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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 08:46

      LA   DÉVOTION  EST  CONVENABLE  A  TOUTES   LES  VOCATIONS  ET  PROFESSIONS

Dieu commanda, lors de la création, aux plantes de porter leurs fruits, chacune selon son genre : ainsi commande-t-il aux chrétiens, qui sont les plantes vivantes de son Église, qu'ils produi­sent des fruits de dévotion, un chacun selon sa qualité et vocation. La dévo­tion doit être différemment exercée par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la mariée ; et non seu­lement cela, mais il faut accommoder la pratique de la dévotion aux forces.

La Vie Dévote dans les affaires et nos devoirs d’y participer.   Je   vous   prie,   Philothée, serait-il à propos que l'Évêque voulût être  solitaire  comme les  Chartreux ? Et   si   la mariés   ne   voulaient   rien amasser non  plus  que  les  Capucins, si l'artisan était tout le jour à l'église comme le religieux, et le religieux toujours  exposé  à   toutes   sortes   de rencontres pour le service du prochain comme l'Évêque, cette  dévotion  ne serait-elle   pas   ridicule, déréglée et insupportable ? Cette faute néanmoins arrive bien souvent ; et le monde qui ne discerne pas, ou ne veut pas discer­ner, entre la dévotion et l'indiscrétion de ceux qui   pensent    être   dévots, murmure et blâme la dévotion, laquelle ne   peut   mais   de   ces   désordres.

Non, Philothée, la dévotion ne gâte rien quand elle est vraie, ainsi elle per­fectionne tout, et lorsqu'elle se rend contraire à la légitime vocation de quelqu'un, elle est sans doute fausse. « L'abeille », dit Aristote, « tire son miel des fleurs sans les altérer, leur nuire. » les laissant entières et fraîches comme elle les a trouvées ; mais la vraie dévo­tion fait encore mieux, car non seu­lement elle ne gâte nulle sorte de voca­tion ni d'affaires, ainsi au contraire elle les orne et les embellit. Toutes sortes de pierreries jetées dedans le miel en deviennent plus éclatantes,  chacune selon sa couleur, et chacun devient plus agréable en sa vocation la conjoignant à la dévotion : le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidèle, et toutes sortes d'occupations plus suaves et amiables.

C'est un erreur, ainsi une hérésie, de vouloir bannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la bou­tique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés. Il est vrai, Philothée, que la dévotion purement contemplative, monastique et religieuse ne peut être exercée en ces vocations-là ; mais aussi, outre ces trois sortes de dévotion, il y en a plusieurs autres, propres à perfectionner ceux qui vivent les états séculiers. Abraham, Isaac et Jacob, David, Job, Tobie, Sara, Rébecca et Judith en font foi pour l'Ancien Testament ; et quand au Nouveau, saint Joseph, Lydia et, saint Crépin furent parfai­tement dévots en leurs boutiques ; sainte Anne, sainte Marthe, sainte Monique, Aquila, Priscilla, en leurs ménages ; Cornélius, saint Sébastien, saint Maurice, parmi les armes ; Cons­tantin, Hélène, saint Louis, le bien­heureux Ame, saint Édouard, en leurs trônes. Il est même arrivé que plu­sieurs ont perdu la perfection en la solitude, qui est néanmoins si dési­rable pour la perfection, et l'ont con­servée parmi la multitude, qui semble si peu favorable à la perfection : Loth, dit saint Grégoire, qui fut si chaste en la ville, se souilla en la solitude. Où que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer à la vie parfaite.

Extrait de : Introduction à la VIE DÉVOTE.  St-François De Sales. Texte original 1948

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21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 07:39

Je suis la lumière du monde…              

« Lumière » était l'un des noms symboliques du Messie. Jésus se l'attribue ouvertement, il y tenait, car il résumait l'essentiel de sa mission à lui « qui était venu illuminer tout homme en ce monde ». Ce qu'il a dit, naguère, il le dit toujours et nous devons docilement l'entendre : 1° Celui qui me suit, 2° Ne marche pas dans les ténèbres, 3° II aura la lumière de vie.

1° Celui qui me suit. — C'est celui qui, selon le mot de saint Bernard, fait partie de « la procession des saints qui d'ici-bas monte là-haut ». Il y a donc à suivre Jésus dès à présent, c'est-.à-dire, s'attacher d'esprit à son Esprit, comme on s'attache à un maître de la pensée avec lequel  on arrive à tant et si bien communier d'idées, qu'on acquiert l'instinct de voir, de juger, d'apprécier comme lui.

Ainsi devons-nous, par l'Évangile qui nous les rapporte, nous efforcer de faire nôtres les idées du Christ, en les méditant assiduement : « Médite ces choses et sois-y tout entier afin que tes progrès soient évidents pour tous. » (1 Tim., 4, 15). Un apôtre sérieux lit sans cesse le livre saint, il y puise l'aliment de sa vie spirituelle, l'inspiration de ses enseignements, et cela influe à la longue sur sa conduite, inspire ses réflexions, donne à sa conversation un ton qui, sans affectation, met les auditeurs dans une atmosphère élevée.

O Jésus, l'apôtre a dit : « Si quelqu'un n'a pas l'esprit du Christ, il ne lui appartient pas. » (Rom., 8, 9). Je suis à vous, je veux que tout ce que je dirai, ferai, porte votre marque. Aussi bien, je m'attacherai à vos pas, j'obéirai docilement à votre :  Suis-moi !

2° Ne marche pas dans les ténèbres. — Quand on ne suit pas le Maître, on suit ses idées personnelles ou celles  des  autres ;   sagesse  humaine  fatalement  étroite, obscure, dangereuse ; on risque de marcher dans la nuit, des erreurs si fréquentes et funestes, dans le brouillard des disputes philosophiques, au milieu de quoi les faux pas  sont  presque  inévitables.  « La science enfle»,  c'est malheureusement trop prouvé, et certains, qui ne se sont pas défiés, ou qui n'ont pas tenu compte des avertisse­ments de leur conscience, des monitions de leurs pères, « sont devenus vains dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence  s'est enveloppé de  ténèbres. »  (Rom.,   1,  21). Sans aller si loin, et dans un ordre plus modeste, quand on n'a pas comme principe directeur de sa conduite les données évangéliques,  on reste dans le naturalisme sous toutes ses formes et l'existence se déroule dans un demi-jour banal, où rien ne peut se réaliser de beau et de grand, où rien ne s'enrichit de mérites, où tout, au contraire, est sur la pente d'une inévitable ruine.

O Jésus, vous disiez: « Si la lumière qui est en toi est ténèbres, combien grandes seront les ténèbres. » (Matt., 6, 23). Cette réflexion m'effraie. Ne permettez pas que je m'a­veugle, que je m'illusionne; gardez-moi de la nuit.

3° Il aura la lumière de vie. — Cette lumière de vie est celle de la bienheureuse éternité : « Dans votre lumière nous verrons la lumière. » (Ps., 35, 10). Il importe de la posséder tout de suite ; ce qui se fait par la foi. Cette lumière est toute dans la pensée de Dieu, dans son Verbe. Adam l'a perdue par son péché ; Jésus est venu la redonner aux âmes. Y adhérer c'est bondir au-dessus du temps et s'établir dans une atmosphère de clarté, au milieu de laquelle la marche est assurée.

Pas d'erreur intellectuelle possible, quand il n'y a nulle divergence entre nos pensées et celles du Christ.

Pas de déviation morale possible, quand il n'y a nul éloignement entre la ligne suivie et la norme tracée par le Christ, comme son Église infaillible, nous la précise.

Ceci comme cela est évident, aussi, un esprit sérieux n'hésite pas à mettre de côté ses manières de voir à sacrifier ses vues si c'est nécessaire, afin de se maintenir étroitement uni à son Maître.

O Jésus, vous êtes la vie : « en Lui était la vie  » Je veux de plus en plus me remplir de vous par mes prières, mes méditations, au point de pouvoir dire avec l'apôtre : « Le Christ est ma vie.» (Phil., 1, 21)

Extrait de : Méditations quotidiennes de  Mgr A. Gonon (1947)

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 13:40

Lazare, notre ami, dort…              

Ces deux mots, notre ami, appliqués à Lazare par le Christ, constituent le plus magnifique panégyrique de ce saint. L'amitié avec Jésus fait qu'on, domine la mort. Remarquons l'expression : il dort, alors que le pauvre cadavre, déjà sentait. Souvenons-nous qu'elle est employée pour désigner la mort d'un autre ami du Maître, Etienne ; « Et comme il disait cela il s'endormit dans le Seigneur. » (Act., 7, 59). Nous sommes, nous aussi, appelés à être amis du Seigneur. Correspondons à ce que cela exige, et que note saint Thomas : 1° Une affinité de similitude, qui cause l'amitié, 2° Une inclination affective, qui constitue l'amitié, 3° Une union profonde, qui résulte de l'amitié.

1° Une affinité de similitude, qui cause l'amitié. —

L'amitié unit deux êtres. Elle ne le fait pas s'il n'y a pas entre eux une sorte d'harmonie préalable. Entre nous et Dieu elle avait été décidée. Quand il nous a créés, il dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » (Gen., 1, 26) ; selon son plan primitif, l'âme humaine devait être son reflet. Ainsi était-elle en Adam innocent ; elle cessa de l'être après son péché. A nous donc, de retrou­ver la beauté perdue. Admirons la condescendance divine, qui nous rend ce travail possible. On ne peut tendre à une similitude avec quelqu'un qu'on ignore, qu'on ne voit pas. Aussi bien, le Verbe, l'image substantielle de Dieu, le prototype des êtres, s'est fait chair, « et nous l'avons vu ». Par lui, Dieu se fait semblable à nous ; ainsi, à notre tour, il nous est possible de nous rendre semblables à lui, et il nous y invite : « Je vous ai donné l'exemple afin que vous-fassiez comme j'ai fait. » (Joan., 13, 15).

O Jésus, vous êtes devant moi comme l'idéal que je dois poursuivre, le modèle que je dois copier. Je veux vous contempler obstinément, afin que vos traits pénètrent mon âme et l'impressionnent à tel point, que je devienne de ces prédestinés dont parle l'apôtre : « Il les a prédes­tinés à être conformes à l'image de son Fils, il les a appelés, il les a justifiés. » (Rom., 8, 29).

2° Une inclination affective qui constitue l'amitié.— De nous à Dieu il y a, essentiellement, cette inclination affective ; il nous a faits pour lui, nous sommes à lui ; res clamât Domino, une chose réclame son maître, le tourment de l'infini est réel : « Je t'ai aimé d'un amour éternel, c'est pourquoi je t'ai attiré dans ma miséricorde. » (Jer., 31, 3) ; nous sommes comme aimantés à l'égard de Dieu. Qui ne va pas à lui, en réalité violente sa nature ; l'homme ne souffre que de son éloignement de Dieu.

Mais, de Dieu à nous, y a-t-il également cette inclina­tion ? A coup sûr. N'oublions pas que nos âmes sont faites à son image, et il la voit en nous cette image. Après la création, « il vit tout ce qu'il avait fait et cela était très bon. » (Gen., 1, 31). Sa complaisance ne se reposait ni sur les montagnes, ni sur les océans, mais sur ces âmes, qu'il entrevoyait comme des étincelles échappées du foyer de son amour, qu'il admirait comme le prolongement de son Verbe : « Tout a été fait par Lui. »

O Jésus, vous venez à moi avec tout votre Cœur misé­ricordieux ; je ne veux pas hésiter à aller à vous avec tout mon cœur confiant et simple.

 

3° Une union profonde, qui résulte de l'amitié. — C'est l'union de la grâce ; elle ne peut être plus intime, plus réelle. Saint Paul parle de l'habitation du Christ en nous :  « Le Christ est en vous » — « Le Christ habite en vos cœurs

par la foi. » (Eph., », 17). C'est une présence spirituelle d'âme à âme,  mais très vraie, profonde,  vivante,  agissante,  toute à notre avantage,  si nous  sommes dociles à son influence.  Car nous savons bien que le plus fort entraîne le plus faible, que le plus grand emporte le plus petit. Voilà le bénéfice de notre amitié divine : nos pensées, nos sentiments, nos inclinations participent aux pensées, sentiments et inclinations de Jésus-Christ.   Rien de plus précieux,  de plus efficace pour notre perfectionnement et notre sanctification.

O Jésus, toutes mes énergies seront tendues vers ce but : me laisser prendre par vous, me laisser conduire par vos ins­pirations, me garder attaché à votre volonté. Soyez mon Jésus, le roi de mon cœur.

Extrait de : Méditations quotidiennes de  Mgr A. Gonon (1947)

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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 08:24

Jésus rendit le fils unique à sa mère…       

Il est peu de pages évangéliques qui mettent en un relief plus émouvant la bonté du Cœur de Jésus que celles de saint Luc nous racontant la résurrection du fils de la veuve de Naïm : 1° Communions à cette bonté.  2° Recou­rons-y.

1° Communions à cette bonté. — II y a dans les cir­constances rapportées un ensemble vraiment attendrissant. Il s'agit d'un jeune homme. La mort est toujours triste ; quand elle frappe la jeunesse, qui appelle la vie avec une ardente passion, elle l'est extrêmement. Puis, c'était un fils unique, concentrant tous les espoirs du foyer, lequel, par la disparition de toute vision d'avenir semble s'effon­drer d'avance. Enfin, fils d'une veuve, femme doublement douloureuse, et dont la vie qui décroît ne peut plus être que l'image même de la désolation. Aussi « lorsque le Seigneur l'eut vue, touché de compassion pour elle, il lui dit : ne pleurez pas. » (Luc, 7, 13).

Nous sommes entourés d'une foule de jeunes morts. Ne passons pas indifférents au milieu d'eux : jeunes gens, jeunes filles dont la foi a sombré, dont les mœurs sont dévergondées, dont les âmes, faites pourtant pour la vie, aptes par leurs puissances neuves à monter vers une  magnifique, destinées comme toutes les autres à l'amour du Christ, se traînent lamentablement dans une pourri­ture dont ils n'ont même plus conscience ; « L'homme naturel ne perçoit pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu ; elles sont une folie pour lui. » (1 Cor., 2, 14). L'Eglise leur mère se lamente sur eux ; il ne faut pas qu'elle le fasse comme « Rachel pleure ses enfants ; elle n'a pas voulu être consolée parce qu'ils ne sont plus. » (Matt., 2, 18). A nous de la consoler, à nous de nous émouvoir, sur le malheur des pauvres pécheurs, surtout des jeunes, et de travailler de toutes nos forces à les convertir. Nous ferons comme Jésus : « Il toucha le cercueil ; ceux qui, le portaient s'arrêtèrent. » Par nos prières, nos sacrifices, nos péni­tences, nous toucherons mystérieusement ces cœurs flétris, nous barrerons secrètement la route aux démons pervertisseurs. Il y a de pauvres êtres modestes, cachés, inconnus qui convertissent ainsi beaucoup de malheureux. Nous qui de par notre apostolat, voulons être comme les ennemis officiels du péché, nous pouvons, nous devons le faire, et quand les occasions nous autoriseront à parler, à presser, à conjurer, nous n'y manquerons pas.

O Cœur sacré de Jésus, victime des pécheurs, donnez-moi une participation à vos flammes d'amour, et que pendant ce carême, elles allument en moi un zèle dévorant et conquérant.

2° Recourons-y. — Pour nous-mêmes, nous avons besoin de !a bonté du Sauveur ; implorons-la. Sans doute, nous ne sommes pas morts, nous ne sommes pas pécheurs ; mais, peut-être l'avons-nous été une fois ou l'autre, et il en reste en nous de l'inquiétude, de l'insécurité. Puis, c’est pour nous  un devoir sacré d'être ardents pour notre perfec­tionnement, de monter toujours plus haut ; et au lieu de cela, nous avons une âme languissante, hésitante, qui ne se Soucie pas de la recommandation délicate de saint Paul : « Ne contristez pas le Saint-Esprit. » (Eph. 4, 30). Notre  état n'est pas mauvais, cependant il n'est pas bon et |il faut qu'il le soit, et encore meilleur. Tendons résolument, la perfection. Allons au Christ et demandons à sa bonté d'intervenir victorieusement en nous. Qu'il y mette, avec la paix de la conscience, l'élan pour un progrès surnaturel que faci­litera certainement l'influence des dernières semaines si graves de la sainte quarantaine.

O Jésus, je suis le fils de l'Église. « Rendez-moi à ma Mère » comme elle veut me voir, en toute plénitude, en toute beauté, un homme du bon Dieu, un saint.

Extrait de : Méditations quotidiennes de  Mgr A. Gonon (1947)

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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 06:06

La Vie de Sainte Jeanne d’Arc…  (Partie 3 de 3)

EXTRAIT DES INTERROGATOIRES AU PROCÈS DE JEANNE D'ARC.

Le 21 février 1431, c'est la première audience.

Jeanne apparaît dans la chapelle de la forte­resse, vêtue en homme, les fers aux pieds, devant ses quarante-trois juges ! On lui assigne sa place, près des greffiers.

Pierre Cauchon: — Jurez-vous de dire la vérité sur tout ce qui vous sera demandé concernant la foi?

Jeanne: — De ma vie chez mon père et ma mère, ainsi que de ce que j'ai accompli depuis mon arrivée en France, je jurerai volontiers. Mais je n'ai jamais confié à personne toutes les révélations qui me sont venues de la part de Dieu, si ce n'est à mon roi. Et je ne les révélerai pas, dût-on me couper la tête.

— Pour la deuxième et la troisième fois, nous vous avertissons et ordonnons de faire serment de dire toute la vérité, sur ce qui touche notre foi.

Jeanne, agenouillée, les mains sur le missel:

— Je jure de dire la vérité sur ce qui me sera demandé et que je saurai, en matière de foi.

— Où avez-vous été baptisée ?

— Dans l'église de Domrémy.

— Quel prêtre vous a baptisée ?

— Je crois que c'est Messire Jean Minet.

— Quel âge avez-vous ?

— Dix-neuf ans, je pense.

— Dites votre Pater, je vous prie.

— Je ne dirai mon Pater qu'en confession.

Scandalisés, les juges se récrient. Et pour em­barrasser Jeanne, ils lui parlent tous à la fois. Alors, elle:

— Beaux Seigneurs, parlez l'un à la fois. A la fin de cette première séance, Pierre Cauchon lui dit:

— Jeanne, défense vous est faite de sortir de prison sous peine d'être accusée d'hérésie.

— Je ne promets rien. Si je parviens à m'échap­per, on ne pourra me reprocher d'avoir violé ma foi. Je suis maltraitée en prison. On m'attache avec des chaînes et des entraves de fer.

— C'est pour prévenir votre évasion qu'on vous met aux fers.

— J'ai tenté de m'enfuir une fois, je l'avoue. Et je recommencerais si je le pouvais. Il n'y a rien de mal là-dedans.

                                     La deuxième audience, le 22 février.

De nouveau on ordonne à Jeanne de prêter serment.

— Je vous ai fait serment hier ! Cela devrait vous suffire; vraiment vous m'accablez !

Maître Jean Beaupère, recteur de l'Université de Paris, procède ce jour-là, aux interrogatoires.

— Dans votre jeunesse, avez-vous appris quel­ques métiers ?

— Je sais coudre et filer le linge.

— Que savez-vous du duc d'Orléans ?

— Je sais que Dieu aime bien le duc. J'ai eu plus de révélations sur le duc d'Orléans que sur aucun homme vivant, à part mon roi.

— Quand votre voix vous montra votre roi, y avait-il là quelque lumière ?

— Passe? Outre.

— Avez-vous vu un ange au-dessus de votre roi ?

— Épargnez-moi, passez outre ! Je puis vous dire cependant qu'avant de me mettre à l'épreu­ve, le roi a eu beaucoup d'apparitions et de belles révélations.

— Quelles apparitions et quelles révélations le roi a-t-il eues ?

— Demandez-le au roi lui-même. Mon roi et bien d'autres ont vu et entendu les voix qui ve­naient à moi.

— Entendez-vous souvent cette voix ?

— Il n'y a pas de jour que je ne l'entende. Je ne lui ai jamais demandé autre chose que le salut de mon âme.

                                    Le 24 février, troisième audience.

Par trois fois, Pierre Cauchon somme Jeanne de prêter serment.

— Par ma foi, s'écrie Jeanne, vous pourriez me demander des choses que je ne pourrais vous dire. Par exemple en ce qui a trait à mes révé­lations que j'ai juré de ne pas dire. Alors si je jurais, je deviendrais parjure. Prenez garde !Vous accumulez là une grande responsabilité.

Jean Beaupère: — Quand avez-vous mangé et bu pour la dernière fois ?

— Je n'ai mangé ni bu depuis hier après-midi.

— A quelle heure avez-vous entendu la Voix qui vient à vous ?

— Hier je l'ai entendue trois fois: le matin, à l'heure des vêpres, puis lorsque sonna l'Ave Ma­ria du soir.

— Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous parviendrez à vous évader de prison ?

— Je n'ai pas à vous répondre. Beaupère, à brûle-pourpoint.

— Êtes-vous en état de grâce !

— Si je n'y suis, Dieu m'y mette; si j'y suis, Dieu m'y garde. Je serais la plus dolente du monde si je savais ne pas être en la grâce de Dieu.

— Jeanne, désirez-vous un habit de femme ?

— Donnez-m'en un. Je le prendrai et partirai. Autrement, non ! Je me contenterai de celui que je porte, puisqu'il plaît à Dieu que je m'habille ainsi.

                                Le 27 février, quatrième audience.

— Jeûnez-vous chaque jour durant ce carême ?

— Est-ce que cela regarde votre procès ?

— Assurément !

— Alors, oui ! J'ai jeûné chaque jour.

— Depuis samedi, avez-vous entendu cette Voix qui vient à vous ?

— Je l'ai entendue plusieurs fois.

— Cette Voix, est-ce une voix d'ange ou de saint ?

— C'est la voix de sainte Catherine et de sain­te Marguerite. Si vous en doutez, enquêtez à Poitiers où j'ai déjà été interrogée.

— Comment savez-vous que ce sont des saintes ?

— Elles me conduisent depuis sept ans ! Je les connais parce qu'elles se sont nommées à moi.

— Laquelle de vos apparitions vous est venue la première ?

— Ce fut saint Michel. Je le vis de mes yeux. Il n'était pas seul, mais bien accompagné d'anges du ciel.

— Aviez-vous la permission de Dieu pour venir en France ?

— J'aurais préféré être tirée à quatre chevaux, que d'y venir sans Sa permission.

Son interrogateur la pressant ensuite sur l'ha­bit d'homme qu'elle porte, elle lui répond:

— L'habit est peu de chose, moins que rien ! Je n'ai pris cet habit que sur l'ordre de Dieu et ides anges.

Les juges tentent maintenant de lui faire com­promettre son roi.

— Comment le roi a-t-il pu ajouter foi à vos dires ?

— Parce qu'il avait de bons signes, et par ses conseillers.

On lui passe cette épée gagnée sur un Bour­guignon, et Jeanne explique:

— Je la portais à Compiègne parce que c'était une bonne épée de guerre utile pour donner de bonnes buffes et de bons torchons.

On l'interroge ensuite sur son devoir person­nel.

— A qui avez-vous confié vos biens ?

— Mes frères, je crois, ont tout mon bien; mes chevaux, mon épée, et tout le reste qui vaut plus de douze mille écus.

— Que préférez-vous de votre bannière ou de votre épée ?

— J'aime quarante fois mieux ma bannière que mon épée. Durant la bataille, elle m'évite de tuer. Je n'ai jamais tué personne !

Le 3 mars, « sixième et dernière audience » de Jeanne dans la chapelle de la forteresse.

— Avez-vous vu autre chose que la face de sainte Catherine et de sainte Marguerite ?

— Plutôt que de dire tout ce que je sais, j'ai-I nierais mieux que vous me fassiez couper le cou.

— Croyez-vous que vous auriez commis un péché mortel en prenant un habit de femme ?

— Je fais mieux en obéissant à mon souverain | Seigneur qui est Dieu, et en le servant.

— Les femmes de la ville de Reims ne faisaient-elles pas toucher leurs anneaux à celui que vous portiez au doigt ?

— Beaucoup de femmes ont touché mes mains et mes anneaux, mais j'ignore leur pensée et leur intention.

— Quand vous couriez le pays, receviez-vous souvent les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ?

— Oui, de temps à autre.

— En habit d'homme ?

— Oui, mais je ne me souviens pas de les avoir  reçus en armes.

 

Le mercredi 23 mai, on lit à Jeanne, les douze articles de son procès.

Article premier.

Jeanne, tu as dit que dès l'âge de treize ans, ou environ, tu as eu des révélations et appari­tions d'anges et de saintes. Cela n'est que fictions mensongères, séduisantes et pernicieuses, elles ne peuvent procéder que d'esprits diaboliques.

Article 2.

Item, tu as déclaré que saint Michel, accom­pagné d'anges vint à toi en la ville de Chinon. Qu'ils entrèrent avec toi dans la chambre du roi devant lequel s'inclina un ange, porteur d'une couronne. Et tu as dit que cette couronne, que tu appelles « signe » fut remise à l'archevêque de Reims qui la remit à son roi, en présence d'une multitude de princes: ce n'est pas vraisemblable, mais mensonge présomptueux, séducteur, perni­cieux.

Article 3.

Item, tu as dit que tu connaissais les anges et les saintes par bon conseil, confort, et doctrine qu'ils te donnaient: ce n'est pas suffisant pour connaître les dits saints et anges, et tu erres dans la foi.

Article 4.

Item, tu as dit que tu es assurée de certaines choses à venir, que tu as reconnu des hommes que tu n'avais jamais vus auparavant et cela par les Voix de saintes Catherine et Marguerite. Et quant à cela, les clercs disent que c'est supersti­tion, divination, présomptueuse assertion et vai­ne jactance.

L'Article 5 prend à partie l'habit d'homme, qu'une femme n'a pas le droit de porter, d'après le Deutéronome, «sous peine d'être en abomina­tion à Jéhovah ».

L'Article 6 condamne la Pucelle comme traî­tresse perfide et cruelle, pour avoir dit « qu'aux coups, on verrait qui aurait meilleur droit ».

L'Article 7 la décrie comme « impie envers ses parents » pour les avoir quittés sans leur consen­tement.

L'Article 9 l'accuse de lâcheté, qui l'a conduite à peu près sûrement au suicide lorsqu'elle a sau­té de la tour de Beauvoir, sa première prison.

L'Article 9 l'accuse de « présomption » parce qu'elle ne croit pas avoir fait de péchés mortels.

L'Article 10 affirme que c'est « transgresser le précepte de charité que de dire que sainte Ca­therine et sainte Marguerite ne parlent pas l'an­glais ».

Pour finir, les articles 11 et 12 dénoncent tout simplement cette pauvre Jeanne, comme « invo­catrice des démons et schismatique ».

La lecture des articles terminée, on demande à Jeanne de se soumettre à l'Eglise. Elle répond:

— Je maintiens tout ce que j'ai dit au procès. Si j'étais en jugement et voyais le bourreau prêt à allumer le feu pour me brûler, je ne parlerais pas autrement !

Jeanne est condamnée d'avance ! Ces soixan­te-dix articles d'accusation qu'on a réduits à douze, ont été rédigés de façon à impressionner davantage les docteurs et bacheliers, ainsi que l'Université de Paris auxquels on les soumet.

Le plus affreux prétexte à la condamnation de Jeanne, (le plus affreux, parce qu'il fut considé­ré comme le crime principal, le point final, dé­terminant sa condamnation à mort) ce fut le fait pour Jeanne de porter l'habit d'homme, son re­fus tout d'abord d'y renoncer, puis enfin, lors­qu'elle y consent (sur la promesse qu'elle sera confiée à une prison d'Eglise et sera gardée par des femmes) de ne pas persévérer dans sa bonne résolution.

C'est là cette fameuse cause de relapse, dont on l'accuse avec une véhémence qui tiendrait du ridicule, si elle n'était en même temps et surtout, une horrible tragédie, dont l'héroïne, cette pau­vre Pucelle, est la victime innocente et sans dé­fense ! En effet, à ce moment, on a tendu à Jean­ne un piège: — on lui vole durant la nuit ces vêtements de femme qu'on vient de lui remettre, ne lui laissant que son habit d'homme habituel.

Pour porter cet acte d'accusation contre la jeune fille, on se réclame d'une loi juive de l'An­cien Testament, qui, sous le prétexte de mau­vaises mœurs, ou pour empêcher les Juifs de se convertir à une autre religion, défend à un sexe de prendre l'habit de l'autre — « Une femme ne prendra point un habit d'homme, ni un homme ne prendra un habit de femme; car celui qui le fait est abominable devant Dieu ».

Le célèbre Gerson, consulté à ce sujet, a ré­pondu que cette loi juive n'avait plus de valeur judiciaire. D'ailleurs, Jeanne s'habillait ainsi pour sauvegarder sa pudeur, à cause de sa pro­miscuité inévitable avec des hommes, des soldats. Fait donc, uniquement à son honneur.

La sentence de mort prononcée, on la notifie: au Souverain Pontife, trop éloigné et par consé­quent pas du tout tenu au courant des procédu­res des procès faits à Jeanne; au Sacré Collège des Cardinaux et aux Princes de la Chrétienté, par­mi lesquels certains font preuve d'une bonne foi évidente, mais mal comprise.

De nulle part, aucune protestation ne s'élève pour sauver Jeanne ! La majorité de ses juges se prononce contre elle, et « devait » quoi qu'on en dise, se prononcer ainsi ! Jean Wider, domini­cain allemand, donc neutre dans cette affaire anglo-française, raconte dans son livre « Maleficies » qu'il sut par Nicolas Lami, licencié en théologie envoyé par l'Université au concile de Baie, que Jeanne « avait avoué qu'un ange de Dieu la visitait régulièrement, et que des gens très habiles avaient été d'avis, par conjectures et par preuves, que, cet esprit était un ange des ténèbres ».

                                                    *   *   *

Le mercredi 30 mai, vers six heures du matin, on annonce à Jeanne qu'elle sera brûlée ce jour-là. Apercevant Pierre Maurice, l'un de ses juges, elle lui dit tristement résignée:

— Maître Pierre, où serai-je ce soir ?

— N'avez-vous pas bonne espérance en Nôtre-Seigneur Jésus Christ ? lui répond-il.

— Oui ! soupire Jeanne. Dieu aidant, ce soir je serai en Paradis.

On lui permet de se confesser. Pierre Cauchon la laisse communier et ordonne qu'on lui accorde tout ce qu'elle demandera.

Vers neuf heures, on la fait monter en char­rette et on la mène sur la place du vieux Marché, près de l'église Saint-Sauveur. Les rues avoisinantes, les fenêtres, les toits, sont bondés de monde. Les troupes anglaises ont toutes les pei­nes à contenir cette foule de curieux, sciemment ou inconsciemment cruels à la pauvre Pucelle.

Jeanne est hissée sur l'échafaud. Elle a une longue robe; sa tête, complètement rasée, est couverte d'un chaperon. Maître Nicolas monte à son tour sur l'échafaud, et se met à la prêcher. Il lui lit un long texte de saint Paul, puis avant de la quitter il dit:

— Jeanne, va en paix ! L'Eglise ne peut plus te défendre, et t'abandonne au bras séculier.

Agenouillée, la Pucelle pleure, invoquant la Vierge, les Archanges, ses saintes ! Aux prêtres présents, elle demande des messes. Comme elle demande ensuite une croix, un Anglais lui en fait une avec un bâton. Jeanne embrasse cette croix avec ferveur et la fixe à sa poitrine.

Les soldats s'impatientant, on lui enlève son chaperon, et la coiffe par dérision d'une mitre en papier sur laquelle on a écrit: « hérétique, relap­se, apostate, idolâtre ».

— Je ne suis ni hérétique, ni schismatique ! proteste-t-elle.

Les gens d'église pour ne pas encourir les censures ecclésiastiques, quittent alors l'estrade qu'on leur avait réservée car il leur est défendu d'assister à un supplice. Certains d'entre eux pleurent à chaudes larmes.

On lie Jeanne au poteau et elle se laisse faire passivement, invoquant toujours Jésus, ses sain­tes et saint Michel. Le bourreau allume le bû­cher, les flammes crépitent. Le feu monte, enve­loppant Jeanne d'une fumée dense. On l'entend s'écrier « Jésus ! Jésus ! » Six fois elle crie ainsi le nom du Christ, puis, inclinant la tête, elle meurt !

Le martyre de Jeanne est consommé ! Son cou­rage émerveille même ses ennemis. Le bourreau lui-même ne se possède plus:

— Nous sommes perdus, perdus ! Nous venons de brûler une sainte ! criait-il.

                                                      *    *    *

« Avant sept ans », avait prédit Jeanne un jour, « les Anglais perdront un plus grand gage que celui qu'ils ont perdu à Orléans ! »

Et en effet le 13 avril 1436, le connétable de Richement entre dans Paris, et la capitale se range sous le roi Charles !

Lors du recouvrement de la Normandie, Char­les VII victorieux, voulant réhabiliter les pompes du sacre, veut réhabiliter en même temps celle qui l'y a conduit. Entré à Rouen le 10 novembre 1439, il charge, le 15 février suivant, Guillau­me Bouille, ancien recteur de l'Université de Pa­ris, d'ouvrir une enquête sur les procès faits à la Pucelle.

Mais ce n'est qu'en 1456 que le jugement de 1431 qui condamna Jeanne au bûcher, est défi­nitivement frappé de nullité comme: « injuste, inique et mal fondé ». Les juges d'alors déclarent la Pucelle « pure de toute infamie ». Les douze articles du jugement sont déchirés publiquement, deux processions générales sont ordonnées et on érige une croix expiatoire, sur cette place même du Vieux Marché, où Jeanne a subi son igno­minieux supplice, pour le salut de la France.

En 1869, Mgr Dupanloup supplie qu'on rende à Jeanne les honneurs dus aux bienheureux. Le 27 janvier 1894, la Pucelle reçoit le titre de « vé­nérable »; le 18 avril 1909, on la proclame « Bien­heureuse »; le 27 mai 1920, elle est canonisée par le pape Benoît XV.

Le 30 mai, la mémoire de la Pucelle devra dé­sormais être célébrée dans l'Église universelle ! Le 24 juin 1923, une loi institue une fête natio­nale en l'honneur de Jeanne, sainte patronne de la France.

Ainsi se termine l'histoire merveilleuse et tra­gique de l'humble petite bergère, qui non seule­ment mena paître ses troupeaux, mais mena aus­si son roi sur le chemin de la victoire, du salut, et devint ainsi: Sainte Jeanne d'Arc, vierge et martyre !

Nihil Obstat:

R. Can. Limoges, pter, censor librorum, Ottavae, die 26a Julii 1947

Imprimatur:

J. H. Chartrand, V.G.,  Ottavx, die 28a Julii 1947

Extrait de : Le roi et la bergère - Vie de Sainte Jeanne d’Arc – Lucille Audet

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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 08:22

La Vie de Sainte Jeanne d’Arc…  (Partie 2 de 3)

Le 23 février 1429, vêtue d'un justaucorps, les cheveux coupés à la garçonne, Jeanne quitte Vaucouleurs accompagnée des trois chevaliers que le capitaine a mis à sa disposition: Jean de Metz, Bertrand Ponlengy, Jean de Honecourt.

Onze jours durant, à cheval avec son escorte, elle court la campagne infestée d'Anglais et de bri­gands. A Sainte-Catherine de Fierbois où cette sainte protectrice de Jeanne a un sanctuaire, la jeune fille s'arrête pour entendre la messe. Puis, avant de quitter cet endroit, elle écrit au Dau­phin, lui annonçant son arrivée prochaine à Chinon, et lui demandant la permission de se présenter devant lui.

Charles VII qui reconnaît que sa cause est dé­sespérée, se dit qu'il ne risque rien à lui accorder audience. Il recevra Jeanne. Mais au jour dit, pour l'éprouver, il se cache au milieu de ses cour­tisans. Si elle est « l'envoyée de Dieu », elle saura bien le reconnaître. Jeanne entre, et sans la moindre hésitation, se dirige vers le Dauphin. Elle le reconnaît au milieu de plus de trois cents chevaliers ! Retirant son chaperon, elle lui fait la révérence, puis lui dit:

— Dieu vous donne bonne vie, gentil Dauphin !

— Je ne suis pas le roi ! de dire ce dernier.

— Gentil Prince, vous êtes bien le Dauphin. Je suis Jeanne la Pucelle, messagère de Dieu qui par moi, vous prédit que vous serez sacré et cou­ronné à Reims.

Le roi est tout de suite conquis par l'assurance de Jeanne, par sa foi intense en Dieu et en ses Voix: ces guides surnaturels qui soulèvent chez elle tout un monde d'héroïques possibilités. Mais avant de la laisser se diriger vers Orléans, il l'envoie à Poitiers où se tient le Parlement. Le 28 mars, Jeanne y arrive et se voit logée chez maître Jean Rabateau, avocat général du Parlement.

C'est dans cet hôtel que se réunissent les sa­vants qui ont ordre de l'examiner.

Les interrogatoires se poursuivent durant treize séances consécutives. Voici un extrait de ces in­terrogatoires et des conclusions des docteurs de Poitiers.

Frère Jean Lombard: — Jeanne, le roi veut sa­voir ce qui vous a poussée à venir le trouver.

Jeanne: — Une voix m'est « apparue ». Elle me dit: «Dieu a grand pitié du peuple de France. Jeanne, il faut que tu ailles en France ! ». J'ai fait ce qu'elle m'a dit et suis arrivée sans encom­bre.

Frère Guillaume Aimery: — Puisque Dieu veut tirer le peuple de France de la calamité, nous n'avons pas besoin de gens d'armes.

Jeanne: — Les gens d'armes batailleront; Dieu leur donnera la victoire.

Maître Pierre de Versailles: — Le roi nous a envoyés vers vous.

Jeanne: — Je sais que vous êtes chargés de m'interroger. Mais je ne sais ni A ni B.

— Pourquoi venez-vous ?

— Dieu m'envoie pour faire lever le siège d'Orléans et conduire le Dauphin à Reims.

— Pourquoi nommez-vous Charles, « Dauphin » au lieu de lui donner son titre de roi ?

— Je ne l'appellerai pas roi tant qu'il n'aura pas été couronné à Reims.

— Pourquoi vous habillez-vous en homme ?

— Dieu et les anges me l'ont ordonné.

Frère Séguin: — Quelle langue parlent vos voix ?

— Une meilleure que la vôtre.

— Croyez-vous en Dieu ?

— Oui et mieux que vous.

— Dieu ne peut demander qu'on vous croie, sans que vous donniez une preuve, un signe de votre bonne foi.

— Je n'ai aucun signe pour vous, ici, à Poi­tiers ! Qu'on me donne un nombre suffisant d'hommes, et qu'on me conduise à Orléans. La preuve de ma bonne foi, ce sera Orléans délivrée, les Anglais boutés hors de France, et le Dau­phin sacré à Reims.

 

EXTRAIT DES CONCLUSIONS DES DOCTEURS DE POITIERS.

« Le roi, attendu la nécessité de lui et de son royaume, et considéré les continues prières de son pauvre peuple, ne doit point débouter, ni rejeter la Pucelle, ni aussi ne, doit croire en elle légèrement. Mais il doit l’éprouver par deux manières: c'est à savoir par prudence humaine, en enquêtant de sa vie; et par dévote oraison requérir signe. Le roi, depuis la venue de ladite Pucelle, a observé et tenu les deux manières sus­dites: Il a fait éprouver ladite Pucelle de sa vie, de ses mœurs, et l'a fait garder l'espace de six semaines. En elle on ne trouve point de mal, et rien que: bien, humilité, virginité, dévotion, hon­nêteté, simplicité ! Et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses sont dites comme vraies.

« Quant à la seconde manière de probation, le roi lui demande signe: à quoi elle répond que, devant la ville d'Orléans, elle le montrera. Le roi ne la doit point empêcher d'aller à Orléans, car, avoir crainte d'elle ou la rejeter, serait répu­gner au Saint-Esprit, et se rendre indigne de celle de Dieu ».

Charles VII, enfin convaincu que Jeanne est le bon ange envoyé du Ciel pour rétablir la puis­sance de la France, la fait revenir à Chinon pour organiser l'expédition vers Orléans.

 

LETTRE DE JEANNE D'ARC AUX ANGLAIS AVANT SON DÉPART POUR ORLÉANS.   (reproduction du texte original, c'est-à-dire en vieux français)

(JHESUS MARIA )

« Roy d'Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dictes régent le royaume de France, vous Guillaume de la Poule, Jehan, sire de Talebot, et vous, Thomas, sire d'Escales, qui vous dictes lieutenant audit duc de Bedford, faictes rayson au Roy du Ciel. Rendez à la Pucelle qui est cy envolée de par Dieu, le Roy du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est toute preste de faire paix, si vous lui voulez faire raison... Alez-vous en votre pais de par Dieu; et se ainsi ne le faictes, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir brièvement à vous bien grans dommaiges. Roy d'Angleterre, je suis chief de guerre et en quelque lieu que je actaindrai vos gens en France, je les en ferai aler, et si ne vuel-lent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy en-voiée de par Dieu le roy du ciel, pour vous bouter hors de toute France. Et si vuellent obéir, pran-\dray à mercy. Vous ne tendrez point le royaume \de France (de) Dieu, le Roy du ciel, filz Sainte ' ~arie; ainz le tendra le roy Charles, vrai héritier; \car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est révélé \par la Pucelle. Si ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferons dedens et y ferons ung si grant hahaz, que encore a-il mil ans que en France ne fut si grant. Et croyez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de forces à la Pucelle, que vous ne lui sariez mener de tous assaulx, et aux horions verra-t-on qui ara meil­leur droit ce Dieu du ciel »

« Escript ce mardi, sepmaine saincte ». « De par la Pucelle ».

                                                        *    *    *   

Le 22 avril, bannière en tête, l'armée de Jean­ne quitte Blois et marche sur Orléans. Des prêtres portent ces bannières et chantent le Veni Creator. Puis vient la Pucelle, revêtue de son armure. La présence de Jeanne transforme ses rudes sol­dats, qui la suivent respectueusement. Le 29 avril, les guetteurs Orléanais signalent l'armée de la jeune fille. Le soir, vers huit heures, la Pu­celle, montée sur son cheval blanc, entre dans la ville par la porte de Bourgogne.

Un mois, plus tard, le 28 mai exactement, Or­léans est délivrée des Anglais. Le 17 juillet, Char­les VII est sacré roi de France ! Les trompettes retentissent sous les voûtes de la cathédrale de Saint-Rémy — « Noël ! Noël ! » crie le peuple, transporté. Charles VII, que pour le ridiculiser, on nommait « Le petit roi de Bourges », est « officiellement » roi de France, de par la grâce de Dieu, et le miracle de la Pucelle .

                                                          *   *   *

La mission de Jeanne n'est pas terminée. Il lui tarde de marcher sur Paris. Mais Charles VII, au lieu de lui continuer sa confiance, et de ré­clamer ses droits les armes à la main, appuyé par « l'envoyée de Dieu », se laisse circonvenir par le parti des sceptiques, et tente maintenant d'atteindre le succès par des menées louches, des intrigues. Si, au lieu de temporiser, il avait écouté Jeanne, et s'était dirigé tout de suite sur Paris démoralisé, bien des revers lui eussent été épar­gnés.

Le 23 août, Jeanne se porte donc sur Paris sans le roi, qui a préféré s'arrêter à Compiègne. Le duc d'Alençon, lui, n'abandonne pas Jeanne. Malheureusement la Pucelle est blessée à la porte Saint-Honoré, son porte-étendard est tué et son armée bat en retraite.

Devant les difficultés qui se multiplient, l'in­dolent Charles VII ordonne le retour à son cher coin de Loire. Un traité est signé, qui comprend Paris dans son contrat d'armistice. Le Conseil royal ne renonce pourtant pas à toute gloire. On envoie Jeanne, cette magnifique entraîneuse d'hommes, contre les places de la Haute-Loire.

C'est pendant cette campagne, au Siège de Paris, que Jeanne, en réponse à d'Aulon, qui, la voyant seule avec cinq ou six hommes, la pres­se de se retirer, s'écrie:

— Je ne suis pas seule ! J'ai cinquante mille hommes avec moi !

— Vision ! » a-t-on dit. « Beau mot de soldat ! » ont dit d'autres.

C'est le soldat en effet qui, quelques instants plus tard, alors que d'Aulon revient à la charge, la croyant en grave danger, s'écrie:

— Aux fagotz, et aux cloies, tout le monde, afin de faire le pont !

Subjugués, les soldats obéissent, et la ville est enlevée aux Anglais. Ce mot à d'Aulon tout à l'heure, signifiait donc bien pour Jeanne: « Vous allez voir ! Je « vais avoir » cinquante mille hom­mes ! ... Sa petite armée était loin de ce nombre, mais on l'a écrit: l'exagération est naturelle aux poètes, et Jeanne est un grand poète, en même temps qu'un superbe soldat. Et de plus, sa foi en ses voix est inébranlable !

On était à ce moment à la fin de novembre et en ce temps-là, l'on ne se battait pas en hiver. On lève le siège devant La Charité, et Jeanne revient à la Cour.

                                                        *   *   *

Au printemps de 1430, Charles VII ne se dé­cidant toujours pas à agir, Jeanne se voit forcée, pour accomplir sa mission jusqu'au bout, de se faire ni plus ni moins que « grand chef d'armée ». De ses propres ressources, elle lève une compa­gnie d'environ cent cavaliers, soixante-huit ar­chers et arbalétriers, deux trompettes (probable­ment des Italiens) commandés par le capitaine Baretta. Son frère Pierre et d'Aulon, l'accompa­gnent toujours.

Partie de Sulley-sur-Loire, Jeanne s'arrête à Lagny où elle bat un parti anglais. Deux à trois cents de ses ennemis périssent dans cet engage­ment. On croit les forces de la Pucelle supérieu­res à ce qu'elles sont en réalité. Elle devient une véritable menace aux yeux des Anglais, qui lui opposent un terrible capitaine; Franguet d'Arras. L'armée de Franguet n'en n'est pas moins battue et lui-même fait prisonnier.

Apprenant ensuite que le duc de Bourgogne se prépare à assiéger Compiègne, Jeanne y dirige immédiatement ses troupes. Selon le parti auquel elle appartient, cette ville est une menace ou une sauvegarde pour Paris. La jeune fille, après avoir victorieusement traversé Paris, entre dans Com­piègne le 23 mai. Elle y était à peine qu'elle ten­te une sortie contre l'armée du duc.

Sortie qui lui est fatale, hélas ! Devant les for­ces nettement supérieures de son ennemi, elle retraite vers la ville. Brave comme toujours, elle est la dernière à rentrer, avec son frère, son au­mônier: frère Pasquerel, et Pothon de Xaintrail-les. Au moment où ils vont pénétrer dans la ville, on leur coupe la rentrée. Le gouverneur de Com­piègne vient de faire fermer la porte devant laquelle on combattait.

Jeanne, facilement reconnaissable par son manteau « d'une étoffe de soie, couleur de pour­pre, brodé d'or et d'argent », est jetée en bas de son cheval par un archer. Elle se rend aux An­glais sans résistance.

Jeanne fut tout probablement trahie à Com­piègne, par le gouverneur de la ville, ce Guillau­me de Flavy, personnage reconnu de tous comme un horrible tyran, un débauché, qui avait souvent excité l'indignation de la chaste Jeanne d'Arc. Elle avait à plusieurs reprises dénoncé à Charles VII la conduite indigne de ce prince à l'égard de sa propre épouse.

La haine de Flavy pour Jeanne le poussa-t-il à cette trahison infâme ? Cela ne fut jamais prou­vé, mais semble cependant plus que plausible.

                                                         *   *   *

Au moyen-âge, un chevalier riche, prisonnier de guerre, pouvait payer sa rançon. Or Jeanne est riche maintenant, elle est noble aussi, ayant été anoblie par Charles VII, ainsi que tous les mem­bres de sa famille et leurs héritiers mâles directs. Au début de sa captivité, elle ne s'émeut pas beaucoup, croyant d'ailleurs que le roi n'aurait rien de plus pressé que de la « racheter ».

Sa prison, au début, lui est assez douce. L'ar­cher qui l'a prise, appartient au Seigneur de Luxembourg qui la fait conduire à son château de Beauvoir. L'épouse et la tante de Jean de Luxembourg se montrent compatissantes à Jean­ne comme deux véritables amies.

Mais les Anglais tiennent à Jeanne ! Par un bas esprit de vengeance, de toutes leurs forces ils la désirent comme prisonnière. Dès Orléans, ils lui criaient « qu'ils la brusleroient et la feroient ardoir, qu'elle n'était qu'une ribaude, et comme telle, s'en retournast garder ses vaches ». Ils mirent une diabolique détermination à exécuter cet horrible projet. Voyant l'inanité de leurs pressions sur le geôlier de Jeanne, les An­glais réclament alors la Pucelle « au nom de la foi » ! Lorsque Jeanne apprend qu'on va la livrer aux Anglais, elle a peur. Elle n'est plus qu'une faible enfant à laquelle toute protection est refusée. Sans réfléchir, affolée, elle décide de tenter une évasion.

Se suspendant à un drap, elle se laisse choir du haut du donjon qui la retient prisonnière. Le drap se rompit et Jeanne tomba d'une hauteur d'environ soixante pieds. Les gardes retrouvent, Jeanne blessée et évanouie au pied de la tour.

Et à la mi-novembre, les Anglais «prennent livraison» de Jeanne ! Ils la conduisent à Rouen où on l'emprisonne au Château de Bouvreuil, dans une pièce obscure. Un serrurier, Etienne de Castille, reçoit l'ordre de fabriquer une cage de fer où l'on peut se tenir debout. La pauvre Jeanne y est attachée par le cou, les pieds, les mains, durant plusieurs semaines. Puis, voyant sa docilité, on se contente de la tenir enchaînée à une poutre. Cinq hommes de garde ne la quit­tent jamais, la tourmentant de la plus odieuse façon.

L'évêque peu digne de Beauvais, Pierre Cauchon, sur l'évêché duquel Jeanne a été prise, se fait le serviteur des Anglais lorsqu'on lui promet l'archevêché de Rouen pour ses peines. Cet hom­me, cependant, favorise un tant soit peu l'accusée, par la lenteur de ses procédures. Lorsque Jeanne demande du temps pour répondre, il n'insiste pas. Il lui fait aussi envoyer des aliments dans sa prison.

A la scène de l'abjuration, il redevient le vé­ritable prêtre du Christ. Il lit lentement la sen­tence, donnant à Jeanne tout le temps qu'il faut pour réfléchir. Et lorsqu'il est injurié pour l'avoir absoute, il retrouve toute sa dignité.

— Je viens d'être insulté ! dit-il. Je ne procé­derai pas plus avant, tant qu'il ne me sera pas fait amende honorable. Juge en matière de foi, je dois plutôt chercher le salut de cette femme que sa mort ! » Et Pierre Cauchon est sincère. C'est son « fanatisme » religieux qui l'a perdu. « Il se croit obligé d'imposer à Jeanne ce supplice du feu, pour sauver son âme, comme le Torquemada de Victor Hugo » ! dit un auteur:

« L'enfer dans le bûcher, s'éteint et se dissipe;

« De sorte que la flamme envoie au ciel les morts

« Et que, pour sauver l'âme, il faut brûler le corps.

Jeanne est abandonnée de tous ! Le roi de France et tous ceux-là qui ont cru en elle, pour­quoi ne crient-ils pas vers le Saint-Père, vers le Pape ? Ils demeurent figés dans une atroce iner­tie, et le procès de la Pucelle commence.    (A suivre)

Extrait de : Le roi et la bergère - Vie de Sainte Jeanne d’Arc – Lucille Audet

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 12:18

La Vie de Sainte Jeanne d’Arc… (Partie 1 de 3)

Le roi et la bergère (1947)

Qu'un roi épouse une bergère, cela s'est déjà vu... dans les contes de fées; par contre, qu'une bergère sauve un roi, cela est bel et bien arrivé, et nous entreprenons aujourd'hui, après tant d'autres, de vous conter à notre façon cette ma­gnifique histoire qui est passée dans l'Histoire.

A cette page historique de la France, ses plus belles provinces: la Normandie, la Picardie, la Flandre, l'Artois, la Champagne, la Guyenne, et l'Ile de France, appartiennent aux Anglais; Paris les reçoit avec amour et bientôt Reims, la ville des sacres, les recevra à son tour. L'oncle du roi d'Angleterre, le régent Bedford, se sent si bien installé en France, qu'il ne craint pas de retar­der le sacre de son neveu qui deviendra roi de France et d'Angleterre.

Apparemment, il a raison. D'où pourrait ve­nir le danger ? Le jeune héritier de la couronne de France, Charles VII s'est enfui dans un petit coin d'outre-Loire que les Anglais ont dédaigné d'occuper. Incertain de son origine royale que lui dénie sa mère dénaturée, la misérable Isabeau de Bavière, doutant de ses forces physiques et morales, ce pauvre prince des Armagnacs se pré­pare à abandonner la France, à gagner l'Écosse. Seuls les murs d'Orléans tiennent encore devant les Anglais. Ils y ont réuni leurs meilleurs géné­raux, leurs plus redoutables troupes, qui jusque-là ont vaincu partout. Orléans est perdu d'avan­ce ! Son salut semble impossible ! Qui donc pour­rait sauver la France ?

                                              *  *  *

Quelques années auparavant, en 1412, à Greux-Domrémy en Champagne, Isabelle Romée épouse de Jacques d'Arc, mettait au monde une petite fille. Elle fut appelée Jeanne ! Durant toute sa petite enfance, c'est pour Jeanne la vie de toutes les fillettes de son âge et de sa condition: elle va aux champs, mène paître les brebis dans les prés, joue et chante avec ses compagnes pré­férées.

Ainsi, par cette belle journée d'été, si un pro­meneur s'était aventuré dans les prés environ­nant Domrémy, il aurait vu se dérouler une bien jolie scène devant ce grand hêtre surnommé « le beau mai » ou « l'arbre des fées ». Une dizaine de petites filles y dansaient en ce moment une ronde pleine de charme et d'entrain. Mais sou­dain, alors qu'on allait reprendre le gai refrain, l'une des fillettes quitte la ronde en s'écriant:

— Assez dansé ! Faisons plutôt des couronnes à Notre-Dame, avant que nos fleurs ne soient fanées.

Cette petite fille semble le « chef » du groupe, car elle est obéie sur le champ. On s'assoit en cercle autour du « beau mai » et l'on commence à tresser des couronnes, sans que cessent toutefois les éclats de rires, les bouts de chansons. L'enfant assise auprès de celle-là qui les dirige, lui dit tout à coup, très sérieuse:

— La Vierge doit t'aimer beaucoup Jeanne. Même au milieu de nos jeux, tu ne l'oublies ja­mais !

— Comment l'oublier ? Elle est notre bonne Mère à tous ! Chaque fois que je lui demande une grâce, elle me l'accorde.

— Je ne te comprends pas. Tu es plus pieuse que nous toutes et pourtant tu agis souvent drô­lement pour une petite fille. Danser et chanter, cela ne t'amuse pas comme nous. Je te parie que tout à l'heure tu vas nous « armer », nous diviser en deux camps, et avec toi, de nouveau nous allons « partir en guerre ». Ce sont des jeux de petits garçons, cela !

Jeanne sourit de se voir si bien devinée. Puis elle dit, comme se parlant à elle-même:

— C'est vrai ! C'est plus fort que moi ! J'ai un trop-plein de vie qui me pousse vers les jeux violents où l'on déborde d'action. C'est peut-être que je suis plus forte que vous toutes ? Un petit garçon de mon âge et même plus âgé, ne me fait pas peur. Si jamais l'on m'attaque je saurai très bien me défendre. Je ne crains pas les coups. Et tu as raison, achève-t-elle en riant, si vous voulez une fois de plus être « mes soldats » nous allons jouer à la guerre, et pas plus tard que tout de suite !

Elle se lève, secoue sa robe pour en faire tom­ber les quelques fleurs fanées qui y restaient collées, dépose sa couronne à l'ombre du « beau mai », puis regardant ses compagnes, elle leur dit d'une voix forte, déjà pleine d'autorité:

— Fabriquons-nous des lances, divisons-nous en deux camps ennemis et battons-nous comme des soldats !

Aussitôt dit, aussitôt fait. Et dans la mêlée qui suit, Jeanne d'Arc, la simple petite fille d'au­jourd'hui, se révèle la future Pucelle d'Orléans, l'habile guerrière qui sauvera la France et son roi !

Après avoir bien dansé, chanté et s'être ensuite battues comme des amazones, les « soldats » de Jeanne et elle-même, sont allées porter leurs cou­ronnes à l'église. En sortant, elles s'aperçoivent que la matinée est avancée, et songent qu'on doit s'inquiéter d'elles dans leurs familles. C'est alors la débandade après promesse de se retrouver durant l'après-midi, devant le « beau mai ». Cou­rant à perdre haleine, Jeanne se dirige vers la maison de son père. Enfin elle en atteint le jardin. Mais que lui arrive-t-il ? Elle s'arrête, les joues en feu, comprimant son cœur. Puis elle pâlit, prise d'une soudaine faiblesse. Étourdie, en mê­me temps qu'éblouie par une étrange clarté, elle entend d'abord comme un murmure confus, un bourdonnement. Et alors, une voix lui parle distinctement:

— Jeanne, il te faut aller en France faire lever le siège d'Orléans ! Va sauver le roi de France !

— Mais je ne suis qu'une pauvre fille ! répond Jeanne tout haut, surprise et alarmée. Je ne sau­rais jamais !

— Je suis saint Michel ! reprend la voix. Sainte Catherine, sainte Marguerite et moi-même nous te guiderons, te conseillerons. Va sauver la Fran­ce !

La petite Jeanne n'a que treize ans. En dépit de sa taille bien découplée, elle est encore une véritable enfant et cette voix mystérieuse la bouleverse, la trouble intensément.

— Je ne peux pas. Je ne suis qu'une petite fille ! répète-t-elle, en s'avançant lentement dans le jardin, la mine toute défaite.

Sa mère, qui de la fenêtre l'a vue arriver à la course, puis s'arrêter subitement l'air tout drôle sort et va au-devant d'elle.

— Comme te voilà pâle ! fait-elle en s'appro­chant. Es-tu malade ? Et qu'as-tu donc à marmonner ainsi toute seule ?

— Je parlais à saint Michel ! répond Jeanne d'une voix sans timbre.

— Bon ! En voilà bien une autre ! dit la mère d'un ton ennuyé, inquiet aussi. Mais une pensée la fait se rasséréner et elle ajoute:

— Tu as jeûné hier. C'est la faiblesse qui te fait bourdonner les oreilles. Viens manger ! J'ai préparé un bon repas. Viens ma fille !

Et prenant Jeanne par le bras, sa mère l'en­traîne vers la cuisine, d'où s'échappe un fumet appétissant.

Cet après-midi-là, les compagnes de Jeanne l'attendent en vain devant « l'arbre des fées ». Elle est à l'église, plongée dans la prière, le re­cueillement; demandant à Dieu de l'éclairer sur le « message » de saint Michel. Et à dater de ce moment, moins que jamais elle est une petite fille comme les autres. Du jour au lendemain, elle est devenue une adolescente qui cherche sa voie, qui lutte, qui résiste aux appels inlassables de ses saintes, de saint Michel, qui lui parlent toujours « de la profonde pitié du royaume de France » qu'elle seule peut sauver !

Jeanne croit fermement en « ses » Voix, mais autour d'elle on en fait des gorges chaudes. « Jeanne d'Arc devient folle ! ». se dit-on. « A force de jouer au soldat, elle s'est prise au sérieux et se croit un grand chef de guerre. Si notre pau­vre roi n'a qu'elle pour le sauver, il peut dire adieu à son royaume ! ». Jeanne laisse faire, lais­se dire, toute à ce combat intérieur qui la déchi­re. Bientôt, elle en vient à désirer vivement partir. Mais elle pense à ses parents auxquels il lui faudrait désobéir, et de plus, elle doute de ses forces physiques. Ah ! Si j'étais un garçon ! Si j'étais donc un garçon ! se murmure-t-elle cent fois le jour.

Quelques années s'écoulent ainsi. Jeanne a atteint ses seize ans ! Ses « Voix » lui parlent de plus en plus fort, elles la tourmentent tant et tant, qu'à la fin elle n'y tient plus ! A ses parents, elle dit un jour:

— Je « dois » partir ! Je vous en prie, ne me retenez pas. C'est Dieu qui le veut ! Avec sa grâce et le secours de mes Voix, je sens que tout me sera possible !

— Jeanne ! s'écrie sa mère affolée. Tu ne peux songer sérieusement à partir. Te vois-tu, ma fille, courant les routes à cheval, harassée, fourbue; couchant à la belle étoile, risquant d'être blessée, tuée même ! Dis-moi que tu ne partiras pas.

— Nous ne pouvons lutter plus longtemps con­tre la volonté du bon Dieu, maman. Il faut que je parte !

— En t'embarquant dans une aventure de ce genre, Jeanne, lui dit son père, tu vas faire crier au déshonneur. L'on va te jeter la pierre et à nous aussi, tes parents, si tu pars. Écoute-nous ! reste auprès de nous !

— Il n'y a rien de déshonorant, même pour une fille, à se battre pour son Dieu et son roi. Je pars ! Je n'ai déjà que trop tardé.

Les parents de Jeanne baissent la tête, vaincus. En pleurant, sa mère interroge:

— Que feras-tu d'abord ?  Où iras-tu ?

— J'irai à Burey-en-Vaulx, chez mon oncle Durant-Lassart. La Voix m'a dit: « Va à Vaucouleurs, vers Robert de Baudricourt. Il te don­nera des gens pour t'accompagner ».

— Et tu comptes sur ton oncle pour te mener voir cet officier ? demande à son tour le père.

— Oui, je l'y déciderai bien !

                                                    *   *   *

Quelques jours plus tard Jeanne était devant son oncle et d'un ton décidé, lui disait:

— Mon oncle, mes Voix m'ordonnent de me rendre à Vaucouleurs et d'y voir le capitaine Robert de Baudricourt. Je vous en prie, accom­pagnez-moi jusque-là.

— Eh bien, allons-y ma nièce ! Je n'ai jamais rien su te refuser.-

Robert de Baudricourt est commandant des troupes de Charles VII, au poste de Vaucouleurs. Il est fort intrigué lorsqu'on lui annonce Jeanne, et qu'on lui fait connaître le but de sa visite. Elle se dit « l'envoyée de Dieu ». Est-ce une aven­turière ? Une fumiste ? Ou une illuminée qui prend ses visions trop au sérieux ? La curiosité le pousse à la recevoir. Jeanne se présente devant lui nullement intimidée, étant plus que jamais convaincue de la justesse, de la vérité de sa mission.

— Que me voulez-vous ? Qui vous envoie vers moi ? lui dit sévèrement le capitaine.

La réponse de Jeanne est nette et précise:

— Dieu m'envoie vers vous. Il veut que le Dauphin soit fait roi, et c'est moi qui le condui­rai à son sacre. Dieu me l'ordonne !

— Et moi ? Que viens-je faire là-dedans ? Ne me dis pas, ma fille, que tu as besoin de soldats pour gagner ta guerre !

Ha !Ha ! Ha !

De Baudricourt éclate d'abord de rire. Mais soudain, la pensée que le seul fait d'avoir reçu Jeanne peut le tourner en ridicule, arrête net son hilarité. La colère le prend alors et il inter­pelle rudement Durand-Lassart:

— Toi, retourne-t-en avec ta nièce ! Ne vois-tu pas qu'elle est complètement folle. Vous mérite­riez d'être punis tous les deux. Me prendre mon temps pour de semblables sornettes !

                                                   *   *   *

Lorsque Jeanne est rentrée chez elle, à ses parents qui, (et c'est bien naturel), ne cachent pas leur joie devant l'insuccès de sa démarche, elle dit:

— Je ne me tiens pas pour battue. Robert de Baudricourt m'écoutera bien un jour.

On était en mai 1428. Vers la mi-janvier sui­vante, Jeanne a l'occasion de retourner chez son oncle, qu'elle décide à la mener une nouvelle fois à Vaucouleurs. Cependant, elle ne se présente pas tout de suite devant de Baudricourt. Elle attend le moment propice et se retire chez une bonne dame qui est sympathique à sa mission. Durant les quelques semaines qu'elle y passe, elle se fait souvent entendre en confession par le prêtre-curé, Jean Fournier.

Un jour que seule avec son hôtesse, elle file paisiblement, elle voit entrer le capitaine de Baudricourt avec monsieur le curé.

— Ma fille, lui dit l'officier, j'ai su que tu cher­chais encore à me convertir à tes idées. Voici quelqu'un qui saura te guérir de ces projets pour le moins insensés, et qui ne sauraient hanter l'esprit de la jeune fille sage que tu es, je le crois tout de même.

Et aussitôt, l'abbé Jean Fournier commence à réciter sur Jeanne les prières de l'exorcisme. Stupéfaite, Jeanne se rend alors compte qu'on la croit possédée du démon. Pauvre, pauvre Jean­ne ! Mais par bonheur, il en est d'autres qui peu à peu commencent à ajouter foi à ses dires. Le vieux duc Charles de Lorraine, très malade, es­pérait même qu'elle pût le guérir et la fait man­der auprès de lui, à Nancy. Lorsqu'elle apprend pourquoi on l'a fait venir, Jeanne s'empresse de dire au duc:

— Vous guérirez peut-être. Je n'en sais rien ! Commencez par bien disposer le bon Dieu envers vous, en vous réconciliant avec votre femme. Et aidez-moi à parvenir jusqu'au Dauphin.

Hélas ! Le duc se montre fort peu généreux et ne donne à la Pucelle que quatre francs et un cheval, sur le dos duquel elle retourne à Vaucouleurs. Elle y est à peine qu'elle insiste pour être mise en présence de Robert de Baudricourt. Et ce dernier n'en croit pas ses yeux en l'aper­cevant:

— Comment ! Encore toi ? dit-il d'une voix qui aurait fait trembler toute autre que Jeanne. Elle, au contraire, se montre plus décidée que jamais:

— Au nom de Dieu, fait-elle, ne tardez plus à m'envoyer au Dauphin. Aujourd'hui même il a été défait devant Orléans, en tentant de couper un convoi de vivres destiné au camp Anglais.

— Que de précisions, ma mie ! Tu en dis trop pour savoir juste. Et cette fois, le capitaine prend le parti de rire en faisant reconduire « cette pau­vre folle ».

La prédiction de Jeanne était vraie pourtant. Le Gascon La Hire, avait bien essayé de couper un convoi de harengs, mais Falstaff qui dirigeait ce convoi réussit à le garder et même à tuer trois ou quatre cents soldats de La Hire. De Baudricourt apprit tout cela plus tard ! En sor­tant de chez le capitaine, Jeanne rencontre Jean de Metz qui, elle le sait, lui fait confiance. Com­me il s'informe de ses agissements depuis la der­nière fois qu'ils se sont vus, elle répond:

— J'ai revu Robert de Baudricourt. Il refuse toujours de croire en moi. Que faire ? Il faut que je sois devant le Dauphin avant la mi-ca­rême. Dieu m'ordonne de le sauver !

— Si l'on ne vous fournit les moyens de le re­joindre, il sera chassé de son royaume et nous deviendrons Anglais ! Eh bien non ! Cela ne sera pas, de par Dieu ! Je vous conduirai, moi, vers le Dauphin. Quand voulez-vous partir !

— Je suis prête. Le plus tôt sera le mieux.

Comment s'y prit Jean de Metz, ce n'est pas cela qui importe. Ce qui compte c'est qu'il par­vint à faire accepter la cause de Jeanne par Ro­bert de Baudricourt. Ce dernier croit enfin c aux Voix de la Pucelle.

— Comment t'y prendras-tu ? dit-il inquiet, à la jeune fille transportée de joie. Même escortée de soldats, continue-t-il, tu courras de graves dangers. Les gens de guerre sont partout !

Jeanne est sublime de confiance:

— Ma route sera aplanie ... Mes Voix me gui­deront. Je suis née pour cette mission. Avec la grâce de Dieu, je sauverai la France. Je l'arra­cherai aux Anglais !

— Alors, va Jeanne ! Advienne que pourra. Dieu te protège !    (A suivre)

Extrait de : Le roi et la bergère - Vie de Sainte Jeanne d’Arc – Lucille Audet

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