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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 09:59

Le P. Taulère, pieux et savant religieux de l'Ordre de Saint Dominique, rapporte à ce sujet un exemple touchant. Animé du vif désir de faire des progrès dans la vertu et ne se fiant pas à son savoir, il conjurait le Seigneur, déjà depuis huit ans, de lui envoyer quelqu'un de ses serviteurs qui lui enseignât le chemin le plus sûr et le plus court de la vraie perfection. Un jour qu'il ressentait ce désir plus vivement encore et qu'il redoublait ses supplications, une voix se fit entendre qui lui disait: «Va à telle église et tu trouveras celui que tu cher­ches.» Le pieux docteur part aussitôt. Arrivé près de l'église indiquée, il trouve à la porte un pauvre mendiant à demi couvert de hail­lons, les pieds nus et souillés de boue, d'un aspect tout à fait digne de pitié et qui semble devoir être plus occupé d'obtenir des secours temporels que propre à donner des avis spiri­tuels. Cependant Taulère l'aborde et lui dit: «Bonjour, mon ami. » — «Maître — répond le mendiant — je vous remercie de votre souhait; mais je ne me souviens pas d'avoir jamais eu de mauvais jours.» — «Eh bien! — reprend Taulère — que Dieu vous accorde une vie heu­reuse. » — «Oh! — dit le mendiant — grâce au Seigneur, j'ai toujours été heureux! Je ne sais pas ce que c'est que d'être malheureux. » — «Plaise à Dieu, mon frère — reprend de nou­veau Taulère étonné — qu'après le bonheur dont vous dites que vous jouissez, vous par­veniez encore à la félicité éternelle. Mais je vous avoue que je ne saisis pas très bien le sens de vos paroles, veuillez donc me l'expliquer plus clairement.»

«Écoutez — poursuit le mendiant — non, ce n'est point sans raison que je vous ai dit que je n'ai jamais eu de mauvais jours, les jours ne sont mauvais que quand nous ne les em­ployons point à rendre à Dieu, par notre sou­mission, la gloire que nous lui devons; ils sont toujours bons si, quelque chose qu'il nous ar­rive, nous les consacrons à le louer, et nous le pouvons toujours avec la grâce. Je suis, comme vous voyez, un pauvre mendiant tout infirme et réduit à une extrême indigence, sans aucun appui ni abri dans le monde, je me vois soumis à bien des souffrances et à bien des misères de toute sorte. Eh bien! Lorsque je ne trouve pas d'aumônes et que j'endure la faim, je loue le bon Dieu; quand je suis importuné par la pluie ou la grêle ou le vent ou la pous­sière et les insectes, tourmenté par la chaleur ou par le froid, je bénis le bon Dieu; quand les hommes me rebutent et me méprisent, je bénis et glorifie le Seigneur. Mes jours ne sont donc pas mauvais, car ce ne sont point les adversi­tés qui rendent les jours mauvais; ce qui les rend tels c'est notre impatience, laquelle pro­vient de ce que notre volonté est rebelle, au lieu d'être toujours soumise et de s'exercer, comme elle le doit, à honorer et à louer Dieu continuellement. »

«J'ai dit, en outre, que je ne sais ce que c'est que d'être malheureux, qu'au contraire, j'ai toujours été heureux. Cela vous étonne. Vous allez en juger vous-même. N'est-il pas vrai que nous nous estimerions tous très heureux, si les choses qui nous arrivent étaient tellement bon­nes et favorables qu'il nous fût impossible de rien souhaiter de mieux, de plus avantageux? Que nous tiendrions pour bienheureuse une personne dont toutes les volontés s'accompli­raient sans obstacles, dont tous les désirs se­raient toujours satisfaits? Sans doute, aucun homme ne saurait, en vivant selon les maxi­mes du monde, arriver à cette félicité parfaite; il est même réservé aux habitants du ciel, con­sommés dans l'union de leur volonté avec celle de Dieu, de posséder pleinement une telle béa­titude. Cependant, nous sommes appelés à y participer dès ici-bas, et c'est au moyen de la conformité de notre volonté à la volonté de Dieu qu'il nous est donné d'avoir ainsi part à la félicité des élus. La pratique de cette con­formité est, en effet, toujours accompagnée d'une paix délicieuse, qui est comme un avant-goût du bonheur céleste. Et il n'en peut être autrement, car celui qui ne veut que ce que Dieu veut ne rencontre plus aucun obstacle à sa volonté, tous ses désirs, n'ayant rien que de conforme au bon plaisir de Dieu, ne sau­raient manquer d'être satisfaits; il est donc bienheureux. »

«Mon Père, tel que vous me voyez, je jouis toujours de ce bonheur. Rien ne vous ar­rive, vous le savez, que Dieu ne le veuille; et ce que Dieu veut est toujours ce qu'il y a de mieux pour nous. Je dois donc m'estimer heu­reux, quoi que ce soit que je reçoive de Dieu ou que Dieu permette que je reçoive des hommes. Et comment n'en serais-je pas heureux, persuadé comme je le suis, que ce qui m'arrive est précisément ce qu'il y a pour moi de plus avantageux et de plus à propos? Je n'ai qu'à me rappeler que Dieu est mon Père infi­niment sage, infiniment bon et tout-puissant qui sait bien ce qui convient à ses enfants et ne manque pas de le leur donner. Ainsi, que les choses qui m'arrivent répugnent aux sen­timents de la nature ou qu'elles les flattent, qu'elles soient assaisonnées de douceur ou d'amertume, favorables ou nuisibles à la santé, qu'elles m'attirent l'estime ou le mépris des hommes, je les reçois comme ce qu'il y a, dans la circonstance, de plus convenable pour moi et j'en suis aussi content que peut l'être celui dont tous les goûts sont pleinement satisfaits. Voilà comment tout m'est un sujet de joie et de bonheur. »

Émerveillé de la profonde sagesse et de la haute perfection de ce mendiant, le théologien lui demande: «D'où venez-vous? — Je viens de Dieu, répond le pauvre. — Vous venez de Dieu! Où l'avez-vous rencontré ? — Là où j'ai quitté les créatures. — Où demeure-t-il? — Dans les coeurs purs et les âmes de bonne vo­lonté. — Mais, qui êtes-vous donc ? — Je suis roi. — Ha! Où est votre royaume? — Là-haut, dit-il, en montrant le ciel; celui-là est roi, qui possède un titre certain au royaume de Dieu, son Père. — Quel est, demande enfin Taulère, le maître qui vous a enseigné une si belle doc­trine? Comment l'avez-vous acquise? — Je vais vous le dire, répond le mendiant: je l'ai ac­quise en évitant de parler aux hommes, pour m'entretenir avec Dieu dans la prière et la méditation; mon unique soin est de me tenir constamment et intimement uni à Dieu et à sa volonté sainte. C'est là toute ma science et tout mon bonheur. »

Taulère savait désormais ce qu'il voulait savoir. Il prit congé de son interlocuteur et s'éloigna. «J'ai donc enfin trouvé — dit-il, une fois livré à ses réflexions — j'ai enfin trouvé celui que je cherchais depuis si longtemps. Oh! Combien elle est vraie la parole de saint Augus­tin: Voilà que les ignorants se lèvent et ravissent le ciel; et nous, avec notre science aride, nous res­tons embourbés dans la chair et le sang. »

Extrait de : CONFIANCE en la Divine Providence (1954)

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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 19:33

LA COMPASSION DE MARIE (II)

La corédemptrice

Le rachat du monde s'est opéré dans le sang d'un Dieu... Aus­si le Nouveau Testament entre Dieu et les hommes ne connaît-il qu'un seul vrai médiateur (I Tim. II, 5), un seul dont le nom doit être notre salut (Act. IV, 12) et la propitiation pour nos péchés (I Jean, II, 2), c'est le Christ Jésus, Dieu fait homme. Et loin de nous la pensée que le salut nous soit venu d'une pure Créature fût-elle la plus noble, la plus parfaite, la plus sainte de toutes, fût-elle la Vierge bénie entre toutes les femmes ! Car seul un Dieu pouvait combler l'abîme qui nous séparait de lui, seul un Dieu pouvait apaiser les justes vengeances du Ciel. Le rachat du monde ne pouvait s'opérer que dans le sang d'un Dieu.

Sans la Rédemption par un Dieu fait homme, Marie n'eût rien possédé des titres et des privilèges qui font qu'aujourd'hui sa mémoire est en bénédiction. Mais entre tous les descendants de notre race, il n'est point d'autre créature non plus, que le Christ lui-même ait voulu avoir pour mère, et à qui il nous ait tous légués comme ses enfants.

Marie fut la première et la plus parfaitement rachetée, puis­que, en prévision des mérites de son divin Fils, elle fut préser­vée de la tache originelle, créée dans l'amour de Dieu et pos­sédée dès le premier instant par la grâce et l'Esprit d'en haut. De ce fait, et c'est là tout le secret du rôle sans égal que Marie doit tenir dans l'œuvre de notre rédemption, du fait qu'elle est immaculée et que dès le premier instant de sa conception elle se trouve en état de grâce et d'amitié avec son Créateur, tout ce qu'elle acquiert de mérites, de satisfaction et de grâces, elle peut en disposer en faveur des hommes ses frères, sans avoir, comme eux tous, à se faire pardonner ses propres péchés.

Ce privilège est unique, et voilà pourquoi seule entre tous les saints qui ont honoré le Christ et l'Église, Marie verse au trésor com­mun des richesses spirituelles capables de nous délivrer non seu­lement de la peine, mais de la culpabilité même de nos péchés.

Tous ses actes de foi, d'espérance, d'amour et de résignation, que Jésus veut bien accepter et unir à ses propres mérites, tous les actes de la Vierge Marie sont offerts en sacrifice au Dieu de justice, et, par la vertu du sang de Jésus, nous méritent le pardon et la grâce du Ciel.

La consolation des affligés

O Marie, il nous tarde de vous adresser maintenant nos sup­plications et nos prières. Vous êtes la mère des douleurs, la reine des martyrs, et la consolation des affligés. Nous nous sentons vos enfants, régnez sur nous et consolez-nous dans nos malheurs. Vous voyez bien que le monde, après avoir trop recherché de plaisirs et de jouissances, gémit maintenant dans les privations et les peines. Les pauvres sont légion, une légion méprisée qui devient redoutable; et les riches eux-mêmes se sentent peu ras­surés au milieu de leur bien-être. Partout c'est la souffrance; par­tout c'est l'inquiétude; partout c'est la misère.

Note : Ici le rédacteur du blog, a tenté d’actualiser la fin de la prière, pour l’adapter à notre temps. Nous sommes bien rendu à la fin des temps.

La véritable Église du Christ, qui a pour chef suprême, le saint Père Paul VI, ô Marie, est toujours malgré son exil, après vous notre mère, puisque par elle, par ses sacrements traditionnels, par ses prières, le Christ engendre et nourrit en nous sa vie divine. Comme vous, l'Église partage, plus que jamais, par le pape Paul VI martyrs, les souffrances du Rédempteur; comme vous elle dispense au monde les fruits de la Rédemption.

Depuis 50 ans, nous assistons à un combat terrible contre votre Sainte Église. Le démon, sur plus d'un point de la terre, avec la Nouvelle religion Conciliaire, tente de nous faire oublier que nous devons, nous aussi gravir son Calvaire et mêler nos larmes au sang de ses martyrs ?

Faites, ô Marie, que ces souffrances nous soient salutaires. Donnez-nous de saint prêtres fidèle à PAUL VI. Épargnez à l'Église la honte de voir les sociétés qui portaient le sceau de son baptême, faillir à la mission de justice et de charité que lui a marquée le Christ. Épargnez-lui de voir subsister plus longtemps cette misère méritée qui éloigne les masses de Dieu et du Christ et qui fait le scandale des nations païennes elles-mêmes.

Secourez-nous, ô Vierge compatissante; et s'il plaît à Dieu de retarder encore la fin des maux qui nous oppressent, obtenez-nous du moins de les supporter avec plus de force, puisque, com­blés de vos attentions, nous n'avons pas su les éviter !

Vous êtes la Corédemptrice du genre humain; souvenez-vous ô Marie, vous qui trônez maintenant dans la gloire avec votre Fils, demandez Lui de hâter le retour de notre Saint Père PAUL VI. Dites-Lui que vous avez entendu notre appel.

Sou­venez-vous de notre faiblesse et de notre misère; intercédez pour nous, et demandez Lui de mettre fin a cette épreuve, que nous avons bien mérité. Après 42 ans, sans chef visible, nous crions: «Sauvez nous Seigneur nous périssons».

Rendez-nous dignes des promesses de Jésus-Christ : promesses de ses grâces en cette vie d’épreuve et de gloire dans l'autre, où nous pourrons chanter éternellement vos louanges, ô clémente, ô charitable, ô douce Vierge Marie.

Mgr Paul Bernier, o. ap.

Extrait de : Nourritures Spirituelles, tome 1. Fides 1956

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 08:42

LA COMPASSION DE MARIE (I)

La Mère des douleurs

Sur l'humble sommet d'une colline qu'on appelle le Golgotha, une Croix dressée domine le monde et embrasse les siècles de son histoire : c'est la croix du Christ Sauveur. Bois infâme, s’il n’en fut jamais, et bois d'ignominie, la croix fait encore aujourd'hui le scandale des Juifs; elle reste une folie aux yeux des païens. Mais pour nous, les élus de Dieu, la croix est toute force et toute sagesse (I Cor. I, 23); car elle fut l'instrument d'un supplice ré­dempteur, teinte et empourprée du sang de l'Agneau divin.

Ce vendredi-là, le ciel de Judée vit donc Dieu fait homme ex­pirant, pieds et mains cloués au gibet; il vit aussi l'indicible af­fliction de la mère du Crucifié, silencieuse et debout, tel ce prê­tre blessé consommant à l'autel un double sacrifice : le sacrifice d'un homme et le sacrifice d'un Dieu !

Le ciel alors s'est soudain obscurci, comme pour voiler un si douloureux spectacle. Mais le récit en fut tracé dans les pages inspirées de l'Évangile, et ce souvenir nous reste. Voyez ! Avant de revivre le drame inénarrable de la Passion du Fils, l'Église, donnant libre cours à ses sanglots, commémore la Compassion de sa divine Mère.

Et c'est pour pleurer avec elle que nous allons la contem­pler ensemble : Qui donc retiendrait ses larmes, à contem­pler la Mère du Christ dans un si dur supplice ? Oh ! Oui, pleu­rez vous tous qui avez connu les douleurs d'une mère; pleurez, si vous avez jamais senti en votre âme navrée le contre coup des souffrances d'une femme à qui vous deviez le souffle et la vie ! Oh ! Oui, pleurez, ne tarissez pas de larmes. Car c'est aujourd'hui la fête de notre mère; et la fête d'une mère comporte toujours, du moins par un côté, des douleurs et des larmes !

Vous avez donc vécu de douleurs, ô Marie, comme les autres vivent de pain, et votre breuvage s'est dilué dans les larmes (Ps. CI, 10). Mais pourquoi dès lors, grand Dieu ! Toutes les nations vous proclament-elles bienheureuse ? Cent générations auraient-elles tout oublié des gémissements de leur mère, (Eccl. VII, 29) et vous-même, dans les transports inspirés de votre Magnificat, auriez-vous mal connu l'avenir ?

Oh ! Non. Vous êtes bienheureuse, ô Marie, parce que, sans connaître la mort, vous avez cueilli la palme du martyre, au pied de la Croix (Communion de la messe). Vous êtes bienheureuse, ô Marie, parce que vous avez ainsi contribué au rachat du monde, et qu'aujourd'hui vous rayonnez de grâces. [...]

Arrêtons-nous à ces deux pensées. Marie a partagé les souf­frances du Rédempteur : nos cœurs ne peuvent pleurer plus d'amertume ! Marie a coopéré à la rédemption du monde : notre confiance ne peut reposer sur plus de puissance ni plus d'amour !

La reine des martyrs

Vous avez remarqué, vous qui avez vieilli, que la sensibilité est le secret parfum des grandes âmes, le lustre des âmes pures,

Or, Marie était née innocente et pure; elle était restée tou­jours incomparablement vierge. En elle, aucun désordre, aucun désaccord entre la chair et l'esprit : elle ignorait toutes ces mé­prisables souffrances que nous nous causons à nous-mêmes, ou que notre corps de lui-même inflige à notre âme.

Mais, aux coups qui viennent du dehors : privations, durs traitements, faim, soif, lassitude, quelle exquise sensibilité dans cette chair virginale ! Et quelle âme ne fut jamais plus accessible à la douleur que cette âme délicate créée pour aimer son Dieu devenu son Enfant, et ornée des dons les plus parfaits de con­naissance et d'intuition ! Qui donc mieux que cette innocente créature pouvait ressentir la malice des hommes, les coups meur­triers des événements, la persécution des choses ?

Toute la vie du Christ fut une croix et un martyre. Il n'a pas plu au Ciel qu'il en fût autrement de la vie de Marie. Vous avez entendu le vieillard prophète, tenant dans ses bras tremblants l'Enfant Dieu. Il s'est retourné brusquement vers la jeune mère. Et vous-même, dit-il, un glaive, un long et large glaive, vous transpercera l'âme (Luc, II, 35). La Passion est encore à plus de trente ans de là, et Marie est frappée. Elle est frappée la premiè­re; elle restera debout la dernière. C'est la fuite en Égypte sous le coup des fureurs d'Hérode, c'est la perte de Jésus au Temple, c'est l'inquiétude d'une vie sans fortune. Plus tard viendra la sé­paration d'avec Jésus partant pour les courses de son ministère public. Bien mieux que David et Isaïe, la Mère de Dieu connaît à l'avance les ignominies, les tourments qui attendent son Fils; pendant plus de trente ans, elle les médite en son cœur pour en savourer l'amertume (Luc, II, 19).

Et puis, voici l'adieu suprême. La scène dut se passer à Béthanie, ville de l'affection. Et quand Jésus partit pour la dernière Cène, Marie le vit s'éloigner sans pouvoir le suivre : le glaive promis pénètre dans son âme ! Le Fils de l'homme va être trahi, livré aux gentils, conspué, condamné, crucifié... (Luc, XVIII, 32). Et vous n'y serez pas, ô ma Mère !

Après deux nuits passées seule avec sa souffrance, Marie va revoir, sur le chemin qui conduit du prétoire au Calvaire, son Fils couronné d'épines et chargé de sa Croix, Leurs regards seulement se rencontrent; Jésus a des paroles de consolation pour de pieu­ses femmes... avec sa Mère il garde le silence. Et le glaive plus avant s'enfonce dans son âme...

Elle le suivra maintenant jusqu'au bout. Elle verra l'abandon de tous les disciples, la fureur des scribes, la malice d'un peuple en furie; elle verra son Fils dépouillé honteusement de ses habits que des soldats de corvée se partageront; elle le verra clouer à la croix; elle verra deux scélérats lui être donnés pour escorte, seul cortège de son exaltation douloureuse; elle entendra ses pa­roles de pitié, d'amour, de pardon, de douleur, de confiance. Et le glaive plus encore déchirera son âme...

Il reste un dernier coup à porter : un soldat avec sa lance perce le côté de Jésus : l'âme du Sauveur s'est déjà retirée, et c'est le cœur même de Marie que ce glaive transperce.

Puis, les ténèbres couvrent le monde. Ni la douleur de Marie, ni son amour ne s'éteignent; la Mère des douleurs reçoit et retient quelques instants sur ses genoux le corps livide du Sauveur. Mais le jour qui baisse à l'horizon mesure les derniers épanchements; il faut hâter, avant le coucher du soleil, les suprêmes devoirs ren­dus à la dépouille divine qu'on emporte au tombeau; et la grotte funèbre se referme bien vite. Et cette précipitation même ajoute une nouvelle douleur (Perroy). Le glaive ne peut aller plus avant dans son âme !

Tant de souffrances nous confondent. Il faut les rapporter au Christ Jésus qui les a voulues pour notre édification et qui les a aimées pour notre salut. Car Marie n'a tant souffert que pour coopérer à notre rachat; c'est la pensée la plus douce à notre piété reconnaissante.

Mgr Paul Bernier, o. ap.

Extrait de : Nourritures Spirituelles, tome 1. Fides 1956

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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 11:55

« J'ACHÈVE EN MES MEMBRES...» (II)

Hier soir, dans le calme extérieur, quand mes compagnes ont sombré dans le sommeil, je me suis retrouvée devant vous, ô mon Jésus, pour vous offrir ma petite « Hostie »... bien pauvre... difforme encore... et j'ai osé l'unir à la vôtre si immaculée, si divinement parfaite, puis, après avoir dit et redit ce Fiat dou­loureux dans cet état si pénible à toute nature, joyeux dans la volonté de Vous servir, j'ai ajouté, avec une grande envie de pleurer, mais en me reprenant, d'un effort suprême, pour « me » redonner à votre volonté : Magnificat, à mon Dieu, tant que vous vous le voudrez, mais aidez-moi ! ... Vous me faites mal ! Ô di­vin sculpteur. Mon roc est-il donc si abrupt, tellement rebelle au ciseau ? ...

J'unis ma croix avec les croix, la croix qui me répugne, me désole... la croix si lourde, si épineuse, la croix qui me meur­trit [...] la croix qui pénètre partout dans ma chair ... mes membres dans ces brûlements, pas une région de mon pauvre organisme n'est exempt... la croix de l'ambiance, la croix qui, par la souffrance épuisante, suscite des désirs fous, dans l'esprit fatigué : Partir ! Fuir ! Me faire au moins transporter dans le corridor ou, encore, me lever, bondir, aller parler à l'officière, ou m'asseoir dans mon lit. [...]

Alors j'ai refoulé les pleurs, pleurs amollissants en la circonstance et j'ai prié la petite Thé­rèse. Elle avait le plus d'attention pour ses compagnes les moins agréables et cela, naïvement en apparence... Oui, être naïve et douce ! ... J'ai la conviction maintenant que Lui seul permet toutes ses souffrances physiques afin de me faire communier étroitement à la souffrance pour la mieux comprendre et élever les âmes éprouvées, jusqu'à Lui. Pour réaliser cet idéal tant caressé en ces années de maladie, il me faut souffrir beaucoup... et la lumière vient...

Oh ! Jésus ! Je veux t'aimer avec ton propre amour et celui de l'Univers entier, t'aimer autant que tous les saints, tous les martyrs, toutes les âmes sacerdotales, consacrées, toutes les petites âmes héroïques dans leur silence et leur abnégation. Je veux t'aimer d'un amour si puissant, si pur, que rien de ma nature humaine ne subsiste dans cet amour, que Toi seul reste toujours ma Lumière, mon Guide, mon Modèle, ma Vie.

Je te le demande, ô mon Jésus, d'augmenter ma volonté de Te servir en toutes circonstances de ma vie, de Te rayonner pleinement afin de me sanctifier et de Te gagner, par ton Amour, un nombre d'âmes aussi étendu que l'Infini. Il y en a des multitudes à sauver ! Des oublieuses, des légères, des enténébrées ! Que ton amour, vivant en moi me transformant en Toi, ô Jésus, devienne une consolation pour ton Cœur délaissé et une source jaillissante de lumière et d'amour pour toutes les âmes sacerdotales et consacrées qui doivent répandre la Foi et attirer les âmes.

Je veux T'ai­mer ! Pour aimer la vie, exactement celle que tu me destines, au jour le jour. En surnaturalisant tout, je veux expier mes fau­tes et être ton jouet. Dans la réalité, la vérité sans illusions. Je te supplie de me donner la grâce puissante et je veux être Hostie de louange d'action de grâces. Je veux T'aimer assez pour ne cesser jamais de te grandir en moi, pour accepter de vivre au­tant que tu le voudras. Même pour continuer la lutte ennuyante contre les ravages de la maladie dans mon pauvre corps. Aimer la vie pour aimer pleinement la vraie vie et désirer la « mort » seulement quand tu le voudras, ô mon Jésus, la mort, non celle qui débarrasse des maux dont on est las, mais la merveilleuse ren­contre avec le Père éternel, dans l'Infini, l'Éternité et seulement au jour, à l'heure, par toi choisie... quand tu jugeras bon, ô mon Bien-Aimé Jésus, de m'attirer à toi...

La souffrance est une vocation et Jésus destine véritablement des âmes à vivre dans cet ordre...

Il n'a pas fait de moi Son Épouse, car je n'ai pas consacré par des vœux, ma vie de jeune fille. Pourquoi ? Ma liberté a été entravée par la maladie... Le rêve « d'immolée » va se réaliser d'après Ses plans peut-être sur un théâtre humainement impro­pre à la vie intérieure, ardente, suivie, et au « rayonnement » désiré...

Fiat ! Je veux être épouse cachée, selon votre Divin Cœur. Vous me permettez de désirer le calme, le silence, le re­cueillement, de Vous le demander aussi ?... Mais, ô mon Jésus, je Vous de­mande avant tout la paix, dans l'obéissance à tous vos « capri­ces ». La patience a été harcelée, agacée, presque exaspérée. Causes multiples... Mon Dieu, est-ce votre volonté ? Et la confiance s'ébranle avec le pourquoi qui surgit au loin... Pendant toute ma prière les flots mugissaient : l'impatience, la souffrance, l'ennui, le doute, tous ces diables affreux, hideux, ont forcé les portes..., ébranlé les ouvertures.

Mais votre conseil «veillez et priez» a été suivi... La foi pure, nue, sans consola­tion a été le garde sûr. Je crois en la vocation de la souffrance dans le milieu où Vous me placez et dans toutes les circonstances défavorables à ma guérison, car je veux accepter cette conclusion. Je suis venue non pour guérir, mais pour mourir à moi-même et faire Votre Volonté.

Fiat ! Fiat ! Fiat comme une litanie quand je trouve très dure l'acceptation. Olivette Halle

Extrait de : Nourritures Spirituelles, tome 1. Fides 1956

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 12:47

« J'ACHÈVE EN MES MEMBRES...» (I)

Tout l'organisme fonctionne mal et me procure bien des pe­tites misères à offrir au Seigneur Jésus. Que j'en suis contente ! Je me pénètre de plus en plus de l'efficacité des petits sacrifices obscurs. Aussi je tâche de ne laisser passer aucune occasion d'en faire.

La Sainte Trinité vit là dans mon cœur, incessamment. Elle ne me suffirait pas, Elle qui faisait le rassasiement de la Vierge Marie, mon modèle ! Elle y demeurait toujours puisque ma Mère chérie est toujours restée sortie d'elle-même, en Dieu qui doit être aussi mon centre.

J'ai fait mienne une ambition du bienheureux père Eymard en l'adaptant à ma condition. Partout où je passe je veux être | une cause de rénovation spirituelle. Je veux, dans l'ombre, pré- j parer les voies à Jésus et m'efforcer d'être comme un simple fu­mier qui engraisse la terre du sanatorium et de toute l'Église.

Dans mon oraison d'aujourd'hui j'ai pensé que du Corps mys­tique je suis le moindre des membres. Et cependant, ô merveille ! Ma puissance est infinie dans le Christ; ce qui fait que les autres attendent ma collaboration à l'édification de l'œuvre que Jésus a fondée dans son sang. Oui, que c'est admirable cette vocation universelle à la réalisation du plan divin ! Ces affections abon­dent dans mon cœur et je les confie à mon carnet telles que le Sauveur les fait surgir en moi.

Ainsi dans la prière, je me nourris de la pensée que toute la chrétienté compte sur moi, elle fait fonds sur l'apport précieux que mon union à Jésus me permet de lui procurer. Toute petite que je suis, que je me sens grande à cette vue !

Ces lumières excitent ma plus vive admiration pour la sa­gesse divine qui éclate sous tous les aspects de la communion des saints ! En même temps, ces manifestations de l'amour de Dieu pour nous m'arrachent à mon apathie, me pressent d'accourir au champ du Père de famille.

Les mots tombent en ce moment de mon âme sur ces pages. Bien que je veuille faire oraison, je ne sens pas qu'il faille m'interdire cet épanchement, qui n'est pas une digression puisque je me sais comme jamais en la présence de Dieu.

Pour parler au Bien-Aimé je choisis toujours le temps de la cure, qui est le plus favorable au recueillement. S'il ne m'avait fallu recourir à la plume je n'aurais pu, comme je le fais, coucher sur le papier les effusions qui me viennent, et plus tard je n'au­rais peut-être pas pu y revenir.

Ce n'est pas que j'attache de l'importance à ce griffonnage puisque je n'agis que pour obéir. Mais je suis toujours heureuse de vous donner à constater ce que l'infinie Bonté verse dans mon âme en considération des autres.

C'est ordinairement durant les colloques commencés avec Jé­sus que je pourrais écrire longuement, car alors descendent à flots ces grâces qui illuminent. D'autre part quand j'entreprends de vous écrire, cette occupation s'entremêle de la prière, vers la­quelle elle m'y conduit comme naturellement.

Il devrait bien en être ainsi pour tout ce que je fais. Mon activité vivifiée de prière servirait doublement la cause de l'Église tandis qu'elle resserrerait les liens qui déjà m'attachent au Christ. Dès lors, au lieu d'avoir des heures de prières, c'est ma vie entière qui serait «priée». Oh ! Le bel idéal. Plus de cloison entre l'action et l'oraison, mais les deux se compénétrant pour la plus grande efficacité de mon apostolat !

De ces riantes perspectives je reporte mes regards sur la mul­titude d'âmes qui ignorent leur valeur et celle de leur destinée. Que Notre-Seigneur doit souffrir de voir son règne si peu avan­cé ! Puisse-je aimer de plus en plus, aimer sans mesure, aimer jusqu'à me laisser consumer et détruire par l'Amour pour hâter l'avènement de ce règne tant désiré.

Quand je me place bien en face de ces réalités tant oubliées du grand nombre, il n'existe plus rien à mes yeux. Je souhaite une participation aussi large que possible à l'œuvre de rédemp­tion du monde par l'amour et la souffrance.

Ma force dérisoire ne m'arrête pas. Saint Paul s'est glorifié dans ses infirmités et la chère sainte du Carmel s'est complus dans sa faiblesse. J'en ferai autant avec la grâce de Dieu et le Tout-Puissant ne refusera pas d'opérer par moi de grandes choses. Il restera si évident que je n'y serai pour rien.

Marie-Claire Tremblay

Extrait de : Nourritures Spirituelles, tome 1. Fides 1956

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 03:11

« CE QUI MANQUE A LA PASSION DU CHRIST »

La considération attentive de la Rédemption universelle du gen­re humain permet de découvrir que plusieurs agents collabo­rent à cette grande œuvre de miséricorde et de justice. Dieu le Père donne son Fils en rédemption de nos péchés; le Christ sa­tisfait par sa Passion et nous mérite les faveurs divines; les saints achèvent dans leur chair ce qui manque aux souffrances du Sau­veur (Col. I, 24). A qui faut-il donc attribuer en propre l'œuvre surnaturelle de notre délivrance du péché et de notre réconci­liation avec Dieu ?

La satisfaction de Jésus

Si l'on considère les artisans de cette œuvre rédemptrice, il faut tenir que la satisfaction parfaite de nos péchés est propre au Christ d'une manière immédiate. C'est lui qui, en tant qu'hom­me, souffre sur le Calvaire et offre ses souffrances d'une valeur infinie en compensation de nos fautes. Bien plus, cette satisfac­tion est son œuvre personnelle. Il en est la cause prochaine d'une façon absolue, puisque seule la personne du Verbe, en tant qu'elle possède la nature humaine, mérite, satisfait, s'immole et nous sauve.

Mais si l'on se place au point de vue de la cause première et éloignée, on peut dire que la Trinité tout entière est cause de la satisfaction. La vie du Christ, objet d'une valeur infinie of­fert en compensation du péché, appartenait à la Trinité, comme à son premier Auteur. C'est la Trinité qui en a décrété l'offrande par la Passion; c'est encore elle qui a inspiré à l'Homme Dieu de souffrir pour nous et qui a déterminé d'avance toutes les cir­constances de sa mort sur la Croix. L'œuvre satisfactoire de Jésus est d'ailleurs une œuvre divine externe, qui, selon les enseigne­ments de la foi, est commune aux trois personnes de la Sainte Trinité. Aussi est-il juste de conclure que la compensation of­ferte à Dieu pour l'injustice du péché et ce qu'on lui offrit ap­partenaient immédiatement et proprement au Christ en tant qu'homme, bien que sa satisfaction parfaite doive être attribuée à la Trinité, comme à sa première cause.

La satisfaction des Saints

Quant aux souffrances des saints, elles profitent au salut des fidèles, non par mode de satisfaction en rigueur de justice, mais à titre d'exhortation et d'exemple, selon la déclaration de saint Paul aux Corinthiens : Nous sommes dans la tribulation pour votre exhortation et votre salut (II Cor. I, 6). Car seules les souf­frances du Sauveur, à proprement parler et d'une manière ab­solue, satisfont en stricte justice pour les péchés des hommes. Les souffrances des saints constituent une satisfaction de conve­nance qui peut effacer la peine temporelle due au péché actuel, mais qui n'a qu'une valeur relative. Ainsi les saints, dont les souffrances jouent un rôle actif dans la satisfaction du péché, doi­vent être considérés, non précisément comme des corédempteurs, mais bien plutôt comme des coadjuteurs du Christ, cause propre et immédiate de notre parfaite restauration spirituelle. [ ... ]

La satisfaction des justes

Aux souffrances du Sauveur, qui étaient le lot de l'infirmité qu'il a prise, la divinité conféra une puissance infinie capable de nous restaurer. La chair, dans laquelle le Christ a souffert sa Pas­sion, écrit saint Thomas, est l'instrument de sa divinité, et c'est en raison de sa divinité que les souffrances et les actions du Christ agissent, dans la vertu divine, en vue de chasser les péchés. Aussi l'infirmité de la nature passible et mortelle du Sauveur, en tant qu'elle appartient à un Dieu, possède-t-elle sur la croix une puissance réparatrice qui dépasse infiniment toute puissance humaine. Grâce à l'union hypostatique, la satisfaction qui s'y accomplit est douée d'une vertu spirituelle, qui obtient son efficacité en nous par le contact spirituel de la foi et des sacrements de la foi. [...]

Nôtre-Seigneur Jésus-Christ s'est substitué à nous, a satisfait à notre place. Sans les terribles souffrances endurées dans son hu­manité très sainte et dans sa volonté absolument conforme à la volonté de son Père, sa satisfaction vicaire serait demeurée invi­sible et n'aurait pas pu, de ce point de vue, servir d'exemple aux rachetés, qui doivent compléter dans leur chair ce qui manque aux souffrances du Christ.

Non pas que la satisfaction du Christ pour nous ait en elle-même besoin d'un complément. Elle est absolument parfaite. Nous avons maintes fois rappelé sa valeur infinie qu'elle tient de la Personne du Verbe et sa valeur objective qui lui vient du genre d'action, du nombre et de l'intensité des souffrances de Jésus. Cause universelle, elle a cependant besoin d'être appliquée à chaque âme en particulier, afin d'enlever les péchés propres. Outre qu'elles réalisent une certaine configuration au Christ souf­frant pour nous sur la Croix, les souffrances des âmes saintes achè­vent ce qui manque aux souffrances du Christ en ce sens qu'elles contribuent par mode de convenance à l'application aussi parfaite que possible de la satisfaction infiniment méritoire du Sauveur, application qui se doit faire par la foi et les sacrements.

Arthur-Guzman Albert, o.p.

Extrait de : Nourritures Spirituelles, tome 1. Fides 1956

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22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 19:26

LE CHRIST, NOTRE PONTIFE

Un pont unit deux rives. Il devient ainsi un lieu de passage et de transport d'une rive à l'autre. Ainsi Jésus-Christ unit les hommes à Dieu. Par Jésus-Christ, Dieu communique aux hom­mes ses bienfaits et ses grâces; par Jésus-Christ, les hommes font monter à Dieu leurs hommages, leurs prières, leurs adorations, leurs sacrifices.

Il réunit en lui l'homme et Dieu

Grâce au pont, les riverains ne sont plus des étrangers. Le fleuve les séparait; le pont permet de se voisiner, d'entretenir des relations d'amitié. Entre Dieu et nous, il y avait le fleuve du péché; un fleuve que nous ne pouvions pas franchir nous-mêmes. Dieu jette le pont. Le fleuve du péché est vaincu; il y a moyen de le franchir sans se noyer.

Je désire, disait Dieu le Père à sainte Catherine de Sienne, que vous jetiez les yeux sur le pont que j'ai fait en mon Fils unique par lequel la divine grandeur est reliée à la terre de votre huma­nité. Le Christ est le pont construit pour restaurer le chemin cou­pé et faire que l'homme puisse franchir les dangers de ce monde et parvenir à la vie éternelle.

Il n'était pas au pouvoir de l'homme, continuait Dieu, de bâ­tir un pont suffisamment long pour atteindre au ciel. La nature humaine, née de la terre, était incapable par elle-même de satis­faire pour le péché et de détruire les conséquences de la faute originelle qui avait corrompu et infecté la race humaine tout entière. Il était donc nécessaire de réunir celle-ci à la grandeur de ma nature pour que la nature divine puisse satisfaire pour toute l'humanité. Aussi la Grandeur s'abaissa jusqu'à la terre de votre humanité; elle construisit un pont et fit un passage.

Grâce au pont qui est Jésus-Christ, le Rédempteur, nous som­mes réconciliés avec Dieu, amis de Dieu, jouissant de son amitié. C'est la doctrine exposée par saint Paul dans sa deuxième épître aux Corinthiens : Tout cela vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par Jésus-Christ. Dieu a réconcilié le monde avec lui-même dans le Christ, n'imputant pas aux hommes leurs offenses, parce qu'il est vrai Dieu et vrai homme.

Un pont doit être solidement amarré aux rives, il doit adhé­rer fortement aux rives, il doit être quelque chose des rives. Ainsi du Christ : du côté des hommes, il est homme comme nous, il appartient à notre humanité, il partage notre sort en tout (ex­cepté le péché), il a pris sa vie humaine à la même source que nous, il est de la lignée d'Adam. Il est en même temps Dieu par nature, tout-puissant et éternel, infini et parfait, en tout égal au Père et à l'Esprit-Saint. Le Christ n'est pas seulement entre Dieu et les hommes (comme un pilier planté au milieu du fleu­ve, ou comme un traversier qui fait la navette entre les deux rives); ce serait le cas si nous avions comme médiateur un ange. Le Christ est entre Dieu et les hommes, parce qu'il est à la fois vrai Dieu et vrai homme. Et cette union qui rassemble dans une même personne divine l'humanité et la divinité, est une union très ferme, très solide, une union très intime et indissoluble. C'est un pont indestructible.

Le rôle de Marie

Marie nous a obtenu ce pont. Par ses prières et sa sainteté, elle a mérité d'une certaine façon l'Incarnation, plus que les saints de l'Ancien Testament. Par son libre consentement au jour de l'Annonciation, elle a en quelque sorte commencée la construction du pont. Ensuite, en donnant le jour au Christ, en l'élevant, en le présentant aux bergers et aux mages, en l'accompagnant à la croix, elle a contribué à entretenir et à faire servir le pont.

Si nous prenons l'image à un autre point de vue, Marie est comme le roc avancé sur lequel le Verbe incarné s'est posé, com­me un pont doit s'appuyer sur un point solide de la rive, sur le roc, de préférence, à un endroit où la rive s'avance le plus pos­sible dans le fleuve, sur une pointe aussi rapprochée que possible de l'autre rive. Or Marie par sa sainteté éminente est la plus rap­prochée de Dieu; elle est très fermement établie en sainteté; il convenait que l'Incarnation se fît en elle et par elle.

Nous pouvons utiliser une autre image. Un pont est inutile s'il n'est pas accessible; il faut que les routes convergent vers le pont et il faut que le pont débouche sur une route. Marie est cette voie d'accès au Christ. Par elle on va au Christ et par elle le Christ vient à nous. Elle n'est pas un obstacle à notre union au Christ, elle facilite au contraire cette union.

Jacques Gervais, o.m.i.

Extrait de : Nourritures Spirituelles, tome 1. Fides 1956

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