Les confessions de Saint Augustin… Je résolus « en votre présence » de rompre sans bruit avec la foire aux bavardages, d'en retirer doucement le ministère de ma langue. Je ne voulais plus que des enfants qui n'avaient en tête ni votre loi, ni votre paix, mais des folies mensongères et des batailles de forum, achetassent de ma bouche des armes pour leur fureur. Par chance il ne restait plus que quelques jours pour arriver aux congés de la vendange. Je décidai de patienter jusque-là. Je m'en irais alors selon l'usage, mais, racheté par vous, je ne reviendrais plus me vendre désormais.
Tel était mon dessein. Je l'avais conçu devant vous; mais parmi les hommes, seuls nos intimes le connaissaient, et il était convenu entre nous qu'on n'en laisserait rien transpirer. Pourtant, à l'heure où nous remontions de la vallée de larmes en chantant « le cantique des degrés » vous nous aviez donné « des flèches aiguës » et « des charbons destructeurs » contre la langue perfide qui, sous prétexte de conseils, ne sait que critiquer, et — tant elle vous aime ! — vous dévore, comme elle fait d'un mets.
Vous aviez blessé notre cœur des traits de votre amour; nous portions vos paroles fixées dans nos entrailles, et les exemples de vos serviteurs devenus par vous d'enténébrés resplendissants, et de morts vivants, s'amassaient au fond de notre esprit en une sorte de bûcher, qui enflammait et consumait notre torpeur dont le poids ne nous inclinait plus vers les bas-fonds. Nous brûlions d'une telle ardeur que le souffle de la critique qui s'élève d'une langue perfide, au lieu d'éteindre ce feu, l'aurait plutôt attisé.
Cependant la gloire de votre nom étant, grâce à vous, répandue par toute la terre, il se serait rencontré aussi des gens pour louer notre projet et notre plan. Il y aurait donc eu apparence de vanité à ne pas attendre les très proches vacances. Quitter avant cette date une profession publique et très en vue, c'eût été attirer sur ma conduite tous les regards et la livrer aux commentaires. On aurait dit que j'avais intentionnellement devancé les congés imminents des vendanges, par désir de me faire valoir. A quoi bon donner mon cœur en pâture aux jugements téméraires et aux disputes et « faire blasphémer mon bien » ?
Au surplus, en ce même été, le surmenage du professorat avait attaqué mes poumons : je respirais mal, des douleurs de poitrine attestaient la maladie, et je ne pouvais plus parler d'une voix claire ni d'une façon soutenue. J'en avais été d'abord bouleversé, en me voyant à peu près contraint de déposer le fardeau de l'enseignement, au moins pendant quelque temps, dans le cas où je pourrais guérir et retrouver mes forces. Mais dès qu'eut pris naissance et vigueur en moi la pleine volonté « de me rendre libre de mon temps et de voir que vous êtes le Seigneur », alors, vous le savez, mon Dieu, je me réjouis d'avoir une excuse sincère pour tempérer le mécontentement des familles. Le souci de leurs enfants ne les laissait pas consentir à ma liberté. Plein de cette joie, je prenais en patience le temps qui restait à courir — peut-être vingt jours ; mais il me fallait du courage, car je n'étais plus soutenu par l'amour du gain, qui m'aidait d'ordinaire à supporter mes lourdes besognes, et elles m'auraient accablé, si la patience n'avait suivi.
Un de vos serviteurs, et un de mes frères, dira peut-être que j'ai péché en acceptant, le cœur plein de votre service, d'occuper une heure de plus ma chaire de mensonge. Je ne veux pas en disputer. Mais vous, Seigneur très miséricordieux, ne m'avez-vous pas pardonné et remis dans l'eau sainte ce péché-là, avec tant d'autres horribles et mortelles faiblesses ? (A suivre)
Extrait de : Les confessions de Saint Augustin.
LIVRE NEUVIÈME, CHAPITRE II
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