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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

27 novembre 2017 1 27 /11 /novembre /2017 02:15

Quatre tentations, au moment de la mort …      

Voici les quatre tentations principales et plus dangereuses que nos ennemis doivent faire subir au moment de la mort :

1- la ten­tation contre la foi,

2- le désespoir,

3- la vaine gloire,

4- les illusions avec les transformations des démons, qui se présentent à nous comme des anges de lu­mière.

(Ils seront traités lors des trois prochains articles)

Aujourd’hui nous traiterons, de la tentation contre la foi et la manière dont nous devons lui résister.

Aussitôt que le démon vous présente sa première tentation avec ses fausses maximes, passez de votre intelligence à votre volonté, et dites : « Retire-toi, Satan, père du mensonge ; je ne veux pas t'écouter, et je ne croirai jamais que ce qu'enseigne la sainte Eglise Romaine. »

Autant que possible, ne vous arrêtez point, dans la tentation, aux pensées de la foi, quelque bonne qu'elles vous paraissent ; regardez-les com­me autant de pièges que le démon vous tend pour vous surprendre.

Si ces pensées préoccupent votre esprit, malgré tous vos efforts pour les éloigner, tenez ferme pour ne point céder, soit aux raisons que le dé­mon vous donne pour vous convaincre, soit même à l'autorité de l'Écriture dont il vous rappelle les textes. Défiez-vous-en : car, tout clairs et tout évidents qu'ils vous parussent, ils seraient tron­qués, mal appliqués ou mal interprétés.

Si le rusé serpent vous demandait ce que croit l'Eglise Romaine, ne lui répondez pas ; mais, en voyant avec quelle malice il voudrait vous sur­prendre dans vos paroles, contentez-vous de faire un acte de foi plus vif ; ou bien, si vous voulez faire crever votre ennemi de dépit, répondez-lui que la sainte Eglise Romaine croit la vérité. Et si l'esprit malin ajoutait : « Mais quelle est donc cette vérité ? — Cette vérité, lui diriez-vous, c'est pré­cisément ce qu'elle croit. »

D'ailleurs, appliquez-vous surtout à tenir votre cœur étroitement uni à Jésus crucifié, et dites-lui : « O Dieu, mon Créateur et mon Sauveur, hâtez-vous de me secourir ! Ne vous éloignez pas de moi, et ne permettez pas que je m'écarte jamais de la vérité de votre sainte foi catholique. C'est à votre grâce que je dois d'être né dans son sein ; pour votre gloire, Seigneur faites que j'y demeure constamment attaché jusqu'au dernier jour de ma vie. »

(A suivre avec : La tentation du désespoir…

Extrait de : LE COMBAT SPIRITUEL. Laurent Scupoli. c.c.-.r. (1946)

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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 09:38

Manière de se préparer à résister aux ennemis…      

Manière dont il faut se préparer à résister aux ennemis qui nous attaquent au moment de la mort.

Sans doute, notre vie tout entière est un com­bat continuel sur la terre ; mais le moment princi­pal, l'heure décisive est dans la dernière journée de notre grand passage de la vie à la mort : il n'y a plus moyen de se relever alors pour celui qui tombe.

Ce que vous avez à faire pour bien vous pré­parer à cette heure solennelle, c'est de combattre généreusement dès maintenant, pendant le temps d'épreuve qui vous est accordé : car celui qui aura contracté l'habitude de résister avec courage à ses ennemis pendant sa vie, obtiendra plus facilement la victoire au moment de la mort.

Méditez aussi bien souvent sur la mort : elle vous inspirera moins de terreur lorsque vous la verrez en face, et votre âme sera plus libre alors et mieux disposée au combat. Les mondains fuient la pensée de la mort, parce qu'ils craignent de trou­bler les jouissances qu'ils se procurent dans l'usage des créatures. Ils y sont attachés si volontairement et avec tant d'ardeur, que ce serait pour eux une grande peine que de penser seulement à y renoncer. Aussi, non-seulement leurs affections désordonnées ne diminuent pas, mais elles se fortifient au con­traire. Et quand il faut ensuite dire adieu à la vie, et se séparer de tant d'objets chéris, ils en éprou­vent une peine inexprimable, et d'autant plus, amère que leurs jouissances ont été plus longues.

Une chose que vous pourriez faire encore, afin de mieux vous préparer à cette dernière heure, ce serait de vous imaginer quelquefois que vous vous trouvez seul et sans secours dans les étrein­tes de la mort. Alors, vous vous représenteriez les circonstances dont je vais vous parler dans le cha­pitre suivant, et qui pourraient vous éprouver à cette dernière heure ; et vous penseriez ensuite aux remèdes que je dois vous indiquer aussi, afin de mieux vous en servir au moment de votre mort, Il est de la plus grande  importance de bien se préparer à recevoir le coup décisif, qui ne doit vous frap­per qu'une seule fois, et de vous éviter une erreur qui serait irréparable.

Extrait de : LE COMBAT SPIRITUEL. Laurent Scupoli . c.c.-.r. (1946)

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25 novembre 2017 6 25 /11 /novembre /2017 10:57

Obligation  de combattre jusqu'à la mort…            

Obligation où nous sommes de combattre jusqu'à la mort les ennemis de notre âme.                 

Entre autres conditions attendu de nous, c’est de mettre en pre­mière ligne, la persévérance. Nous ne devons jamais cesser de mortifier des passions qui ne meurent pas pendant cette vie, et qui croissent même à cha­que instant, comme de mauvaises herbes.

Ce combat ne finissant qu'avec la vie, il nous est impossible de l'éviter.

Un sort inévitable attend celui qui refuse de combattre : la captivité ou la mort.

Il faut bien se rappeler encore que nous avons affaire à des ennemis qui nous portent une haine éternelle : il n'y a donc pas lieu d'espérer d'eux ni paix ni trêve. Je dis plus, c'est qu'ils frappent avec plus de cruauté ceux qui cherchent à se rendre leurs amis.

Et cependant, n'ayez pas peur de leur puissance ni de leur nombre : car il n'y a de vaincu dans cette guerre que celui qui le veut. C'est dans la main du Capitaine pour l'honneur duquel nous combattons que se trouve la force de nos ennemis.

Non-seulement il ne permettra pas qu'on vous fasse violence, mais il prendra les armes pour votre défense ; et, plus puissant que tous vos adversaires, c'est lui qui vous donnera la victoire, si vous savez combattre généreusement avec lui, et si vous ne mettez votre confiance que dans sa toute-puissante bonté.

Quand Dieu ne vous accorderait pas la victoire aussi promptement que vous l'attendiez, ne perdez pas courage ; vous pouvez être certain, qu'à la con­dition que vous serez fidèle et généreux au combat, il saura bien faire tourner à votre profit toutes vos contradictions, et même celles qui paraissent s'opposer plus directement à vos succès et vous en éloigner davantage.  Cette pensée est assurément bien propre à ranimer votre confiance.

Ainsi, mon enfant, marchez à la suite du divin Capitaine qui a vaincu le monde et qui s'est sacrifié jusqu'à la mort pour vous ; combattez avec une grande magnanimité de cœur, et ne déposez pas les armes que vous n'ayez détruit jusqu'au dernier de vos ennemis. Un seul que vous auriez épargné serait pour vous comme un brouillard devant vos yeux, comme une lance enfoncée dans vos flancs, et il vous empêcherait de poursuivre le cours de la glorieuse victoire à laquelle vous prétendez.

Extrait de : LE COMBAT SPIRITUEL. Laurent Scupoli . c.c.-.r. (1946)

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 02:45

JÉSUS-CHRIST À SOUFFERT SOUS PONCE PILATE…         

Dans le Symbole des Apôtres, qui nous est si familier, et dans celui de Nicée, qui se dit à la Messe, deux personnes seulement, en plus des trois Personnes de la Sainte Trinité, sont men­tionnées par leur nom. L'une d'elles est la Sainte Vierge Marie; et c'est bien naturel qu'elle y ait sa place, n'est-elle pas la pierre de touche de la vérité chrétienne ? Dire que la Sainte Vierge est la pierre de touche de la vérité revient à dire qu'on ne se trompe pas en se référant à elle pour juger d'une doctrine, surtout lorsqu'il s'agit de l'Incarnation. S'il vous arrive par exemple de dis­cuter avec quelqu'un dont les idées vous paraissent un peu étranges, dites-lui donc simplement : « Vous croyez, n'est-ce pas, que la Vierge Marie est la Mère de Dieu ? ». A la réaction vous juge­rez immédiatement de son orthodoxie : s'il tergi­verse, s'il louvoie, faites attention : vous n'avez pas devant vous un catholique cent pour cent; vous avez vu cela à la pierre de touche.

L'autre personnage désigné nommément est ce pauvre Pilate ! Il ne croyait même pas à la vérité ! Je l'appelle « pauvre Pilate » parce qu'il donne vraiment l'impression d'un triste individu ! On le représente quelquefois, dans les Chemins de Croix surtout, comme un homme terrible et méchant, alors qu'il fut surtout désespérément faible ! Indé­cis, cauteleux, cet homme n'était pas taillé pour être procurateur !

Ce qu'il y avait peut-être de plus redoutable en lui, c'était ce besoin de plaire à tout le monde. Il aurait voulu plaire à Caïphe, à la populace, à sa propre femme; plaire au Christ, à Hérode, à Joseph d'Arimathie. Et, en fin de compte, comme la plupart de ceux qui veulent plaire à tout le monde, il ne plaisait à personne. Lorsqu'il dut résigner son office, les Juifs allèrent jusqu'à Rome porter plainte contre lui, tant son adminis­tration avait été déplorable ! Ainsi en fut-il pour ses frais.

Et nous autres, chrétiens, nous achevons de dis­créditer ce pauvre homme dans le monde entier avec notre Credo. Partout, jusqu'à la fin des temps, on y erra en Pilate le malchanceux qui essaie de couvrir sa retraite, en se lavant les mains devant le public. Il y a près de Lucerne, en Suisse, un mont Pilate qu'entouré une légende séculaire, d'après laquelle le corps du Procura­teur romain serait enseveli tout au fond d'un lac, au sommet de la montagne. Et le même Procurateur apparaîtrait, dit-on, de temps en temps aux touristes, qui errent dans la contrée et se lavent les mains.

« Qu'est-ce que la vérité ? » (JN, XVII, 38), avait demandé Pilate. Et voilà que sa place à lui est maintenant au beau milieu de notre Credo, comme si l'Eglise voulait l'obliger à témoigner de cette vérité méconnue, comme si elle lui disait à tra­vers les siècles : « Sot que tu es, la Vérité est là et pas ailleurs. »

Pourquoi faut-il que ce témoin ce soit lui, et non les autres ? Lui, le faible, et non les méchants, Ponce Pilate et non Judas ou Caïphe ? Il doit y avoir à cela quelque raison profonde. Ne serait-ce pas d'abord que le fait d'inscrire le nom de Pilate dans un document capital, celui-là même que l'Eglise propose à ceux qui veulent entrer dans son sein, souligne à merveille la place historique de la religion chrétienne; il la situe à un point bien déterminé dans le cours des âges. Jésus-Christ n'est pas un personnage imaginaire, de ceux dont on commence l'histoire en disant: «Il y avait une fois...» Ce n'est pas un person­nage de mythe comme Osiris ou Jupiter. On sait d'une façon indiscutable qu'il fut charpentier et vécut en Palestine, c'est-à-dire à peu près sous le 33e degré de latitude, le 35e de longitude, et au temps de l'empereur Tibère, .sous l'administration locale de Ponce Pilate, il y a de cela un peu plus de mille neuf cents ans.

En s'incarnant, Dieu voulait te mettre à notre niveau. Le Verbe, qui déborde le temps, consentait à naître la. 753" aimée après la fondation de Rome ou approximativement; il se soumettait à la dépendance des années, des jours, des minutes. C'est cet épinglage de la Révélation chrétienne sur un moment particulier de l'histoire, sur un contexte historique bien déterminé, que l'Eglise nous fait remarquer en nous mettant chaque jour sur les lèvres ces paroles : « Je crois que Jésus-Christ a été crucifié sous Ponce Pilate. »

Les historiens ne sont pas d'accord sur la date exacte de la naissance de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Il se peut que l'ancien calcul soit fautif et que la date réelle corresponde à l'année IV ou même à l'année VIII avant l'ère chrétienne. Peu importe après tout que chacun tienne à son idée comme à la seule valable, mais il serait impos­sible de se tromper de plus de dix années au sujet de la mort de Jésus. On doit reconnaître comme date limite, soit l'an 26, soit l'an 36 de notre ère, qui marquent le commencement et la fin de l'ad­ministration de Ponce Pilate. On peut hésiter sur l'une ou sur l'autre, mais non les dépasser en avant ou en arrière sans hérésie, puisqu'elles sont implicitement indiquées dans le Credo, la règle de notre foi. E| si l'on vous demande : « Pourquoi Dieu a-t-il choisi ce moment de l'Histoire plutôt qu'un autre ? La réponse est encore : « Il fallait que ce fût « sous Ponce Pilate ». Le gouverne­ment de la Judée par Pilate représente exacte­ment les dix années les mieux appropriées à l'évé­nement, dans toutes les annales de l'humanité. »

Environ trois cents ans avant la naissance du Christ, le roi de Macédoine, Alexandre le Grand, qui gouvernait déjà toute la Grèce, se mit en devoir de conquérir l'Asie, A sa mort il régnait sur tout le Proche-Orient, la Turquie, l'Iran, l'Irak, l'Égypte et, comme par hasard, la Pales­tine. Son empire fut démembré après sa mort, mais il avait réalisé l'unité de langage dans tout l'Orient civilisé. Partout l'on y parlait le grec, je ne dis pas un grec impeccable. Vous voyez tout de suite quel avantage énorme cette circons­tance représentait pour la Révélation qui se pré­parait et qui, venant du ciel, devait atteindre tous les peuples. Durant les quelque cent cinquante ans qui précédèrent immédiatement la venue du Sauveur, l'Empire romain imposait sa domination sur le monde. Nummius conquit la Grèce, Scipion Carthage, Pompée l'Espagne et César la Gaule, D'une manière ou d'une autre l'Empire s'étendit bientôt sur tout le monde méditerranéen, du Por­tugal à la Perse; partout régna la paix; le com­merce, facilité par un réseau de routes splendides, était florissant. Un tel état de choses supposait une administration parfaite; l'ordre, en effet, était assuré par des fonctionnaires et officiers dont quelques-uns, comme Pilate, étaient platement asservis au pouvoir, mais dont beaucoup étaient des hommes de valeur. Au moment où parut Nôtre-Seigneur, il n'y avait donc qu'un vaste empire, l'Empire romain, et qu'une seule langue, la langue grecque. Jamais pareille chose ne s'était produite dans l'Histoire et ne devait se reproduire dans la suite; Nôtre-Seigneur venait donc au mo­ment le plus opportun. Plus exactement la Pro­vidence avait tout préparé en vue de l'avènement du Fils de Dieu sur terre. Trente ans plus tôt, il aurait trouvé le monde encore engagé dans une longue série de guerres civiles. Soixante-dix ans glus tard, Jérusalem ne devait plus être qu'un amas de ruines. Ces cent années représentent donc le temps idéal qui devait rendre particulièrement favorable la diffusion de l'Évangile.

Mais laissons l'Histoire et revenons à l'impor­tance théologique de ces paroles du Credo : « Il a souffert sous Ponce Pilate. » Peut-être serons-nous amenés ainsi, en le récitant, à réfléchir sur le fait que la religion chrétienne a un ennemi séculaire, toujours le même : le monde. Le mot « monde » a plusieurs significations. Il ne peut être question ici, cela va de soi, du globe sur lequel nous vivons, cette sphère légèrement aplatie aux pôles et qui opère sa révolution annuelle autour du soleil. On peut entendre encore par « monde » l'ensemble des êtres humains, blancs, noirs ou jaunes, bons, mauvais ou indifférents, qui peuplent ce globe. Mais l'expression désigne aussi, et c'est le cas auquel nous nous référons en ce moment, l'en­nemi n° 1 de la religion chrétienne. Allons un peu au fond de la question. Que voulons-nous dire lorsque nous parlons d'une personne mondaine ? La définition en est assez malaisée. Disons, grosso modo, que l'on pourrait appeler mondain celui qui ne croit pas à une autre vie ou qui, du moins, ne s'en soucie pas plus que si cette vie était insignifiante. En conséquence, il essaie de rendre ce monde-ci confortable; avant tout, que l'on y jouisse et qu'il y ait beaucoup de jouis­seurs ! Il va sans dire que le mondain souhaite être de ceux-là. Que dans ce monde idéal tout marche à souhait; que les trains soient aussi exacts que possible, la nourriture, la boisson, le cinéma le moins cher possible, les journaux le mieux renseignés possible; enfin que rien ne vienne troubler la paix des honnêtes gens ! Cha­cun pour soi et Dieu pour tous, telle serait volon­tiers la devise du mondain.

N'est-ce pas exactement ce que Pilate repré­sente ? Il ne se souciait aucunement que Nôtre-Seigneur fût ou non le Fils de Dieu, qu'il eût ou non transgressé le Sabbat, qu'il fût ou non obser­vateur de la loi de Moïse. Ce qu'il voulait, lui, Pilate, c'était contenter suffisamment les Juifs pour que ceux-ci le laissent en paix. Il n'aimait pas entendre les foules crier: « Hosanna au Fils de David ! » (Mt, XXI, 9), et pas davantage : « Qu'il soit crucifié! » (Mt, XXVII, 23.) Car tout cela n'était pas de bon augure pour la sécurité publique. Aussi y mettait-il bon ordre. Ce ne fut pas Judas, remarquez-le, ce ne fut pas Caïphe qui crucifièrent Jésus, S'ils l'avaient fait, après tout, ils auraient eu à cela quelque motif valable. Caïphe et les autres avaient du moins pour excuse leur amour-propre professionnel blessé. Judas avait une excuse plus plausible, lui : les trente pièces d'argent ! Mais Pilate ?... Il n'avait rien contre Jésus; il en était même impressionné favorablement, car il était plus que certain de l'inno­cence de ce prévenu exceptionnel. Et pourtant, ce fut Pilate qui le crucifia. C'est le monde des mondains, avec sa peur des compromissions, son horreur des « histoires », sa doctrine de chacun pour soi, qui crucifia le Seigneur.

Loin de moi de suggérer que Jésus mourait pour avoir désobéi aux pouvoirs publics. Trop de gens ont depuis vu dans le Christ un agitateur politique. Rien n'est plus étranger à la vérité que ces vues subversives. Il est vrai que Jésus a traité les pha­risiens d'hypocrites, qu'il a appelé Hérode un « renard » (Luc, XIII, 32), mais nous ne lisons pas une seule fois dans l'Évangile qu'il ait manqué d'égard envers les autorités romaines. Le jour où, devant lui, on fit allusion à un certain massacre de Galiléens dont Pilate avait été l'auteur, Jésus détourna la conversation. Et quand on lui de­manda son avis sur le tribut à payer il répondit : « Rendez à César ce qui est à César... » (MT, XXII, 25.) .11 est curieux d'observer que, vivant en Palestine, à une époque où les Romains faisaient figure d'occupants et devaient à ce titre être détes­tés, Nôtre-Seigneur n'a pas levé contre eux le petit doigt. Ce n'était pas son affaire de s'immis­cer dans des querelles politiques... et ce n'est pas non plus l'affaire de son Eglise.

La vraie raison pour laquelle Pilate, en défini­tive, consentit au crucifiement de Jésus, c'est que tout l'enseignement de Jésus était un défi aux mondains, qui voient dans le monde actuel l'en­droit rêvé, qui y cherchent éperdument leur confort, sans souci d'un ciel, ni d'un enfer. Et c'est aussi la raison pour laquelle l'Eglise, de siècle en siècle, a été persécutée, sur un point du globe ou sur un autre. C'est qu'elle n'a jamais trahi sa mission de parler au monde, de lui rap­peler des vérités qu'il n'aime pas entendre. Et c'est pourquoi le monde la trouve gênante. Que vient-elle lui parler d'un ciel et d'un enfer ? Tout cela, que nous le voulions ou non, c'est tout de même un peu notre histoire, à nous aussi. D y a toujours, pour chacun de nous, la tentation de minimiser les exigences de notre christianisme. Que ce soit par respect humain ou pour d'autres raisons, nous traitons le péché comme une chose sans importance. Pourquoi se tourmenter de ce que Dieu peut en penser ? Pourquoi gâter le pré­sent par la pensée de ce qui suivra, ciel ou enfer ? Autant il serait maladroit de rebattre à tout bout de champ les oreilles des autres avec nos croyances, autant c'est prudence élémentaire de nous garder nous-mêmes contre la tentation de mondanité, au sens où nous venons d'en parler. Quand nous récitons dans le Credo les mots : « A souffert sous Ponce Pilate », tâchons de nous rap­peler ce qui vient d'être dit, et qu'un chrétien est indigne de son nom, s'il prodigue ses flatteries à Ponce Pilate, c'est-à-dire au monde.

Extrait de : LE CREDO  Mgr Ronald KNOX. (1959)

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20 novembre 2017 1 20 /11 /novembre /2017 01:55

JÉSUS-CHRIST...  A SOUFFERT           

Vous êtes un peu surpris de me voir couper l'article en deux. Quand je dis : « A souffert », vous ajoutez mentalement : « Sous Ponce Pilate ». Et avec raison. Mais, voyez-vous, c'est exprès que je prends aujourd'hui ces deux mots seulement pour sujet de nos réflexions, parce que, avant de savoir comment et pourquoi le Christ a souffert, il importe de réaliser qu'il a souffert. Considéré superficiellement, le texte évangélique ne nous montre pas cela avec évidence, au moins jusqu'à la scène de l'Agonie et jusqu'à la Passion. Pour ma part, je ne vois guère dans l'Évangile que trois mentions de souffrance physique de Nôtre-Sei­gneur. La première, c'est lorsque, après sa tenta­tion au désert, il eut faim. La seconde, lorsque, passant devant le figuier stérile, il est dit encore que Jésus avait faim. La troisième, lorsque, fatigué île la route, il s'assit sur la margelle du puits de Jacob, là interne où il devait rencontrer la Samari­taine. En d'autres passages nous voyons bien que Nôtre-Seigneur éprouva de la peine, de la tristesse, un véritable chagrin même : il pleura sur Jérusa­lem, sur la tombe de Lazare, Mais à part ces rares occasions, nous ne trouvons pas jusqu'à Gethsémani l'indication d'une souffrance endurée dans son corps. De là à penser que Nôtre-Seigneur n'a pas connu, d'expérience, la souffrance humaine, il n'y a pas loin. Aux premiers âges de l'Eglise, des hérétiques l'ont affirmé; ils prétendaient que Jésus n'avait pas été vraiment homme, A les croire, Jésus, dans l'Incarnation, aurait seule­ment pris une apparence humaine; son corps aurait été une sorte de fantôme, quelque chose comme ce que nous appelons un « esprit » pour dire un être irréel... Selon d'autres, le Seigneur n'aurait pas pu souffrir. Comment donc, disent-ils, Jésus était bien trop sage pour croire à l'existence d'une chose telle que la souffrance. Rien de tel n'existe dans le monde. Il n'y a de réel que l'être que nous nous faisons de la souffrance. C'est pour­quoi, continue-t-on, le Christ s'attachait simple­ment à persuader à la ronde que les aveugles et les lépreux n'étaient ni aveugles, ni lépreux... Lazare devait se persuader qu'il n'était pas mort, et ainsi de suite ! Les gens parfaitement saints, d'agrès ces interprètes, doivent être aussi parfaite­ment normaux.

Il est vrai qu'il est d'une bonne théologie, sinon un article de foi, que Jésus n'a pas, durant tout le cours de sa vie mortelle, expérimenté la maladie proprement dite. Son corps était d'une telle per­fection qu'il n'avait en lui-même le principe d'au­cun désordre. Le mal ne pouvait l'atteindre que de l'extérieur, quand on le maltraita par exem­ple, lors de sa Passion. Autrement il échappait à ce triste héritage légué par Adam à la nature humaine.

Si c'est un fait cependant que Nôtre-Seigneur a connu la faim, le froid, la fatigue, et ceci bien avant que Pilate n'entrât en scène, comment se fait-il que toute sa vie publique ait été une cam­pagne contre la souffrance des hommes ? « Plus d'aveugles, plus de boiteux, plus de paralytitiques », tel semblait être son mot d'ordre. Alors nous restons perplexes : la souffrance est-elle un mal ou un bien ? Si elle est un bien, comment expliquer que Jésus ait passé tant de temps à la faire disparaître autour de lui ? Et si elle est un mal, pourquoi a-t-il choisi pour lui-même si peu de bien-être et de confort; pourquoi surtout, a-t-il permis, voulu et attiré sur lui une mort entourée de circonstances épouvantables ? Et que penser de la souffrance pour nous-mêmes ? Est-ce une chose à fuir ou à accueillir à bras ouverts ? Si lui, notre Maître, a été un « souffrant », qu'en doit-il être de ses serviteurs ?

Essayons de décomposer les questions pour mieux y répondre. D'abord il faut tenir pour cer­tain que la souffrance, en elle-même, est un mal, et non un bien. N'allez pas en conclure que vous êtes dans votre tort si vous souffrez d'une rage de dents et qu'il faut vous en confesser ! Mais la souffrance est en soi une imperfection, une suite regrettable du péché, quelque chose qui fait tache dans la création. Ceci explique pourquoi la souf­france tend à s'écarter d'une présence en qui elle devine, pour ainsi dire, la perfection. On dirait qu'elle la fuit, qu'elle se cache. Lorsque Nôtre-Seigneur rencontrait un lépreux, la lèpre ne pou­vait subsister devant lui, elle disparaissait. Il en a été de même pour bien des Saints. Nous lisons dans la Bible (Rois, iv), qu'un mort, jeté dans la tombe encore fraîche du prophète Élisée, revint instantanément à la vie, comme si la mort n'avait pu supporter le contact de ce saint homme. Évi­demment tout ceci est une manière de parler, mais vous saisissez ce que je veux dire : la souffrance est un mal, qui tend à disparaître devant la sain­teté, comme les ténèbres disparaissent devant la lumière.

S'il en est ainsi, nous devons avoir le droit de chercher à l'éviter. C'est même un devoir de veil­ler sur votre passé comme sur un bien reçu de Dieu. Serait-il poli de jeter par la fenêtre un cadeau qui nous aurait été fait et de dire : « Je peux m'en passer ! » Mais nous avons un devoir, non moins rigoureux, de ne pas faire souffrir les autres. Je me rappelle un petit garçon qui fai­sait de sa sœur le sujet de ses incessantes taqui­neries; lorsqu'elle osait se plaindre, il répliquait : « Un peu de mortification, ma chère, c'est le meil­leur moyen d'abréger ton purgatoire ! » Là n'est pas la question. La souffrance est un mal et les hommes n'ont pas le droit de se l'infliger les uns aux autres, en dehors de certains cas où un bien supérieur est en jeu : ainsi le dentiste est obligé de vous faire souffrir pour vous soulager. C'est trop clair ! Il y a plus. Si la souffrance est un mal, nous devons faire notre possible pour soulager celle des autres, c'est-à-dire nourrir les affamés soigner les malades ou, tout au moins, aider de quelque façon ceux qui remplissent ces devoirs de charité. Depuis des siècles le Christianisme ensei­gne que le péché est le grand mal, que tout le reste importe peu, et cependant, depuis des siè­cles, l'Eglise fonde des hôpitaux, ouvre des dis­pensaires, des asiles, des soupes populaires et le reste, parce qu'elle sait bien que la souffrance, elle aussi, est mauvaise, qu'elle est un mal en soi. Pourquoi Nôtre-Seigneur, à Gethsémani, a-t-il demandé que le calice s'éloigne, sinon parce qu'il savait cela et pour que nous ne nous étonnions pas d'avoir la souffrance en horreur, de la fuir même, à moins d'être bien sûrs qu'elle nous vient de la main de Dieu.

Car la souffrance peut venir de Dieu et de sa volonté, et alors nous n'avons plus le droit de la fuir. Nous avons déjà vu qu'elle est une punition du péché. Toute la race avait péché, en quelque sorte, en Adam. Il fallait que toute la race entrât dans la réparation. Le lot de souffrances assignées à chacun de nous représente cette part que nous avons à fournir. Et il arrive ainsi que cette part inévitable, voulue par Dieu, devienne pour nous un bien, de mauvaise qu'elle était. Mais ce sera à la condition d'être reçue et traitée comme elle doit l'être.

Avez-vous jamais regardé de près une ampoule électrique non allumée ? Vous n'y voyez rien d'in­téressant; juste un petit bout de fil de métal glus ou moins entortillé. Vous seriez tenté de dire : « A quoi cela, peut-il servir ? Quel rapport y a-t-il entre ceci et la lumière? » Mais tournez le commu­tateur. Aussitôt vous voyez le fil devenir incandes­cent; le contact avec le courant électrique en a fait une masse lumineuse qui éclaire toute la pièce. Il en est un peu de même pour la souf­france : cette chose, peu attrayante en elle-même devient tout simplement splendide quand l'amour de Dieu l'a transformée en un foyer brûlant d'Amour.

Soyons plus pratiques encore. D'un mal nous pouvons faire un bien en l'acceptant comme la volonté de Dieu. Voilà qui est compris. Dans une autre occasion, j'ai essayé de vous expliquer com­ment cette obéissance à la volonté divine est la seule chose qui justifie notre existence d'homme. C'est vraiment notre raison d'être, ce pourquoi nous existons. Quelqu'un qui serait supposé vivre en dehors de cette obligation serait un non-sens, un contre sens même, dans l'ensemble de la créa­tion. Or il y a deux manières d'obéir à la volonté de Dieu : en faisant ce qu'il nous donne à faire; en endurant ce qu'il nous donne à souffrir.

Au sujet de ce que nous devons faire, nous pourrions avoir quelquefois des doutes. Si la chose est agréable, sommes-nous sûrs de la faire pour plaire à Dieu et non pour nous satisfaire. Il arrive que l'on finisse par trouver du plaisir même en des choses désagréables, si la vanité, l'esprit d'indépendance, l'amour-propre, sous une forme ou sous une autre, entrent en jeu. Mais lorsqu'il s'agit de souffrir, c'est différent. Tous ces motifs secondaires, capables de troubler la pureté d'intention, n'entrent guère en jeu. Sup­posez un malade souffrant d'un mal de Pott, couché sur le dos depuis vingt ans, avec des crises plus ou moins fréquentes, et qui persévère à trouver que tout est très bien, puisque Dieu le veut ainsi; il est, croyez-moi, sur le chemin qui mène directement au ciel.

Mais il est une manière encore de faire de la souffrance une chose excellente : c'est de l'unir aux souffrances de Jésus-Christ. Nous savons que, de sa part à lui, la réparation a été complète. Lui qui était sans péché aurait eu le droit de vivre sans souffrance, puisque seul le péché est cause de la souffrance humaine. Il en avait le droit, mais il ne l'a pas voulu; il a pris sur lui notre misère, la faim, la soif, la fatigue sur les routes de Galilée et, pour terminer, une longue suite d'atroces douleurs à laquelle seul a mis fui le sup­plice de la mort en Croix. Tous les saints ont com­pris que leur rôle était de souffrir avec Jésus. Saint Paul parle même d'accomplir dans sa chair « ce qui manque à la Passion du Christ » (Col., I, 24). Le Christ est pour lui un riche Bien­faiteur qui a payé, une fois pour toutes, notre propre dette de souffrance et envers qui nous sommes   maintenant redevables nous-mêmes de cette dette. Nous ne pouvons nous acquitter  et encore !  Qu’en acceptant nos peines en union avec les siennes. C'est pourquoi .nous trouvons dans la vie des saints la même contradiction que dans celle du Christ Jésus. Les saints sont tou­jours occupés à soulager la souffrance des autres et en même temps à l'accueillir à bras ouverts pour eux-mêmes.

On raconte de sainte Bernadette Soubirous, la voyante de Lourdes, qu'elle avait, sur l'ordre de la Sainte Vierge, gratté de ses mains la terre à l'endroit où se trouve maintenant la source qui rend la santé à tant de malades. Devenue reli­gieuse quelques années plus tard, Bernadette souf­frit bientôt d'un mal incurable et très douloureux. Dans une phase d'accalmie, comme la malade semblait en état de supporter un voyage, sa Supérieure vint lui annoncer qu'elle avait arrangé pour elle une belle surprise. Elle irait à Lourdes, en pèlerinage cette fois, pour demander à la Sainte Vierge de la guérir comme tant d'autres; sûre­ment sa prière serait exaucée. Mais Bernadette répondit sans hésitation : « Non, ma Mère, la source n'est pas pour moi. »

Son affaire à elle, la petite Sainte, c'était d'ob­tenir la guérison pour les autres; son affaire à elle, ce n'était pas de guérir, mais de souffrir.

Une question encore peut vous être venue à l'esprit au sujet de la souffrance. Si nous devons accueillir de bon cœur celle que Dieu nous envoie, avons-nous le devoir de nous rendre la vie pénible par des mortifications volontaires afin d'avoir plus à offrir à Dieu en union avec Nôtre-Sei­gneur ?

Il est certain que tous les saints l'ont fait : fla­gellations, cilices, jeûnes, ils ont pratiqué tout cela, et plus d'un chrétien fervent le fait encore; mais je ne pense pas que ces actes de pénitence doivent être encouragés dans le cas des chrétiens ordinaires, Il y a toujours le danger d'orgueil, l'esprit de singularité lié à de telles pratiques. De plus elles rendent parfois les gens désa­gréables. Ce que je dis là ne s'applique pas, bien entendu, à ces mortifications qui, ne sont qu'une forme de l'esprit de sacrifice et sont très recommandées au contraire dans la mesure où elles ne nuisent pas à la santé : s'interdire de manger des bonbons en Carême, par exemple, ne peut rendre personne malade. Ce serait différent si le docteur déclarait que les bonbons vous sont absolument nécessaires... En général, je ne crois pas que l'on doive passer son temps à découvrir de nouvelles manières de se mortifier, comme de mettre du sel au lieu de sucre dans son café au lait, etc. Demandons plutôt à Dieu de faire de nous des saints, de vrais saints. Quand nous en serons là, Dieu nous montrera peut-être lui-même quels sacrifices plus grands il attend de nous, et nous demanderons l'avis de notre confesseur. En attendant, le plus sûr c'est de s'en tenir aux voies ordinaires et de se contenter des mortifica­tions très sanctifiantes déjà qui nous viennent de la main du Seigneur.

Extrait de : LE CREDO  Mgr Ronald KNOX. (1959)

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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 03:43

JÉSUS A ÉTÉ CONÇU DU SAINT-ESPRIT ET NÉ DE LA  VIERGE MARIE 

Saint Tharaise, un Père de l'Église des premiers siècles, nous a laissé d'admirables sermons sur la Sainte Vierge : on en lit un passage au Bréviaire romain pendant l'Octave de l'Immaculée Concep­tion. Avec l'éloquence propre à son époque, le saint salue Notre-Dame de titres pompeux, qui nous paraissent un peu subtils et recherchés, très beaux toutefois et tirés pour la plupart de l'An­cien Testament. Voici, entre autres choses, ce qu'il dit à Notre-Dame : « Salut, Nuée légère qui répandez la rosée de la pluie céleste. »

On .se demande d'abord où il veut en venir, mais pour peu que l'on connaisse la Bible, on se rappelle qu'Isaïe a dit lui aussi : « Voici Yahvé qui s'avance sur un léger nuage; il entre en Égypte, » Serait-ce une allusion à la fuite en Égypte ? Peut-être. Il ne nous est pas interdit de voir dans ce passage du prophète une prédiction de l'épisode rapporté dans l'Évangile, d'imagi­ner saint Joseph conduisant en plein hiver le petit âne sur lequel est assise la Vierge Marie, tandis que le Seigneur repose entre ses bras, porté par elle comme par un nuage léger. Mais il doit y avoir un autre sens à ce texte d'Isaïe : ce qu'il évoque plutôt, c'est une terre desséchée, un paysage sans eau, des gens aux abois qui scrutent l'horizon et branlent la tête, anxieux de voir poindre l'annonce d'une pluie, parce que toutes les racines périssent en terre et que la famine est à la porte. Et voilà qu'un petit nuage se lève dans le ciel, imperturbable ! Promesse, enfin, de la pluie qui se prépare, annonce de salut !

N'est-ce pas là le tableau du monde avant la venue du Christ sur la terre ? Le monde dessé­ché, aride, en attente de sa rédemption ! Et le nuage annonciateur de l'ondée, n'est-ce pas l'ap­parition de la Sainte Vierge apportant la pré­cieuse rosée de la grâce, que le ciel envoyait aux hommes pour leur rendre la vie ? Et, puisqu'il s'agit de nuages, allons un peu plus loin dans la recherche de leur signification. Voyez comme ils paraissent différents, selon la lumière ou le point de vue. Si vous êtes au beau milieu d'un nuage,  le cas est fréquent en montagne, vous ne voyez autour de vous qu'un brouillard humide. Si vous le regardez d'en bas, il ressemble à une jolie boule de coton, suspendue en l'air; parfois il apparaîtra comme une redoutable menace dans le ciel, comme une tache d'encre sur un beau papier blanc. Ou bien il reflétera les couleurs du soleil couchant, découpant sur le ciel de fantas­tiques dessins d'un rouge d'or, irisé d'une frange lumineuse. Un seul et même nuage peut revêtir tous ces aspects. Ainsi en est-il de la Sainte Vierge, dont il est la figure. Elle se présente à tous les âges et à tous les hommes, toujours semblable à elle-même et toujours différente selon les besoins des temps et des peuples.

Remarquons que le titre de « Notre-Dame » donné à la Sainte Vierge n'a pas tout à fait la même résonance que celui de « Nôtre-Seigneur » appliqué à son divin Fils.

En disant « Nôtre-Seigneur », nous voulons affirmer le droit de possession absolue du Christ à notre égard. Le titre de « Dame » ou « Souve­raine » ne remonte pas si haut dans l'Histoire. Si je ne me trompe, ni le Missel, ni le Bréviaire ne l'emploient une seule fois. Ce serait plutôt un souvenir du moyen âge et de l'époque des chevaliers. Ceux-ci parlaient volon­tiers de leur « Dame » pour désigner la femme qu'ils aimaient. Ainsi, tandis qu'au début de l'ère chrétienne on parlait surtout de Marie comme de la Mère de Dieu, en protestation con­tre les hérétiques qui niaient la Maternité divine, au moyen âge on se mit tout naturellement à la vénérer comme « Notre-Dame » parce que ce vocable répondait à la notion d'amour qui, pré­cisément, s'épurait et s'affinait dans la société; la chevalerie en était devenue la plus noble expres­sion. Plus tard, après la Réforme, en un temps où l'idée de royauté prévalait, la Sainte Vierge fut célébrée comme Reine du Ciel. De nos jours où la vie de famille est centrée sur l'enfant, il s'imposait de voir en elle la Mère de l'Enfant-Dieu.

Continuons l'explication du Credo. Ce troi­sième article nous met en présence de la Sainte Vierge, sans aucune référence à un titre ou à un autre, mais à la lumière des faits, dans le réalisme le plus simple et le plus pur. Nôtre-Seigneur « est né, dit le texte, de la Vierge Marie ». Impossible d'affirmer plus clairement qu'elle est sa Mère : le corps de Jésus a été formé en son corps, aussi réel­lement que celui de tout homme mortel. Ce corps n'était pas un corps fantomatique, ni une création spéciale; une fois né, il grandit et se développa comme tous les corps humains, à telle enseigne que la Sainte Vierge peut être regardée, à bon droit, comme la patronne de toute maternité.

Et cependant elle est Vierge et patronne de la Virginité ! Quand, dans le Confiteor, nous nous adressons à « la Bienheureuse Marie, toujours vierge », nous ne pensons pas toujours à la triple affirmation contenue dans cette simple phrase: «Toujours vierge », qui veut dire en premier lieu que Marie était vierge lorsqu'elle conçut en son sein le Fils de Dieu, Contrairement aux autres femmes, c'est sans le concours d'un homme qu'elle parvenait à la gloire la plus pure de la maternité. En second lieu, Marie était vierge encore à la naissance de Jésus, enfantement merveilleux qui, ne connut pas de douleurs et laissait la Mère du Sauveur dans son intégrité parfaite. Enfin Marie devait rester vierge jusqu'à la fin de sa vie.

Tout ceci ne nous offre aucune difficulté. Non que ces choses soient naturelles, elles sont au con­traire pleinement surnaturelles, mais elles ne nous surprennent pas. Nous serions plutôt étonnés que l'entrée du Christ venant en ce monde n'eût pas porté le sceau du surnaturel. Il nous faisait le don de lui-même. Or, vous savez à quel point la manière de donner augmente la valeur du don; de quels raffinements de délicatesse n'aimons-nous pas voir entourer ces échanges de petits cadeaux qui se font en famille. Le papier, la boîte, les faveurs... tout à de l'importance... et l'on veut que ce soit donné joliment, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! S'il est permis de comparer les très grandes choses aux toutes petites, il en fut ainsi, toutes proportions gardées, de la naissance de Jésus, ce splendide cadeau, le plus précieux, le plus coûteux qui ait jamais été fait par Dieu à l'humanité. Pourrions-nous admettre que cette naissance ait eu lieu autrement que dans une atmosphère de mystère surnaturel ? N'est-ce pas simple, après tout, que les anges soient venus à plusieurs reprises visiter le pauvre ménage de Nazareth, que d'étranges choses se soient passées dans le ciel jusqu'à bouleverser les astronomes de Chaldée ? Tout cela va de soi si l'on a com­pris de quoi il s'agit. Ce passage du Credo n'a rien qui puisse choquer, dès lors que l'on admet la possibilité du miracle.

Et pourtant ce n'est pas si simple que cela pour tout le monde. Vous rencontrerez peut-être un jour ou l'autre des incroyants, ou tout au moins des sceptiques, pour qui ce miracle de la nais­sance de Jésus sera une pierre d'achoppement. Ils ne feront pas objection à la Résurrection. Ils admettront aussi qu'un homme capable de ressus­citer, après trois jours de sépulture, ait pu naî­tre seulement d'une mère. Mais ils voient moins la nécessité ou l'opportunité d'une naissance dans des conditions pareilles, tellement en dehors des lois ordinaires de la nature. Ils vous diront par exemple ceci : « Vous faites beaucoup de cas de ce que, par l'Incarnation, Dieu s'est fait homme, pareil à tous les hommes; vous insistez sur le fait qu'il n'était pas un fantôme, mais une réalité, un être de chair et de sang, tout en étant Dieu. N'en serions-nous pas plus facilement convaincus si nous le voyions naître à la manière des hommes, s'il avait un père et une mère comme les autres enfants ? De plus, vous professez que le mariage est une vocation très haute, qu'il n'a rien de répréhensible et que seul l'usage dépravé en est coupable. Nôtre-Seigneur voulait montrer aux hommes avec évidence que la vie est plus que la mort. Par sa naissance virginale, qui le faisait entrer dans cette condition mortelle, il avait voulu affirmer que l'esprit est plus que le corps. Ceci demande une explication.

Au Paradis terrestre, Adam et Ève avaient, comme nous tous, une âme et un corps, mystérieu­sement unis l'un à l'autre, avec cette différence toutefois que chez eux, c'était l'âme qui dirigeait l'attelage. L'âme donnait ses ordres et le corps obéissait. C'est le corps, hélas ! Trop souvent, qui donne ses ordres à l'âme au lieu de les attendre.

Il faut avouer que le problème posé de cette façon n'est pas si aisé à résoudre. Il est certain qu'une digestion pénible nous met de mauvaise humeur. C'est l'une des conséquences du péché... La charrue est mise avant les bœufs. Ceci ne veut pas dire que le corps domine l'âme néces­sairement et fatalement. Mais nous nous deman­dons toujours s'il ne va pas prendre l'avantage; nous ne savons jamais jusqu'où il nous entraî­nera : manger au delà de notre appétit, dormir plus qu'il n'est nécessaire, et ainsi de suite. Nous sommes toujours à nous demander : « Voyons, est-ce bien cela qui convient ? Ce dernier gâteau... ces cinq minutes de plus au lit, etc... Mon corps n'a-t-il pas exploité la situation à un moment où mon âme n'était pas sur le qui-vive ? » En somme, nous ne sommes jamais sûrs de nous.

Cette situation complique beaucoup tout ce qui se rapporte à l'amour et au mariage. L'amour de l'homme et de la femme est peut-être la chose la plus noble et la plus élevée dans l'ordre naturel. Cependant le corps à tant de part dans la ques­tion qu'il est toujours à craindre de voir cette chose si noble et si élevée ravalée au niveau d'une passion vulgaire. Attention ! Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Le corps doit avoir sa part ici. Notez que le mariage fut institué avant la chute, non après. Mais depuis la chute, ce corps est facilement un sujet ou une cause de malaise, parce qu'il essaie toujours d'usurper le premier rôle. Beaucoup de gens n'ont pas une vue claire de tout cela : ils y perdent la paix de l'esprit, au risque d'y perdre finalement leur âme, tellement la question leur paraît compliquée; ils ne la jugent qu'avec amertume et défiance. Ils sont humiliés de constater à quel point la race humaine est à la merci de ses passions, à quel point le corps peut tyranniser l'âme immortelle. Le résul­tat est qu'ils sont tentés trop souvent de jeter tout par-dessus bord et d'admettre, pour en finir, malgré les protestations d'un jugement sain, que la matière est supérieure à l'esprit, que le corps, après tout, pourrait bien être notre seule raison de vivre. Tant pis pour l'âme !

Et chaque année la fête de Noël renouvelle le cycle liturgique, apportant le souvenir de la nais­sance virginale du Fils de Dieu. Alors nous com­prenons. Les choses se sont passées comme il fal­lait qu'elles se passent. De même qu'à Pâques nous voyons qu'il serait fou de mettre en doute la suprématie de la vie, à l'heure où elle triomphe de la mort, à Noël nous comprenons ceci : il serait fou de douter que l'âme est la plus noble partie de nous et qu'elle transcende infiniment le corps

« Conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie » : L'esprit d'abord, le corps ensuite. Saint Léon, dans un passage que nous lisons précisément à l'office de la Nativité, a cette phrase exquise en parlant de la Vierge : « Devant porter en son sein le rejeton sacré, elle conçut spirituelle­ment l'Homme-Dieu par la foi, avant de le concevoir corporellement. » C'est comme si le message de Gabriel avait d'abord imprimé dans les pensées de la Vierge Marie l'image du Sau­veur, qu'elle allait mettre au monde; après quoi seulement la réalité de cette image se formerait en elle. Les douleurs, les défaitistes étaient dans l'erreur : Le Verbe se faisait chair afin que nous, créature de chair, nous soyons placés de nouveau sous le signe de l'Esprit.

Extrait de : LE CREDO  Mgr Ronald KNOX. (1959)

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 03:40

 

NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST…             

Nous sommes si habitués au texte de nos prières que nous finissons par en oublier le sens. A plus forte raison nous nous soucions fort peu de leur origine. Ne serait-ce pas le cas pour cette expres­sion « le Seigneur », si souvent employée dans les psaumes, en référence à Dieu, Créateur de toutes choses, et qui, de nos jours, est devenue le terme le plus habituel pour désigner le Fils de Dieu incarné, Jésus-Christ ? Nous disons tout naturelle­ment « Notre-Seigneur », en parlant de lui; mais il n'est pas sans intérêt de rechercher dans le passé l'histoire de cette appellation.

Les Juifs de l'Ancien Testament, vous le savez, donnaient à Dieu un nom spécial : Jéhovah, ou plus exactement Yahvé. Peu à peu, la révérence due à ce nom trois fois saint avait fait naître en eux un tel sentiment de leur indignité qu'ils en étaient venus à ne plus oser le prononcer. Le trouvant trop sacré pour être articulé à haute voix, ils y substituèrent le mot « Adonaï » ou « Sei­gneur ». D'un usage moins strictement réservé, c'était tout de même un terme de respect que l'on employait à l'égard du souverain et dans les occa­sions solennelles de la vie; les femmes appelaient leur époux « Seigneur »; on disait « Seigneur » aux prophètes ou aux autres personnalités de marque, les serviteurs le disaient aussi à leur maître, et souvent les fils à leur père.

Quelque chose de cette signification révérencielle est parvenue jusqu'à nous, avec ceci de particulier que le mot est presque exclusivement réservé, de nos jours, à la Personne de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. En parlant de Dieu Créateur ou Provi­dence, nous disons : le bon Dieu; mais nous appe­lons Jésus « Nôtre-Seigneur », et si spontanément que le nom propre de Jésus semble plutôt réservé à la prière; on l'emploie assez peu dans le lan­gage courant. Nous trouvons en quelque sorte « Nôtre-Seigneur » plus respectueux que « Jésus » tout court, mais nous n'avons peut-être jamais réfléchi à la signification vraiment profonde de ces deux petits mots.

Nous le disions que pour les anciens Juifs, le mot de « Seigneur » impliquait toujours le respect; il était de mise partout où l'autorité était, ou tout au moins le rang et la dignité, en cause. L'Évangile en fourmille d'exemples. C'est le jeune homme prié par son père d'aller travail­ler à la vigne et qui répond : « Oui, Seigneur. » (Entre parenthèses, il ne s'y rendit pas.) C'est Marie-Madeleine interpellant celui qu'elle prend pour le jardinier : « Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai. » (JN, XX, 15.) Elle veut s'insinuer dans ses bonnes grâces en l'appelant Seigneur.

Pour le juif religieux de l'époque et pour le chrétien des premiers temps, commencer sa prière par « Seigneur », c'était donc tout simplement transposer dans le domaine spirituel une formule habituelle de respect. On trouvait normal de s'adresser au Maître de toutes choses par un titre en usage auprès des grands de la terre; à l'Époux des âmes, par un titre qui convenait aux époux; au Père Éternel, par le titre que les fils donnaient à leur père; au bienfaiteur universel, par le titre usité envers un homme de marque dont on espé­rait une faveur. Ce mot « Seigneur » était donc autre chose qu'une simple formule de politesse; il était riche de sens.

Avouons que nous-mêmes nous ne savons pas trop ce que nous disons lorsque nous parlons du « Seigneur ». A peine voyons-nous là un rappel à l'humilité de notre condition, devant un grand personnage, quand nous sommes en prière. Le mot n'évoque rien qui soit en rapport avec la vie con­crète du XXe siècle. Notre mentalité d'Occiden­taux, passablement démocrates, est pour beaucoup dans ce quasi impossibilité d'admettre au-dessus de nous un Seigneur qui le soit véritablement et en toute rigueur de terme. On prétend qu'en Angleterre, au temps de la première Élisabeth, un grand de la cour étendit son vêtement flambant neuf sous les pieds de la reine, pour lui évi­ter de ternir ses fines chaussures. Elle était la reine, lui le sujet; le geste paraissait naturel à l'un et à l'autre. De nos jours un respect peut-être égal n'inspirerait plus les mêmes gestes... Autres temps, autres mœurs. L'Inde, sans doute, nous fournirait encore des exemples de ce genre, parce que l'Inde, précisément, a gardé quelque chose des mœurs antiques. La poésie indienne célèbre une femme qui, pour rehausser l'honneur de son époux, se déclare « plus vile que la pous­sière soulevée par son char ». Est-il une femme en Occident qui irait jusque-là dans la louange de son Seigneur et Maître ?

Tout cela pour en arriver à définir le sens du mot « Seigneur », adressé à Jésus. Nous venons de voir qu'il implique une relation de roi à sujet, d'époux à épouse, mais il y a plus fort encore. Le mot latin « Dominus », que nous traduisons par « Seigneur », désignait littéralement le pro­priétaire d'esclaves. L'idée que se formaient de Jésus les premiers adeptes du christianisme c'était, avant tout, celle du maître auquel ils apparte­naient, qui les possédait en propre et aussi réel­lement, sinon plus, qu'un propriétaire ne possède son troupeau. Il ne nous est pas facile de reconsti­tuer, après coup, cette atmosphère d'un ancien monde où le maître avait droit de vie et de mort sur son esclave, il pouvait le tuer pour un dîner mal apprêté !  C'est pourtant ce que signifiait le mot Dominus, Seigneur, quand on com­mença à l'appliquer à Jésus-Christ.

Dans l'oraison « Fidelium », de l'Office des morts, l'Église nous fait demander à Dieu sa pitié pour l'âme de ses serviteurs et de ses servantes; mais le sens obvie est que la grâce soit obtenue du Maître pour ses esclaves. On sait quels étaient les châtiments réservés à ceux-ci : les fouets, les fers rouges, la crucifixion; le maître était en droit d'user de tout cela à l'époque où la Bible fut écrite. Il faut nous le rappeler si nous voulons réaliser un peu ce que comporte cette simple affirmation : « Je crois en Jésus-Christ Nôtre-Seigneur. »

Un fait est certain : Il nous possède comme son bien propre. Sa bonté nous ferait facilement oublier ses droits de maître et de possesseur, mais la réalité est là. Il nous a rachetés, c'est-à-dire payés, et nous lui appartenons.

Ni vous ni moi, nous n'avons probablement jamais vu d'es­claves. Mais la chose était encore courante il y a une centaine d'années. Aujourd'hui, grâce à Dieu, on ne trouverait plus qu'exceptionnellement des êtres livrés totalement à d'autres êtres humains pour la vie et pour la mort. Et cela nous rend mal­aisé de comprendre ce qu'est une appartenance totale. Nôtre-Seigneur a sûrement tenu compte, d'avance, de cette difficulté de notre époque, et pour nous rendre plus familière une notion aussi éloignée de notre conception du XXe siècle, il a inspiré à la liturgie maints passages où nous som­mes comparés à des troupeaux dont Dieu gérait le Maître. « Nous sommes son peuple et les bre­bis de son pâturage », dit le Psaume 92. C'est d'ailleurs un écho de cette même allégorie que nous retrouvons dans la bouche même de Nôtre-Seigneur : « Je suis le Bon Pasteur » (JN, X, 11), dit-il dans la plus touchante de ses paraboles. Il s'y peint lui-même sous les traits du berger, mais du berger propriétaire des brebis. Il est notre possesseur, comme un fermier l'est de son trou­peau, et c'est pourquoi nous devons porter sa marque. Si vous avez tant soit peu habité la cam­pagne, vous aurez remarqué avec quelle facilité les moutons se faufilent au travers des haies pour le plaisir d'aller se mêler aux troupeaux voisins. C'est pourquoi le propriétaire leur fait une marque sur le dos, bien visible, rouge ou bleue, afin de, les retrouver aisément. Aussi le mal ne sera pas grand, s'il y a un peu de mélange. Chaque berger aura vite fait de retrouver son bien, Le baptême, c'est un peu cela : la marque du Christ sur notre âme. Nous ne la voyons pas, parce qu'elle est surnaturelle, mais elle est visible aux esprits angéliques. Un ange peut voir immédiatement si vous êtes baptisé ou non. Et ce signe est indélébile : rien au monde ne peut l'effacer. Ce n'est pas, vous le pensez bien, que Nôtre-Seigneur ait besoin de ce signe pour reconnaître ceux qui sont à lui, lui qui nous connaît individuellement et par notre nom, notre nom de baptême ! Lui qui connaît très exactement notre histoire. Un berger qui saurait utiliser ses longues heures de loisir arriverait assez vite à distinguer les uns des autres ses moutons; il est probable qu'il ne leur donnerait tout de même pas un nom à tous indi­viduellement. Pour Jésus, chacun, parmi les millions de chrétiens qui composent son troupeau, est une unité, ayant son nom propre. C'est le mouton ce un tel « ou ce une telle » et il n'y a pas à craindre qu'il y ait jamais confusion.

L'ennui, avec les moutons qui franchissent la barrière ou la haie, c'est qu'ils risquent de brou­ter une herbe qui ne leur convient pas du tout. S'ils entrent dans un champ de trèfle, par exemple, il y a des chances qu'ils en broutent à se rendre malades. Vous les voyez alors enfler, puis s'étendre à terre sans bouger, cela peut mal finir !... Ne riez pas ! C'est un peu notre histoire à tous. Soyez sûrs que ce n'est pas pour rien que Nôtre-Seigneur dit vouloir mener lui-même ses brebis aux pâturages; c'est lui qui leur donnera ce qu'il leur faut ; il sait distinguer ce qui est bon pour elles et ce qui ne l'est pas.

Ceci mous amène à dire un mot de ceux qui aident le pasteur, le Bon Pasteur, à garder son troupeau. Vous pensez bien qu'il ne court pas lui-même après les brebis ou les moutons auxquels il prend fantaisie de s'échapper. Que fait-il ? Il siffle son chien et aussitôt celui-ci part en cou­rant en aboyant aussi, et sur quel ton ! Et il con­tinuera son manège jusqu'à ce qu'il ait ramené le  fugitif ou la fugitive à l'alignement du trou­peau. La prochaine fois que vous verrez une scène de ce genre, rappelez-vous ce que je vous dis aujourd'hui. Pensez que Dieu a établi au-des­sus de vous, dans l'Eglise, des prêtres pour vous avertir : « Il faudrait faire ceci, ne pas faire cela... » Ce sont les messagers de Jésus-Christ, le vrai Berger. Ceux-ci ne parlent pas en leur pro­pre nom, mais en son nom à lui; ils n'inventent pas de nouvelles règles, de nouveaux commande­ments, mais ils vous transmettent ce que le Ber­ger veut de vous, ce qu'il interdit ou commande, et à ce Berger-là vous devez obéissance parce que vous êtes à lui.

Autre chose : un troupeau ne vit pas dans les champs à longueur d'année, ni même de journée. C'est au berger à pourvoir à sa nourriture, qu'il soit dehors ou dedans. Et voyez avec quelle solli­citude notre divin Pasteur y a pourvu ! Il sait bien que la vie surnaturelle, que nous tenons de lui, ne peut s'entretenir que par un aliment sur­naturel. Alors il nous donne sa Chair et son Sang dans la Sainte Eucharistie.

Revenons, avant de terminer, sur l'image que Jésus a voulu nous laisser de lui-même dans la parabole de la brebis égarée. (JN, X, 11.) Le bon Pasteur ne peut supporter qu'elle soit perdue sans retour, et nous savons la peine qu'il se donne pour la ramener au bercail. Mais il est un aspect de la parabole auquel on ne pense guère : je veux par­ler de la résistance de la brebis à son propre sau­vetage. Elle s'est laissé prendre aux ronces d'un buisson; le berger accourt et se met en devoir de la dégager, patiemment, doucement. Croyez-vous qu'elle va se laisser faire. Bien au contraire. Elle se débat, se démène comme une petite folle ! A peine commence-t-elle à se sentir libre qu'elle tente de fuir de nouveau. Elle voudrait échapper à son sauveteur... Il faudra que celui-ci la sauve malgré elle !

Eh bien ! C'est tout simplement notre histoire, l'histoire de l'âme humaine tombée dans le péché grave. La grâce qui la délivrerait est quelque chose dont elle se méfie, qu'elle ne veut pas accepter, qu'elle essaie même de refuser positivement. Quel artiste a jamais pensé à peindre cela : le bon Pas­teur venant délivrer sa brebis qui s'efforce de lui échapper ? Ce serait un beau et triste sujet... trop vrai hélas !

Extrait de : LE CREDO  Mgr Ronald KNOX. (1959)

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