'est pourquoi je l'aime tant !

—- Ce n'est pas mal répondu, dit le baron, mais il faut une grande vertu pour une telle vie !

— J'implorerai la grâce de Dieu, répondit l'enfant, elle soutiendra ma faiblesse.

— Es-tu bien sûr de ne regretter jamais ta liberté ? dit le baron qui ne trouvait rien de mieux pour le moment, mais qui ne pouvait encore abandonner sans résistance la pensée qu'il n'avait cessé de nourrir pendant deux ans, celle de faire un grand homme de Jean-Baptiste.

— Quelle liberté, monsieur le baron ? demanda l'enfant. Est-ce celle qui consisterait à me refuser à Dieu ? Qu'il me garde toujours de la connaître ! Dans quel autre état aurais-je une plus grande liberté de ne vivre que pour lui ? C'est la seule que j'envie!

— Sois donc prêtre, dit le baron, mais cependant, je crois que tu aurais mieux fait de ne te point presser et d'étudier les arts avant de prendre un parti.

— Ah! Je suis si heureux ! répondit l'enfant arec un doux et expressif regard : J'aurais trop perdu à attendre !

Quand il quitta le château, il courut comme un jeune daim jusqu'à sa demeure; et là, dès qu'il fut entré, pressant Louise sur son sein, Il lui dit :

— O mère! Ce jour est un beau jour ! Embrassez votre fils, et félicitez-le !

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 09:58

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (11-20)

 amour de dieu      (Chapitre  XI)

Le caractère résolu et la volonté si ferme de Jean-Baptiste ne pou­vaient manquer d'aider à sa réforme. Étranger à toute hésitation dans les choses qu'il acceptait librement, et doué, comme toutes les âmes fortes, d'une inébranlable persévérance, il possédait en lui les éléments les plus propres à assurer sa victoire. Néanmoins, un esprit de sagesse, fort rare à cet âge, lui fit discerner que, tout seul, il ne suffirait pas à la tâche. Il chercha un appui, et il lui parut que la religion lui offrait ce qu’il y avait de plus sure. La pensée de placer toutes ses bonnes résolutions sous la protection de Jésus enfant et de la sainte Vierge, et de ne compter que sur leur divin secours pour se corriger de ses défauts, sourit à son âme, sincèrement pieuse et tendre, quoique forte. C'était envers eux qu'il s'engageait chaque matin à bien passer la journée; c'était la Vierge sainte et son divin Enfant qu'il remerciait à chaque victoire remportée sur ses passions.

Ce commerce quotidien et presque sans interruption de son âme avec Dieu, eut pour résultat nécessaire de le tenir dans une région haute et sereine, d'où le bien lui parut être la seule règle de nos actions. Chaque jour fut marqué par un nouveau progrès. Ce divin commerce lui rendit aussi la vertu si aimable, qu'il en devint avide, et crut qu'on ne pouvait jamais la payer trop cher, fût-ce même au prix des plus grands et des plus rudes sacrifices. Cet enfant turbulent et emporté devint doux et paisible, sans qu'il perdit rien de sa joyeuse humeur; sa bonté naturelle prit le caractère d'une tendre charité qui le portait à s'oublier sans cesse pour les autres, à placer dans leurs joies, ses joies les plus vraies; une inaltérable égalité d'humeur tem­péra son extrême vivacité et empêcha qu'on en souffrit jamais; l'activité qui lui était propre et qu'il dépensait autrefois en pure perte, il l'employa désormais à réparer le temps qu'il avait perdu. Il devint pour ses condisciples un sujet d'étonnement et d'édification. Le maître suivait avec un très vif intérêt les combats généreux que se livrait cet enfant pour triompher de lui-même, et comptait les victoires qu'il lui voyait remporter. Il n'avait pas d'élève plus diligent ni plus labo­rieux, et des progrès rapides en étaient le glorieux témoignage. Il se plaisait à le donner en exemple, et les écoliers, très bons juges en pareille matière, trouvaient les louanges si bien méritées, qu'ils y joignaient les leurs, et commençaient à respecter en Jean-Baptiste l'élève le plus distingué et le plus sage d'entre eux. Sans y prétendre et sans même s'en apercevoir, il exerçait sur eux une réelle influence. Simple et bon, d'une gaieté franche et communicative qui le rendait l'âme des récréations, ne songeant jamais à affecter la moin­dre supériorité, on se livrait à lui, sans méfiance et sans arrière pensée; ses conseils étaient toujours bien reçus et très souvent suivis, et ce qu'il avait jugé répréhensible, était bientôt réputé tel et aban­donné. Il arriva pourtant que, dans l'exercice de ce pouvoir qu'il exerçait sans y songer, sa vie passée lui fut opposée par certains de ses camarades, qui prétendaient lui contester le droit de prêcher la douceur et la concorde. Deux grands, comme on désignait les bambins de douze à treize ans dans une classe que l'on quittait ordinairement vers cet âge, deux grands, dis-je se prirent de querelle, en se rendant le matin à l'école, et pour une cause des plus futiles, ainsi qu'il arrive aux enfants et aux hommes. Ils troublèrent l'ordre dans la classe en s'envoyant l'un à l'autre, au mépris des règlements, de petits billets où ils ne se ménageaient pas. Moniteur de l'un d'eux, Jean-Baptiste l'avertit doucement de se calmer, et de ne point donner plus longtemps un mauvais exemple. Un regard courroucé fut la seule réponse qu'il obtint et les injures écrites continuèrent toute la matinée. A peine était-on sur le préau à l'heure du midi, que les deux adversaires reprirent leur querelle, plus animés, bien entendu, l'un contre l'autre, que pendant leurs escarmouches épistolaires. Jean-Baptiste, avec des paroles douces et affectueuses, s'interposa entre eux.

Crois-tu donc, parce que tu es mon moniteur, lui dit celui qu'il avait averti pendant la classe, que je vais t'écouter comme le maître. Ça te va bien, avec ça, de parler de douceur aux autres, toi qui as en autant de querelles qu'il y a peut-être d'enfants dans le village. A ces paroles, un murmure désapprobateur se fit entendre parmi les assistants.

Ce que je dis n'est pas vrai, peut-être ? s'écria le jeune garçon avec plus de violence encore; on sait bien, sans doute, ce qu'était Jean-Baptiste.

On sait mieux encore, dit quelqu'un, ce qu'il est aujourd'hui; et ce qu'on peut te souhaiter, c'est de suivre son exemple.

— En vérité, dit un autre, puisque tu es si méchant pour lui, il a eu grand tort de ne pas te faire punir ce matin, au lieu de se borner à t'avertir si charitablement, et il fera bien de n'y pas manquer tantôt.

— Eh bien! Qu'est-ce que ça me fait ? répliqua l'intraitable garçon qui commençait à être honteux de lui-même, mais qui ne voulait pas qu'on s'en aperçût; qu'il me fasse punir, s'il veut.

— Non, je ne le veux pas, lui dit Jean-Baptiste, affectueux et sou­riant, parce que je suis sûr que tu reconnaîtras tes torts, sans qu'il soit nécessaire que le maître s'en mêle. Tu as bien raison dans ce que tu dis de moi, continua-t-il avec tristesse. J'ai été violent et querel­leur; j'ai eu certainement plus de querelles, je me suis abandonné à plus de violences que toi ; j'ai méconnu souvent, ce que tu n'as pas fait heureusement, l'autorité de mes parents; mais c'est bien parce que j'ai commis toutes ces fautes que je voudrais te les épargner, car je sais de quelles bontés elles sont suivies, comme elles déshonorent et comme elles vous nuisent encore dans l'opinion des hommes, après de longs efforts faits pour se corriger. C'est parce que je sais tout cela, que je voudrais préserver tous ceux que j'aime de marcher sur mes traces. Me pardonnes-tu de n'avoir pas craint, malgré mon passé, de t'exhorter à la paix ?

— Pour ce qui est de moi, Jean-Baptiste, dit l'autre champion après l'avoir entendu, je suis prêt à me réconcilier; c'est te dire assez que je ne méprise pas tes paroles.

— Moi aussi, je suis prêt, dit vaillamment celui dont Jean-Baptiste était le moniteur, en tendant la main à son antagoniste; oublions tout. Jean-Baptiste m'a fait rentrer en moi-même. Pardonne-moi, continua-t-il en s'adressant à celui-ci, ma sotte conduite envers toi ; pour l'amour de toi, je me surveillerai si bien que je n'aurai plus de querelle.

Un bravo général accueillit ce nouveau et si pur triomphe de Jean-Baptiste. Ce n'était pas seulement sur ses camarades que ce jeune gar­çon exerçait un glorieux ascendant; on voyait un vieillard de plus de soixante ans, son grand-père, respecter ses avis et rechercher son approbation. Joseph Granger avait été longtemps, comme le sont trop communément les habitants de nos campagnes, très-indifférent en matière de religion. Jusqu'à son arrivée à Haut-Castel, c'était tout au plus s'il assistait à la messe aux grandes fêtes de l'année, et ce n'était guère que le respect humain qui le conduisait à l'église dans ces solen­nités. Chacun s'y rendant à l'exception de quelques mauvais sujets connus comme tels, il ne voulait pas qu'on le confondit avec eux. Mais, hormis ces jours, l'église ne le voyait jamais, à moins qu'il ne fût convié à une noce ou à un enterrement.

Louise, qui avait conservé des instructions de sa première communion, le goût des choses de Dieu, assistait régulièrement à la messe quand elle était jeune fille, faisait ses pâques, et communiait même à quelques fêtes de la Vierge, en sa qualité de membre d'une confrérie de la sainte Mère de Dieu, établie dans la paroisse. Mariée à un homme qu'elle aimait beaucoup, et qui n'avait pas plus de religion que son père, son zèle pour le ser­vice de Dieu avait connu bien des intermittences, tant qu'elle avait été heureuse. Le malheur avait réveillé sa foi, mais une piété mal assurée ne saurait agir sur les autres. On est timide et lâche dans le commerce des âmes, quand on n'est à Dieu qu'à demi. On recule devant l'apostolat, car on ne se sent en soi aucune des forces vives de l'apôtre.

Quand Louise vint se fixer à Haut-Castel, elle voyait avec tristesse l'indifférence religieuse de son père, sans croire qu'elle avec succès travailler à la vaincre. Elle se considérait comme vue de mission pour une œuvre de ce genre. Un an plus tard, une poutre sereine priva Joseph Oranger de la vue; le désespoir parut un moment avoir égaré sa raison ; l'amour qu'il portait à sa fille et à son petit-fils fut à peine assez fort pour l'empêcher d'attenter à sa vie. Il était consumé d'une noire mélancolie, quand Dieu permit que ses chers et révérés souvenirs fissent choisir à l'abbé Durer Haut-Castel ; pour sa demeure. Ce village, toujours annexé à la commune de Ville-Dieu, n'avait point de pasteur particulier. Louise choisit l'abbé Durer pour confesseur. La famille Granger ne tarda pas à intéresser vive­ment le digne prêtre. Il entreprit la conversion du vieillard ; il y trouva bien des difficultés, et s'il était parvenu à l'époque où com­mence ce récit, à lui faire contracter l'habitude d'entendre la messe les dimanches, il n'avait pas réussi à lui faire accepter son infirmité dans un esprit de soumission à la volonté de Dieu. La Providence suscitait maintenant un nouveau missionnaire dont la parole devait être plus écoutée, quoique moins autorisée. C'était Jean-Baptiste. Quand cet enfant turbulent, impérieux, ennemi de toute règle, fut devenu paisible, soumis, appliqué au travail ; quand de tous côtés arrivèrent à Joseph Granger des louanges sur le compte de celui contre lequel naguère il entendait avec douleur chacun s'élever dans le village; quand il le vit attentif à lui plaire et plus tendre que jamais, les senti­ments qui pouvaient efficacement ajouter à l'empire que Jean-Baptiste exerçait sur lui, la reconnaissance et l'admiration, se joignirent dans son cœur à la tendresse paternelle. Il était reconnaissant de justifier si bien son amour et de mériter ces éloges qu'il était si heureux d'entendre. Il admirait, et plus que de raison peut-être, le courage et la grandeur d'âme de cet enfant de seize ans. Déjà plus d'une fois, depuis le grand changement dont il était témoin, il s'était dit dans ses jours de sombre tristesse :

— Il n'est encore qu'un enfant, et, à ma place, il aurait, je suis sûr, plus de force morale que moi.

Il aimait à le faire parler de Dieu, ce qui n'était pas difficile. L'élo­quence naïve de l'enfant l'attachait, et il ne lui opposait rien, quand il l'entendait lui dire que nous devons nous estimer heureux d'avoir à offrir quelque peine à Dieu. Un soir cependant, que l'entretien roulait sur le même sujet, il lui dit :

— Malgré tout, mon petit prédicateur, je crois que tu serais un peu déconcerté et chagriné, si un matin, tes grands yeux bleus, que je regrette tant de ne plus voir, au lieu de s'ouvrir à la clarté du jour et de jouir du spectacle de la nature, restaient plongés dans les ténè­bres, comme il est arrivé à ton grand-père.

Un moment de silence suivit ces paroles. Louise, émue, arrêta sur son père un regard humide de larmes; Jean-Baptiste se recueillit sans répondre.

Grand-père, dit-il gravement, je me suis interrogé ; et mon âme me répond que je bénirais Dieu dans ces ténèbres, comme je le bénis dans la lumière qui m'environne.

— Non, pas incontinent du moins, répondit le grand-père avec amertume ; va, on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est.

— Incontinent, grand-père, et toujours, répliqua l'enfant d'une voix sereine et ferme ; je le bénirais de m'offrir ce moyen d'expier les fautes de ma vie, je le bénirais de m'enlever à la contemplation de tout ce qui n'est pas lui, pour ne plus me faire vivre que de lui.

— Mais s'il t'abandonnait après t'avoir frappé ?

— M'abandonner, s'écria le jeune garçon surpris et peiné d'une telle supposition, ah! Ce n'est pas possible! Vous savez bien, grand-père, qu'il a pour les affligés un amour de préférence. Ne vous souvenez-vous pas de ces paroles du Psalmiste, citées en chaire dimanche der­nier par l'abbé Durer : « Vous assistez, mon Dieu, celui qui souffre sur le lit de sa douleur, et votre main retourne son lit pour y reposer ses infirmités. » Il ne m'aurait pas frappé pour m'abandonner, mais au contraire pour former avec moi une union plus intime. Je lui dirais : « Me voici, Seigneur, prêt à tout. » L'amour dont il remplirait mon cœur me ferait bien vite oublier mes ténèbres.

— Ah ! mon fils, si tu disais vrai !

— Essayez, grand-père, essayez! dit l'enfant en embrassant tendre­ment le vieillard; aimez bien le bon Dieu, et vous verrez.

Le vieillard répandit des larmes sur le visage de l'enfant. Dès ce moment, on put remarquer une sensible amélioration dans l'humeur  de Joseph Granger. Les accès de noire mélancolie qui attristaient si profondément sa fille, ne reparurent plus. S'il eut encore des jours de tristesse, il n'en eut plus d'abattement, et lui qui jusqu'alors avait toujours répondu aux exhortations de l'abbé Durer touchant la con­fession, qu'il n'était pas assez préparé, on le vit s'approcher de la table sainte, avec sa fille et son petit-fils, à la première fête solennelle que célébra l'Eglise.

 

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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4 mars 2017 6 04 /03 /mars /2017 09:46

le chagrin changé en joie     Chapitre  X

Jean-Baptiste était rentré à la maison, enchanté de sa leçon et du maître qui la lui avait donnée; il n'avait guère parlé d'autre chose le reste de la soirée, sans que ses parents se lassassent de l'entendre.

— J'étais sûr, dit le grand-père, que l'entant devait avoir du talent !

— Oh! Du talent, grand-père, répondit le petit-fils, à qui sa pre­mière leçon de dessin avait révélé qu'il faut travailler beaucoup pour acquérir le talent ; comment en aurais-je, puisque je ne sais rien !  Mais avec le temps et de l'application, cela viendra.

Louise avait été chercher les dessins de son fils, au fond du vieux carton qui les renfermait, et après les avoir étalés sur la table auprès de laquelle elle travaillait, elle les contemplait avec une satisfaction marquée, pendant que le grand-père, qui soupirait de n'en pouvoir faire autant, se faisait rendre compte de ce qu'ils représentaient. L'abbé Durer eut mis sans doute ces productions d'un crayon inhabile à moins haut prix qu'on ne le faisait dans la chaumière, mais après l'heureuse fortune dont elles avaient été l'occasion, il n'eût osé affirmer encore que ce n'était là qu'une perte de temps. Il fut dans l'étonnement, quand le lendemain après la messe où elle avait assisté, Louise lui apprit les rapports nouveaux et imprévus qui s'étaient établis entre Jean-Baptiste et le baron ; il crut à un miracle de la Providence.

« Or, comme la Providence a toujours, pensait-il, de bonnes raisons d'agir, j'incline à croire que la vocation de l'enfant est décidée, et qu'il sera artiste. »

Les bonnes dispositions où étaient entrés les écoliers à l'égard de Jean-Baptiste, ne s'affaiblirent point les jours suivants. Il fut accueilli avec empressement, et devint même un personnage très-considérable, quand on sut que l'oncle de mademoiselle de Saint-Valéry, monsieur le baron d'Orbeuil, ne dédaignait pas de se faire son maître de dessin. Il s'efforça de justilier par sa conduite les témoignages d'estime et d'affec­tion qu'il recevait de ses camarades. Modeste dans ses paroles et réservé dans ses actions, sans rien perdre de sa franchise et de sa gaîté, appliqué à ses devoirs, empressé à obliger, à prévenir les querelles, il devint peu à peu l'arbitre des différends; c'est à lui qu'on s'adressait de préférence pour faire triompher la justice. Cette nature vigoureuse ne pouvait se transformer à demi. Le désir de se montrer digne de l'intérêt dont il était l'objet au château, de ne pas tomber de cette hauteur où il sentait que l'avaient élevé de si précieuses amitiés, et celui non moins vif d'effacer de l'esprit du directeur de l'école et de ses camarades le souvenir de la honte qu'il avait subie, furent, il faut l'avouer, les premiers mobiles de son changement; mais la piété, qui lui était naturelle, ne tarda pas à l'appuyer sur des bases plus solides. ( Tous les jours, à l'issue de la classe, il se rendait au château où il recevait du baron un accueil presque paternel. On causait un peu avant le dîner sur la théorie de l'art; le baron n'était pas toujours très-clair dans ses explications, ni très-sûr des principes qu'il posait, mais il avait affaire à un élève qui savait tirer profit de ses leçons, en dépit de ce qu'elles pouvaient avoir de défectueux. Aussi devenait-il redoutable, quand il se mettait sur le compte de Jean-Baptiste; il entamait un panégyrique dont il n'était pas facile de prévoir la fin; il semblait qu'il lui eût de la reconnaissance de si bien couvrir, par de rapides progrès, les défauts de son enseignement. Aussitôt après le dîner, avait lieu la leçon, qu'aucun autre soin n'aurait pu faire manquer au baron, et l'importance qu'il y attachait était si grande, que chaque jour il répétait invariablement à son élève, quand celui-ci se retirait :

— Surtout ne manque pas de venir demain.

Jean-Baptiste ne faisait pas de moindres progrès dans ses études. Il était moniteur à son tour, et d'une division supérieure à celle que diri­geait son ancien moniteur. Celui-ci ne l'avait pas vu sans une secrète jalousie lui passer par-dessus la tête, comme disaient les écoliers; il était le seul peut-être qui ne se fût pas raillé à Jean-Baptiste; il lui parlait peu, et dans les rares occasions où il le faisait, il prenait toujours un ton dédaigneux ou ironique. Cette provocation détournée n'échappait point à Jean-Baptiste, mais il n'en témoignait rien, bien que ce ne fût pas sans de grands efforts sur lui-même. C'était d'assaut qu'il devait emporter le cœur de ce camarade. Pierre Morin, ainsi se nommait-il, alla un jour de congé se divertir dans les bois de Rosenval. Il y fit la rencontre d'un grand garçon d'un village voisin qui, après lui avoir proposé déjouer aux billes, se prit, à propos du jeu, fort injustement de querelle avec lui. Moins grand et moins fort que son adversaire, il en recevait des coups qui l'étourdissaient, et le met­taient dans l'impossibilité de se défendre; il était sous les pieds de ce méchant garçon, quand Jean-Baptiste qui parcourait aussi les bois de Rosenval, attiré par ses cris, arrive sur le lieu de la scène. Il s'élança sur l'agresseur, pour l'obliger à lâcher prise par une grêle de coups de poing, tout en lui criant dans les oreilles qu'il n'est qu'un lâche de frapper de la sorte un enfant plus faible que lui; tout cela fut pour Jean-Baptiste, exaspéré, l'affaire d'un instant.

— J'épouse sa querelle, entends-tu! lui dit-il.

Mais le grand garçon qui n'était qu'un lâche, comme le lui avait dit Jean-Baptiste, et reconnaissant qu'il a trouvé son maître, prend la fuite en appelant à son secours. Jean-Baptiste, dans la premiere chaleur de son indignation, se met à sa poursuite, et se retrouve non loin de là avec Anaïs et Valentine, qui faisaient une promenade dans le bois. Le grand garçon venait de se réfugier auprès d'elles, en les suppliant, tout en larmes, de le protéger contre un méchant, disait-il, qui l'avait déjà battu, et voulait le battre encore.

— Quoi ! dit Valentine à Jean-Baptiste avec l'accent du reproche, c'est vous qui êtes ce méchant, ce brutal, dont ce jeune garçon fuit l'approche ! Vous ne dépouillerez donc jamais votre caractère violent et querelleur ? De huit jours, monsieur, vous ne paraîtrez au château.

Avant que, remis du trouble que lui avait causé la présence inattendue de Valentine, il ait pu trouver un mot pour sa justification, fille remontait dans sa voiture qui stationnait sur la lisière du bois, et s'éloignait au galop. Le grand garçon avait repris sa course, et Jean-Baptiste, pétrifié, serait resté longtemps à la même place, s'il n'avait été rejoint par le jeune moniteur qui se jeta dans ses bras, en le remerciant avec effusion de ce qu'il avait fait pour lui.

— J'ai été méchant avec toi, lui dit-il, et quand tu m'as vu dans la peine, tu n'as pas hésité à venir à mon secours ; veux-tu de moi pour ami, maintenant ? Ce sera entre nous à la vie, à la mort !

— Je ne demande pas mieux, répondit Jean-Baptiste ; c'est une consolation dans mon malheur.

— Quel malheur ? demanda Pierre.

— Oh ! Rien, j'essaierai de n'y plus penser. Mais cela est injuste, de me condamner sans m'entendre ? C'est mon passé qui me vaut cela ? On est toujours disposé à croire tout le mal possible de moi.

— Non, pas à présent, dit vivement Pierre ; on est disposé au

contraire à croire beaucoup de bien de toi ; je le sentais bien à la jalousie que tu finissais par m'inspirer. Mais qui est-ce qui te juge

mal ? Quel chagrin t'a-t-on fait ? Si tu me prends pour ami, tu dois te confier à moi!

— Ce n'est rien, te dis-je, répliqua Jean-Baptiste; ce qui est fait, est fait, et je suis un fou de m'en occuper si longtemps. Rentres-tu chez toi ? 

— Oui, j'ai assez de bois pour aujourd'hui. C'est l'heure où tu vas au château ; je t'accompagnerai jusque-là.

— Merci, je n'y vais pas. Je rentre à la maison. Adieu.

Et pour éviter d'autres questions, Jean-Baptiste quitta en hâte son camarade. Tout prêt de rentrer chez sa mère, il se demanda ce qu'il allait lui dire, pour lui expliquer son retour ; et pour ne pas avoir à révéler sa disgrâce imméritée, il prit le parti de ne rentrer qu'à huit heures comme il en avait coutume, et d'aller se coucher sans dîner, décidé à faire de même pendant les huit jours que devait durer son bannissement.

— Peut-être ai-je été un peu sévère ? dit Valentine à sa compagne, quand elles furent remontées en voiture.

— Du moins ne lui avez-vous pas rendu bonne justice, répondit Anaïs, puisque vous n'avez pas entendu sa défense. Il peut dire à présent contre vous, que voua l'avez condamné sur de simples pré­somptions !

— Mais quelles présomptions, ma chère ! répliqua Valentine en riant; elles ont bien force de vérité ! Jean-Baptiste à la poursuite d'un garçon tout en pleurs, qui nous demande aide et refuge contre ses agressions !

— Encore était-il nécessaire d'entendre les deux parties ; savez-vous, du reste, que Jean-Baptiste aurait bien pu demander lui-même protection contre ce garçon, qui m'a paru avoir de quinze à seize ans.

— Jean-Baptiste ! il se ferait tuer sur place plutôt que de ne pas vider tout seul sa querelle.

— Pensez-vous qu'il soit huit jours sans reparaître au château ?

— J'en réponds. Il souffrira de sa punition, mais sans se plaindra à personne, sans faire aucune démarche pour excuser sa conduite ou pour obtenir sa grâce.

— C'est beaucoup d'orgueil, dit Anaïs.

— Non; si je ne me trompe, répondit Valentine, c'est plutôt un pen­chant de son âme, qu'il ignore encore, pour l'expiation et le sacrifice.

— Alors, malgré les coups qu'il donne, répliqua Anaïs, voilà un saint qui commence à poindre. Cette plaisanterie excita la gaîté de Valentine.

— Savez-vous ce qu'est devenu Jean-Baptiste ? demanda monsieur d'Orbeuil au dîner, en s'adressant à Valentine ; il n'a pas paru chez moi. On lui raconta l'aventure du bois.

— Ma chère nièce, dit-il avec feu, vous avez eu tort, ne vous en déplaise, mille fois tort de ne pas demander à l'enfant d'expliquer sa conduite ! Comment ! vous, la justice même, avez-vous pu négliger ce moyen de connaître toute la vérité ? Moi je suis sûr, voyez-vous, que ce grand nigaud dont les larmes vous ont attendrie, est le seul cou­pable. Une punition de huit jours ! pauvre Jean-Baptiste! (Et pauvre moi, aurait-il pu ajouter.) Voyons, ma nièce, reprit-il, promettez-moi que si je vous prouve qu'il est moins coupable que vous ne l'avez cru, vous n'attendrez pas la fin de ces huit jours pour le rappeler ici ?

— Sans aucun doute, mon cher oncle !

— A la bonne heure ! Un enfant si intelligent ! Savez-vous que je lui dois quelquefois de bonnes idées en architecture ! C'est étonnant comme il me comprend ! Ah! les leçons que je lui donne me feront un jour beaucoup d'honneur.

Un léger sourire passa sur les lèvres de chacune des dames ; elles comprirent que la visite quotidienne de Jean-Baptiste était nécessaire au baron, et souhaitèrent, pour le maître comme pour l'élève, que la délit eût été grossi par les apparences, et que la punition pût être levée. Le lendemain, pendant la récréation de midi, Pierre Morin renouvela sa question de la veille :

— Vas-tu au château ce soir ? demanda-t-il à Jean-Baptiste.

— Non.

— Écoute, lui dit Pierre, j'ai pensé à quelque chose depuis hier. Tu es puni ?

— Peut-être! Mais qu'importe, si je n'ai pas mérité la punition !

— Et à cause de moi ?

— Quelle idée!

— C'est comme ça ! Tu as beau faire le discret, j'en suis sûr ! Hier, comme je te rejoignais, une voiture s'éloignait par la route de la Croix, et dans la direction du château; cette voiture, c'était celle de mademoiselle.

— Oui, mais qu'est-ce que ça prouve ?

— Ça prouve qu'elle t'a surprise à la poursuite de ce méchant qui s'échappait en appelant au secours, qu'elle t'a cru en faute, et qu'elle t'a puni, parce que tu n'as pas ouvert la bouche pour te justifier.

— Est-ce que j'en ai eu le temps ? dit Jean-Baptiste avec un léger haussement d'épaules.

— Tu vois que j'ai tout deviné, répliqua son camarade; mais je ne veux pas qu'à cause de moi tu subisses une punition si injuste, et je ferai tout connaître à mademoiselle.

— Je te supplie de te tenir tranquille ! dit vivement Jean-Baptiste; c'est une première preuve d'amitié que je te demande. Huit jours seront bientôt passés.

Pierre Morin hocha la tête sans répondre, parce qu'on rentrait en classe, mais quand il eut fait prendre place à sa division, et qu'il eut indiqué le travail, on le vit se diriger vers l'estrade du maître, lui parler bas, et entrer, à la suite de cet entretien, dans une petite pièce contiguë à la classe, pour n'en ressortir qu'une grosse demi-heure après. Il avait le visage rayonnant, quand il vint reprendre sa place.

— La vérité se fera jour, dit-il tout bas à Jean-Baptiste surpris, quand il passa près de lui.

Des brochures nouvelles envoyées de Paris, et la lecture des jour­naux, avaient retenu le baron au salon après le déjeuner, plus long­temps que de coutume. Il se disposait à descendre au village pour éclaircir l'affaire de Jean-Baptiste, quand un domestique entra et remit à Valentine une grande lettre que venait d'apporter un jeune enfant de l'école.

— Que signifie, dit Valentine en riant, ce pli de pétition ! L'école se révolte-t-elle ?

Le baron était devenu tout attention au mot d'école : l'école ne ren­fermait-elle pas Jean-Baptiste ? Debout, sa canne et son chapeau à la main, il attendit avec quelque anxiété que Valentine rompit le cachet. Elle prit tout haut connaissance de la lettre, qui était ainsi conçue :

«Mademoiselle,

»  Avec la permission du maître, mais sans en avoir rien dit à mon ami et camarade Jean-Baptiste, qui ne me le pardonnerait peut-être pas, s'il le savait, je prends l'extrême liberté de vous adresser cette lettre, dont le seul but est de vous présenter mes respects, et aussi de tous démontrer, s'il est possible, l'innocence de mon ami et camarade Jean-Baptiste... »

— Ce qui fait, interrompit Anaïs en riant, que la lettre a bien deux buts, quoi qu'en dise son auteur.

— Allons! Allons! L'exorde n'est pas mal, dit Valentine, et l'inten­tion est excellente...

— Sans doute, et celui qui a écrit cela est un bon enfant, dit le baron; mais voyons, s'il vous plaît, ce qu'il dit plus loin. J'aurais parié pour l'innocence de Jean-Baptiste.

Valentine reprit sa lecture :

— «En voyant hier Jean-Baptiste à la poursuite de ce grand et méchant garçon... »

— Ah ! Interrompit le baron, un peu déconcerté, il était vraiment à la poursuite de ce garçon !

— Mais, papa, croyez-vous qu'on pouvait s'y méprendre ? répondit Anaïs.

— Après tout, l'auteur de la lettre nous dit qu'il s'agissait d'un grand et méchant garçon, dit le baron, pour décharger d'autant son protégé.

— Jean-Baptiste n'en est pas moins répréhensible, mon cher oncle, dit Valentine; l'exercice de la justice distributive ne saurait lui revenir, que je sache.

— Je ne dis pas, mais reprenez votre lecture, ma nièce.

— «... Vous l'avez cru coupable, et vous vous êtes trompée, mademoiselle; il venait seulement de se montrer le meilleur et le plus généreux des camarades. Ah! Vous aurez sans doute bien du regret de l'avoir banni de votre présence, quand vous saurez ce que je vais vous dire... 

— Eh bien ! Ma nièce ? dit le baron radieux.

— Continuons, dit Valentine en souriant. « Jusqu'au jour d'hier, j'avais tort de ne pas aimer Jean-Baptiste et je n'avais négligé aucune occasion de le lui montrer ; il me savait donc son ennemi, et cepen­dant, ça ne l'a pas empêché de voler à mon secours, quand j'ai été battu et foulé aux pieds, hier, par ce méchant, qui s'est enfui, comme un lâche qu'il est, devant Jean-Baptiste. Voilà la vérité tout entière, mademoiselle. C'était pour me délivrer de ce méchant qu'il le pour­suivait ; ainsi, c'est pour moi qu'il est tombé dans votre disgrâce !

—Ah! Mademoiselle, rendez-lui votre amitié. Si vous saviez, quoiqu'il n'en dise rien, comme il paraît malheureux de l'avoir perdue ! Mais surtout, ne lui dites pas que je vous ai écrit! »

— Suivent les salutations d'usage, ajouta Anaïs, et la signature: « pierre morin, premier moniteur de la seconde classe. »

— Eh bien ! Mesdames, qu'avais-je dit ! s'écria le baron, méritait-il cette sévère punition !

— Je vais me hâter, dit Valentine, de réparer mon erreur. Elle écrivit le billet suivant :

   Mon cher Jean-Baptiste

La vérité m'est parvenue; je sais qu'hier vous n'étiez point coupa­ble. J'espère que vous vous rendrez à cinq heures au château ; ce n'est pas avec l'intendant que vous dînerez aujourd'hui, mais avec moi. Votre couvert sera mis à ma droite. Je veux que nous ayons le temps de causer longuement ensemble. « valentine. »

— Mais, dit-elle, après avoir plié et cacheté son billet, Pierre Morin ne mérite-t-il rien ?

Chacun convint qu'il serait bon de lui témoigner l'estime qu'on fai­sait de sa conduite dans l'occasion présente. Valentine retira d'un meuble un album de gravures très-joliment relié, et, par le même domestique, chargé du billet pour Jean-Baptiste, elle le fit remettre à Pierre Morin avec ces quelques lignes :

« J'aime les jeunes garçons qui vous ressemblent; continuez à être l'ami de Jean-Baptiste, et recevez cet album en témoignage du cas tout particulier que je fais de vous.

La classe finissait, comme le domestique entrait dans l'école. Jean-Baptiste, plus triste encore que la veille, se disposait à partir, quand il fut appelé par le maître, ainsi que Pierre. Ces mots : « Un domes­tique du château ! » Avaient déjà circulé parmi les écoliers, et ce fut le cœur tout ému que les deux nouveaux amis s'avancèrent. On remit à -l'un et à l'autre ce qui leur revenait. Jean-Baptiste pâlit d'émotion et de joie à la lecture de son billet, et Pierre rougit de plaisir à la vue fie son album.

— Je vois bien que tu as parlé, lui dit Jean-Baptiste; mais, ça va, je ne t'en veux pas; je t'en remercie bien plutôt, je suis si heureux !

— Et moi donc ! dit Pierre en regardant son album ; comme elle est bonne ! Est-ce que je pouvais m'attendre à cela ? Elle me dit de con­tinuer à être ton ami, mais je te l'ai déjà dit, c'est entre nous à la vie et à la mort ; ainsi elle sera contente.

Celui à qui s'adressaient ces paroles n'était plus là ; il avait laissé Pierre entouré de vingt camarades dont les yeux ne pouvaient se déta­cher de l'album, et il avait pris sa course vers le château. Valentine lui fit le plus aimable accueil ; elle ne craignit pas de lui demander pardon de son erreur de la veille, s'entretint avec lui de ses études, et, quand l'heure de se mettre à table fut arrivée, elle le fit placer auprès d'elle, comme elle l'avait dit. Il fut d'abord un peu timide et embarrassé, mais cependant sans gaucherie; quand la bonté qu'on lui témoigna l'eut encouragé, il se défit de son embarras, et laissa paraî­tre  dans l'entretien, la verve originale de son esprit et la sensibilité de son cœur. Il fit ce jour-là de nouveaux progrès dans les bonnes grâces de Valentine et des hôtes du château.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 10:03

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (9-20)

le moniteur     Chapitre  IX.

Le lendemain venu, Jean-Baptiste dit sa prière du matin avec plus de recueillement qu'à l'ordinaire, et quand, après avoir embrassé sa mère et son grand-père, il quitta la chaumière, ayant au bras le panier qui contenait son repas de midi, il se dirigea vers la chapelle pour fortifier son courage aux pieds de l'aimable patronne du saint lieu. L'heure où il fallait être rendu à l'école devait le priver désormais da servir la messe de l'abbé Durer; il était remplacé par un vieux paysan à moitié sourd, qui faisait d'ordinaire les fonctions de sacristain, et qui, le dimanche, touchait, hélas! Comme il pouvait, l'orgue modeste que la chapelle tenait des libéralités de l'abbé. Le digne prêtre était à l'autel ; il devina la présence de Jean-Baptiste, s'il ne le vît, et, touché de la pieuse pensée qui avait amené l'enfant, il le recommanda encore plus particulièrement à Dieu, ce jour-là, dans son mémento, où sa charité ne manquait pas de donner une place à tous ceux qui en, paraissaient avoir besoin de consolation ou d'appui. Après une prière fervente, Jean-Baptiste se remit en route, moins préoccupé des atta­ques dont il pourrait se voir l'objet, et se promettant même d'y demeurer indifférent. Il n'avait pas fait cent pas dans la direction de l'école, que des habitants de Haut-Castel lui demandaient d'un ton goguenard, ce qu'il avait fait de son ornement de la veille.

— Je croyais que tu ne le quitterais plus, lui disait l'un, il te donnait un air si brave !

— Quel sera l'écriteau de ce soir! disait l'autre; il faut te surpasser aujourd'hui, et en rapporter un sur chaque épaule.

Les joues en feu, le regard souvent voilé d'un nuage par l'effet d'un Mouvement intérieur de colère, Jean-Baptiste pressait le pas sans répondre à ces provocations. C'était un sujet d'étonnement pour ceux qui se les permettaient, et dont la plupart n'avaient d'autre but que de se procurer le malin plaisir d'irriter l'enfant.

— Histoire de rire, eussent-ils répondu à qui leur aurait demandé, pourquoi ils lui faisaient cette cruelle guerre.

— Oh! Oh! se disaient-ils en le regardant s'éloigner, Jean-Baptiste est bien sage ce matin ! Il a l'air de ne rien entendre. Sur quelle herbe a-t-il marché!

C'était sur l'herbe fine et tendre, sur le gazon émaillé des fleurs les plus charmantes et les plus variées de la dévotion à Marie. Il ne cessait d'invoquer sa céleste patronne, et il lui devait la force de contenir les mouvements tumultueux que le discours des pères et les rires étouffés des enfants qui se rendaient avec lui à l'école, excitaient dans son âme.

A son entrée en classe, tous les regards se tournèrent vers lui, et la suivirent, impitoyablement moqueurs, jusqu'à sa place qui était celle de la veille.

— Non, pas celle-ci ! ne dit-il avec vivacité au directeur qui la lui désignait. Et chacun de rire sous cape autour de lui.

— Je n'en ai point d'autre à vous assigner quanta présent, répondit le maître; travaillez, et vous la quitterez.

— Oui, je travaillerai ! pensa Jean-Baptiste en s'asseyant à cette malheureuse place où il se retrouvait sous l'autorité du moniteur si peu charitable de la veille, je travaillerai, et j'échapperai à ce méchant !

Pendant toute la classe du matin, il dut l'entendre répéter en le regardant avec ironie: Non, pas celle-ci! L'affaire du chapeau était loin d'avoir adouci le moniteur, car il s'était vu un moment la risée fie ses condisciples, et il avait été en grand danger d'être battu par son porc, quand il était rentré au logis avec un chapeau défoncé. Il n'avait cédé la veille qu'à son antipathie pour Jean-Baptiste, il cédait actuellement au désir de se venger de l'injure qu'il avait reçue, et i1 ne s'y épargnait pas. Aux incessantes provocations dont il était l'object, Jean-Baptiste sentit plus d'une fois sa tête se troubler de colère, mai« il lui suffisait, pour le calmer, d'un élan de son âme vers Dieu, d'un souvenir de son cœur pour Valentine. Il remplit si bien ses devoirs, qu'il fut le premier de son banc, à la fin de la classe de la matinée, c« qui malheureusement lui marquait sa place pour le reste du jour auprès du moniteur. Pendant la récréation de midi, la crainte d'être en butte aux railleries de ses camarades, s'il se mêlait à leurs jeux, et de se trouver tout à coup à bout de patience, le retint sur son banc. Après son repas, pour passer le temps, il songea à se livrer à soi délassement favori, le dessin ; mais comme il n'avait pas de papier, il détacha sans façon une feuille de son cahier. Quand on reprit les classes, il avait esquissé quelques petites figures originales qu'il distribua à ses camarades pour essayer de s'en faire bien venir. Ses présents furent reçus avec une satisfaction marquée, mais le moni­teur, piqué peut-être de n'avoir pas eu part à la distribution, lai demande aigrement d'où venaient ces carrés de papier.

— D'un de mes cahiers, répondit-il.

Sur cette réponse, le moniteur, réunissant tous les dessins, 1e condamna à en être décoré pendant toute la durée des exercices, et s'avança vers lui pour les fixer sur le devant de sa blouse à l'aida d'une longue épingle.

— Non, vous ne voudrez pas faire cela ! s'écria Jean-Baptiste tout ému; j'ignorais que ce fût une faute ; à présent que je le sais, cela ne m'arrivera plus.

— Ne résistez pas, ou j'appelle le maître, dit l'inflexible moniteur.

— Mais puisque je vous assure que cela ne m'arrivera plus!

— Qu'est-ce que cela me fait ? Si cela ne vous arrive plus, voua ne serez plus puni, mais aujourd'hui vous devez l'être, et vous le sera.

— Non, je ne le souffrirai pas... ne me touchez pas.

— Jean-Baptiste, lui dit un petit garçon que le don de ses dessins lui avait gagné, obéis, va ! Sans cela, tu seras puni par le maître..,., comme hier.

Il se rendit à cette observation, qui lui ouvrit les yeux sur le péril où sa résistance allait le précipiter, et il se soumit sans ajouter un mot.

— Vous êtes très-bien comme ça, lui soufflait dans l'oreille le cruel moniteur, assis à ses côtés ; ça vous donne un air de dignité qui vous va à merveille!

Un moment, Jean-Baptiste, se tournant brusquement vers lui, le cob-sidéra avec une mine si haute, et des yeux étincelants de tant de colère et d'indignation, que le garçon eut peur et suspendit ses moqueries. Cependant Jean-Baptiste s'était remis au travail, il avait eu le temps d'invoquer Dieu; il était resté maître de lui-même. Son banc fut appelé à l'estrade du directeur; il porta un regard sur sa poitrine où brillait toujours la longue épingle qui retenait ses dessins et un autre sur le moniteur, qui pouvait lever sa punition, mais il repoussa la pensée d'implorer celui qui se montrait son ennemi, et préféra subir la honte de paraître devant le maître avec son étrange ; décoration. Il se tira de la leçon avec honneur; plusieurs fois interrogé, ses réponses furent claires, promptes, précises; elles révélaient une intelligence peu commune ; le maître, surpris et charmé, le félicita.

— Mais apprenez-moi, lui dit-il, ce que signifient les morceaux de papiers attachés sur votre blouse.

—Jean-Baptiste rougit sans répondre; le moniteur voulut prendre la parole.

— C'est Jean-Baptiste que j'interroge, dit le maître ; c'est lui que je veux entendre.

— Seul, pendant la récréation, dit Jean-Baptiste, non sans effort,  j'ai voulu dessiner, pour me distraire ; et, sans réfléchir si ce que je faisais n'était pas défendu, j'ai  détaché une demi-feuille de mon cahier d'écriture; c'est pourquoi...

Les forces lui manquèrent pour en dire davantage.

— Peut-être aurait-on dû vous traiter avec moins de rigueur, reprit le maître en regardant le moniteur qui rougit à son tour, attendu l'ignorance où vous étiez encore des règlements qui défendent de se procurer du papier aux dépens des cahiers ; mais vous vous êtes trop bien acquitté de votre leçon, pour que vous portiez plus long­temps cette ridicule parure. Enlevez-la, monsieur le moniteur.

Comme ces paroles résonnèrent délicieusement aux oreilles de Jean-Baptiste! Il se serait volontiers jeté aux genoux du maître pour lui en exprimer sa reconnaissance. Le moniteur s'exécuta en silence. Le maître se fit passer les dessins.

— Ils annoncent d'heureuses dispositions qu'il faut cultiver, dit-il à Jean-Baptiste en les lui rendant; c'est un bon emploi de vos heures de loisir; je souhaiterais les mêmes goûts à ceux de vos camarades dont les récréations ne se passent pas toujours d'une manière édifiante. Mais pourquoi ne les aviez-vous pas suivis au préau ? Pourquoi étiez-vous resté seul dans la salle ? Je croyais que vous aimiez le mouvement...

— Ah! Sans doute que je l'aime, répondit Jean-Baptiste ; mais je suis si nouveau ici; je n'y ai pas encore d'amis... et je craignais, con­tinua-t-il avec embarras, après ma punition d'hier... de n'être pas le bienvenu, si je me mêlais aux jeux.

— La plupart de vos camarades, répliqua le maître en élevant la voix, n'ont-ils pas eux-mêmes encouru trop souvent des punitions, et peut-il s'en lever un seul qui dise avec vérité qu'il n'est jamais tombé en faute ? Si nul d'entre eux ne peut se rendre ce témoignage, com­ment songeraient-ils à repousser un de leurs camarades, parce qu'il a porté la peine de sa fragilité ? Ne l'accueilleront-ils pas, au con­traire, parmi eux, avec une bonté toute particulière pour lui rendre le courage, s'ils le voient abattu ? Ne lui feront-ils pas part avec empressement de ce que l'expérience leur a appris, pour lui épargner, a l'avenir, les chagrins qui ont accompagné ses débuts ? N'éprou­veront-ils pas pour lui aussitôt la plus tendre bienveillance, s'ils le voient comme vous, mon jeune ami, remporter sur lui-même une victoire si complète ? Ah! Vous les avez mal jugés; vous vous êtes trompé sur leurs dispositions à votre égard ; je me porte leur garant, et vous affirme que vous comptez ici autant d'amis que de condisciples. Il se lit dans la classe une sourde rumeur, qui se changea bientôt eu on formidable oui, que cent jeunes bouches avaient contribué à for­mer. Jean-Baptiste croyait rêver, et sur ses joues coulaient des larmes «lue lui arrachaient l'émotion et la joie. Quand il revint à sa place, les mains, sur son passage, lui furent tendues de toutes parts.

— Bonjour, Jean-Baptiste!

— Compte sur moi, Jean-Baptiste!

— A ce soir, Jean-Baptiste!

La révolution était complète, et le moniteur qui s'était montré si peu charitable, reprenait, confus et en silence, sa place auprès de lui. Pour la première fois depuis deux jours, Jean-Baptiste respirait à l'aise; son cœur, si serré, se dilatait; un nouveau jour brillait à ses regards charmés; le maître, la classe, le travail qui lui avait paru si pénible, tout était transfiguré. La nouvelle situation qui lui était faite si heureuse et si inattendue le transportait d'une vive ardeur, pour bien faire; rien ne lui paraissait au dessus de ses efforts ; il se sentait prêt à tout, pour mériter les paroles bienveillantes que le maître lui avait adressées, et le nom d'ami que ses camarades lui avaient donné. Son âme pieuse et reconnaissante ne cessait de remercier Dieu et la sainte Vierge du changement inespéré qui s'était fait autour de lui, et mettait sous leur protection toutes les résolutions qu'il prenait pour l'avenir.

La classe terminée, la plupart des écoliers des divisions supérieures, en défilant devant Jean-Baptiste, qui attendait son rang, lui donnaient rendez-vous dehors, car chacun voulait l'accompagner jusque chez lui; il eût eu un cortège formé de tous ses camarades, si un incident n'avait contrarié ce dessein. Il avait à peine rejoint ses nouveaux et nom­breux amis, qu'il s'entendit appeler d'une voix retentissante. Il regarde et voit à dix pas de lui un grand laquais galonné, qui lui fait signe d'approcher, et lui dit qu'on l'attend au château. Il croit à une méprise, mais sur les affirmations réitérées du laquais, il s'éloigne avec lui tout en cherchant à deviner, sans pouvoir y réussir, ce qu'on lui veut au château. L'honneur qui lui est fait le grandit encore dans l'estime de ses camarades, que l'étonnement, auquel s'ajoute une impuissante curiosité, cloue un moment à leur place. Ce n'est que lorsqu'ils l'ont perdu de vue, qu'ils se dispersent dans toutes les direc­tions, mais chacune des petites bandes qui se forment alors, s'entre­tient en marchant de ce grand événement. Dès qu'il avait liberté d'agir, monsieur d'Orbeuil n'était pas homme à différer une chose qui lui tenait à cœur. Il alla trouver les parents de Jean-Baptiste qu'il avait comblés de joie et pénétrés de la plus vire reconnaissance en leur apprenant ce qu'il avait intention de faire pour leur fils. Ils avaient donné, comme on peut le penser, une complète adhésion à tous ses desseins, et n'avaient répondu à ce qu'il leur avait ait, que par l'effusion de leur reconnaissance. Certain de disposer non-seulement des oreilles mais du cœur de ses auditeurs, et surtout con­fiant dans leur simplicité, il s'était complaisamment étendu sur ses talents d'architecture; ce passe-temps lui avait même été si doux, qu'il n'avait pas compté avec les heures, et que de retour au château, après s'être entendu avec monsieur Blémont, il dût, en grande hâte, envoyer chercher Jean-Baptiste pour ne point voir manquer sa première leçon. La crainte que l'enfant ne fût déjà parti le tint sur les épines, jusqu'à ce qu'il l'eût vu traverser la cour sous l'escorte du laquais. Doué d'une imagination très-vive, dont les excès lui avaient été nuisibles, aussi bien qu'à ceux dont la fortune était liée à la sienne, il n'avait pas encore appris à en régler tous les mouvements, malgré la sincérité de sa conversion; la religion avait seulement restreint le champ où son imagination s'exerçait. Il s'interdisait rigoureusement toute excursion un peu prolongée de sa pensée dans la région des affaires industrielles ou des jeux de bourse, où il avait trouvé sa ruine et celle de sa famille, mais il se donnait carte blanche sur le reste. C'est ainsi que son goût actuel pour l'architecture dégénérait en manie, et que le désir qui s'était emparé de lui d'avoir Jean-Baptiste pour élève, ne lui avait bientôt plus permis de repos. Souvent détourné de poursuivre la réalisation de ses idées par l'ascendant involontaire qu'exerçait sur lui la femme distinguée qu'il nommait sa nièce, — quoiqu'elle ne lui fût parente qu'à un degré beaucoup plus éloigné, — il ressentait une joie d'enfant, quand il avait réussi à lui faire approuver un de ses nombreux projets. Il croyait avoir remporté une grande victoire, et il n'avait eu à livrer aucun combat. Valentine saisissait avec empres­sement les occasions trop rares qu'il lui offrait d'être d'un avis con­forme au sien. Elle ne discutait pas le plus ou le moins d'utilité de* desseins qu'il formait; il lui suffisait que l'accomplissement n'en pût être nuisible à lui ni à d'autres.

Il attribuait à son habileté l'assentiment général qu'avait obtenu la veille son intention de donner des leçons à Jean-Baptiste, mais il lui avait suffi pour l'obtenir qu'on reconnût le prix qu'il y attachait, et que ces leçons parussent pour l'enfant plutôt un gain qu'un dommage. L'imagination du baron lui montrait dans l'avenir Jean-Baptiste com­mandant l'admiration de ses contemporains, par son génie comme peintre ou comme architecte, peu lui importait; et ces mêmes con­temporains ne séparant pas son nom de celui du maître qui lui avait donné ses premières leçons, récréation très-innocente et qui le comblait de joie. Sous l'influence de ces idées, il se promenait dans sa chambre, impatient de mettre aux mains de son élève les crayons et le papier qu'il avait préparés. Jean-Baptiste arriva, un peu embarrassé de l’honneur qui lui était fait, et attendant avec quelque anxiété qu'on lui en fît connaître la cause. Le baron contempla d'abord sans parler celui qu'il considérait comme sa conquête, mais son regard joyeux, ses lèvres souriantes disaient assez que ce silence n'avait rien de menaçant. Il fit signe à Jean-Baptiste d'approcher, s'avança de quel­ques pas au-devant de lui, et, lui frappant amicalement sur la joue, il lui dit :

— Allons, monsieur le dessinateur, nous travaillerons ensemble désormais ; il ne tiendra qu'à vous de faire des progrès dans l'art que vous aimez !

Jean-Baptiste ouvrait de grands yeux sans rien comprendre. Ce mot d'art qui n'avait point place dans son vocabulaire, le déroutait ; il se demandait comment il pouvait aimer ce qu'il ne connaissait pas, et continuait d'attendre en silence, et en roulant sa casquette entre ses doigts, que le baron s'expliquât plus clairement.

— Eh! Oui, petit, reprit le baron qui s'aperçut qu'il n'était pas com­pris, tu aimes le dessin ; je te donne des leçons, et je fais de toi un homme de talent; y consens-tu ?

Jean-Baptiste comprit si bien cette fois, qu'il rougit de plaisir. Il y avait bien encore ces mots homme de talent qui lui donnaient à pen­ser, mais il prit tout de suite le parti de ne point s'y arrêter.

— Mets-toi là, et commençons, dit le baron en le plaçant devant la table où il avait tout préparé ; ta mère, ton grand-père sont avertis que tu ne rentreras pas tout de suite après l'école; ainsi, aie l'esprit en repos et prête l'oreille à tout ce que je vais te dire.

Il prenait ses précautions pour que l'attention de son élève ne lui fît pas défaut. Jean-Baptiste avait obéi, il s'était assis à la table qui lui avait été désignée, tout étourdi de ce qui lui arrivait, content d'avoir des leçons, et néanmoins assez mal à l'aise de se voir un maître de si haute condition. La manière de tirer des lignes et de tenir un crayon lui avait à peine été indiquée, que la cloche du dîner se fit entendre.

— Maudite cloche ! dit le baron, je crois qu'elle sonne une heure plus tôt aujourd'hui.

Quand il se fut assuré en regardant à sa montre qu'il l'accusait faus­sement, il vit bien qu'il fallait se résigner à dîner; il mena lui-même Jean-Baptiste chez l'intendant, et dit qu'il le viendrait prendre dans une heure. L'air radieux qu'il eut à table, et la comique importance avec laquelle il se dit, après le dîner, trop occupé pour suivre les dames au salon, leur révélèrent qu'il commençait ses fonctions de professeur.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL, Ou  LA  FOI                                                                                                               VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 10:25

le premier triomphe      (Chapitre  VIII.)

Pourquoi la visite des dames du château à la famille Granger, était-elle le sujet de tous les entretiens du village de Haut-Castel ? Depuis son retour à Rosenval, n'avait-on pas vu plus d'une fois Valentine dans ce pauvre village, où elle s'efforçait de prêter un efficace appui au digne abbé Durer pour tarir les sources de la misère qu'elle y voyait régner ! C'est qu'on n'admettait pas qu'un motif analogue à celui qui la conduisait dans les pauvres chaumières de Haut-Castel, l'eût ame­née chez Joseph Granger. Louise et son père, grâce aux précieuses vertus d'ordre et d'économie qui les distinguaient, et au travail assidu auquel ils s'étaient toujours livrés, jouissaient d'une aisance relative, et de plus ils étaient réputés trop fiers pour accepter un secours.

— Qu'est-ce que ce peut être ? se disait-on, si ce n'est pas que mademoiselle de Saint-Valéry veut faire un sort à Jean-Baptiste.

Un sort ! Ce mot produit un effet magique sur l'esprit du peuple, car il lui offre aussitôt la riante image d'une vie tranquille et prospère, préservée de toutes les inquiétudes que traîne après elle la pauvreté.

— Ah! Le petit est hors d'affaire, disaient les uns, avec une si belle protection.

— Qui sait, disaient les autres à qui une dose plus forte d'envie ne permettait pas de faire de si favorables suppositions; qui sait si l'on n'est pas venu tout simplement dire aux parents qu'il est encore chassé de l'école, et qu'il faut le placer hors du village : c'est un si mau­vais sujet !

— C'est bien possible qu'on leur ait dit cela, tout de même, repre­naient les premiers, à qui cette idée souriait plus que celle qu'ils avaient d'abord adoptée.

Puis les avis se partageant encore, les oui, les non, se croisaient, et la curiosité grandissait, au milieu des incertitudes que faisaient naître tous les commentaires. Sous différents prétextes, les commères de l'endroit, l'une après l'autre, et souvent deux ou trois ensemble se rendirent chez Louise, mais elles en furent pour leur peine. Louise et son père ne se laissaient pas facilement interroger. Quoique toujours simples et polis, ils savaient éluder les questions indiscrètes, et ils inspiraient l'un et l'autre, sans qu'on songeât à s'en rendre compte, un sentiment de respect qui les protégeait contre toute tenta­tive désespérée des plus déterminés curieux. Ce dont on demeura sûr après les avoir vus, c'est que la paix la plus profonde régnait dans la

chaumière. Jean-Baptiste portait seul, sur son visage, quelques traces d'émotion et d'embarras, ce qu'on s'expliquait par la honte récente qu'il avait subie ; on comprenait moins facilement comment ce carac­tère intraitable s'était soumis à une telle punition.

La gouvernante de l'abbé Durer, instruite par la rumeur publique de ce qui s'était passé, en fit part à son maître.

— Comment! dit-il, le pauvre entant a subi cette rude pénitence. Vous en êtes bien sûre, Geneviève ? Vous êtes sûre qu'il est rentré chez lui avec cet écriteau !

— Tout le village le dit, monsieur.

— C'est bien, cela, de la part de cet enfant; je le connais, c'est uns grande victoire qu'il a remportée sur lui-même.

— Oui, mais il n'en est pas moins tombé, à ce qu'il paraît, dans la disgrâce de mademoiselle, répliqua Geneviève, auprès de laquelle était en faveur la version la moins favorable à Jean-Baptiste.

— C'est impossible, Geneviève; ici il y a erreur, je n'en doute pas; au reste, je vais bientôt savoir à quoi m'en tenir.

Et le bon abbé, après s'être enveloppé de sa douillette pour se pré­server de la fraîcheur du soir, se mit en route pour la chaumière de Joseph Oranger. Jean-Baptiste faisait sa lecture ordinaire à son grand-père et s'efforçait de se distraire ainsi du souvenir des événements de la journée ; il lisait l'histoire du jeune Tobie, et s'interrompait quel­quefois pour regretter de ne pouvoir rendre la vue à son cher aïeul, comme Tobie la rendit à son père.

— Pourquoi un ange du Seigneur, disait-il, ne se présente-t-il pas à moi ?

— Mais, lui dit doucement sa mère, as-tu vécu comme Tobie, pour que Dieu t'accorde une pareille faveur ?

— Ah! Mère, je sais bien que je ne ressemble à Tobie que par mon amour pour mon père! Ne dites pas, car ce ne serait pas vrai, pour­suivit-il en se jetant au cou de son grand-père, que Tobie aimait plus son père que je n'aime le mien !

— Cher petit ! dit le vieillard d'une voix attendrie, et en retenant dans ses bras son petit-fils bien-aimé.

— Peut-être ne l'aimait-il pas plus, répondit Louise, mais il l'aimait mieux, car il s'efforçait de ne lui donner jamais aucun sujet de chagrin, et toi, tu n'en peux dire autant.

— Chut! dit le grand-père, en embrassant son petit fils à plusieurs reprises; ne parlons plus du passé; l'enfant a été assez malheureux aujourd'hui; à mon avis, tu te montres un peu trop sévère, ma fille.

_ Trop sévère ! répéta Louise ; plût à Dieu, père, que je le fusse davantage ! Peut-être tout en aurait-il été mieux, et Jean-Baptiste, aujourd'hui, n'aurait-il pas commis ces fautes, dont l'expiation lui a été si dure !

— L'avenir réparera, mère, ce passé qui vous afflige, lui dit Jean-Baptiste; vous n'aurez pas à vous repentir de votre indulgence !

Louise, à ces paroles, arrêta sur lui un regard de tendresse et le baisa au front. Il allait reprendre sa lecture, quand un léger coup frappé à la porte de la rue, l'y fit courir, et il se trouva en présence de l'abbé Durer. La rougeur couvrit son front, et, pour la première fois, il éprouva plus d'embarras que de plaisir à la vue de son vieil ami. N'allait-il pas être question de l'ignominieux châtiment qu'il avait subi, et, s'il ne pouvait y penser sans souffrir, comment supporterait-il d'en parler ou d'en entendre parler. Cependant, par un effort géné­reux, il surmonta ses premières impressions, et dit à l'abbé, mais en cachant sa tête sur le sein du digne prêtre :

— Monsieur le curé, vous savez tout, n'est-ce pas ?

— Oui, je sais, mon enfant, répondit l'abbé en le retenant un moment dans ses bras, je sais tout ce qui te rend si digne d'estime et d'intérêt, tout ce qui me prouve que mes leçons n'ont pas été perdues, et que tu comprends comment Dieu veut être aimé.

— Ah! Monsieur le curé, cela m'a bien coûté et le frisson me prend de penser à tout cela; j'ai cru plus d'une fois que je n'irais pas jusqu'au bout, je sentais mon courage défaillir.

— Mais tu as été jusqu'au bout, cependant.

— Oui, en pensant toujours à Dieu sur la croix, répondit l'enfant, et eu implorant le secours de la Sainte Vierge; mais si la maison eût été plus loin, je n'aurais pu l'atteindre.

— Il s'est évanoui en entrant ici, dit la mère avec des larmes dans les yeux.

— Pauvre enfant, dit l'abbé; ainsi le corps a faibli sous le poids de l'expiation, mais l'âme est demeurée victorieuse. Dieu te récompensera de ce premier sacrifice de ton orgueil sur la croix de son Fils, en te rendant la vertu plus facile. Maintenant, continua-t-il en prenant un siège auprès de Joseph Granger auquel il venait de serrer amicale­ment la main, entre dans le détail de tous les événements de la journée : le courage tout chrétien dont tu as fait preuve aujourd'hui m'y fait attacher un singulier intérêt.

Jean-Baptiste obéit, malgré le violent effort qu'il dut faire sur lui-même pour retracer les divers incidents de cette fatale journée. Il reconnut tous ses torts, et appuya même sur la dernière faute qu'il avait commise en résistant à la sentence du maître :

— Mais, dit-il en terminant, était-il bien possible qu'un homme obtînt de moi que je me soumisse sans résistance à une punition de ce genre ? Mademoiselle de Saint-Valéry, que je vénère et que j'aime comme une sainte du paradis, l'aurait-elle obtenu ? Je n'en sais rien: peut-être que oui, peut-être que non, dit le fier garçon en hochant la tête; ce que je sais le mieux, c'est que je n'ai pu le refuser à Dieu, quand elle me l'a demandé en son nom.

L'abbé eût pu lui répondre que moins d'orgueil et une connaissance plus claire de ses devoirs eussent suffi pour lui faire pratiquer l'obéis­sance et la soumission envers son maître, mais l'enfant avait remporté

sur lui-même une victoire qui témoignait de ce qu'on pouvait espérer de lui, en faisant à propos appel à ses sentiments religieux. Son digne ami crut opportun de ménager son caractère hautain et indépendant, et s'abstint de toute réflexion. Il fut loué d'avoir fait aussitôt pour Dieu, ce qu'il ne se sentait disposé à faire pour personne.

— Dieu vous le rendra, lui dit l'abbé ; on ne souffre point en vain pour lui, quelque méritées que puissent être les souffrances qu'on endure, et l'on ne s'abaisse point volontairement, sans que sa main paternelle ne se plaise à nous relever. Vous n'avez pas oublié qu'il est écrit dans l'Évangile : « Quiconque s'abaisse sera élevé; quiconque s'élève sera abaissé. » Le royaume du ciel n'est pas promis aux super­bes, mais bien aux humbles de cœur.

— Aujourd'hui, dit Jean-Baptiste après un moment de pénible réflexion, la pensée que j'avais avec mon Dieu crucifié un peu de ressemblance, puisque j'étais exposé comme lui à des injures publi­ques, a soutenu mon courage; mais demain, monsieur le curé, demain, il me faudra encore supporter des humiliations ; tous ceux qui m'ont vu aujourd'hui et qui me rencontreront demain, vont se moquer de moi, et mes camarades de classe aussi. Dieu soutiendra-t-il encore mon courage ? Si j'allais manquer de force ?

— Pourquoi craindriez-vous, lui dit l'abbé, si la pensée de Dieu vous remplit tout entier comme aujourd'hui ! Confiez-vous en lui pour la journée de demain, mon enfant; il aura soin qu'elle ne soit pas trop lourde.

C'était toute une révolution opérée chez Jean-Baptiste, que mani­festait cette disposition où il était d'affronter les peines que pouvait lui réserver la journée du lendemain. Naguère, il eût déclaré, avec l'intention bien arrêtée de tenir parole, que l'école ne le reverrait jamais.

L'abbé voulut connaître les moindres détails de la visite de Valentine à la chaumière. Ici, ce fut Louise qui prit la parole. Après avoir dit avec quels ménagements cette aimable personne lui avait appris la conduite de son fils et la punition qui avait dû la suivre, elle rappela, non sans arrêter d'expressifs regards sur Jean-Baptiste, toutes les sages et bonnes paroles dites pour lui faire envisager le résultat salu­taire que cette journée pouvait avoir pour l'enfant, trop longtemps rebelle à la loi du devoir et de l'obéissance.

— Grâce à sa bonté si parfaite, continua-t-elle, et à l'excellence de ses discours, nous avons attendu avec assez de fermeté, mon père et moi, l'arrivée de celui dont la punition, quoique bien méritée, nous arrachait des larmes malgré nous.

— Oui, mère, bien méritée, vous avez raison, dit Jean-Baptiste gravement; mais le moniteur a mal agi de son côté; c'est lui qui est cause de tout le mal.

— Mon enfant, dit l'abbé, habitue-toi à ne rejeter sur personne la res­ponsabilité de tes fautes, car c'est un mauvais moyen pour se corriger.

Applique-toi plutôt soigneusement à rechercher quels défauts de ton caractère t'ont fait succomber, si tu veux ne plus pécher à l'avenir. Rappelle-toi que nos défauts donnent seuls aux méchants les moyens de nous porter au mal. L'enfant baissa la tête en rougissant.

— Et quand il eut perdu connaissance entre mes bras, reprit Louise en attirant son fils plus près d'elle, comme elle s'est montrée bonne et secourable ! J'eusse été sa sœur, pauvre et obscure femme que je suis; il eût été son fils, qu'elle n'eût pas mis un plus tendre empres­sement à soutenir mon courage, et à lui donner ses soins ; ô la bonne, l'excellente demoiselle, que Dieu lui rende tout le bien qu'elle fait dans cette contrée !

— Mais tu ne dis rien, fit observer le grand-père, des promesses qu'elle a faites à Jean-Baptiste, et dont nous devons lui être si recon­naissants.

— C'est vrai, répondit Louise; je n'en ai cependant point perdu le souvenir. Elle a promis d'aimer et de protéger mon Jean-Baptiste. Elle n'a même pas craint de dire, le croiriez-vous, qu'elle veut être pour lui une autre mère.

— Et moi, dit Jean-Baptiste, qui pensais qu'après une honteuse punition, elle ne voudrait plus seulement jeter les yeux sur moi !

Ceux qui s'abaissent seront élevés, dit l'abbé. En vous soumettant à cette punition qui vous coûtait tant, vous avez acquis des droits à son estime; vous en trouvez la preuve dans les sentiments dont elle veut bien vous honorer désormais; cette pensée n'est-elle pas faite pour vous donner le courage d'affronter la journée de demain ?

— Mais n'est-ce pas pour mademoiselle que je retourne à l'école ! répondit Jean-Baptiste; n'est-ce pas parce qu'elle le veut ? Sans cela... ah! sans cela, l'école ne me reverrait pas.

Il y aurait eu bien à répliquer à ces paroles, où perçaient tout l’orgueil de l'enfant et son ignorance complète de ce qu'il devait à ceux qui avaient autorité sur lui, mais la cause qui avait déjà retenu le bon abbé, le retint encore. La réforme du fils de Louise ne pouvait s'opérer en un jour. Il y avait un grand pas de fait, et ce qui restait à faire devait être l'œuvre du temps. Le point capital pour le présent était qu'il continuât de fréquenter l'école, et dès qu'il y était résolu, il fallait éviter de compter avec lui trop rigoureusement pour ceux de ses devoirs qu'il méconnaissait encore. La soirée s'avançait; le bon abbé prit congé de ses hôtes, et regagna sa demeure en bénissant cette adorable et paternelle Providence qui veille avec un soin égal sur l'enfant que renferme la cabane du pauvre, et sur celui qui habite dans les palais des rois. Il n'avait point été question seulement dans la chaumière des événements de la journée, il en avait été aussi beaucoup parlé au château. Anaïs était rentrée enthousiasmée de Jean-Baptiste, et elle avait fait entendre un chant de triomphe en l'honneur de Valentine.

— Je crois sincèrement à la prophétie dont je me riais tant il y a quelques heures, dit-elle à madame de Surville; elle fera, comme elle l'a dit, un saint de Jean-Baptiste. Son intelligence si pénétrante et son incomparable bonté, lui font deviner une moisson abondante dans le champ du père de famille, avant que nous ayons pu démêler un peu de bon grain parmi l'ivraie dont il nous semble rempli.

A l'heure du thé qui amena monsieur d'Orbeuil au salon, Anaïs recommença l'éloge de Jean-Baptiste; elle trouva dans son père un auditeur complaisant et attentif. Il ne tira pas de tout ce qu'elle lui dit les mêmes conclusions qu'elle-même, il ne proclama pas la future sainteté de Jean-Baptiste, mais il déclara qu'il y avait dans cet enfant l'étoffe d'un grand homme, et qu'il voulait contribuer à doter la France d'un beau génie de plus.

— Je le ferai travailler avec moi deux heures tous les jours, dit-il; mais comme il résulterait pour lui une certaine fatigue physique qui pourrait nuire à ses études, si, à la sortie de l'école, avant de se rendre ici, il devait aller prendre son repas à Haut-Castel, qui est à une demi-lieue de Ville-Dieu, sans compter la perte de temps que causeraient ces allées et venues, je propose, avec l'agrément de ma nièce, que Jean-Baptiste vienne dîner tous les jours chez l'intendant, pour qu'il n'ait à retourner au village qu'après ses deux heures de leçon.

Valentine souscrivit de grand cœur à cet arrangement, et le baron se chargea de la faire agréer à monsieur Blémont et aux parents de Jean-Baptiste.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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