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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 08:46

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (18-20)

LA   PREMIÈRE   MESSE (Chapitre  XVIII)

Après un séjour de six années au grand séminaire d'Arras et des études brillamment faites, Jean-Baptiste fut jugé digne d'entrer dans les ordres sacrés. Son évêque n'hésita pas à solliciter de la cour de Rome une dispense d'âge que souhaitait ardemment le jeune lévite, pressé de travailler à la vigne du Père de famille. C'est une faveur quelquefois demandée pour les jeunes gens qui paraissent appelés, par leur savoir, par leur piété comme par leur précoce sagesse, à faire un jour l'honneur du sacerdoce. Nul n'en était plus digne que Jean-Baptiste; son cœur, qui ne pouvait rien ressentir à demi, s'était ouvert pour Dieu à un si ardent et si profond amour, qu'on le voyait entrer plus avant chaque jour dans la voie des préceptes divins; là, où les autres hésitaient et consultaient leurs forces, il avançait d'un pas tran­quille et ferme, demandant où était le sacrifice. Il n'en eût connu qu'un, c'eût été de commander au zèle dont il brûlait pour le service de Dieu. Cet amour plus fort que la mort qui enseigne à mépriser, cet amour qui enlève l'âme à toutes les choses du temps, lui avait déjà révélé des secrets si divins, que sa sagesse étonnait les plu»' sages, et que sur ses lèvres se plaçaient des paroles d'une irrésistible puissance. Il attachait, entraînait, subjuguait par ses discours, en même temps qu'il édifiait par sa vie. Bon nombre de ses condisciples lui durent les progrès qu'ils firent dans la vertu. On ne se donna jamais à Dieu avec plus de bonheur, qu'il n'en laissa paraître.

— Mes amis, qu'il est doux d'appartenir au Seigneur! disait-il, dans la soirée qui suivit son ordination, à ceux de ses condisciples dont il était entouré ; ce jour restera certainement le plus beau de ma vie; j'y ai ressenti un avant-goût des joies du Paradis.

Il devait dire sa première messe au château de Rosenval ; c'était un droit justement acquis à sa protectrice. Le lendemain du jour où il avait été consacré à Dieu sans retour, il se sépara, non sans une vive douleur, de ses maîtres et de ses condisciples, car son cœur accessible à tous les sentiments qui sont l'honneur de l'humanité, avait voué aux uns la plus tendre reconnaissance, et aux autres une sincère amitié. Pour adoucir l'amertume de ses regrets, il se promit de revenir sou­vent dans cette chère maison où sa jeunesse avait trouvé des guides si habiles et si zélés, et où lui avait été ouverte la seule carrière qu'il eût jamais enviée. Quand il eut franchi le seuil de la chaumière paternelle, son grand-père lui dit, en le serrant dans ses bras :

— La joie du cœur et la bénédiction d'en-haut entrent avec toi dans la maison. Sois-y le bienvenu, et puisses-tu ne plus la quitter.

— J'y ferai tous mes efforts, grand-père, répondit le jeune prêtre, tous mes vœux sont pour qu'on me laisse ici. Vous vous rappelez que notre ami mourant m'a légué son œuvre à Haut-Castel. Priez Dieu que je sois digne de lui succéder.

Un de ses premiers soins fut d'aller prier sur la tombe du vénérable prêtre; il s'y inspira des vertus dont il devait désormais faire son patrimoine, et, l'invoquant comme une âme bienheureuse, il le pria d'intercéder auprès de Dieu pour que la grâce fit de lui un serviteur digne d'être inscrit sur le livre de vie. Il se prépara à sa première messe par une retraite d'une semaine qu'il passa en prières, deman­dant sans cesse à Dieu de l'éclairer sur tous ses devoirs de prêtre, et de lui prêter la force pour les remplir toujours avec zèle et régularité. Le jour choisi pour le premier acte de son saint ministère, il se rendit de très-bonne heure au château, entra dans la chapelle ornée par les soins de Valentine comme aux jours de grande fête, et y demeura en prière jusqu'à l'heure fixée pour la messe. Outre Louise et son père qui se défendirent en vain d'occuper les premières places, le curé de Ville-Dieu, Valentine et la famille, l'assistance se composait des plus chers amis que Jean-Baptiste pouvait compter au village. Pierre Morin servit la messe, tout attendri et recueilli.

A ce moment suprême où le pain et le vin changent de nature sous la puissance mystérieuse des paroles prononcées au nom de Jésus-Christ, qui dira jamais ce qui se passe dans l'âme du prêtre appelé pour la première fois à l'honneur de les répéter après son divin Maitre! Accablé par la majesté de Dieu et le sentiment profond de son indignité, il ose à peine faire sortir ces ineffables et imposantes  paroles de ses lèvres tremblantes, mais bientôt relevé de sa crainte par la contemplation du Dieu vivant, et par l'amour qui l'a conduit sur ce nouveau Sinaï, il s'abandonne aux transports d'une joie sainte et les délices du ciel sont révélées à son âme éperdue d'amour et de recon­naissance. Ce fut avec un visage inondé de larmes que le jeune prêtre présenta à l'adoration du peuple le souverain Seigneur de la terre et des cieux qui, à la voix de sa créature, était descendu des hauteurs de sa gloire pour s'anéantir dans le sacrement de l'autel ! Après avoir reçu dans son sein la douce et pure victime de la paix et de l'amour, il descendit les marches de l'autel, et s'avança lentement, pour faire participer au divin sacrifice les trois personnes auxquelles l'atta­chaient les liens les plus étroits qu'il pût connaître ici-bas, son grand-père, sa mère et Valentine, qui avaient voulu, en ce jour solennel, recevoir de sa main la sainte communion. « Que notre Seigneur Jésus-Christ garde votre âme pour la vie éternelle ! » Sa voix était trem­blante d'émotion en leur adressant ce souhait d'amour de l'Eglise, ce dernier avertissement donné à l'âme chrétienne de ce que doit être pour elle le Seigneur, si elle est fidèle. « Qu'elles vivent, disait-il en retournant à l'autel, qu'elles vivent pour l'éternité, ô mon Dieu, ces âmes qui me sont si chères ! »

Quand on eut quitté la chapelle, Valentine dit à Louise et à Joseph Granger, avec cette politesse aimable que le cœur inspire et qu'il possédait au suprême degré, qu'ils ne voudraient certainement pas, dans une si belle journée, affliger personne d'un refus, et qu'ils lui feraient la grâce de déjeuner chez elle avec leur fils. Louise devint pourpre à cette proposition; c'était un honneur accablant pour son humilité. Elle voulut balbutier une excuse, et ne trouva que des mots sans suite. Joseph, non moins interdit, s'imaginait avoir mal entendu. Sans attendre une réponse qui menaçait de ne point venir, Valentine, prenant le bras du vieillard sous le sien, lui dit gaîment :

— Nous sommes ici dans des lieux qui me sont plus connus qu'à votre fille; souffrez que je la remplace auprès de vous; c'est encore une grâce qui doit m'être accordée en ce jour.

Il se laissa faire, mais confondu de tant de bonté, il lui dit avec émotion :

— Que Dieu vous rende ce que vous faites pour de pauvres gens comme nous !

Anaïs avait pris le bras de Louise; Jean-Baptiste s'avançait entre monsieur d'Orbeuil et madame de Surville; c'est dans cet ordre qu'on gagna la salle à manger, où les places d'honneur furent occupées par le vénérable curé, Jean-Baptiste et sa famille.

— M'asseoir auprès de vous ! dit Joseph Granger à Valentine; je ne mérite pas tant d'honneur; je suis un trop pauvre homme.

Elle apaisa ses scrupules, et elle fut avec lui comme elle était avec tous, si simple et si aimable, qu'il se remit de son trouble, et qu'avant la fin du déjeuner, il l'entretenait avec confiance et abandon. Il lui dit que la seule grâce temporelle qu'il demandait maintenant à Dieu, c'était que son petit-fils fût attaché à l'église de Ville-Dieu.

— Si monseigneur l'Evêque en ordonnait autrement, dit-il, il fau­drait bien se soumettre, mais ce serait un rude coup pour sa mère et pour moi.

On espérait que Jean-Baptiste serait nommé second vicaire, quoique cette espérance ne s'appuyât encore sur aucune promesse de l'évêque, qui avait évité de se prononcer, quand l'abbé Dimmel, dans un de ses derniers voyages à Arras, l'avait sollicité à ce sujet. Comme on se levait de table, un domestique de la cure se présenta avec un pli de l'évêque qu'un exprès venait d'apporter. L'abbé Dimmel demanda la permission de prendre connaissance du contenu, ce qu'il ne fit pas sans qu'il lui échappât des marques d'attendrissement.

— Quelle bonté de la part de monseigneur ! dit-il ; cette lettre ren­ferme la nomination de notre cher enfant au second vicariat de la paroisse, et monseigneur me dit qu'il a voulu que cette nomination à laquelle nous attachions tous tant de prix, arrivât le jour même où Jean-Baptiste célébrait sa première messe, afin que rien ne manquât aux joies de cette journée.

Chacun loua cette bonté toute paternelle, avec laquelle monseigneur s'était plu à combler les vœux qu'on avait formés, et nul assurément d'un cœur plus reconnaissant que Louise et Joseph Granger. Celui-ci, en quittant le château, appuyé sur le bras de son petit-fils qui avait voulu consacrer à ses parents le reste de cette heureuse journée, lui dit avec effusion :

— Que de grâces Dieu réservait à ma vieillesse ! Par quoi ai-je mérité le bonheur dont je jouis ! Ah! Je me félicite aujourd'hui de mon infirmité ; sans elle, je n'aurais rien à offrir à Dieu !

— Grand-père, l'ai-je bien entendu ? s'écria Jean-Baptiste avec une joie émue.

— Oui, oui, va ! Je l'ai dit, et je suis prêt à le dire encore ! Grâce à toi, mon enfant béni, grâce aux leçons de sagesse que tu as données à ma vieillesse ignorante, on trouverait aujourd'hui le moyen de rendre à mes yeux la lumière, — cette lumière que j'ai tant pleurée ! — que pour montrer à Dieu mon amour et ma reconnaissance, je resterais volontairement dans les ténèbres qui m'environnent !

Une pure et sainte joie inondait le cœur de Jean-Baptiste :

— Ah! Que Dieu soit mille fois béni ! dit-il; je n'avais demandé pour vous que la résignation, et je vous vois animé de l'esprit de sacrifice !

Dès le lendemain, Jean-Baptiste commença ses fonctions de vicaire; comme il le souhaitait, le soin de Haut-Castel lui fut particulièrement attribué, et il fut convenu qu'ainsi que l'abbé Durer, il célébrerait sa messe dans la chapelle du vieux château. Chacun, à Ville-Dieu comme à Haut-Castel, aimait et honorait ce jeune prêtre dont on avait suivi l'enfance et la jeunesse, et qu'on avait vu, enfant de douze ans à peine; changer si complètement, par un effort de sa volonté, son caractère, ses habitudes et ses mœurs. Les pères le donnaient en exemple à leurs fils auxquels les mères se plaisaient à raconter tout ce qu'elles savaient de son passé, pour le faire servir à sa plus grande louange. Les enfants s'habituaient à le considérer comme un être d'une vertu excellente et particulièrement béni de Dieu, et conce­vaient pour lui un respect qui ne tarda pas à leur rendre comme impossible toute résistance à sa volonté. Une nouvelle école avait été annexée à la première pour correspondre aux besoins d'une popu­lation toujours croissante, mais l'indifférence des parents, surtout à Haut-Castel, et le mauvais vouloir des enfants qui préféraient vaguer ça et là, ou passer leurs journées dans l'oisiveté, en gardant le bétail, ne rendaient utile qu'à un très-petit nombre la création de cette seconde école.

Enfants et parents alléguaient de concert et la garde du bétail, et celle des plus jeunes enfants qui incombait aux aînés, quand la mère était occupée aux travaux des champs ou à écouler ses denrées dans les marchés environnants. Jean-Baptiste s'entendit avec Valentine pour remédier à ces difficultés ; une salle d'asile fut fondée, et quatre bergers, entretenus aux frais du château, eurent la garde générale de bétail dans les deux villages : ils faisaient leur tournée chaque matin et ramenaient à la tombée de la nuit les têtes de bétail qu'on leur avait confiées. Grâce à ces généreuses mesures, tout prétexte manqua aux récalcitrants, et, l'ascendant que le jeune vicaire exerçait sur les enfants et sur les parents faisant le reste, la nouvelle école se remplit en même temps que la salle d'asile. Quoique dévoré du zèle de la gloire de Dieu, il savait éviter recueil ordinaire de la jeunesse, qui est de poursuivre le but qu'elle propose à ses efforts, avec une ardeur impatiente qui trop souvent ne lui permet pas de l'atteindre. Son zèle toujours mesuré, toujours opportun, n'effarouchait personne ; on aimait à l'entendre, et, après l'avoir entendu, on convenait qu'il avait eu raison dans tout ce qu'il avait dit. Il avait un art singulier pour découvrir, au fond des âmes, les bons sentiments sans emploi, et pour réussir à les mettre en activité. On était satisfait de se trouver meilleur qu'on ne l'avait pensé jusqu'alors en sortant d'auprès de lui, et l'on s'efforçait de régler sa conduite sur cette nouvelle et favorable connaissance qu'on avait faite de soi-même. Il ne désespérait de personne, et les plus endurcis, touchés de sa charité pour eux, et de la ferme espérance qu'il paraissait avoir de leur retour au bien, finissaient par changer de vie. Les affligés, sûrs de sa compassion, venaient lui confier leurs peines; en même temps qu'il les fortifiait et les consolait, il leur indiquait doucement les moyens d'éviter à l'avenir les maux dont ils souffraient; ou si ces maux étaient de telle sorte que le remède ne fût pas en leur pouvoir, sa charité lui mettait sur les lèvres de si heureuses et si fortes paroles pour parler de Dieu et des espérances de l'autre vie, qu'il calmait leur douleur, en rani­mant leur foi. A sa voix aimée et respectée, les inimitiés s'éteignaient; la paix rentrait dans des ménages d'où elle était bannie depuis long­temps, les pères se rangeaient, et cessaient d'être pour leurs enfants une pierre d'achoppement et de scandale. En peu d'années, Haut-Castel changea complètement de face. L'humilité du jeune prêtre ne lui permettait pas de s'attribuer l'honneur de cette réforme ; à peine s'il eût voulu reconnaître y avoir quelque peu contribué, mais la voie publique l'en proclamait le seul auteur. Valentine avait pris une telle confiance en son zèle et en ses lumières, qu'elle n'entreprenait aucune œuvre nouvelle sans s'être concertée avec lui sur les moyens les plus propres à la faire prospérer.

— Il y a entre vous et lui tant d'accord pour le bien, lui dit un jour avec agrément son vénérable curé, que je le regarde encore plus comme votre vicaire que comme le mien.

Le zèle qu'apportait Jean-Baptiste à seconder les vues charitables de Valentine, ne lui faisait négliger aucun des devoirs de sa charge.

Le jeune homme se multipliait avec toute l'ardeur et l'activité de la jeunesse, pour suffire à tout. Confessions, sermons, catéchisme aux enfants, instructions aux adultes, se partageaient son temps, et il n'était jamais plus satisfait qu'à la fin d'une journée, dont aucun instant ne lui avait appartenu.

— Tout a été pour Dieu aujourd'hui, disait-il joyeusement à ses parents, grâces lui en soient rendues !

Sa réputation commençait à se répandre. Dieu avait accordé à sa parole le don d'émouvoir et de convaincre; les jours de fête où il devait se faire entendre, l'église se remplissait de fidèles qui n'appar­tenaient pas tous à la commune; on le recherchait comme confesseur; on le consultait dans ses scrupules; on lui demandait une direction dans les cas embarrassants; Valentine elle-même lui avait confié peu à peu celle de sa conscience. Où donc ce jeune homme avait-il surpris le secret d'un si prodigieux ascendant ? D'où lui venaient les lumières éclatantes qui brillaient en lui ? Qui lui avait donné cette sûreté de jugement qui le distinguait, et le talent singulier qu'il montrait dans la conduite des âmes ? La réponse à toutes ces questions, la voici : il aimait. Il avait livré son âme à ce divin amour, qui instruit sans bruit de paroles, sans fracas d'opinion; qui transfigure l'intelligence, et donne aux ignorants une science inconnue aux docteurs !

Ne nous étonnons plus que sa sagesse surpassât quelquefois celle des vieillards, et qu'il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime pas.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;      par  E. BENOIT.  (1853)

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 09:38

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (17-20)

AU    SÉMINAIRE (Chapitre  XVII)

Jean-Baptiste ne tarda point à être rangé parmi les sujets les plus distingués du grand séminaire. Son vif et pénétrant esprit, soutenu par son assiduité au travail, le fit avancer rapidement aux premières places, qu'il n'abandonna plus dès qu'il les eut conquises. Ses succès excitaient l'émulation de ses condisciples et non leur jalousie. Ses aimables qualités lui faisaient autant d'amis que sa classe renfermait d'élèves. Ses triomphes devenaient ceux de tous; on l'en félicitait avec sincérité, et l'on eût regretté de les voir moins éclatants. Aussi, rarement avait-on vu tant de modestie et de simplicité ; il n'avait jamais été mis plus de grâce à se faire pardonner sa supériorité, et ce jeune mérite était relevé encore par une si haute piété, qu'on eût trouvé indigne d'un chrétien, lors même qu'on en eût été tenté, de fermer son cœur à un si vertueux condisciple. Les notes les plus favorables arri­vaient sur son compte à Ville-Dieu ; le curé, auquel les adressait le supérieur du séminaire, ne manquait pas de les porter à Valentine qui les lisait avec un très vif intérêt. Il mérita d'être distingué par l'évêque qui se plut quelquefois à l'interroger sur ses études, et l'admit au nombre des clers employés à sa chapelle, faveur d'un grand prix pour les jeunes séminaristes, et réservée aux plus méritants.

Lors du mariage d'Anaïs, on touchait au temps des vacances ; quinze jours après ce grand événement dont la contrée s'entretenait encore, Jean-Baptiste venait se délasser de ses études, dans son cher village. Le baron d'Orbeuil, à qui la chaumière de Joseph Granger paraissait désormais une demeure un peu trop rustique pour un séminariste dont les succès étaient si brillants, lui avait fait préparer une chambre au château tout près de son appartement. L'idée de l'avoir pour voisin lui souriait infiniment. Son talent d'architecte n'avait jamais été bien pris au sérieux que par Jean-Baptiste: c'était un mérite à ses yeux que le temps ne pouvait effacer; maître inhabile d'un élève intelligent, le succès de son enseignement, qui dépassait ses espérances, lui avait paru un argument sans réplique en faveur du talent qu'il s'attribuait. A ces divers titres, Jean-Baptiste lui restait cher. Il se complaisait dans la pensée de le consulter à toute heure du jour, en raison du voisinage, sur les divers plans qu'il avait exécutés pour les constructions que Valentine se proposait d'élever, et de causer de ses occupa­tions favorites avec quelqu'un dont il ne serait pas contredit, et qui paraîtrait toujours l'écouter avec intérêt. Il n'avait pas manqué d'in­former Valentine de son dessein de loger Jean-Baptiste au château, et cela par courtoisie, car il ne doutait pas qu'elle n'y fît aucune opposition. Il lui avait demandé en même temps d'approuver les arran­gements qu'il avait pris.

— Mon approbation est acquise, mon cher oncle, lui dit Valentine, à tout ce que vous faites, mais je doute que nous ayons Jean-Baptiste pour hôte ; il nous préférera ses parents.

Le baron qui redoutait qu'elle ne dît vrai, s'échauffa pour lui prouver que c'était au château qu'il convenait que le jeune homme demeurât.

— Il est déjà prévenu, du reste, ajouta-t-il; il sait que c'est ici qu'il doit descendre, car je le lui ai écrit dernièrement.

Valentine ne contredit plus, elle se contenta de sourire; c'était une petite malice qu'elle se permettait en dépit de sa candeur et de sa charité ; ce sourire pouvait s'interpréter ainsi : votre lettre, mon cher oncle, ne réussira pas à vous donner Jean-Baptiste pour voisin. Monsieur d'Orbeuil ne tarda pas à s'en convaincre. Quelques jours plus tard, le jeune homme, descendu chez ses parents, résistait à toutes les instances du baron pour qu'il vînt habiter le château.

— Ma place est chez ma mère, monsieur le baron, répondit-il avec simplicité, et je serais indigne de vos bontés, si je pouvais le méconnaître.

C'était son devoir d'agir ainsi, mais tout devoir rempli, quand nous pourrions le violer en gardant les apparences du juste et de l'honnête, est tenu pour vertu par ceux en faveur de qui nous l'observons, et ces pauvres parents lui étaient reconnaissants d'avoir préféré leur chau­mière au château. En vue du bonheur qu'ils espéraient, ils s'étaient occupés toute l'année à parer de leurs mieux la petite chambre, qu'à force d'industrie et en ne se conservant pour eux-mêmes que le moins de place possible, ils étaient, parvenus à lui ménager sous leur humble toit. La pension que Valentine faisait à Joseph Granger, et l'économie, cette précieuse vertu du pauvre, permettait qu'on fit quelques épargnes désormais dans la chaumière ; toutes celles de l'année avaient passé dans cette chambre, dont le grand-père connaissait aussi bien le grand ameublement que s'il eût pu l'embrasser de son regard. Ce fut avec âne joie qui n'était pas dépourvue d'un secret orgueil, qu'il y intro­duisit Jean-Baptiste :

— Au moins, lui dit-il, dans notre pauvre maison, tu auras ton chez toi.

Le jeune homme, touché jusqu'aux larmes, lui fit de tendres repro­ches, ainsi qu'à sa mère, de s'être imposé pour lui de si grands sacrifices.

— Ah! lui dit sa mère, si tu savais la joie qu'ils nous ont procurée, tu trouverais que nous n'en avons pas fait assez. Quoiqu'il souffrît, et fût tout honteux d'être plus commodément logé que ses parents, il prit possession de sa chambre, car il n'eût pu se refuser à l'habiter, sans leur causer un vif chagrin.

— Je dois me résigner, dit-il à l'abbé Durer dans une des premières visites qu'il lui fit, à revêtir les apparences d'un orgueilleux et d'un égoïste, pour ne point les affliger.

Les vacances de Jean-Baptiste furent singulièrement attristées par la perte de ce digne et véritable ami, dont les forces depuis longtemps n'avaient cessé de décliner. Il tomba enfin dans un tel affaiblissement, qu'il ne douta pas que sa fin ne fût proche. Dès lors, Jean-Baptiste ne le quitta plus ; le jour et la nuit le retrouvèrent au chevet du vieillard, qui lui disait quelquefois de sa voix défaillante :

— Dieu m'accorde une dernière grâce dont je le remercie, en per­mettant que ce soit toi qui me fermes les yeux.

Valentine avait toujours veillé avec un soin filial, depuis que le mau­vais état de sa santé le retenait chez lui, à ce que tout ce qui pouvait lui être non-seulement nécessaire, mais agréable dans sa situation, lui fût envoyé du château, et depuis qu'il était plus mal, elle venait tous les jours passer quelques heures auprès de lui.

— J'ai deux anges à mes côtés, disait-il, quand il la voyait auprès de son lit, réunie à Jean-Baptiste. Le jour de sa mort où l'un et l'autre lui prodiguaient des soins, il dit à Valentine :

— Vous êtes faits pour vous comprendre ; prêtez-vous une mutuelle assistance pour gagner le ciel. Tu me remplaceras ici, lui dit-il en s'adressant à Jean-Baptiste ; tu feras à ce pauvre village le bien que je n'ai pu lui faire; j'étais trop vieux; les grands succès sont pour la jeunesse. Puis, comme il sentait la mort venir, il reprit en s'adressant à l'un et à l'autre :

— L'a bénédiction d'un vieillard n'est pas perdue pour le ciel ; rece­vez la mienne. Ils s'agenouillèrent, et ses mains défaillantes s'étendirent sur eux pour les bénir.

— Mon père, dit Jean-Baptiste, au milieu de ses larmes, mon père, demandez à Dieu, quand vous serez dans sa gloire, qu'il me retire de ce monde avant qu'un péché mortel m'ait fait perdre sa grâce !

— Ah ! Je le demande aussi pour moi, dit Valentine.

— Vous mourrez tous les deux dans l'innocence et dans la grâce, dit le prêtre mourant ; votre place est parmi les élus. Maintenant priez pour un pécheur, et ne cessez plus jusqu'à ce que tout soit fini.

Le vénérable abbé Dimmel, qui lui avait administré la veille les sacrements des mourants, entra en ce moment; il commença les prières des agonisants auxquelles se joignit le vieillard expirant, dont l'âme s'échappa doucement comme on les terminait.

— Il est mort ! s'écria Jean-Baptiste.

— Il vit pour l'éternité, dit le curé.

La chambre mortuaire, par la piété des survivants, fut transformée en une chapelle ardente où tout Haut-Castel vint successivement prier et pleurer; on se rappelait les vertus du digne prêtre, sa bonté, sa patience, sa charité; chacun croyait pleurer un père ; ceux mêmes qui avaient le moins répondu à ses soins, et à ses appels tant de fois réitérés, ne pouvaient contenir leur douleur ; ils s'étonnaient d'avoir pu demeurer indifférents à ses paternelles exhortations fit à tout l'amour qu'il leur avait montré. Jean-Baptiste ne quitta point cette chapelle, tout le temps que le corps y fut exposé. Il y pria tout le jour, il y pria aussi toute la nuit ; sa mère l'engagea vainement à prendre un peu de repos.

— Mère, lui dit-il, j'aurai le temps d'en prendre demain, quand la terre recouvrira tout ce qui reste ici-bas de celui qui fut un père pour moi, plus qu'un père peut-être, car c'est à la vie de l'esprit qu'il m'a fait naître ! Aujourd'hui, laissez-moi lui donner ces dernières marques de ma tendresse et de ma reconnaissance.

Il ressentit vivement ce premier coup porté à ses affections ; il ne l'avait pas prévu, malgré l'âge avancé de son vieil ami. A dix-sept ans, à moins d'épreuves bien prématurées, se figure-t-on jamais que la mort puisse moissonner autour de soi ? La mort ! On y croit à peine, surtout pour ceux qu'on aime. Il semble que toutes les heures doivent être comme l'heure présente, qu'elles doivent renfermer les mêmes joies,  comme les mêmes tendresses.  Ignorant de la vie,  on n'en  redoute guère les maux inévitables, aussi se joint-il à la première douleur quelque chose d'inattendu qui frappe l'âme de stupeur. On s'étonne de souffrir, d'avoir des larmes à répandre ; on serait tenté de croire que c'est un autre qui souffre en soi, tant cet état violent et nouveau répugne à cette jeune âme nourrie jusqu'ici de joie, d'amour et d'espérance. C'est le premier pas dans la vie ; il éclaircit promptement l'horizon; au second coup qui frappe, on est déjà aguerri, et l'on reçoit la douleur comme un hôte dont il faut s'accom­moder. L'apprentissage de la vie est fait. Ces impressions d'une âme éprouvée pour la première fois furent atténuées chez Jean-Baptiste par son extrême piété, qui prévint toute résistance à accepter la dou­leur ; s'il s'étonna de souffrir, son âme soumise ne se hâta pas moins d'offrir à Dieu ce premier et vif chagrin. Il ne manqua point un seul jour d'aller prier sur la tombe de son vieil ami, tout le temps qu'il passa encore à Haut-Castel. Il se plaisait à rappeler les douces et pieuses leçons qu'il avait reçues du vieillard et se reprochait les petits chagrins que, dans son enfance, il lui avait causés par la fougue et  l'indiscipline de son caractère. Il avait le cœur si rempli de cette perte, qu'il était sans goût pour faire des visites au château, et qu'il eût différé d'y paraître, malgré la vivacité de sa reconnaissance et sa tendre affection pour Valentine, si le baron lui eût permis de se laisser  aller  aux  dispositions  actuelles  de   son   esprit.   Monsieur d'Orbeuil avait compté sur lui pour se dédommager un peu de la con­trainte qu'il s'imposait avec les autres, au sujet de ses œuvres ; il ne voulait pas être tout à fait frustré de ses espérances. Quand il jugea que son ancien élève avait payé un tribut suffisant de regrets à la mémoire du digne abbé, il lui fit dire de se rendre auprès de lui. Jean-Baptiste dut obéir. Il reçut du baron un accueil paternel, mais qu'il fallut payer par un travail de quelques heures fait en commun. Il s'exécuta avec une docilité respectueuse, et, comme au temps où il prenait des leçons, le baron lui fit promettre de revenir le lendemain. Un dédommagement inattendu ne lui permit pas de songer à se plain­dre; retenu chaque jour à dîner, non plus chez l'intendant, mais à la table des maîtres, il eut avec Valentine des entretiens où s'intéres­saient également son cœur et son esprit, et qui lui faisaient oublier la fatigue des heures précédentes; et il se demandait, quand il se séparait d'elle, comment il avait pu, dans les premiers temps qui avaient suivi la perte de son ami, se sentir tant d'éloignement pour reprendre ses visites au château. Il ignorait encore que le premier effet d'une si grande douleur est de détendre si complètement les res­sorts de l'âme, qu'elle demeure comme insensible à tout ce qui pourrait alléger sa souffrance. Dans cet état, ceux qu'elle aime n'ont pas cessé de lui être chers, et la preuve, c'est qu'ils ne tardent point à repren­dre sur elle leur empire, mais elle manque de force pour opposer les biens qui lui restent à ceux qu'elle a perdus.

Anaïs et son mari se rendaient fréquemment au château. Jean-Bap­tiste fut présenté à Louis de Clermont qui, prévenu depuis longtemps, grâce à Valentine et à sa femme, en faveur du jeune séminariste, lui fit un cordial accueil. D'une contenance modeste, en présence de ces personnages si loin desquels sa naissance avait marqué sa place, il avait néanmoins des manières aisées, qui ne permettaient pas de con­fondre sa modestie avec l'embarras. Il savait discerner sa place et s'y maintenir; il ne l'eût point choisie plus haut qu'il ne convenait; il n'eût point été facile de la lui faire prendre plus bas. Il distinguait nettement, malgré son jeune âge, ce que l'on peut accorder à la dignité de l'homme sans blesser l'humilité chrétienne. Nul ne lui avait enseigné ces choses ; il était loin de les avoir converties en raisonne­ment. Il suivait simplement la voix intérieure que chacun de nous porte au dedans de soi-même, et c'était pour lui un sûr conseiller, car ce fils de paysan était venu au monde avec un cœur de gentilhomme.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 09:23

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (16-20)

LES ÉVÉNEMENTS DU CHÂTEAU   (Chapitre  XVI)

Valentine avait une beauté rare, un charmant esprit, des talents, une instruction peu commune, un beau nom et une grande fortune. Mais, dès sa plus tendre jeunesse, toute à Dieu et aux pauvres, elle n'avait appartenu au monde que par son rang, et s'était dérobée sans efforts à toutes les séductions dont il s'était empressé de l'environner. A son indifférence pour les faux biens dont il dispose, à l'innocente sérénité de ses regards, à son maintien simple et sans artifice, à sa vie modeste et cachée, il (le monde) avait bien vite reconnu qu'elle ne serait jamais à lui. Il l'entoura de ses respects, mais désespérant de vaincre la résistance qu'elle lui montrait, il porta ailleurs ses hommages. A vingt-quatre ans, Valentine n'était pas mariée.

Le comte de Saint-Valéry, grand-père de Valentine, avait eu l'inten­tion de donner pour tuteur à sa petite-fille le digne abbé Dimmel, mais la mort l'avait surpris avant qu'il eût consigné dans aucun écrit ses volontés dernières. Le seul parent qui restât à l'orpheline, le baron d'Orbeuil, s'était fait déférer la tutelle par les tribunaux. Précisément à cette époque le baron venait d'être victime de spéculations témé­raires. Il se trouvait complètement ruiné. Un conseil de surveillance, établi par la prudence du tribunal, pour sauvegarder les intérêts de la pupille, ne permit point au baron de les confondre complètement avec les siens. Néanmoins, il tirait un parti trop avantageux de sa gestion, pour se sentir disposé, pendant les premières années de la tutelle, à ne favoriser aucun établissement pour sa pupille. Mais bientôt l'aimable et puissant ascendant exercé par Valentine sur la famille du baron, le ramena lui-même à Dieu, qu'il n'avait que trop méconnu, et il envisagea sous un point de vue bien différent ses devoirs de tuteur. Afin de sauver son bonheur menacé, il avait précédemment engagé pour quatre ans les revenus de Valentine. Tout projet de mariage qu'il eût pu former pour elle devait être nécessairement ajourné. L'année même où Jean-Baptiste entrait au grand séminaire d'Arras, elle recouvrait la jouissance de ses revenus ; mais elle montrait déjà une vertu si haute, elle paraissait avoir placé si loin du monde toutes ses pensées et toutes ses espérances, que le baron ne savait comment entamer l'entretien, quand il voulait le mettre sur le mariage ; et il finissait toujours, après avoir longuement préparé son exorde, par garder le silence. Sans s'être liée par aucun vœu, Valentine recon­naissait en elle une volonté bien arrêtée de ne point s'engager dans les liens du mariage. Les pauvres, les affligés, les orphelins, les aban­donnés, c'était la seule famille qu'elle voulût reconnaître, la seule qu'elle appelât de tous ses vœux, et pour laquelle elle se sentait faite.

Dès que ses revenus furent dégagés, elle se promit de les répandre sur la contrée en bienfaits durables, et sa belle âme était tout occupée de trouver les moyens les plus propres à lui faire atteindre son but, quand un événement, que Dieu permit, l'obligea d'ajourner encore à quelques années l'exécution d'une partie de ses grands et généreux desseins.

Anaïs, de même âge que Valentine, pouvait passer aussi pour une belle et gracieuse jeune fille, bien qu'elle ne possédât pas le charme inexprimable répandu sur toute la personne de sa cousine, ni la même distinction de beauté. Rieuse, vive, un peu curieuse, aimant les dis­tractions du monde, elle semblait invinciblement appelée à l'état du mariage. Cependant, la ruine de ses parents et la tendre affection qu'elle portait à Valentine avaient tenu éloignée de son esprit toute pensée de ce genre ; elle s'était refusée à étendre les limites de sa vue au delà de l'horizon de Rosenval, et s'efforçant de plus en plus de confondre sa vie avec celle de sa cousine, elle s'était répété souvent que l'amitié qui l'unissait à Valentine devait suffire à son bonheur.

Parmi les quelques familles de la contrée qui se rendaient au châ­teau, il en était une à laquelle il était toujours fait l'accueil le plus distingué : c'était la famille de Clermont, d'une ancienne et illustre noblesse, d'une haute piété, mais d'une fortune plus que modeste. L'unique héritier de ce nom, le vicomte Louis de Clermont, était un jeune homme de vingt-six ans, qui faisait valoir le petit patrimoine de sa maison. Il était pauvre, mais vertueux. Valentine, qui voulait le bonheur de sa cousine, parla à madame de Clermont de l'alliance qu'elle avait projetée entre Anaïs et le jeune vicomte. La mère, à ces mots, versa quelques larmes en avouant l'état de délabrement de sa fortune. La confession noble et touchante de madame de Clermont fut entendue par Valentine avec un très-grand intérêt; elle lui dit avec effusion :

— Ah! Que je vous remercie, madame, de cette marque d'estime que vous n'avez pas dédaigné de me donner. Dieu veut-il donc séparer ceux qu'il a si manifestement rapprochés ? Non, non, et qu'il en soit mille fois béni! Anaïs est ma parente et ma sœur d'adoption; si je suis riche, elle l'est aussi, et sa dot, madame, si vous voulez bien la nommer votre fille, sera conforme aux nécessités de votre maison.

Madame de Clermont avait été loin de prévoir ce dénouement ; sa délicatesse alarmée lui suggéra bien des objections. Valentine les combattit avec cette douce et irrésistible éloquence que donne le cœur, et la victoire lui demeura. La digne mère quitta la jeune fille en la bénissant. Quand Valentine rejoignit sa famille, son front rayonnait de joie; elle semblait avoir peine à contenir son bonheur. Chacun se disait en la regardant : « Elle a sans doute fait des heureux aujour­d'hui; » mais on respectait son secret. Elle le livra quelques jours plus tard ; la main d'Anaïs fut solennellement demandée par monsieur et madame de Clermont, et le baron entendit sa nièce lui dire bien bas à ses côtés : « Tout est arrangé! » quand il voulut parler de l'impossibilité où il était de constituer une dot à sa fille. Le mariage suivit la demande à deux mois d'intervalle : il se célébra dans la chapelle du château. L'assistance était peu nombreuse, mais tous les cœurs s'y intéressaient au bonheur du jeune couple. Après le déjeuner qui réunit les deux familles et ceux de leurs amis qui avaient assisté à la bénédiction nuptiale, les députations des divers établissements de charité fondés par Valentine dans la commune, demandèrent à pré­senter leurs vœux à la nouvelle mariée. L'école des filles et celle des garçons, l'asile des vieillards, l'hospice même dans la personne de ses malades les plus valides, eurent là leurs représentants. Anaïs les reçut avec grâce et bonté :

— Ce sont eux tous qui se marient, dit-elle avec émotion à Valen­tine, puisque ma dot est prise sur les revenus que vous leur consacrez.

Les écoles eurent congé en ce grand jour, et un goûter abondant leur fut servi sur la pelouse du château. Le mariage fut aussi fêté dans l'asile de l'hospice; les vieillards choquaient d'une main trem­blante leurs verres au bonheur des nouveaux époux. Il y eut fête au village. Chacun avait en ce jour sa part de bonheur, et celle à qui était dû l'épanouissement général des cœurs, trouvait la sienne si belle, qu'en répandant le soir de cette même journée son âme dans la prière, elle exprimait à Dieu la crainte de n'avoir jamais aucun mérite devant lui, s'il permettait qu'elle connût toujours sur la terre une si ample félicité.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 09:38

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (15-20)

L’INCENDIE   (Chapitre  XV)

Valentine, qui connaissait par l'abbé Durer le passé de la famille de Jean-Baptiste, voulut constituer à Joseph Granger une rente égale à celle dont il avait été dépossédé par la mauvaise gestion de son gen­dre, mais elle trouva chez le vieillard une très grande résistance à accepter ce bienfait. Il répondit à l'abbé Durer chargé de la négo­ciation, qu'il n'avait besoin de rien; qu'habitué à la pauvreté, elle ne lui imposait aucune privation dont il eût à souffrir véritablement, tandis qu'il souffrirait beaucoup de recevoir un secours, lui qui n'avait jamais rien demandé à personne. L'abbé Durer lui reprocha de faire une part bien grande à l'orgueil dans ce refus, et employa vainement, pour en triompher, toutes les ressources de sa parole. Quoique revenu plusieurs fois à la charge, il n'avait encore rien gagné sur le vieillard, quand il s'avisa de l'accuser d'égoïsme et de dureté de cœur, et de sacrifier sa fille, dont le travail excédait les forces, à ses orgueilleuses susceptibilités.

A la pensée de sa fille, la fierté du vieillard fléchit, car il lui parut qu'il n'avait pas le droit, quand il était réduit à l'inaction par son infirmité, de refuser un secours qui, apportant un peu d'aisance dans la maison, permettrait à sa fille de se moins surcharger de travail. Il demanda vingt-quatre heures de réflexion, moins pour se consulter lui-même que pour avoir l'avis de son petit-fils, sans lequel il ne savait plus prendre aucune détermination de quelque importance. Il lui fit part de ce qui lui était offert, et de toutes ses répugnances à l'accepter.

— Eh! Pourquoi non, grand-père ? dit le jeune homme avec une simplicité toute chrétienne. Mademoiselle de Saint-Valéry ne mérite-t-elle pas bien d'être auprès de vous l'instrument de la Providence ? Ne la privez pas de cette joie si pure et si vive que l'on doit goûter à faire le bien. Le divin Maître nous dit qu'il est plus heureux de donner que de recevoir : elle est bien digne d'être plus heureuse que nous ; laissons-la répandre ses bienfaits, et recevons la part qu'elle nous en attribue avec un cœur humble et reconnaissant.

En entendant ces paroles, le grand-père eut honte de tous les com­bats que s'était livrés son orgueil.

— Tu m'en remontreras toujours, petit, lui dit-il.

Et il accepta la pension proposée. Après avoir assuré l'existence du grand-père, Valentine voulut mettre à la disposition du petit-fils une somme annuelle pour suppléer, dans quelques cas qu'elle ne pouvait préciser, disait-elle, mais qui se présenteraient sans doute avec le temps, à  l'insuffisance de ce qu'on faisait pour lui. Elle s'ouvrit de son dessein à son protégé, avec la bonté et la tendresse d'une mère.

— Mademoiselle, lui dit-il, la pension que votre charité vous a portée à faire à mon grand père satisfait un besoin; il n'en serait pas de même de celle que je recevrais moi-même ; grâces à vos bontés, je ne manque de rien ; je ne puis rien accepter.

— Mais il est de petites dépenses, répliqua Valentine en souriant, auxquelles vos amis peuvent ne pas songer ; je veux vous charger de réparer leur oubli ou leur négligence.

—Je connais ceux que vous voulez bien nommer nos amis, répon­dit-il, en ai l'étant sur Valentine un regard où se peignait sa reconnaissance; ils ne sont ni oublieux ni négligents. Les dépenses dont vous parlez seront faites, si elles sont nécessaires ; sinon, elles ne doivent pas être faites plus par moi que par eux.

— Vous ne tarderez pas, je crois, à entrer au grand séminaire, dit Valentine en insistant; vous vous trouverez là avec déjeunes hommes qui auront tous quelque argent à leur disposition, ne faut-il pas que vous en ayez vous-même un peu ?

— Eh! Pourquoi ! Parce qu'ils en auront ? Mais il est tout naturel qu'ils aient de l'argent, s'ils sont riches, et que je n'en aie pas, moi qui suis pauvre.

— Mais vos regards s'arrêteront quelquefois sur des misérables qu'il vous sera dur de ne pouvoir soulager ; si vous n'acceptez point cette pension pour vous, acceptez-la pour eux.

— Non, même pour eux, permettez-moi de refuser encore. Je ne pourrais donner qu'en votre nom, puisque cet argent serait le vôtre et non pas le mien. De telles aumônes risqueraient fort d'être d'un prix médiocre devant Dieu. J'exercerai la charité avec les moyens qu'il a mis à ma disposition. Dieu ne demande de nous que ce qui est en notre pouvoir. Qui n'a pas d'argent, ne peut secourir ses frères arec de l'argent, mais il peut prier pour eux, leur donner ses conseils, les soigner dans leurs maladies, exposer sa vie pour eux, si Dieu l'aime assez pour lui en réserver l'occasion : n'est-ce pas suffisant ? Pourquoi voudrait-il plus que ce que lui accorde la bonté de Dieu ! Ce que Dieu arrange pour nous, n'est-il pas toujours le meilleur ?

Ici le jeune garçon s'arrêta, surpris et confus de sa hardiesse, et, dans une attitude suppliante, il pria sa bienfaitrice de la lui par­donner, et de ne point prendre à mal la persistance de son refus.

— J'admire, dit Valentine, cette vertu si haute qu'il a plu à Dieu de mettre dans un si jeune cœur. Je n'insiste plus. Gardez la part qui vous a été faite, et que vous acceptez si généreusement ; elle est la plus enviable : c'est celle que s'était réservée notre Seigneur.

Il s'efforçait tous les jours de mettre en pratique la charité dont sa piété lui avait révélé une théorie si parfaite. Il ménageait par sa dou­ceur et sa condescendance les susceptibilités de ses compagnons; il désarmait les irritables par sa patience; il soutenait les faibles par sa force ; il échauffait les tièdes par ses discours et ses exemples. Il exer­çait sur tous une influence soutenue et salutaire. Il avait pris l'engagement avec lui-même de ne jamais manquer une occasion de rendre service. On le voyait abandonner ses occupations les plus aimées, le sourire sur les lèvres et avec empressement, au premier indice qu'il découvrirait que l'on souhaitait quelque chose de lui. Il arrivait fré­quemment qu'on abusait de sa grande facilité à s’obliger.

— Comment ne témoignes-tu pas quelque impatience, lui disaient ses camarades, des importunités que notre indiscrétion te fait sou­vent subir ?

— J'aime Dieu en vous tous, répondait-il avec simplicité, comment pourrais-je vous trouver importuns ?

Les quelques loisirs qu'il avait dans la matinée, il les passait auprès d'un vieillard paralytique qui vivait délaissé des siens. Parmi le peuple des campagnes, la grossièreté des mœurs et les difficultés de la vie ne font trop souvent supporter qu'avec ennui et impatience tout être à qui sa vieillesse ou ses infirmités ne permettent plus de gagner le pain qu'on lui donne. Il parlait de Dieu à ce vieillard qui l'avait trop longtemps oublié ; il lui faisait de petites lectures de piété, des récits attachants, qu'il entremêlait de propos pleins de gaîté; il ou­vrait ce pauvre cœur à la joie, ramenait un sourire sur ces lèvres qui croyaient ne jamais plus sourire, en même temps qu'il faisait descendre dans une âme, plongée jusqu'alors dans les ténèbres, les pures clartés de l'espérance et de l'amour. Les soins de propreté étaient donnés aux vieillards avec une grande négligence : Jean-Baptiste suppléait à leur insuffisance; la nourriture était accordée avec parcimonie : il y ajoutait tout ce qu'il pouvait ménager sur la sienne. L'infirme reconnaissant ne lui donnait point d'autre nom que celui de son cher ange, et il disait bien, car c'était le visage rayonnant d'une joie tout angélique, que le jeune garçon rentrait chaque jour au pres­bytère, après avoir accompli le devoir de charité qu'il s'était imposé. L'automne était arrivé, et avec lui ces froides soirées qui annoncent l'approche de l'hiver; l'horloge de l'église venait de sonner neuf heu­res; les jeunes élèves du presbytère, réunis dans une chambre où près du feu qui brillait dans l'âtre, était assis, un livre à la main le vénérable maître, attendaient qu'il leur donnât le signal de laisser jusqu'au lendemain leurs livres et leurs cahiers. Tout à coup, un bruit inaccoutumé, surtout à pareille heure, qui se fait entendre dans la grande rue de Ville-Dieu, les soulève involontairement de leurs sièges ; ils regardent l'abbé Dimmel pour savoir s'ils ont permission de se lever; celui-ci, que sa lecture captive, semble n'avoir entendu ni l'heure qui a sonné, ni le bruit qui attire l'attention des jeunes gens. La clameur monte toujours cependant, et, à travers des cris confus, les jeunes élèves ont cru distinguer ce lamentable cri : au feu! Ils n'y tiennent plus; avec l'impétuosité de la jeunesse, ils se précipitent aux fenêtres dont s'approche aussi l'abbé que leur action, autant que le tumulte toujours croissant du dehors, a enfin averti qu'il se passe quelque chose d'inusité. Les fenêtres ouvraient sur la place de l'église, à l'angle de la grande rue. Les cris d'alarme se font distinctement entendre, et un domestique du presbytère, attiré au dehors par le bruit et que l'abbé interroge, lui répond qu'une maison brûle dans la grande rue.

— Il faut aller porter secours, s'écrient les jeunes gens, il faut y aller !

Et leurs regards supplient leur maître de les laisser partir. Le digne curé de Ville-Dieu, dans le cours de sa longue et sainte carrière, n'a jamais été en arrière quand il y a eu quelque péril à braver, mais il craint d'exposer ces jeunes gens qui lui sont confiés; ceux-ci pressent, supplient, chaque minute de retard leur paraît un siècle; il cède enfla à leurs instances, mais il veut marcher à leur tête. Il se rend avec eux, malgré son grand âge, sur le lieu du sinistre. L'incendie avait déjà fait des ravages; sous la direction du vénérable curé, le travail s'organise; chacun rivalise d'ardeur, et les jeunes élèves du presbytère se distinguent entre tous. Malheureusement, il faut bientôt renoncer, en dépit de tous les efforts, à l'espérance de sauver la maison que les habitants ont eu le temps de quitter en emportant leurs effets les plus précieux. Le feu gagne de moment en moment. Tout à coup, du sein de la foule sort un cri déchirant. Une femme apparaît, les bras tendus vers la maison en flammes, et s'affaisse sans connaissance, après avoir fait entendre ce dernier cri : « Mon enfant ! »

Le nom de cette mère infortunée circule dans toutes les bouches ; c'est une jeune ouvrière qui occupe une chambre au premier étage de la maison incendiée. Occupée au dehors, elle était venue, à la tombée de la nuit, coucher son enfant, petit garçon de trois ans à peine, et elle était retournée, après qu'il avait été endormi, achever sa journée de travail, qu'elle prolongeait quelquefois jusqu'à dix heures pour remplacer le temps qu'il lui fallait consacrer à son enfant. Dans le trouble et l'effroi où l'on avait été, aucun voisin n'avait songé à se demander si l'enfant n'était pas dans la chambre; personne n'avait vu revenir la mère; l'attention ne s'était pas portée de ce côté. Main­tenant, qui tentera d'arriver à cette pauvre petite créature, asphyxiée peut-être par la fumée, si elle n'est pas encore atteinte par la flamme ? Le feu a déjà envahi l'escalier; les plus intrépides reculent. Un jeune homme se précipite; il s'arrête un instant sur le seuil de la maison pour faire un signe de croix, et disparaît dans le gouffre embrasé. Un cri, répété par la foule, cri d'admiration et de terreur, s'est échappé des lèvres de l'abbé Dimmel : dans ce jeune homme, il a reconnu Jean-Baptiste. Une inexprimable anxiété s'empare de tous les cœurs. Il va périr, pense-t-on, victime de son dévouement ! Il règne un silence solennel qu'interrompt soudain une immense acclamation, quand on le voit paraître tenant l'enfant dans ses bras. Derrière lui s'écroulent les derniers restes de l'escalier par lequel il est par­venu à l'innocente créature qui, par une protection divine, n'a presque point souffert.

La mère n'était pas encore sortie de son évanouissement, que son enfant lui était rendu; qu'on juge de sa joie, quand ses premiers regards s'arrêtèrent sur ce cher objet de sa tendresse ! Ces transports ne purent être égalés que par ceux, de sa reconnaissance, pour l'héroï­que sauveur de son enfant. Jean-Baptiste avait une partie de ses vêtements et de ses cheveux brûlés, et il devait porter désormais sur sa tempe gauche et sur ses bras, où le feu lui avait fait de profondes brûlures, des traces indélébiles de sa charité. Il ne les sentait à peine, dans sa joie d'avoir sauvé l'enfant.

— Me pardonnnez-vous, dit-il d'un ton respectueux et soumis à l'abbé Dimmel qui le serrait dans ses bras en répandant des larmes, me pardonnez-vous d'avoir couru là sans votre permission ? Le danger de l'enfant me paraissait si pressant, que l'impétuosité de mon carac­tère s'est réveillée, et j'ai oublié ce que je vous dois ! Punissez-moi, Mais pardonnez-moi !

— Te punir, dit le vénérable curé, ô mon généreux enfant, te punir pour ton héroïque charité ! Je te bénis, comme Dieu le fait du sein de sa gloire.

Il fut ramené au presbytère, où le médecin pansa les plaies que le feu lui avait faites. L'émotion calmée, le mal se fit sentir; la fièvre sa déclara, et, pendant plus de huit jours, le jeune blessé tint dans l'inquiétude ses parents et ses amis. Louise s'était établie dans la chambre de son fils; elle ne le quitta que lorsque tout danger fut passé. Elle avait recommandé son père aux soins de Geneviève, la gouvernante de l'abbé Durer, qui s'acquitta avec zèle de cette mission da confiance, et consacra au vieillard tout le temps que ne réclamait pas son maître. Jean-Baptiste fut encore quelque temps sans pouvoir sortir de sa chambre, et tant que dura cette réclusion, Joseph Granger, conduit par sa fille, vint chaque jour passer quelques heures auprès de son petit-fils, se dédommageant ainsi de l'affreuse contrainte qu'il s'était imposée pour demeurer loin de lui, quand il le savait en danger.

— L'action que vous avez faite a été non-seulement courageuse, mais héroïque, disait Valentine à Jean-Baptiste, un jour qu'elle était venue le voir en compagnie de madame de Surville; car le danger était si manifeste, le péril si imminent, qu'il me paraît impossible que vous n'ayez pas eu la crainte d'être enseveli dans les décombres enflammés de la maison.

— Si j'avais craint quelque chose, répondit-il avec simplicité, je mériterais peut-être un peu plus les louanges qu'on m'accorde ; mais je m'étais recommandé à la divine Protectrice de mon enfance; je l'avais invoquée comme ma mère et celle de ce pauvre enfant menacé d'une mort si cruelle : la crainte était loin de mon cœur. J'étais sûr

d'échapper au feu, et de rapporter l'enfant à sa mère ! Ma confiance n'a pas été trompée, dit-il en levant vers le ciel un regard si rempli d'amour, qu'on eût dit qu'il voyait apparaître la Mère de Dieu, sur les nuages d'or qui bordaient l'horizon en face de lui.

— Ah! Jean-Baptiste, lui dit Valentine émue, vous êtes l'enfant privilégié de cette aimable Mère des chrétiens : priez-la quelquefois pour moi !

— Pour qui prierais-je, s'écria-t-il avec l'accent d'une profonde reconnaissance, si je ne priais pas pour vous ? Après elle, n'est-ce pas à vous que je dois tout ?

Rétabli de ses blessures, il se remit à l'étude avec son ardeur accou­tumée, et pour le mois de janvier de l'année suivante, il fut en état d'entrer au grand séminaire d'Arras où l'avait déjà devancé, pour lui ménager le plus bienveillant accueil, sa réputation de piété et de charité. Ce ne fut pas un médiocre chagrin pour Joseph Granger, que le départ de son petit-fils, mais les vertus chrétiennes commen­çaient à régner dans son âme; il sut contenir sa douleur, l'offrit à Dieu, et en laissa paraître bien moins de marques extérieures, que deux ans auparavant, quand il s'était agi simplement de permettre que Jean-Baptiste quittât Haut-Castel pour Ville-Dieu.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 09:53

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (14-20)

LA FÊTE-DIEU    Chapitre  XIV

L'abbé Dimmel occupait, par sa science théologique comme par son éminente piété, un rang distingué dans le clergé de sa province. Depuis plus de vingt ans qu'il exerçait à Ville-Dieu les fonctions de son saint ministère, il n'avait cessé d'avoir auprès de lui trois ou quatre jeunes gens, quelquefois plus, destinés au sacerdoce, et qu'il était chargé par l'évêque de préparer aux études du grand séminaire. Cet enseignement lui était si cher, que les infirmités d'un âge avancé l'avertissaient en  vain qu'il était temps d'y renoncer. Il voulut donner ses soins à Jean-Baptiste, Valentine lui exprima ses craintes à le voir se charger encore d'une tâche si laborieuse.

— Ce sera mon dernier élève, lui dit-il gaiement; après lui, je céderai aux injonctions importunes de la vieillesse ; c'est un serviteur de l'espèce dont on fait les saints que j'enrôlerai, cette fois, dans sa milice de Jésus-Christ : puis-je résister à l'attrait de clore mon enseignement par ce coup d'éclat !

La joie de Jean-Baptiste fut égale à sa reconnaissance, quand il apprit ce que le vénérable prêtre voulait bien faire en sa faveur. Une seule pensée troublait son bonheur, c'était celle de quitter la maison paternelle, cette humble demeure qu'il aimait tant, et où il sentait que sa présence était si chère. Avec la simplicité et la franchise qui lui étaient naturelles, il découvrit au curé et à Valentine cette peine secrète de son cœur. Il était difficile qu'il pût habiter ailleurs qu'au presbytère, sans que l'ordre en souffrît, et même ses études, dans une certaine mesure, mais on lui accorda de passer chez ses parents la nuit du dimanche au lundi, et de leur consacrer, chaque jour, la récréation qui suivait le dîner, pour les jeunes élèves du presbytère. Quand les arrangements pris au château furent connus à la chaumière, malgré les concessions qu'avait obtenues la piété filiale de Jean-Bap­tiste, le cœur de Louise se serra à l'idée de cette première séparation d'avec son fils bien-aimé; mais triomphant promptement de sa fai­blesse, elle ne laissa paraître que sa reconnaissance pour la généreuse protection dont il était l'objet. Il n'en fut pas de même de Joseph Granger; il ne trouva pas en lui la même force pour surmonter sa douleur, et s'y abandonna. Avec cet enfant, doux soleil de son cœur, la résignation n'allait-elle pas s'échapper de son âme ? Ses ténèbres ne lui paraîtraient-elles pas plus affreuses que jamais ? Comment s'y prendrait-il pour vivre, et le pourrait-il ? C'étaient là des questions que le vieillard s'adressait presque avec désespoir. Louise s'efforçait en vain de relever son courage.

— Ne fallait-il pas toujours qu'il se séparât de nous, lui disait-elle; cultivateur comme nous, il eût dû se mettre d'abord en service dans quelque ferme pour apprendre tout ce qui regarde la culture des champs et le soin du bétail ; nous l'aurions vu à peine une ou deux fois par mois, peut-être. Vous n'étiez pas opposé à ce que, profitant des bontés qu'on a pour lui au château, il se fit peintre ou architecte; ce n'était pas auprès de nous cependant qu'il eût pu devenir l'un ou l'autre. On l'eût envoyé bien loin, à Paris sans doute ? Aujourd'hui, grâce à Dieu, il reste dans le village, nous le verrons tous les jours, il reposera sous notre toit une fois par semaine, que pouvons-nous demander de plus ?

Le vieillard sentait bien la force de ces raisons, mais comme il n'était pas réconcilié avec le parti qu'avait pris son petit-fils, le sacri­fice qui lui était demandé lui paraissait aussi douloureux que si rien ne l'eût adouci, et il ne voulait pas être consolé. La consolation lui vint en dépit de lui, et du côté où il l'attendait le moins. Cette heure que son petit-fils devait venir passer auprès de lui, chaque jour, et qui lui paraissait devoir plutôt alimenter ses regrets que satisfaire son cœur, lui apporta de si vives jouissances, que le souvenir de l'heure passée et l'espérance de l'heure future suffirent bientôt à défrayer toutes celles qu'il lui fallait passer dans la solitude et l'attente. Il faut dire que, dans cette entrevue de chaque jour avec ses parents, Jean-Baptiste faisait usage de toutes les ressources de son cœur, de toute la grâce ingénue et charmante de son esprit, pour distraire, amuser et intéresser son grand-père. Ce que n'avait pas prévu non plus Joseph Granger, c'est que le dimanche lui apportait une joie telle, qu'il n'en avait pas connu depuis bien longtemps. « C'est le jour de Jean-Baptiste, » disait-il en s'éveillant.

Et cette pensée qui amenait un sourire sur ses lèvres, lui donnait de la gaieté pour toute la journée. A l'issue des offices, Jean-Baptiste s’empressait d'accourir, et sans demander d'autre distraction pour sa jeunesse, il passait la soirée entre sa mère et son grand-père, parlait de ses études, des petits incidents qui avaient pu marquer la semaine, trouvait le moyen de mêler Dieu à tout pour satisfaire son amour et sa reconnaissance, et faisait d'ordinaire succéder à l'entretien une lecture de la Vie des saints, livre que son grand-père goûtait, et qui avait pour lui-même un charme infini. Jean-Baptiste s'était mis avec ardeur à l'étude du latin, bien moins pour devenir plus savant que pour se rap­procher du but où il tendait, et qu'aurait pu reculer cette étude tardi­vement entreprise. Cet enfant, deux ans auparavant si dédaigneux de l'instruction dont il contestait l'utilité, dut être exhorté, dans l'intérêt de sa santé, à modérer son travail.

L'église de Ville-Dieu, grâce aux libéralités de Valentine, possédait une maîtrise. Parmi les enfants qui fréquentaient l'école, un certain nombre dont la voix était belle et la conduite irréprochable, étaient placés sous la direction du maître de chapelle qui leur enseignait le chant d'église, et jusqu'à l'âge de douze ans, ils étaient logés, nourris, habillés aux frais de la maîtrise. Les élèves du curé participaient aux leçons que recevaient ces enfants, et c'étaient eux qui, dans chaque solennité, vêtus de soutanes bleues et de surplis de lin, faisaient l'office des clercs. Chanter les louanges de Dieu, parut à Jean-Baptiste un bonheur si enviable, que pour le partager avec ses nouveaux cama­rades, il étudia la musique sacrée avec la même ardeur que le latin. Dieu l'avait doué d'une de ces voix dont le timbre et l'accent remuent les moins capables de se laisser émouvoir. Quand il se fit entendra pour la première fois sous les voûtes du sanctuaire, les assistants crurent ouïr le chant d'un ange, et sa vue n'était point faite pour dissiper l'illusion. Il avait la ferveur d'un séraphin et il en avait aussi la beauté sous ses habits de chœur. Il ne fut bientôt bruit non seulement à Ville-Dieu, mais dans les villages environnants que de la voix du jeune clerc et de sa tenue édifiante à l'église. Valentine disait que son cœur se fondait dans l'amour divin, dont il paraissait embrasé, soit qu'elle le vît prier, soit qu'elle l'entendît chanter.

Louise faisait à son père le sacrifice du bonheur qu'elle aurait eu à se rendre à Ville-Dieu pour l'office du dimanche, depuis que son fils était parmi les clercs. Ce sacrifice était lourd à son pauvre cœur, mais elle n'en témoignait rien, pour n'exercer aucune contrainte sur la volonté de son père. Joseph avait répondu à ses voisins qui lui avaient témoigné leur étonnement qu'il n'allât pas entendre son petit-fils, que ses jambes ne lui permettaient plus de faire une course un peu lon­gue ; il avait en outre parlé de la répugnance qu'il avait à sortir de Haut-Castel, depuis sa cécité, mais ce qu'il n'avait point dit, et ce que devinait Louise, c'est qu'il n'était pas encore réconcilié avec la voca­tion de Jean-Baptiste, et qu'il voulait s'abstenir de toute démarcha qui eût pu s'interpréter dans le sens d'une tacite approbation. Il s'acheminait chaque dimanche vers la chapelle, appuyé sur sa fille qui guidait et soutenait sa marche. Louise tournait involontairement ses regards vers Ville-Dieu dont les cloches lancées à toute volée et formant pour elle des sons particuliers, semblaient lui dire à travers les airs : « Viens donc ! Ton fils est là. »  Elle répondait à ce mystérieux appel par un soupir que le vieillard, si prompt à découvrir chez  elle les moindres signes de tristesse, paraissait ne point entendre. Un jour se leva, pur, serein, magnifique, pour éclairer une des fêtes les plus aimables de l'année chrétienne, et des plus chères aux cœurs où se trouve seulement une étincelle de l'amour divin, la fête du très-saint Sacrement.

— Il fait bien beau, n'est-ce pas ? dit au déjeuner Granger à sa fille ; la nature fête aussi son Créateur. La solennité d'aujourd'hui doit être belle à Ville-Dieu ; qui nous empêche d'y assister ?

Louise fit un bond sur sa chaise.

— Père ! lui dit-elle, vous consentiriez ?

— Pourquoi pas ? répondit-il avec mélancolie ; j'aurais dû t'y accompagner plus tôt; mais, que veux-tu ? Ma fille, à mon âge, le courage s'en va.

— Père, si cela doit trop vous coûter, allons à la chapelle aujourd'hui comme toujours.

— Non, non, nous irons à Ville-Dieu, Dieu aura soin de tout. Tes soupirs me sont encore plus difficiles à supporter, aurait-il pu ajouter, que ne le seront les émotions que je vais chercher à Ville-Dieu.

Ils mirent tous deux leurs habits de fête, et descendirent à Ville-Dieu, Louise rayonnante de joie, et Joseph Granger s'efforçant de cacher son agitation intérieure sous un maintien calme et des paroles indifférentes. La modeste église de campagne pouvait en ce jour riva­liser de bon goût et d'élégance, peut-être même de richesse, avec les premières églises de la province. On voyait qu'une main libérale, et un cœur où régnait Dieu, s'étaient plu à relever la splendeur du culte; les autels étaient somptueusement parés; de magnifiques arbustes étalaient de toutes parts leur fraîche verdure; des fleurs aux couleurs variées répandaient dans l'air les plus suaves senteurs, et du sein de cette verdure et de ces fleurs s'élançaient des flots de lumière que répandaient une quantité de cierges, dont ta plupart reposaient dans des chandeliers d'un métal et d'un travail précieux.

— Ah ! Que c'est beau ! Ne put s'empêcher de dire Louise à son père, quand elle mit le pied sur le seuil de l'église ; que de fleurs, que de lumières !

— Hélas! répondit le vieillard avec amertume, il n'est plus de lumière qui puisse dissiper la nuit qui m'environne !

— Il en est une avec laquelle on ne connaît plus de ténèbres, dit à ses côtés une voix bien connue et bien chère.

C'était Jean-Baptiste, qui, sorti de la sacristie en habits de chœur, pour exécuter un ordre dont on l'avait chargé, avait aperçu son grand-père et sa mère et s'était avancé à leur rencontre. Il les conduisit, en prenant son grand-père par la main, à l’endroit où ils devaient être commodément planés.

— Grand-père, lui dit-il à voix basse avant de le quitter, c'est aujourd'hui la fête de l'amour même, de ce pur et saint, amour qui fait vivre dans des clartés impérissables l'âme qui lui est unie !

— Je ne l'oublierai pas, enfant, répondit le vieillard avec émotion. Il n'est pas sous ses habits ordinaires ? dit-il à Louise qui suivait encore son fils du regard.

— Non, répondit-elle, et j'ai cru voir un ange.

L'office divin allait commencer. Les enfants de chœur défilèrent devant eux pour aller prendre place dans le sanctuaire; ils furent suivis des clercs parmi lesquels Louise ne vit que son fils. Il s'avançait, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux modestement baissés; sa chevelure blonde dont les boucles soyeuses et abondantes se jouaient sur son front et sur son cou, son vêtement à longs plis, les chastes couleurs qu'il portait, tout se trouvait être dans une si exacte conve­nance avec le genre de beauté dont Dieu l'avait doué, qu'il semblait appartenir à la nature angélique et brillait comme un lis parmi ses compagnons.

— Il passe tout près de nous ! Le voilà, dit Louise tout bas à son père.

— J'avais deviné qu'il était là, répondit le vieillard, d'une voix tremblante d'émotion ; il doit être bien beau dans ce costume d'église !

— Comme un archange, dit la mère.

— Mon Dieu, vous l'avez voulu, murmura le grand-père, que votre volonté soit faite ! Ah ! Que j'ai besoin de prier, ajouta-t-il en passant la main sur son front.

Une voix pure, fraîche, vibrante, dont les touchants accents ravis­saient l'âme, s'éleva tout à coup dans les airs.

— Qu'est-ce ? dit le grand-père, c'est lui, ou c'est un ange.

— C'est lui, dit la mère en fondant en larmes, écoutons et prions.

Après ces premiers chants, la procession se forma et l'on sortit de l'église. Les bannières déployées flottaient sous un ciel d'azur. Un dais de velours nacarat, rehaussé de crépines d'or, se balançait au-dessus du Saint des saints qui s'avançait, exposé aux adorations des fidèles dans un riche ostensoir, qu'un soleil splendide faisait briller de mille feux. Deux jeunes clercs, qui précédaient le Saint-Sacrement, se retournaient de distance en distance pour encenser la victime eucha­ristique avec les roses effeuillées que contenaient deux corbeilles dont ils étaient chargés. L'un d'eux arrêtait un regard de flamme sur le Dieu qu'il contemplait ; on sentait qu'il y avait dans son cœur l'amour qui fait les martyrs et les saints : c'était Jean-Baptiste. Derrière le Saint-Sacrement venaient Valentine et sa famille, et presque à ses côtés,  Louise et Joseph Granger ; rapprochée d'eux un moment, quand la procession s'était mise en marche, elle leur avait fait une place auprès d'elle, pour qu'ils ne fussent pas plus loin de leur Dieu que de leur enfant bien-aimé. Louise se trouvait ainsi à la tête de la procession, au lieu d'en occuper les derniers rangs, comme cela n'eût pas manqué d'arriver. Plusieurs reposoirs où l'on arrivait par des arcs de verdure avaient été élevés, et l'un d'eux dans la cour d'honneur du château à chaque station, la voix de Jean-Baptiste se faisait entendre, et son grand-père, en l'écoutant, oubliait la terre pour le ciel. De retour à l'église, la messe commença. Jamais encore Joseph Granger n'avait prié avec tant de ferveur. A l’Agnus Dei où Jean-Baptiste se fit encore entendre, le vieillard fondit en larmes, et, se frappant la poitrine, il répéta ces mots dans toute l'amertume de son âme :

— Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Ayez pitié de moi, qui ne suis qu'un pécheur ! Après la messe, Louise lui proposa de retourner à Haut-Castel.

— Non pas, dit-il, car je veux assister aux vêpres, et je ne sais si mes jambes me permettraient de revenir ici une seconde fois.

Ils entretenaient des relations amicales avec les parents de Pierre Morin, depuis que celui-ci s'était lié avec Jean-Baptiste. Ils allèrent leur demander l'hospitalité jusqu'à l'heure des vêpres; ils partagèrent le diner de la famille qui leur fut cordialement offert, et où il ne fut guère question que de la solennité du jour, de la belle voix de Jean-Baptiste, et du bonheur d'avoir un tel fils. Joseph Granger était radieux. Louise, qui avait appréhendé pour lui les émotions de cette journée, ne cessait de remercier Dieu des dispositions nouvelles où il paraissait être. C'était peut-être pour la première fois, depuis le temps de son enfance, qu'il allait assister aux vêpres ; il avait l'habi­tude de répondre à sa fille, quand elle l'invitait à s'y rendre, « que les vêpres sont pour les prêtres. » Il y montra le même recueillement qu'à l'office du matin; il y ressentit les mêmes émotions, et quand, à la sortie de l'église, son petit-fils vint les rejoindre pour les accom­pagner à Haut-Castel :

— Je te dois un beau jour, enfant, lui dit-il ; sois content.

Après avoir cheminé quelque peu en silence, il lui dit avec gravité :

— Tu as bien choisi ta carrière, je prie Dieu de me pardonner d'avoir été si lent à le reconnaître.

— Ah! Grand-père, s'écria Jean-Baptiste en portant respectueu­sement à ses lèvres la main du vieillard, que cette parole me fait de bien !

— Avec l'aide de Dieu, répliqua Joseph Granger plus gravement encore, je ne tarderai peut-être pas à t'en dire une autre qui ne te sera pas moins agréable à entendre.

— Du jour où celle-là sera dite, répondit Jean-Baptiste, il ne man­quera plus rien à mon bonheur.

— Prions, prions beaucoup, dit l'aïeul très-ému, et toi surtout, toi, dont l'innocence et l'amour doivent rendre les prières si agréables à Dieu !

Cette soirée fut une des plus heureuses qu'on eût encore passées à la chaumière ; tous les cœurs étaient satisfaits, et, pour la première fois, la douceur de l'heure présente fit oublier à Joseph Granger sa cruelle infirmité.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 09:29

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (13-20)

       RÉVOLTE   DE   LA.   NATURE   Chapitre  XIII

Avant que Louise eût eu le temps d'interroger son fils sur le sujet de sa joie, il s'était rendu maître de son premier mouvement.

— Mère, lui dit-il, je m'oubliais; il n'y a rien de fait, tant que je n'ai pas votre consentement, ni celui de mon grand-père. Me voilà prêt à ne vouloir que ce que vous voudrez vous-mêmes, quoi qu'il m'en puisse coûter, dans le cas présent.

La fougue et l'indépendance du caractère s'étaient fait jour; l'esprit chrétien en avait aussitôt triomphé. Il raconta tout ce qui s'était passé au château, loua la bonté de Valentine avec l'élan d'une âme recon­naissante, et, quand il eut terminé son récit, il demanda à sa more, si, de son côté, elle n'avait pas quelquefois pensé qu'il était temps qu'il fît choix d'un état.

— Oh ! bien souvent, dit la more ; que de fois j'en ai parlé avec ton grand-père! et le digne abbé Durer n'a-t-il pas, à ma prière, offert plus d'une fois le saint sacrifice à cette intention! Il me disait tou­jours : « Dieu sait ce qui convient à l'enfant; remettez-vous-en à lui! » -Je vois bien qu'il avait raison. Ah! Je t'accorde mon consentement, continua-t-elle en attirant son fils sur son cœur; comment pourrais-je te le refuser ; ce serait vouloir te disputer à Dieu ! Et vous, mon bon père, qu’en dites-vous.  Vous voyez qu'on approuve Jean-Baptiste au château...

Le grand-père avait jusqu'alors gardé le silence; sur ses traits, se lisait un chagrin mal contenu.

— Fille, dit-il avec tristesse, si tu le veux et le petit aussi, je n'ai rien à dire !

— Vous savez bien, père, que nous ne voudrions pas vous faire de la peine. Cela ne vous sourit-il pas que le petit se fasse prêtre ?

— Est-ce que tu y avais pensé, toi ? dit le grand-père; si tu as eu cette idée, pourquoi ne m'en as-tu jamais rien dit ?

— C'est que jamais elle ne m'est venue, père, à vrai dire, répondit Louise; quand je pensais à l'avenir de Jean-Baptiste, c'était pour le voir un artiste, comme ils disent au château, puisqu'on lui trouvait tant de talent, ou cultivateur comme son père et son grand-père. Mais c'est bien beau, père, d'être prêtre; on peut passer bien saintement sa vie.

— Je ne dis pas le contraire, repartit le grand-père; mais le petit songe-t-il qu'il faut vivre seul, sans famille, quand on est prêtre ?

— Sans famille! dit Jean-Baptiste. Eh! Pourquoi ? N'ai-je pas ma mère et vous ?

— Nous ne serons pas toujours là, dit le grand-père en secouant la tête; à ton foyer désert, enfant, si tu te fais prêtre, ne s'assiéront jamais, comme au mien, une Louise, ni un Jean-Baptiste! C'est rude, vois-tu, la solitude à supporter.

— Le pauvre et l'orphelin, dit l'enfant, viendront s'y asseoir : c'est là pour le prêtre une nombreuse famille ! Consolez-vous, grand-père, je ne serai jamais seul.

— Comme il parle, cet enfant ! dit le grand-père en essuyant les larmes qui s'échappaient de ses yeux éteints; il semble toujours qu'il ait raison! Je croyais que ta mère compterait un jour dans sa maison deux enfants au lieu d'un, et que tes fils feraient la joie de sa vieillesse comme tu fais la mienne. Des petits-enfants ! Ah ! Si tu savais comme on les aime, et quel bonheur ils donnent ?

— Grand-père, dit Jean-Baptiste, en l'embrassant tendrement, je m'appliquerai tant à plaire à ma mère et à vous ! Je vous aimerai tant, que vous ne vous apercevrez, ni l'un ni l'autre, que je suis votre seul enfant ! Ne troublez pas plus longtemps mon bonheur par vos regrets. Dites, grand-père, que vous me donnez votre consen­tement, et ne pensons-nous plus qu'à louer Dieu !

— Qu'il soit fait comme tu le souhaites, dit le grand-père, je ne t'en parlerai plus.

C'était la réponse d'un homme dont l'opinion n'a pas fléchi, mais qui se refuse à engager une lutte. Joseph Granger était encore trop nou­veau et trop peu avancé dans les voies de Dieu pour acquiescer, sans de pénibles combats, au choix fait par son petit-fils. En dépit des chagrins qu'il avait connus, la condition de l'homme engagé dans le mariage lui paraissait bien préférable à celle du prêtre. Il ne pouvait accommoder dans son esprit la jeunesse et le célibat, et croyait son petit-fils condamné à passer les plus belles années de la vie dans la tristesse et les regrets. Louise, chez qui la grâce avait plus fructifié, avait donné son consentement non-seulement sans se faire violence, mais avec une joie intérieure. Elle comprenait que la jeunesse peut s'écouler heureuse quoique solitaire, quand le cœur brûle du divin amour, et que Dieu doit proportionner ses grâces à l'étendue des sacrifices qu'on lui fait. Voilà ce qu'elle s'efforça de faire comprendre à son père, quand, après la prière qui se disait en commun, elle le conduisit chez lui où il ne put se défendre de lui parler de Jean-Baptiste.

— Ce n'est qu'à l'âge de quarante ans, disait-il, qu'il devrait être permis de se faire prêtre.

— Mon bon père, lui répondit doucement Louise, qui peut attendre si tard pour embrasser une carrière ? Il y aurait bien peu de prêtres, et dans ce petit nombre, je crois qu'il n'y aurait point de place pour les abbé Durer, pour les hommes de grande vertu, de grande charité ! Demandez à votre digne ami s'il a attendu d'avoir quarante ans pour je faire prêtre. Vous l'étonneriez bien, je suis sûre, en lui parlant de vos craintes.

— Il se tairait sur ce qu'il a pu souffrir, ma fille, continua le vieil­lard ; j'ai sur bien des choses une expérience que tu ne peux avoir, et, crois-moi, il n'est pas possible que de vingt à trente ans un homme ne regrette pas souvent de ne pouvoir être ni époux, ni père.

— Peut-être, répliqua Louise, si Dieu ne remplit pas son cœur tout entier; mais s'il aime comme le saura aimer, je l'espère, notre Jean-Baptiste, il ne regrette rien, père, et trouve sa part la meilleure.

Joseph Granger secoua la tête :

— Fasse le Ciel qu'il en soit ainsi ! dit-il; mais je ne m'attendais pas à cette fin-là pour notre Jean-Baptiste.

— Père, on pourrait en faire une plus mauvaise, répliqua Louise en souriant.

— Qui aurait dit qu'un enfant si vif, si curieux, si entreprenant, penserait à se faire prêtre ! Ainsi, notre famille s'éteindra avec lui. Sais-tu qu'après lui, il n'y aura plus trace des Granger ? Ce sera fini.

— Pour ce qui est de ça, père, répondit gaiement Louise, ce n'est guère la peine de s'en occuper. Il faut bien que toutes les familles finissent.

— Sans doute; mais au moins je peux dire que, de père en fils, c'est un nom qui a toujours été honorablement porté, dit le vieillard, que son obscurité ne préservait pas de tout orgueil de race ; on ne décou­vrirait pas une tache dans la famille, et je croyais que Jean-Baptiste dirait un jour la même chose à ses enfants.

— Après tout, père, dit Louise pour consoler le vieillard, Jean-Baptiste n'a que quatorze ans; ses idées peuvent changer.

— D'un autre, je me dirais ça, répondit Joseph ; mais de lui, ce serait vouloir me tromper. Quand l'as-tu vu changer, après avoir pris une résolution qu'il croit bonne. Il dit qu'il sera prêtre, et il sera prêtre. Enfin, je ne m'y oppose pas, je tâcherai de triompher de toutes les idées qui me passent par l'esprit.

Sur ces paroles, le père et la fille se séparèrent, après s'être tendrement embrassés. Le lendemain, de bonne heure, Louise et Jean-Baptiste se rendirent chez l'abbé Durer, auquel ils voulaient parler avant sa messe. La santé du digne vieillard commençait à se déranger. Il lui fallait, à son grand regret, prendre plus de soin de lui-même qu'il n'avait coutume. Il ne sortait presque plus, si ce n'est pour ses visites de charité dans le village. Il lui fallait négliger la société du château qui lui était devenue si chère, et c'est ainsi qu'il était demeuré étranger aux délibérations qui avaient eu lieu sur Jean-Baptiste. Il reçut ses hôtes matinaux avec sa cordialité ordinaire, et quand Louise, le cœur tout ému, lui eut dit la grâce que Dieu faisait à son fils, le digne prêtre, levant les yeux au ciel, remercia le Père des miséricordes dans une courte et fervente prière.

— Monsieur l'abbé, lui dit Jean-Baptiste, c'est à vous que je dois les résolutions salutaires qui m'ont aidé, avec la grâce, à surmonter ma nature; vos leçons paternelles en avaient déposé le germe dans mon cœur. O vous, mon premier bienfaiteur, vous, à qui vos vertus doivent donner tant de crédit auprès de Dieu, demandez-lui pour moi la grâce de n'être point indigne de le servir à ses saints autels, et fortifiez ma faiblesse de votre bénédiction.

Disant ces mots, il s'agenouilla devant le vieillard, qui appela sur la jeune tête, pieusement courbée, toutes les bénédictions divines. Louise, un peu à l'écart, priait et pleurait.

— Vous voyez, lui dit l'abbé Durer, presque aussi ému qu'elle-même, que nous avons eu raison de ne point désespérer de l'enfant. Sembla­ble  à saint Augustin, ce n'est pas assez pour son âme d'aimer et de pratiquer la vertu, s'il ne se consacre au Dieu des vertus. Ah ! Quand je n'aurais que cette seule récompense du peu de bien que j'ai essayé de faire ici, elle me suffirait, et je remercierais Dieu d'avoir payé mes efforts d'un tel succès. Je sais bien, enfant, que d'autres que moi ont concouru à éclairer ton âme et à rendre droits tes sentiers; satisfait de l'humble part que j'ai eue à ta réforme, je suis loin de m'en attri­buer tout le mérite.

— Et à qui ai-je dû, quand j'ai voulu sérieusement changer de vie, à qui ai-je dû de trouver en moi, pour m'aider dans le combat, l'amour de Jésus et de Marie ? Ah! Mon cœur n'oubliera jamais ce qu'il vous doit, et c'est en pensant à tous vos bienfaits, que l'état de prêtre s'est présenté à mon esprit pour la première fois, comme le plus grand, le plus saint, le plus digne d'envie qu'il y ait parmi les hommes.

— Ce qui trouble ma joie, dit Louise, c'est que le père n'est pas content. Il voulait voir un jour le mariage de Jean-Baptiste.

— Dieu se chargera.de lui faire trouver sa joie dans ce qu'il repousse aujourd'hui, répondit l'abbé Durer; laissez faire le temps.

Ils se rendirent tous trois à la chapelle, où Jean-Baptiste, pressé par l'heure de l'école, n'osa pas assister à la messe. A son entrée dans la classe, il alla prendre sa place accoutumée; mais il y était à peine, que le maître, s'avançant vers lui avec un surcroit de gravité, lui adressa un petit discours où furent rappelés sa bonne conduite et les progrès si remarquables qu'il avait faits dans ses études, et dont la conclusion fut qu'il était élevé aux fonctions de moniteur général, et, comme tel, avait droit désormais à une place réservée, où il fut con­duit aux applaudissements unanimes de ses camarades. Il s'assit à cette place d'honneur, une teinte rouge sur chaque joue, se deman­dant comment il avait pu en être jugé digne. Ses regards s'arrêtèrent sur le Christ d'ivoire, dont quelques pas seulement le séparaient; il se rappela dans quelle circonstance douloureuse il l'avait contemplé, deux ans  auparavant, le jour même où il avait subi sa première punition sur cette estrade dont il partageait aujourd'hui les honneurs avec le maître. A tous ses souvenirs, des larmes de reconnaissance pour les bontés dont il était l'objet de la part de Dieu lui échap­pèrent; il cacha un moment sa tête dans ses mains pour les laisser couler en liberté. Après la classe, il se rendit au château, où il reçut du baron sa leçon accoutumée. Mais ce jour éclairait à la fois sa dernière leçon de dessin, et sa dernière journée d'école; on avait déjà arrangé le plan de sa vie future, et, dès le lendemain, la scène devait changer autour de lui.

 

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 10:06

 LA  VOCATION     Chapitre  XII

Nos paysans n'attachent, en général, qu'une très-médiocre impor­tance à l'éducation de leurs enfants. Ils pensent sans doute que ceux-ci peuvent aisément se passer des lumières qu'ils n'ont pas eux-mêmes. Ce  à quoi ils mettent un bien autre prix, c'est à ne pas être privés de ces jeunes auxiliaires de leur rude labeur. De là, cette grande difficulté pour la plupart des instituteurs communaux de faire suivre à leurs élèves un cours d'études régulier et complet, et le peu de succès qui récompense leurs louables et persévérants efforts. On consent à envoyer l'enfant à l'école depuis novembre jusqu'en mars : cinq mois, quelque fois six. Que retrouve l'instituteur de ses leçons précédentes, quand son élève lui revient après une absence de six ou sept mois ! Tout est à recommencer ou à peu près. Dans l'espérance de remédier à cet état de choses, dès la fondation de l'école, Valentine avait établi une distribution annuelle de prix, après un examen public, où n'avaient droit aux récompenses que ceux des écoliers qui avaient suivi les classes pendant toute la durée de l'année. Ces récompenses se composaient de belles gravures religieuses, de médailles, de chapelets, de bons livres qui répandaient le goût de la lecture, et de vêtements d'hiver, supérieurs pour la confection et le tissu à ceux qui se portaient commu­nément. Elles ne manquèrent pas d'exciter l'envie des enfants auxquels leur absence périodique des classes ne permettait pas d'y prétendre, et les parents eux-mêmes qui prirent goût à la solennité, regrettèrent que leurs fils n'y pussent être couronnés. Ils se gênèrent un peu plus dans la suite pour que les classes ne fussent pas interrompues, et l'autorité morale toujours croissante de Valentine aidant au mouve­ment qui s'opérait, aussi bien que les exhortations infatigables de l'abbé Dimmel, le curé de Ville-Dieu, l'école avait fini par être suivie en toute saison. On obtint même, contrairement à l'usage établi dans les campagnes, que la plupart des enfants, surtout ceux qui venaient d'un peu loin, ne retournassent pas chez leurs parents dans l'inter­valle qui sépare la classe de la matinée de celle du soir. Ce ne fut pas un médiocre avantage pour opérer le bien de ces jeunes créatures, que leur journée tout entière se passât à l'école. Ils s'inspirèrent dans leurs jeux, où ils étaient encore sous la surveillance du maître, de l'esprit que celui-ci, complètement digne de la confiance qu'on avait mise en lui, s'efforçait de faire régner pendant les classes. Les propos injurieux, les divertissements grossiers, les plaisanteries déplacées disparurent insensiblement, et sous leurs rustiques habits, ces jeunes paysans montraient une politesse de mœurs que n'ont pas toujours les enfants.des villes. Indépendamment du catéchisme de paroisse auquel ils assistaient le jeudi et le dimanche, le digne abbé Dimmel venait leur faire avec le zèle d'un pasteur et la bonté d'un père, un petit cours d'instruction religieuse où étaient exposées les certitudes histo­riques sur lesquelles repose notre foi, et toute la suite de la religion sous l'ancienne loi et sous la loi nouvelle; enseignement nécessaire dans les écoles, et trop négligé, qui sauvegarde la foi en ne l'appuyant pas seulement sur l'autorité, mais sur la raison.

Le travail intelligent et soutenu de Jean-Baptiste lui permit de ter­miner en deux ans le cours d'études élémentaires adopté pour l'école. Cité la première année avec distinction à l'examen public, il fut l'année suivante le héros de la solennité. Il remporta tous les premiers prix de sa division, et s'entendit nommer pour le prix d'honneur décerné par les suffrages de la classe tout entière à celui dont la conduite avait été le plus irréprochable pendant l'année. Il était si ému, que ses genoux fléchissaient sous lui quand il vint le recevoir des mains de Valentine aux applaudissements redoublés de l’assemblée. Cet élève, tant de fois couronné, et remportant le prix le plus envié, donna occa­sion à l'abbé Dimmel de démontrer, dans la petite allocution qu'il avait coutume d'adresser aux enfants, que la véritable sagesse ne saurait exister sans la piété, et que l'amour de Dieu peut seul donner à notre volonté la force et la persévérance nécessaire pour faire de nous des hommes nouveaux. Tous les regards étaient arrêtés sur Jean-Baptiste qui, les yeux baissés et le front rougissant, disait à Dieu dans le fond de son cœur : « C'est vous, mon Dieu, qui avez tout fait! » Ce fut un beau jour pour Louise et Joseph Granger. Le vieillard ne put retenir les larmes que lui arrachaient l'émotion et la joie, quand il pressa son petit-fils dans ses bras, après la distribution des prix. Les élèves qui avaient obtenu plus de cinq nominations, et celui qui avait mérité le prix d'honneur dînaient ordinairement au château. Valentine ne vou­lant pas enlever en cette journée Jean-Baptiste à sa famille, remit le dîner au lendemain. Jean-Baptiste revint à Haut-Castel, avec ses parents ; il était chargé de ses couronnes, mais non de tous ses livres, car son grand-père avait absolument voulu partager avec lui ce pré­cieux fardeau. Avec quelle avidité Joseph Granger ne recueillait-il pas dans le chemin, les félicitations qu'on lui adressait sur les succès de son petit-fils ! Il portait la tête haute et marchait d'un pas léger; il semblait rajeuni de vingt ans, et le bonheur lui faisait oublier son infirmité. Quand il fut à la maison, la description détaillée qu'il voulut que Jean-Baptiste lui fit des livres, et une première lecture qu'il écouta avec un grand intérêt dans une très-belle Vie des Saints donnée pour le prix d'honneur, remplirent le reste de la journée. Le soir, il disait gaiment à son petit-fils et à sa fille :

— J'ai été vraiment un homme heureux aujourd'hui !

L'abbé Dimmel et le directeur de l'école avaient dîné au château. Il avait été naturellement question de Jean-Baptiste. Le directeur avait déclaré qu'il était désormais superflu que le jeune garçon fréquentât l'école ; il avait ajouté qu'il serait regrettable qu'on ne le fit pas suivre des classes plus élevées, et que les belles facultés dont cet enfant paraissait doué demeurassent sans objet digne d'elles. De son côté, le baron qui ne voulait pas rester en arrière, et s'exposer par son silence à ce qu'on perdît de vue que Jean-Baptiste devait appartenir aux beaux-arts, avait déclaré que le temps était arrivé de placer son élève chez un peintre ou un architecte en renom, si l'on tenait à ne point enfouir le talent extraordinaire que Dieu lui avait départi.  Il proposa de l'envoyer à Paris, en prenant toutes les précautions que la prudence pouvait commander pour préserver l'innocence de l'enfant.

— Ainsi, dit-Il, pourquoi ne le placerait-on pas dans un de ces pensionnats tenus par les membres du clergé avec tant de succès et de sécurité pour les familles ? Il y poursuivrait ses études en même temps qu'il continuerait à cultiver ses talents sous la direction de quelques maîtres habiles. Et quand, plus tard, il lui faudrait se mêler à la jeunesse vouée aux arts comme lui, ajouta le baron avec un peu d'emphase, il serait préservé de toute dangereuse influence par son éducation et la solidité de sa piété.

Valentine goûta peu la proposition d'envoyer Jean-Baptiste à Paris. Les secrètes affinités de sa nature avec celle de son protégé lui faisaient deviner que, pour être heureux, il avait besoin comme elle de vivre dans les lieux paisibles où s'était écoulée son enfance. Elle savait tout ce qu'elle avait souffert pendant son exil de quatre ans à Paris; elle ne voulait pas que la même souffrance fût infligée à Jean-Baptiste. L'abbé Dimmel et le directeur de l'école ne furent pas non plus de l'avis du baron ; le premier redoutait le séjour de Paris pour les jeu­nes gens, de quelques précautions qu'on les pût entourer; le second croyait comme Valentine que Jean-Baptiste ne s'habituerait pas à la vie nouvelle qui lui serait faite, et que son adolescence se consumerait dans les regrets et l'ennui. Le curé proposa de placer le jeune gar­çon à Arras.

— Cette ville possède, dit-il à l'intention du baron, une excellente école de dessin. Un de mes amis, chanoine de la cathédrale, se char­gerait volontiers d'un jeune commensal. C'est un homme fort instruit, et qui porte à la jeunesse le plus vif intérêt. Jean-Baptiste con­tinuerait ses études sous la direction de mon ami; il resterait dans le pays où il est né, non loin de sa famille et de ses amis qu'il pourrait voir fréquemment; rien ne serait changé dans sa vie, et l'innocence de ses mœurs, monsieur le baron, se trouverait plus sûre­ment protégée qu'à Paris ?

Valentine se rallia aussitôt à ce plan, malgré les objections du baron, qui ne pouvait se résoudre à n'avoir pas pour successeur dans son enseignement quelque célébrité de la capitale. Fixée désormais sur le parti à suivre, Valentine se proposa d'interroger, dès le len­demain, Jean-Baptiste sur le choix d'un état.

Il se présenta pour ce dîner donné en l'honneur des victorieux, en compagnie de trois de ses camarades; on les reçut avec une distinction marquée et on leur fit occuper les premières places à table. Le baron porta un toast à leurs succès, tant présents que futurs, et, au dessert, sur la première assiette qui fut posée devant eux, chacun trouva un petit bijou qui lui était offert comme souvenir de ce jour; celui de Jean-Baptiste était une petite croix d'or, où étaient gravés ces mots. « Elle me soutiendra. » Il la porta respectueusement à ses lèvres, et, arrêtant sur Valentine, auprès de qui il était placé, un regard attendri et reconnaissant :

— Merci, mademoiselle, lui dit-il d'une voix émue; elle ne me quit­tera plus, ajouta-t-il en passant à son cou la fine ganse où était sus­pendue la croix.

Peu après le dîner, ses camarades se retirèrent; il se disposait à les suivre, quand Valentine lui fit signe de rester. Elle le prit par la main, et passa avec lai dans le salon où l'on avait coutume de se réunir pour la soirée. Il comprit qu'on avait quelque communication particulière à lui faire, et il attendit, non sans émotion, ce qu'on allait lui appren­dre. Le baron commençait une promenade qu'il ne paraissait pas disposé à interrompre de si tôt, et les dames prirent place en causant entre elles. Jean-Baptiste était demeuré à l'entrée du salon :

— Approchez, mon cher Jean-Baptiste, lui dit Valentine avec bonté; savez-vous pourquoi je vous ai retenu, au lieu de vous laisser partir avec vos camarades ?

— Je l'ignore absolument, mademoiselle, répondit-il.

— Eh bien ! C'est parce que, si je ne me trompe, vous avez accompli vos quatorze ans, et que nous trouvons que le temps est venu pour vous de choisir un état.

— C'est vrai, mademoiselle, répondit le petit garçon, et j'y ai pensé.

— Vraiment ? dit le baron avec intérêt et en suspendant sa prome­nade ; et quels sont tes projets ?

— J'en aurais déjà entretenu monsieur le baron et mademoiselle,  dit timidement Jean-Baptiste, si je n'avais pas craint de leur déplaire.

— Pourquoi ? dit Valentine; c'est une crainte sans fondement; nous ne pouvons que vous approuver de songer à votre avenir. Quels sont vos desseins? Il faut nous les confier tout entiers. Ne sommes-nous pas assez de vos amis pour mériter cette confidence ? ajouta-t-elle en lui souriant avec affection.

— C'est que, peut-être, dit-il avec hésitation, ils ne correspondent pas aux vues de monsieur le baron, ni à celles de mademoiselle.

— Dis toujours, répondit le baron.

— Mes parents sont pauvres, reprit Jean-Baptiste avec plus de fer­meté ; malgré toute sa bonne volonté, mon grand-père qui est aveugle ne peut pas faire grand'chose ; d'ailleurs, il se fait vieux. Tout le far­deau de la maison retombe sur ma mère qui se tue au travail. Il est bien temps que je lui vienne en aide. Je suis jeune, je suis fort, j'ai da la santé : à la Saint-Jean prochaine, si mademoiselle le permet, je me louerai comme garçon de ferme.

— Y penses-tu ! s'écria le baron ; et tes leçons de dessin, à quoi te serviront-elles, si tu prends ce joli parti ?

— Je crois que c'est le seul qui convienne à un pauvre paysan comme moi, répondit-il avec tranquillité; ce que je sais, grâce à vos bontés, monsieur le baron, servira, à égayer mes heures de loisir : quel autre parti pourrais-je en tirer ?

— Comment ! Mais tu peux continuer à travailler, répliqua le baron avec chaleur, et devenir un jour, par ton talent, bien autrement utile à ta famille, qu'en t'engageant comme valet de ferme.

— Valet de ferme, répéta Jean-Baptiste avec la même tranquillité, je ne coûte plus rien à ma mère, et j'apporte quelque argent à la mai­son ; élève d'un peintre, il faut qu'elle me soutienne bien longtemps avant que je sois en état de gagner quelque chose, et elle ne le peut pas.

— Pense donc, dit le baron en s'échauffant toujours davantage, à ce que c'est un valet de ferme. T'ai-je donc donné deux ans de leçons pour que tu deviennes valet de ferme ?

— Que pourrais-je devenir de plus cependant, monsieur le baron, dans la position où se trouve ma famille ? Un valet de ferme est un homme utile, et, s'il aime et sert bien Dieu, Dieu l'aime et le bénit : cela doit me suffire.

Une admiration pleine de respect pour la sagesse toute chrétienne de cet enfant, avait tenu Valentine dans le silence. Elle crut qu'il était temps de parler.

— Mon cher Jean-Baptiste, lui dit-elle, je désire autant que mon oncle vous voir faire autre chose que valet de ferme, parce que vous pou­vez être plus que cela. Les motifs de votre résolution vous honorent, mais ils s'évanouissent d'eux-mêmes, puisque nous vous procurerons les moyens de continuer vos études, sans qu’il n’en coûte rien à votre famille.

— Je vous suis bien reconnaissant, mademoiselle, répondit-il, mais je gagnerais seul à vos bontés ; la position de ma mère ne changerait pas pour cela; elle ne serait ni moins pauvre, ni moins surchargée de travail, pendant que je suivrais tranquillement mes études. Cela ne serait pas bien ; je me conduirais en ingrat, et si je ne suis pas un men­teur quand je dis que j'aime Dieu, je ne peux pas être un fils ingrat.

— Vous êtes un brave, un généreux enfant, lui dit Valentine avec émotion, mais si vous croyez que j'aime Dieu moi-même...

— Ah ! Si je le crois, s'écria le jeune garçon en joignant les mains.

— Si vous le croyez, Jean-Baptiste, croyez donc aussi que je saurai suppléer, tout le temps que dureront vos études, à ce que vous ne pourrez faire pour votre famille. La maison de Joseph Granger, s'il plaît à Dieu, ne connaîtra ni les privations ni la gêne.

— S'il en est ainsi, dit l'enfant en rougissant et en baissant la tête sur sa poitrine, s'il en est ainsi...

— Tu deviens un peintre, n'est-ce pas ? Plutôt qu'un valet de ferme, demanda le baron.

— Non, monsieur le baron, répondit Jean-Baptiste en relevant len­tement la tête.

— Non, s'écria le baron surpris; en bien! Que veux-tu être ?

— Ce que je veux être... oserais-je bien le dire ? dit l'enfant en proie à une vive émotion; ce que je veux être...

— Pourquoi tant d'hésitation ? Demanda le baron avec impatience; veux-tu donc être ambassadeur ou ministre ?

— Oui, ministre, dit l'enfant avec une émotion toujours croissante, ministre de Dieu. Mademoiselle, continua-t-il en tombant aux genoux de Valentine, pardonnez-moi de prétendre si haut, mais c'est plus fort que moi. Si je continue mes études, je voudrais être prêtre !

Et l'enfant n'osait plus relever sa tête inclinée. Valentine la retint un moment entre ses mains, et deux larmes qu'une joie sainte amena sur ses paupières, tombèrent sur ce jeune front où brillaient les dons les plus précieux de Dieu : la grâce et l'intelligence.

— Ce n'est pas moi, Jean-Baptiste, lui dit-elle en le relevant, dès qu'elle eut surmonté son émotion, qui m'opposerai à ton dessein. Bien­heureux celui qui peut ne vivre que pour Dieu ! Tu choisis la meil­leure part, enfant; reçois-en mes félicitations!

— Ainsi, vous permettez ! s'écria Jean-Baptiste avec un accent indi­cible de bonheur; vous permettez que moi, pauvre enfant du village, moi si souvent repris pour mes fautes, dans ma vie passée, j'aspire à l'honneur de devenir un prêtre de Jésus-Christ ?

— Enfant, lui dit Valentine, à qui tend-il les bras avec p lus d'amour qu'aux pauvres, à ceux que le monde méprise, et aux pécheurs qui font pénitence ?

— Ah! dit Jean-Baptiste; c'est à force de le voir dans l'Évan­gile, et de le méditer au dedans de moi, que mon désir s'est porté ci haut.

Le baron qui, depuis quelques instants, avait repris sa promenade, l’interrompit :

— Prêtre ! Prêtre! dit-il en s'adressant à Valentine, c'est bientôt dit, Mais cet enfant sait-il ce que c'est que la vie d'un prêtre ? Voyons, Jean-Baptiste, le sais-tu bien ?

— La vie d'un prêtre ! répéta le jeune garçon avec étonnement, qui ne la connaît pas ? Elle se passe au soleil ! Aimer Dieu et le faire aimer; appeler sur ses frères les bénédictions d'en-haut; consoler, protéger, détendre les petits, les faibles et les affligés, voilà la vie du prêtre, et c'est pourquoi je l'aime tant !

—- Ce n'est pas mal répondu, dit le baron, mais il faut une grande vertu pour une telle vie !

— J'implorerai la grâce de Dieu, répondit l'enfant, elle soutiendra ma faiblesse.

— Es-tu bien sûr de ne regretter jamais ta liberté ? dit le baron qui ne trouvait rien de mieux pour le moment, mais qui ne pouvait encore abandonner sans résistance la pensée qu'il n'avait cessé de nourrir pendant deux ans, celle de faire un grand homme de Jean-Baptiste.

— Quelle liberté, monsieur le baron ? demanda l'enfant. Est-ce celle qui consisterait à me refuser à Dieu ? Qu'il me garde toujours de la connaître ! Dans quel autre état aurais-je une plus grande liberté de ne vivre que pour lui ? C'est la seule que j'envie!

— Sois donc prêtre, dit le baron, mais cependant, je crois que tu aurais mieux fait de ne te point presser et d'étudier les arts avant de prendre un parti.

— Ah! Je suis si heureux ! répondit l'enfant arec un doux et expressif regard : J'aurais trop perdu à attendre !

Quand il quitta le château, il courut comme un jeune daim jusqu'à sa demeure; et là, dès qu'il fut entré, pressant Louise sur son sein, Il lui dit :

— O mère! Ce jour est un beau jour ! Embrassez votre fils, et félicitez-le !

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

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