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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 10:47

LA  JOIE

la joie est la délectable expérience d'une sensation de plaisir provoquée par un bien dont on jouit effec­tivement ou par la perspective d'un bien dont on peut raisonnablement espérer qu'on l'obtiendra. Il peut y avoir tout à la fois des joies naturelles et des joies spirituelles. Les joies naturelles, ce sont, par exemple, les joies éprouvées pendant la jeunesse avant que les déceptions aient endurci l'âme, ou la joie qui découle d'une bonne santé lorsqu'on absorbe des aliments agréables, ou la joie du succès lorsqu'on a gagné quelque combat, ou les joies affectives lorsque le cœur se sent aimé. Toutes ces joies naturelles sont intensifiées par les joies spirituelles et placées ainsi sur des bases plus durables. Aucun bonheur terrestre ne pourrait être permanent et complet s'il n'était associé à une bonne conscience.

La joie spirituelle confère, au milieu des boulever­sements de la vie, la sérénité d'humeur, la sérénité que conserve la montagne lorsqu'un orage éclate. Aux yeux d'un homme qui n'a jamais enraciné son âme dans le Divin, le moindre ennui prend tout de suite une importance excessive. Il lui est impossible de concentrer toutes ses forces sur un seul objet, car trop de choses le troublent.

La joie ne doit pas être confondue, avec un accès de bonne humeur. L'accès est un épisode, la joie est une habitude. L'hilarité est comme un météore, la gaieté est comme une étoile ; l'hilarité est un grésil­lement de brindilles, la joie est un brasier. Parce qu'elle a un caractère permanent, la joie rend plus aisées les actions difficiles. Au terme d'une longue étape, les soldats seraient moins alertes s'ils n'étaient entraînés par la musique. Un cœur joyeux s'accom­mode facilement d'un joug et trouve les fardeaux légers.

Aucune infirmière ne peut se rendre véritablement utile dans une chambre de malade, si elle n'a pas l'esprit allègre. En fait, avant qu'elle y soit admise, on devrait exiger deux choses : qu'elle ait déjà subi une intervention chirurgicale et qu'elle ait le sens de l'humour. L'intervention afin qu'elle sache ce que représente la douleur, le sens de l'humour afin qu'elle sache comment diffuser de la joie. Il n'est rien qui prolonge plus sûrement la durée d'une maladie qu'un visage revêche.

La joie relève beaucoup plus de la vie affective que de la raison. L'allégresse d'un chef de famille est sti­mulée et soutenue beaucoup plus sûrement par sa femme et ses enfants qu'elle ne pourrait l'être par une simple opération de l'intellect. Penché sur un berceau, un père se sent confronté avec les attributs de l'Être Éternel qui a répandu sur l'enfant sa ten­dresse et son amour. L'aptitude à se réjouir est toujours une excellente manière d'éprouver la condi­tion morale de l'homme. Aucun homme ne peut être extérieurement heureux, s'il est intérieurement mal­heureux. Lorsqu'un sentiment de culpabilité pèse sur l'âme, aucune somme de plaisir venue de l'exté­rieur ne peut compenser la perte de la joie intérieure. De même que le chagrin accompagne le péché, de même la joie est la compagne de la sainteté.

La joie, on peut l'éprouver tout à la fois dans la prospérité et dans l'adversité. Dans la prospérité, elle découle non des biens dont nous jouissons, mais de ceux que nous espérons ; non des plaisirs que nous ressentons, mais de la promesse de ceux auxquels nous croyons sans les voir. Les richesses peuvent s'accumuler, mais celles que nous espérons sont celles que les mites ne dévorent pas, que la rouille ne ronge pas, que les voleurs ne dérobent pas. Et même dans l'adversité, il peut y avoir de la joie, si l'on est bien assuré que le divin Maître lui-même est mort sur la Croix, comme condition préalable à sa Résurrection.

Si la joie n'est point aujourd'hui un phénomène commun, c'est parce que des âmes timides n'ont pas le courage de s'oublier et de consentir des sacrifices à autrui, ou encore parce que des sympathies plus étroites font apparaître comme vaines les promesses les plus brillantes du monde à venir. Dans la mesure où l'espérance qu'apporte la croyance en Dieu et au salut de l'âme disparaît de la vie, disparaît en même temps la joie, et l'on en revient au désespoir des païens. Les Grecs et les Romains de jadis voyaient toujours une ombre sur leur chemin et un squelette à leurs pieds. Parlant un jour de la vie, un fameux poète grec a dit qu'il vaudrait mieux n'être jamais né et que la meilleure chose à faire était de quitter cette vie aussi vite que possible. Voilà qui est tout à fait à l'opposé de ce que saint Paul ordonnait : « Réjouis-toi toujours dans le Seigneur, et je le dis de nouveau : réjouis-toi ! »

 

Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR  (Mgr fulton J. sheen)

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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 10:18

    L’ÉGOTISME

L’ÉGOTISME est le mensonge en action : il suppose que les fantaisies, les passions et les désirs instinctifs de l'égotiste ont un droit de priorité sur la loi morale, sur la fraternité des autres êtres humains et sur la volonté même de Dieu. L'égotiste est comme un balan­cier qui affirmerait ses droits contre ceux de la pen­dule, ou comme un nuage en rébellion contre le ciel, ou comme un bras qui s'acharnerait à ignorer le corps dont il fait partie. Comme il ne fait que ce que lui inspirent ses propres aspirations égoïstes, l'égotiste finit par détester tout ce qu'il fait. Il est comme l'enfant qui se lamente, dans une école progressiste : « Suis-je vraiment obligé de faire tout ce dont j'ai envie ? »

On en arrive ainsi, parfois, à se haïr soi-même. Le petit garçon qui a dévoré toute la crème glacée pré­parée pour l'ensemble de la famille en vient à haïr jusqu'à la seule vue de cette sorte de crème glacée; mêlé à cette haine de l'aliment, proprement animale et « conditionnée », il y a le dégoût moral que le petit garçon éprouve pour lui-même, parce qu'il a commis le péché de gourmandise. Cette haine de soi, c'est le châtiment moral qui nous est infligé pour notre glou­tonnerie, exactement comme l'aversion pour la crème glacée est l'effet physique, animal, de la même infrac­tion.

Les hommes qui éprouvent jusqu'à la nausée ce dégoût de soi, se frappent instinctivement la poitrine, comme pour chasser le mal de la citadelle intérieure de leur âme. Les athées sont plus enclins que les croyants à ce sentiment ; comme ils n'admettent pas la miséricorde et l'amour de Dieu qui nous en guérira, ils poussent parfois le dégoût que leur inspire leur personne jusqu'au stade final du suicide. L'auto destruction est une projection, un reflet extérieur de la tragédie intérieure au cours de laquelle le petit moi a défié tout ce qui était plus grand que lui et en est arrivé, épuisé par les effets de cette rébellion, à une haine anormale de la vie. Saint Pierre et Judas se sont l'un et l'autre insurgés contre la vie lorsqu'ils ont renié Nôtre-Seigneur ; l'un et l'autre avaient été mis en garde contre une pareille révolte ; l'un et l'autre ont été appelés des « démons » en raison de leur crime ; et l'un et l'autre se sont repentis. Mais Judas s'est « repenti en lui-même », il a dressé son propre moi contre sa propre personne dans les vaines souffrances du désespoir. Saint Pierre, lui, s'est repenti dans le sein du Seigneur, il s'est délivré du mal par son humilité et il a retrouvé la joie.

C'est seulement en subordonnant le moi à quelque chose qui est plus élevé que le moi que l'on peut se guérir du désespoir ; car cette humilité débarrasse l'âme à la fois de l'orgueil et du jugement personnel, elle fait place nette pour l'afflux de la Vérité et de l'Amour divins. « Quiconque s'abaisse sera élevé ; et quiconque s'élève sera abaissé »... Mais la haine de soi est l'exaltation du moi dont on fait un juge amer et sans appel. Tant que l'écriteau « A louer » reste accroché à une âme pleine de préoccupations égoïstes, le Divin Locataire ne peut pas emménager.

On trouve un moyen d'éprouver l'authenticité de l'humilité dans notre attitude à l'égard des flat­teurs. Quiconque aime la publicité est un orgueilleux qui cherche à se justifier devant les hommes ; l'homme humble, lui, rapporte toutes les louanges à Dieu. S'il a des dons, il sait que c'est Dieu qui les lui a octroyés et qu'ils doivent être utilisés à servir leur véritable Maître. Il est comme une fenêtre qui se satisfait de laisser les rayons de soleil du Bon Dieu la traverser, sans que l'envie la prenne de prétendre que la lumière est sa propre création. Un homme humble accepte tout à la fois les louanges et les blâmes comme des dons de Dieu : l'amertume et la douceur sont envoyées l'une et l'autre par Celui qui est amour. Comme le disait Job : « Le Seigneur m'a tout donné, le Seigneur m'a tout repris. Loué soit le Seigneur ! »

L'égotiste, en revanche, n'arrive pas à s'oublier, même s'il a conscience de sa propre petitesse et qu'il en souffre : il croit possible de dissimuler cette infé­riorité en se vantant sans arrêt lui-même. L'homme humble s'est abandonné à Dieu ; il est préservé du désespoir, car il sait qu'il est aimé par l'Amour lui-même. L'égotiste se plaint constamment de ce que les autres ne l'aiment pas assez ; il n'arrive pas à comprendre qu'il en est ainsi, parce qu'il a fait de sa personne le centre de l'univers. Ses malheurs — comme presque toutes les autres formes de l'infortune — viennent d'un refus entêté de renoncer à sa propre obstination.

Nos meilleurs moments sont ceux où nous nous oublions pour être aimable avec autrui. Ces menus instants d'abdication sont des actes d'humilité authen­tique : l'homme qui s'abandonne se trouve, et il trouve son bonheur.

La haine de soi et le désespoir sont des maladies auxquelles seuls les égotistes sont prédisposés. Le remède à ces maux est toujours le même : l'humilité. Et cela signifie qu'il faut aimer Dieu plus que nous-mêmes.

Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR  (Mgr fulton J. sheen)

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 11:45

LE   CHEMIN   DU   BONHEUR…     (3)

L'HUMILITÉ

La cause principale de l'infortune intérieure est l'égotisme ou l’égoïsme. Celui qui se donne de l'impor­tance en se vantant démontre en réalité qu'il ne vaut pas grand-chose. L'orgueil est une tentative pour créer l'impression que nous sommes ce que effective­ment nous ne sommes pas.

Combien les gens seraient plus heureux si, au lieu d'exalter leur moi à l'infini, ils le réduisaient à zéro. Ils découvriraient ainsi l'infini véritable, grâce à la plus rare des vertus modernes : l'humilité. L'humilité est la vérité sur nous-mêmes. Un homme d'un mètre quatre-vingts qui dit « Je n'ai qu'un mètre cinquante» n'est pas humble. Un bon écrivain n'est pas humble s'il affirme : « Je ne suis qu'un gribouilleur. » On ne tient de tels propos que pour provoquer un démenti et recevoir des compliments. Autrement humble est celui qui déclare : « S'il est vrai que j'ai quelque talent, c'est un don de Dieu et je Lui en rends grâce. » Plus la maison est haute, plus les fondements sont profonds ; plus les altitudes morales auxquelles nous aspirons sont élevées, plus grande est l'humilité. Comme le dit saint Jean-Baptiste lorsqu'il vit Nôtre-Seigneur : « Je dois m'abaisser, il doit s'élever. » Les fleurs disparaissent humblement pendant l'hiver pour se réfugier dans les racines maternelles. Mortes aux yeux du monde, elles subsistent sous la terre dans une humble humilité, hors de portée du regard des hommes. Mais parce qu'elles se sont humiliées, elles seront exaltées et glorifiées au printemps suivant. C'est seulement lorsqu'une boîte est vide qu'on peut la remplir ; c'est seulement lorsque le moi est dégonflé que Dieu peut répandre ses bienfaits. Certains sont déjà tellement farcis de leur propre moi qu'il est impossible que l'amour du prochain ou l'amour de Dieu pénètre en eux. Constamment préoccupés de leur personne, ils se font repousser par tout le monde. L'humilité, au contraire, nous rend réceptifs aux dons d'autrui. Vous ne pouvez pas me donner si je ne prends pas. C'est le preneur qui fait le donateur. De même, Dieu doit trouver un preneur avant de se faire dona­teur, et si l'on n'est pas assez humble pour recevoir ses dons, alors on ne reçoit rien.

Un homme possédé du démon fut amené, un jour, à l'un des Pères du Désert. Lorsque le saint eut ordonné au démon de s'enfuir, le démon demanda :

— Quelle différence y a-t-il entre les brebis et les boucs que le Seigneur mettra à sa  droite et à sa gauche, le jour du Jugement dernier ?

— Je suis un de ces boucs, répondit le saint. Le démon dit alors :

— Votre humilité m'oblige à partir. Beaucoup de gens se demandent :

— J'ai peiné pendant des années pour les autres, et même pour Dieu. Qu'est-ce que cela m'a rapporté ? Je continue à n'être rien.

La réponse est qu'ils ont gagné quelque chose : ils ont acquis la conscience de leur propre insignifiance et de grands mérites pour la vie future. Un jour, deux hommes étaient dans une carriole. L'un d'eux dit :

— Il n'y a pas assez de place pour vous sur ce siège.

— Qu'importé, répondit l'autre. Nous nous aime­rons un peu plus l'un l'autre, et il y aura assez de place.

Demandez à un homme : « Êtes-vous un saint ? » S'il répond par l'affirmative, vous pouvez être tout à fait certain qu'il n'en est pas un.

L'homme humble se concentre sur ses propres erreurs et non sur celles des autres ; il ne voit chez son prochain que le bien et la vertu. Il ne porte pas ses fautes derrière, mais devant lui. Les défauts du voisin, il les porte dans un sac sur son dos afin de les ignorer. L'orgueilleux, au contraire, se plaint de tout le monde, et il est convaincu qu'on lui fait du tort, qu'on ne l'apprécie pas à sa valeur. Lorsque l'homme humble est mal traité, il ne se plaint pas ; il sait qu'il est traité mieux qu'il ne le mérite. Du point de vue spirituel, celui qui est fier de son intelligence, de ses talents, de son verbe, et qui n'en rend jamais grâce à Dieu, cet homme-là est un voleur ; il a accepté des dons de Dieu sans reconnaître le Donateur. Les épis de blé qui portent les grains les plus riches sont toujours ceux qui s'inclinent le plus bas. L'homme humble n'est jamais découragé ; en revanche, l'or­gueilleux choit dans le désespoir. L'homme humble conserve la ressource de recourir à Dieu ; l'orgueilleux n'a que son propre moi qui s'est effondré.

En matière d'humilité, une des plus ravissantes prières est celle de saint François : « Seigneur, fais de moi l'instrument de ta paix. Là où il y a de la haine, qu'il y ait de l'amour; là où il y a préjudice, qu'il y ait pardon; là où il y a doute, qu'il y ait foi; là où il y a désespoir, qu'il y ait espérance; là où il y a des ténèbres, qu'il y ait de la lumière; là où il y a de la tristesse, qu'il y ait de la joie. 0 divin Maître, faites que je ne cherche pas tant à être consolé qu'à consoler; à être compris qu'à comprendre; à être aimé qu'à aimer. Car c'est en donnant que nous recevons, en pardonnant que nous sommes pardonnes; en mourant que nous naissons à la Vie Éternelle. »   A suivre…

Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR  (Mgr fulton J. sheen)

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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 15:51

LE   CHEMIN   DU   BONHEUR…   (2)

ÊTRE  CONTENT DE SON SORT

Être satisfait  de   son   sort   n'est   pas   une   vertu innée.   On  n'y parvient  qu'en  déployant beaucoup de volonté et d'application pour refréner des désirs illicites ;  aussi est-ce un art que bien peu de gens prennent la peine d'étudier. Comme il y a dans le monde d'aujourd'hui des millions d'êtres insatisfaits,  pourrait être très utile  d'analyser à  leur intention les quatre causes principales de l'insatisfaction et de suggérer des moyens d'y remédier.

La cause fondamentale de l'insatisfaction est l'égotisme — ou l'égoïsme — qui érige le moi en cellule primordiale autour de laquelle tout le reste de l'univers doit pivoter.

La deuxième cause de l'insatisfaction est l'envie qui nous amène à considérer les biens ou les talents d'autrui comme s'ils nous avaient été dérobés.

La troisième cause est la cupidité, soit un besoin désordonné de posséder davantage pour compenser le vide de notre cœur.

La quatrième cause l'insatisfaction est la jalousie, provoquée parfois par la mélancolie et la tristesse, parfois aussi par la haine de ceux qui ont ce que nous désirerions pour nous-mêmes.

Une des plus grandes erreurs que l'on puisse commette est de s'imaginer que la satisfaction de nos aspirations puisse venir de quelque chose qui nous soit extérieur plutôt que de la qualité de l'âme.

Il y avait une fois un petit garçon qui désirait seulement une bille ; lorsqu'il eut la bille, il ne désira plus qu'un ballon; lorsqu'il eut le ballon, il ne voulut plus qu'une tou­pie ; lorsqu'il eut la toupie, il ne convoita plus qu'un cerf-volant ; et lorsqu'il eut la bille, le ballon, la toupie et le cerf-volant, il n'en fut pas heureux pour autant.

Essayer de rendre heureuse une personne insatisfaite équivaut à tenter de remplir d'eau un tamis. Quelle que soit la quantité d'eau que vous versez, elle s'écoule plus vite que vous ne pouvez y pourvoir.

Et la satisfaction ne peut dépendre non plus d'un changement de résidence. Il y a des gens qui s'ima­ginent que s'ils se trouvaient dans un autre endroit du globe, ils y rencontreraient une plus grande paix de l'esprit. Un jour qu'il faisait très chaud, un poisson rouge dans son bocal et un canari dans sa cage se mirent à parler.

— Comme je voudrais, dit le poisson rouge, m'ébattre comme ce canari. Ah ! Si seulement je pouvais être dans sa cage...

— Comme ça serait agréable, dit le canari, d'évoluer dans cette eau fraîche où nage le poisson rouge... Soudain, une voix se fit entendre :

— Canari, tu peux descendre dans l'eau. Et toi, poisson, monte dans la cage !

Immédiatement, les deux animaux permutèrent. Mais ni l'un ni l'autre n'en trouvèrent pour autant le bonheur, car, à l'origine, Dieu avait assigné à chacun d'eux la place qui convenait à ses aptitudes, qui était la mieux adaptée à sa nature.

Pour accéder à un sentiment de satisfaction, la condition essentielle est de demeurer en deçà de limites bien déterminées. Tout ce qui n'excède pas ces limites a de fortes chances d'être paisible. Quoi de plus tranquille, par exemple, qu'un jardin entouré de murs ? On y est coupé du reste de l'univers, et en contemplant le monde par les portails, on éprouve une impression d'éloignement qui donne à cette vision un caractère enchanteur. De même, si l'âme humaine est maintenue en deçà de certaines limites (c'est-à-dire si elle n'est ni avare, ni cupide, ni présomptueuse, ni égoïste), elle se trouve, elle aussi, enfermée dans un contentement paisible et ensoleillé. L'homme satis­fait, limité et bridé par les circonstances, transforme ces contraintes mêmes en remède à son effervescence. Et peu importe que le jardin ait un hectare ou trois, qu'il soit ou non ceint de murs. Ce qui compte, c'est que nous vivions en deçà de ses limites, petites ou grandes, pour avoir l'esprit en repos et le cœur en joie.

On parvient donc partiellement à ce sentiment de contentement de soi grâce à la foi, c'est-à-dire en connaissant le sens de la vie et en étant assuré que, quelles que soient les épreuves, elles viennent d'un Père qui est Amour. En deuxième lieu, pour accéder au contentement, il faut également avoir bonne conscience. Si le moi intérieur est malheureux par suite d'échecs moraux et de fautes qui n'ont point été expiées, rien de ce qui vient de l'extérieur ne peut apporter de repos à l'esprit. La troisième et dernière condition consiste à refréner nos désirs et à limiter nos plaisirs. Ce que nous aimons avec excès nous apporte souvent un excès d'afflictions. Le contente­ment de soi accroît nos satisfactions et diminue nos misères. Tous les maux deviennent plus légers si nous les endurons patiemment, alors que les plus grands bienfaits peuvent être empoisonnés par l'insa­tisfaction. Les misères de l'existence sont déjà assez grandes et profondes pour que nous n'y en ajoutions pas de notre chef, sans nécessité.

Être satisfait de notre condition terrestre n'est point incompatible avec le désir d'améliorer notre sort. A l'homme le plus pauvre, le Christianisme n'enseigne pas seulement d'être content de son sort, il lui dit aussi de « s'appliquer à son travail ». Le con­tentement ordonné, c'est pour le temps présent. Aujourd'hui, l'homme est pauvre, et, pour ce jour-là, la foi lui enjoint de s'en satisfaire ; mais il se peut que pour demain, il soit préférable de se libérer de la pauvreté, et l'homme pauvre travaille, en consé­quence, en vue d'une prospérité accrue. Il peut très bien ne pas réussir. Si sa pauvreté dure encore le lendemain, il l'accepte, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le soulagement se produise. Le contentement est donc relatif à notre état présent et non point absolu par rapport aux exigences d'ensemble de notre nature. Un homme satisfait n'est jamais pauvre, même si ses ressources sont extrêmement réduites. L'homme insatisfait n'est jamais riche, quels que soient les biens dont on puisse le combler. 

A suivre

Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR  (Mgr fulton J. sheen)

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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 09:44

LE CHEMIN DU BONHEUR

introduction

Ces chapitres ont été écrits dans un but parti­culier, avec une méthode spéciale et un esprit bien déterminé. Leur dessein est d'apporter aux cœurs la consolation, le soulagement et l'espérance, aux âmes la vérité et la lumière, aux volontés le bien, la force et la fermeté. La méthode consiste à appliquer des principes éternels de morale et de spiritualité aux problèmes fondamentaux de la vie contemporaine de l'individu et de la société. L'esprit de ce livre est l'esprit de charité : amour de Dieu et amour du prochain.

Quant à cette préface, elle se propose d'exposer les postulats de base sur lesquels se fonde cet ouvrage :

1° Le fait qu'on accorde de nos jours une place exces­sive à la politique indique qu'au lieu de gouverner, le peuple est gouverné. La complexité de notre civilisation nous contraint à nous incorporer dans des ensembles de plus en plus vastes ; nous sommes devenus si anxieux de diriger ce qui nous est extérieur que nous négligeons de diriger nos propres personnes. Pourtant, la clef du progrès social, on la trouve toujours dans l'amélioration de l'individu. Refaites l'homme et vous referez son univers. Nous avons terriblement besoin de restaurer la dignité de l'homme, de lui rendre le sens de l'honneur. Cela le préservera de s'aplatir lâchement devant ceux qui menacent de le réduire en esclavage, lui donnera le courage de défendre ce qui est juste, seul, s'il le faut, seul contre le reste du monde, si c'est le reste du monde qui a tort.

2° De même que la société est façonnée par l'homme, de même, de son côté, l'homme est façonné par ses pen­sées, par ses décisions, par ses choix. Rien n'arrive jamais dans ce monde qui n'ait déjà pris naissance dans le cerveau d'un homme: les matériaux du gratte-ciel ne font que parachever le rêve de l'architecte. Même la matière dont est faite notre personne physique est asser­vie a nos pensées: les psychologues reconnaissent que notre corps peut éprouver de la fatigue simplement parce que notre esprit est fatigué. Les soucis, l'anxiété, la peur, la lassitude, tout cela se ressent physiquement, la fatigue de l'esprit nous apparaît comme une fatigue corporelle.

Une des raisons fondamentales de la lassitude de l’esprit est ce conflit que l'on constate chez chacun de nous entre notre idéal et notre réalité, entre ce que nous devrions être et ce que nous sommes, entre nos aspira­tions et ce que nous possédons, entre notre capacité de compréhension et les mystères incompréhensibles de l’univers. Une maison qui est divisée contre elle-même ne peut subsister; cette perpétuelle tension que l'on constate chez l'homme ne peut être acceptée et rendue supportable que si l'on s'abandonne à Dieu. Alors, quoi qu'il puisse arriver, on l'accueille comme un don d’amour: impossible de se sentir frustré puisqu'on n’est plus animé de tumultueux désirs égoïstes.

La société ne peut être sauvée que si l'homme est délivré de ses insupportables conflits, et l'homme ne peut en être débarrassé que si son âme est sauvée. Il n’y a pas très longtemps, les hommes avaient mis tous leurs espoirs de bonheur dans le progrès matériel; cette lubie d'optimisme superficiel a maintenant pris fin; le lourd fardeau des soucis et des angoisses que nous inspire l'avenir de la race humaine et des individus a rendu aux hommes la conscience de leur âme.

3° Notre bonheur consiste à satisfaire les aspirations de notre être. Chaque homme sait, et il le sait par expé­rience personnelle, parce qu'il ne parvient pas à apaiser sa propre fringale, qu'il est prédisposé, par sa nature, à désirer trois choses qu'il n'arrive jamais à avoir en quantité suffisante. Il veut vivre, non point pendant les quelques minutes qui suivent, mais toujours, et sans que la vie soit menacée par la vieillesse et la maladie. Il veut aussi accéder à la vérité, mais sans être forcé de faire un choix entre les vérités des mathématiques ou de la géographie, ce qu'il veut, c'est toute la vérité. Enfin, il a besoin d'amour, mais point avec une limite de temps, point un amour accompagné de satiété et de déceptions, il veut un amour qui soit une éternelle extase.

Ces trois choses, on ne les trouve pas ici-bas dans leur intégrité: notre vie terrestre est assombrie par la mort, la vérité se mélange à l'erreur, l'amour à la haine. Mais les hommes savent qu'ils n'aspireraient pas à ces choses dans toute leur pureté s'il n'y avait aucune pos­sibilité de jamais y accéder. Alors, comme ils sont doués de raison, ils recherchent la source d'où découlent ces fragments confus et imparfaits de vie, de vérité et d'amour.

C'est exactement comme si l'on recherchait dans une chambre la source de la lumière : elle ne peut pas venir de dessous une chaise où la lumière est mêlée d'ombres et d'obscurité. Mais elle peut venir du soleil où la lumière est pure, sans ombres ni obscurité pour l'assombrir. Pour rechercher la source de l'amour, de la lumière, de la vérité, il nous faut aller au-delà des limites de ce monde enténébré, jusqu'à une Vérité qui ne soit pas mêlée à son ombre, l'erreur, jusqu'à une Vie qui ne soit pas mêlée à son ombre, la mort, jusqu'à un Amour qui ne soit pas mêlé à son ombre, la haine. Nous devons chercher la Vie Pure, la Vérité Pure, l'Amour Pur, et c'est là la définition même de Dieu.

La Vie  de DIEU est suffi­samment personnelle pour qu'il puisse être un Père; Sa Vérité est assez personnelle et compréhensive pour qu'il soit un Fils ; Son Amour est si profond et si plein de spiritualité qu'il est un Esprit.

Quand il y aura assez d'hommes qui, par ce chemin, auront accédé au bonheur, ils trouveront un autre che­min qui mène à la fraternité. Et la paix sociale  sera au rendez-vous.

Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR  (Mgr fulton J. sheen)

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 08:44

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (20-20)

L’ÉPIDÉMIE. (Chapitre  XX)

Une grande peine de cœur vint troubler l'aimable sérénité des jours de Jean-Baptiste ; il perdit son grand-père. La mort du vieillard fut celle d'un saint ; il ne voulut être préparé à paraître devant Dieu que par son bien-aimé petit-fils. Après sa dernière confession, qui fut suivie de la communion en viatique, il ranima ses forces pour dire à Jean-Baptiste, avec une touchante simplicité :

— Que de bien j'aurai à dire de toi, là-haut ! Ah ! Dieu m'entendra ! Il écoutera le récit que je lui ferai de tes vertus et de tout ce que je te dois ; car je te dois tout, enfant, et sois-en béni ! Quel bonheur n'as-tu pas répandu sur ma vieillesse, et cette mort plus heureuse encore, cette mort qui fait entrer dans mon âme un commencement du paradis, qui me la procure, si ce n'est toi ?

— La bonté et la miséricorde de Dieu, grand-père, dit le jeune prêtre.

— Je le sais bien, répondit le mourant; mais qui m'a rendu digne d'en sentir les effets ?

Il bénit aussi sa fille, dont la piété filiale ne s'était jamais démen­tie, et qui avait prodigué à ses vieux jours des soins si tendres et si vigilants.

— Il y a bien longtemps, dit-il en s'adressant à l'un et à l'autre, que je ne vous vois plus des yeux du corps, mais vos traits chéris n'ont jamais été plus présents à mon âme qu'en ce moment, et je me réjouis à la pensée de vous contempler bientôt tout à mon aise, du haut du ciel.

Peu d'heures après, son âme quittait la terre, pour entrer en pos­session, selon toute apparence, du bonheur éternel. Valentine avait obtenu de l'évêque d'Arras que des sœurs vinssent desservir les divers établissements qu'elle avait fondés; elle en avait encore réclamé en dernier lieu pour un orphelinat où les jeunes filles admises devaient recevoir une éducation appropriée à leurs besoins, et apprendre dans la maison même le métier qui les ferait vivre plus tard. Cet établissement répondait si bien à une des nécessités pres­santes du département, que Monseigneur fit savoir qu'il viendrait lui-même le bénir, et y installer les sœurs. Cette nouvelle causa une grande joie dans la contrée, où la dernière tournée pastorale remon­tait déjà à quelques années. Le prélat devait en même temps adminis­trer à Ville-Dieu et dans les environs le sacrement de confirmation. Le vénérable abbé Dimmel fit de splendides préparatifs auxquels concoururent avec zèle Valentine et Jean-Baptiste. Des arcs de triom­phe furent dressés, le chemin que l'évêque devait suivre pour sa rendre à l'église fut sablé et jonché de fleurs, et l'église elle-même ornée comme aux plus beaux jours de fête. Après y avoir prié quelque instant, et donné sa bénédiction à la foule agenouillée, Monseigneur se rendit à la cure et delà au château, où le grand appartement qui ren­fermait la chambre du roi, avait été disposé pour le recevoir. Il voulut visiter, dans le plus grand détail, tous les établissements dus à la charité de Valentine.

Il traita Jean-Baptiste, dont la jeune renommée était venue jusqu'à lui, avec une distinction toute particulière ; il l'entretint souvent et témoigna le désir que ce fût lui qui prononçât le sermon, le jour de la confirmation.

Jean-Baptiste était doué de toutes les qualités extérieures qui peu­vent concourir aux succès de l'orateur, et il joignait à ces qualités une diction simple mais pure qui s'élevait avec les grands objets, un tour ingénieux et facile, des pensées qui frappaient autant par leur originalité que par leur justesse, et des mouvements d'éloquence inattendus qui entraînaient son auditoire, et qu'il devait à l'amour divin, dont son âme recelait la pure et vive flamme.

— En laissant ce jeune homme ici, c'est un grand prédicateur dont je prive l'Eglise, madame, dit l'évêque à Valentine, après l'avoir entendu; mais vous comblez cette contrée de trop de bienfaits, pour que son premier pasteur ne vous donne pas un témoignage de sa reconnaissance.

Jean-Baptiste avait alors vingt-neuf ans. Il n'aurait pas quitté Ville-Dieu sans une profonde tristesse. Il n'avait jamais formé qu'un vœu, celui de se consacrer aux lieux qui l'avaient vu naître, et l'union si intime que la charité avait formée entre son âme et celle de Valentine, était loin d'avoir affaibli l'amour qui l'attachait à ce cher coin de terre.

Un an après cette visite de l'évoque, dont tous les cœurs avaient gardé un pieux et reconnaissant souvenir, le choléra qui désolait alors Paris et diverses parties de la France, éclata avec fureur à Ville-Dieu et à Haut-Castel. La Majorie, qu'habitait Anaïs, fut épar­gnée. Dès l'invasion de la terrible maladie, Anaïs voulut se rendre à Rosenval pour en enlever son père et sa mère, et Valentine elle-même, si elle pouvait les persuader, ce qu'elle n'osait espérer, de se soustraire au danger. Mère de quatre enfants, et nourrissant le dernier, on ne lui permit pas de faire cette démarche, ce fut Louis qui partit pour Rosenval. Il y trouva monsieur et madame d'Orbeuil dans un grand effroi, mais résistant par générosité aux instances que ne cessait de leur faire Valentine pour qu'ils se réfugiassent sans elle à, la Majorie.

— Emmenez-les, mon cher Louis, lui dit-elle, Anaïs les attend, et je vis dans d'inexprimables angoisses, tant qu'ils sont ici!

— Mais vous, lui demanda-t-il avec anxiété, ne les suivrez-vous pas !

— Tous ces pauvres gens qui m'entourent, répondit-elle dou­cement, seraient trop malheureux, si je les abandonnais dans un pareil moment !

— Ne suffit-il pas des secours que vous avez organisés, reprit Louis, gans que vous demeuriez exposée au danger ? C'est pour eux-mêmes, qui perdraient tout en vous perdant, que je vous supplie de vous reti­rer à la Majorie, au moins pendant la première violence de la maladie.

— Pour eux, au contraire, mon ami, répondit-elle, je dois rester. Ils se croiraient tous condamnés à périr, s'ils me voyaient fuir pour garantir ma vie, et perdraient la force morale qu'il est si nécessaire de conserver pour lutter contre cette funeste épidémie. Ma place est ici et je ne la déserterai pas : Anaïs et vous, avez bien dû le penser. Mais partez vite, mon cher Louis, avec mon oncle et ma tante; les minutes sont précieuses; chacune d'elles peut dévouer l'un de vous au fléau.

Louis obéit tristement ; il la connaissait trop bien pour conserver l'espérance de triompher de sa résolution. Monsieur et madame d'Orbeuil, suppliés de partir au nom d'Anaïs, et redoutant, ce qui serait certainement arrivé, qu'elle n'accourût elle-même à Rosenval, s'ils se refusaient à suivre leur gendre, se mirent en route avec lui, non sans ressentir une grande douleur de se séparer de Valentine, car dans la terreur que leur inspirait l'épidémie, ils ne pouvaient s'empê­cher de la considérer comme une victime dévouée à la mort.

Pour elle, complètement tranquille après leur départ qui la délivrait de la seule inquiétude qu'elle eût conçue, elle ne songea plus qu'à secourir et à consoler autour d'elle. Elle tint un conseil où assistèrent, outre madame de Surville et Jean-Baptiste, ses deux, fidèles conseillers, le curé de Ville-Dieu qui se multipliait auprès des malades malgré son grand âge, et les deux médecins qu'elle avait appelés, au château. On prit de nouvelles mesures pour ajouter encore à la promptitude des secours; l'hôpital était encombré; une annexe fut établie dans une aile du château, tandis que dans l'aile opposée s'ouvrit un asile pour les orphelins que faisait journellement la choléra, Jean-Baptiste s'établit au château, parce que là et aux environs était le véritable champ de bataille ; son ministère était requis à toutes les heures du jour et de la nuit; dans les intervalles où il n'était pas employé à réconcilier les mourants, il se faisait infirmier, et il donnait au corps tous les soins prescrits par les médecins, sans négli­ger de réconforter les âmes par de bonnes et saintes paroles. Il fut près de trois semaines sans se déshabiller. Louise et madame de Sur­ville ne quittaient pas non plus le chevet des malades; quant à Valen­tine, qui pourrait dire comment elle vécut alors et à quels travaux elle suffît ? Les anges seuls le surent, et chaque jour, au pied du trône de Dieu, ils durent déposer de l'héroïsme de sa charité.

Au bout de six semaines, et quand le tiers environ de la population de Ville-Dieu et des environs eut succombé, le fléau se ralentit ; les cas diminuèrent graduellement; on parut toucher à la fin de cette cruelle épreuve. On respirait à la Majorie ; les cœurs renaissaient, non pas à la joie, trop de deuil régnait dans la contrée, mais à la sécurité ; on avait cessé de craindre pour Valentine ; monsieur et madame d'Orbeuil, empressés de la revoir, lui firent annoncer leur retour à Rosenval ; elle les supplia aussitôt par un billet de le retar­der, jusqu'à ce que les derniers cholériques eussent quitté le château. Ils continrent leur impatience de se retrouver auprès d'elle et atten­dirent encore.

Les orphelins recueillis, que la mort de leurs parents laissait sans ressources, s'élevaient au nombre de soixante. Ils étaient l'objet de la plus tendre sollicitude de la part de Valentine, qui disposait tous ses plans, de concert avec Jean-Baptiste, pour assurer le sort de ces innocentes créatures. Mais le soin de consolider cette nouvelle œuvre ne devait point lui être laissé ; elle avait acquis devant Dieu des mérites suffisants ; sa couronne était prête, et les deux s'ouvraient pour la faire entrer dans la gloire. Un soir qu'elle revenait avec Jean-Baptiste d'une dernière visite aux orphelins, un froid mortel parcourut ses veines. Elle reconnut le terrible mal qu'elle avait si vaillamment com­battu, aux premiers symptômes qu'elle en éprouva.

— Je vais tomber, comme le soldat, sur le champ de bataille, dit-elle à Jean-Baptiste, avec un sourire tranquille; quelle mort plus enviable ! Vite ! Mon ami, mon frère, préparez-moi à paraître devant Dieu !

Elle refusa tous les secours de l'art, avant d'avoir fait sa dernière confession ; quand elle eut satisfait à tout ce qu'elle devait à Dieu, elle dit gaîment aux médecins :

— Maintenant, je vous abandonne mon corps ; faites-en ce qu'il vous plaira.

Hélas ! Tous leurs soins ne purent conjurer la mort qui arriva quel­ques heures plus tard. Jean-Baptiste, qui ne l'avait point quittée, était à genoux près du lit; par un dernier effort, cette noble victime de la charité lui tendit la main, comme pour le remercier de s'être associé au bien qu'elle avait fait.

— Ah! Lui dit-il à demi-voix et en retenant dans ses mains cette main déjà glacée, si Dieu juge que j'ai assez combattu, demandez-lui de m'appeler à lui !

— Et nos pauvres ? répondit-elle en soulevant sa paupière appesantie.

— Je ne refuse point le travail, dit-il doucement.

— Bien, bien ! Mon frère, lui dit-elle en essayant de lui serrer la main, je prierai Dieu de vous appeler là où je vais !

Ce furent ses dernières paroles. L'Ange de la charité qui planait sur sa couche funèbre, emporta son âme dans le sein de Dieu. !  Château retentit de sanglots et des cris qui furent bientôt répétés au dehors par la population tout entière. Le premier cri d'alarme qui en était sorti pour la vie de Valentine, avait parcouru Ville-Dieu et Haut-Castel avec une rapidité électrique ; chacun abandonnant aussitôt sa demeure, s'était porté au château, et avait stationné aux environs jusqu'à la fatale nouvelle, qui chassant l'espérance de tous les cœurs, n'y laissait subsister qu'une affreuse réalité. Peu goûtèrent les douceurs du sommeil dans cette triste nuit; à la douleur qui régnait par­tout, on eût dit que chaque famille avait perdu un de ses membres les plus chers ; les cœurs avaient été moins abattus pendant l'épidémie, quelque rude et cruelle qu'elle se fût montrée.

Jean-Baptiste resta en prières auprès du lit où reposait la vierge endormie de son dernier sommeil; une douleur poignante, aiguë, l'oppressait; il n'avait encore rien éprouvé de semblable à ce qui se passait dans son cœur, il lui semblait que la vie se retirait de lui, en dépit de son entière résignation à la volonté divine ; le jour le surprit, toujours priant, et inondé de ses larmes qui coulaient sans qu'il s'en aperçût. Il se releva de sa pieuse et longue veille, pâle, défait et souf­frant. Ses traits décomposés firent pousser à sa mère un cri d'effroi, quand elle le considéra. « Mon enfant est perdu! » se dit-elle avec désespoir. Elle ne se trompait pas ; la hideuse maladie avait frappé le jeune prêtre auprès du lit funèbre. La mort, avant de cesser ses ravages dans cette terre désolée, voulait faire tomber encore une victime choisie.

— Dieu m'appelle, dit-il à ceux qui l'entouraient ; l'ange dont les restes reposent encore ici, m'a obtenu la grâce d'aller partager sa gloire. Le vénérable curé de Ville-Dieu, accouru auprès de lui, ne le quitta plus.

— Mère, dit le mourant à Louise qu'il voyait accablée de douleur, ne me pleurez pas. Vivez pour Dieu après moi, pour ce Dieu si bon, si miséricordieux à ceux qui l'aiment, et qui nous réunira un jour pour ne plus nous séparer. Vous savez, lui dit-il encore après quel­que silence, que les chrétiens ne doivent pas pleurer leurs morts comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Promettez-moi d'avoir du courage.

Et la pauvre mère, se penchant sur le corps de son fils unique expi­rant, lui promit d'une voix étouffée par les larmes, d'avoir le courage qu'il lui demandait. Il échappait peu après à la terre, en murmurant les noms bénis de Jésus et de Marie. Sa mort porta au comble la consternation publique. Il avait donné si complètement le seul bien qu'il eût, sa personne, et ses vertus avaient jeté un si vif éclat, que chacun pleurait en lui un bienfaiteur, un guide et un modèle.

On ne voulut point que deux êtres, qui avaient été si intimement unis dans la vie pour faire le bien, fussent séparés dans la mort. On réunit leurs corps dans une même chapelle ardente qu'un grand concours de peuple, au sein duquel éclataient à tout moment les signes de la plus vive douleur, ne cessa de visiter. On s'y rendit, comme à un pieux pèlerinage, de tous les villages où la triste nouvelle était parvenue. L'évêque d'Arras qui s'était réservé d'officier en ce triste jour, rappela, dans un simple et touchant discours, les principaux traits des deux vies édifiantes qui venaient de s'éteindre, dans l'exercice de la plus sublime charité. Les deux catafalques, voisins l'un de l’autre, s'élevaient au centre de l'église ; le vénérable prélat en prit occasion de dire, qu'il est une perfection de vertu devant laquelle s'efface la différence des rangs, et qu'on le voyait dans cette église, où le fils d'un simple paysan qui n'avait demandé au monde ni fortune, ni célébrité, dont la vie s'était écoulée dans l'obscurité d'un village, était associé dans la mort aux honneurs rendus à la dernière descen­dante des comtes de Saint-Valéry et partageait avec elle la recon­naissance et la douleur publique.

Son discours, que son émotion et les sanglots de l'assemblée l'avaient forcé plus d'une fois d'interrompre, fut terminé par ces paroles : Pleurez sur vous, habitants de ces villages, qui avez perdu deux amis qui vous aimaient en Jésus-Christ d'un amour si tendre et dévoué, mais ne pleurez pas sur eux. Ne les plaignez pas d'être descendus dans la tombe à la fleur de l'âge ; une mort prématurée est une faveur céleste quand on a bien vécu. Ils nous auraient montré une vertu moins éminente, que leur salut devrait encore nous paraître assuré ; Dieu de l'Evangile ne saurait refuser l'entrée de son royaume à celui qui peut dire, en se présentant devant lui : « Seigneur, j'ai donné ma vie pour mes frères ! »  A ces mots, un cri de douleur sortit de toutes les poitrines, et par un mouvement spontané l'assistance tout entière s'agenouilla, les regards arrêtés sur les deux cercueils, comme pour adresser un dernier remerciement à ceux dont ils con­tenaient les restes mortels.

Le corps de Valentine fut descendu dans le caveau de sa famille, où elle prit place aux côtés de sa mère et de son grand-père. Monsieur et madame d'Orbeuil auraient voulu que Jean-Baptiste y fût aussi placé, mais Louise témoigna le désir que son fils reposât dans le cime­tière du village, où reposait déjà son père et où elle devait reposer elle-même. La reconnaissance publique éleva sur la tombe du jeune Vicaire un monument simple et modeste comme sa vie, où l'on rappe­lait ses vertus, et tous les droits qu'il s'était acquis à la recon­naissance de ses concitoyens. Un des plus fidèles, après Louise, à visi­ter ce tombeau, fut Pierre Morin, qui ne parla jamais tant qu'il vécut, de Jean-Baptiste que les yeux pleins de larmes.

Dès le commencement de l'épidémie, Valentine avait fait son tes­tament. A l'exception d'un legs considérable en faveur d'Anaïs, et de pensions plus ou moins fortes selon la condition des personnes aux­quelles elle les laissait, la totalité de ses biens et de ses revenus était répartie entre les divers établissements de charité qu'elle avait fondés. Elle nommait par ce testament Jean-Baptîste son exécuteur testamentaire ; et comme elle le savait exposé aux mêmes périls qu'elle-même, elle ajoutait, par une dernière clause, qu'à défaut de celui qu'elle avait désigné, elle transmettait les mêmes fonctions à l'évêque d'Arras. L'âge avancé du curé de Ville-Dieu ne lui avait pas permis de le choisir.

On avait dû d'abord cacher à Anaïs le douloureux événement, et quand il fallut le lui révéler, malgré tous les ménagements dont on fit usage, le coup qu'elle en reçut fut si grand, qu'il mit ses jours en danger. Elle eut besoin de tous les liens qui la retenaient à la vie, pour triompher de sa douleur. Chaque membre de la famille con­servait un tendre et religieux souvenir de cette aimable héroïne de la charité, et depuis sa mort, la vie heureuse et calme qu'on menait à la Majorie ne fut pas sans mélange de regrets et de mélancolie. Mais qu'était la vie que passaient à Rosenval Louise et madame de Surville ! Elles n'avaient à se réfugier dans aucune affection de famille pour échapper à leur douleur ; les deux tombes qui venaient de se fermer avaient tout emporté; elles étaient seules désormais en ce monde, et elles avaient aimé ceux qu'elles pleuraient, comme on aime, quand tous les mouvements affectueux de l'âme se concentrent sur un seul objet. Elles se réfugièrent entre les bras de Dieu; c'est à lui qu'elles demandèrent appui et consolation ; lui seul pouvait suffire à ranimer ces cœurs dévastés par une incomparable douleur :

— Je vivrai, il faut que je vive, disait Louise à ceux qu'effrayait la profonde altération de sa santé, dans les premiers temps qui suivirent la mort de son fils ; que dirait-il, mon pieux et généreux enfant, si je ne résistais pas à mon chagrin ? Il m'a dit que je devais avoir du courage, et j'en aurai, mais il faut que je le cherche là d'où, il peut me venir.

Selon les derniers vœux de Valentine, le château de Rosenval avait été transformé en une maison de convalescence et un grand orphe­linat; Louise demanda à l'évêque et obtint aussitôt d'être admise, tout en gardant l'habit séculier, parmi les sœurs qui desservaient ces deux nouvelles fondations. Madame de Surville suivit cet exemple. C'est dans l'exercice d'une infatigable charité, qu'elles passèrent l'une et l'autre les quelques années qui s'écoulèrent encore, avant que Dieu les réunit aux dignes et chers objets de leur tendresse et de leurs regrets. Dans leurs courts instants de loisir, se rappeler et célébrer de concert les vertus de leurs morts, était l'entretien le plus cher à leurs cœurs. La vieille Geneviève et le digne curé de Ville-Dieu sur­vécurent peu à la mort de Valentine et de Jean-Baptiste; avancés en âge, ce coup si rude sembla détendre soudainement le fil de leur existence; ils ne firent plus que languir jusqu'au jour où Dieu les appela à lui.

FIN.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)  Imprimerie casterman   Tournai (Belgique).

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 07:44

LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL…  (19-20)

PIERRE   MORIN. (Chapitre  XIX)

L'abbé Durer avait ordonné, par son testament, que ses meubles fussent vendus au profit des deux plus pauvres familles de Haut-Castel; il avait légué à Jean-Baptiste sa modeste bibliothèque composée d'un choix des meilleurs auteurs sacrés, et à Geneviève, sa vieille et fidèle gouvernante, une petite rente, la seule qui lui survécût. C'est avec cette rente, à l'insuffisance de laquelle suppléait Valentine, que rivait Geneviève au vieux château, où elle avait été autorisée à demeurer. Tous les jours, elle entrait dans l'ancien appartement de son maître, son balai et son plumeau à la main, et avec la même conscience qu'au temps où il l'habitait, elle enlevait la poussière qui pouvait couvrir le plancher et s'être attachée aux murailles de ces chambres nues que personne, à son avis, n'était digne d'habiter désor mais, sinon Jean-Baptiste. Souvent appuyée sur son balai, seule et pensive, au milieu de la pièce qui avait servi de cabinet de travail à son vieux maître, elle se représentait le jeune prêtre à la place où le digne abbé avait coutume de s'asseoir pour lire et pour écrire, et dans cette attachante vision, le temps s'écoulait sans qu'elle y prit garde. Elle avait toujours eu pour Jean-Baptiste une particulière affec­tion; quand il était enfant, elle souffrait de lui des espiègleries qu'elle n'eût supportées d'aucun autre, et s'était quelquefois entendu repro­cher sa faiblesse par l'abbé Durer. La franche et spirituelle gaité de l'enfant la déridait dans ses jours de plus difficile humeur ; elle avait toujours un sourire pour lui, alors que ses boutades n'épargnaient pas même son maître. Heureuse des succès qu'il remporta plus tard, elle ne s'était pas lassée de répéter qu'elle avait bien prévu ce qu'il serait un jour. Quand il eut atteint la jeunesse, et qu'elle le vit s'avancer d'un pas si rapide dans la vertu, il se joignit à la tendresse qu'elle lui portait, une sorte de vénération, et peu s'en fallait qu'elle ne le con­sidérât comme un saint. On lui eût dit qu'il avait le don des miracles, qu'elle ne s'en fût pas étonnée, et eût peut-être répondu : « Je savais bien qu'il finirait par là. » Elle recherchait toutes les occasions de par­ler de lui, et elle savait les rendre nombreuses. Depuis la mort de l'abbé Durer, où toutes ses occupations avaient pris tin, elle jouissait de plus de liberté; elle avait mis à profit sa nouvelle situation pour se rapprocher de Louise, et une sorte d'intimité, dont Jean-Baptiste était le lien, s'était établie entre elles. Elle avait salué avec presque autant de joie que Louise l'installation définitive du jeune prêtre dans la paroisse, mais aussitôt, son idée fixe avait été de le voir prendra possession du logement de son maître. Elle avait souvent entretenu Louise de la convenance d'un changement de demeure; celle-ci avait répondu que son fils n'y donnerait pas son consentement; elle en avait parlé à Jean-Baptiste qui lui avait répondu, en souriant, que la chaumière de ses parents lui suffisait. Sans se laisser rebuter par son mauvais succès, elle fit part de son idée à Valentine elle-même, dont elle recevait quelquefois la visite, et, à sa grande joie, elle se vil favorablement accueillie.

Valentine respectait profondément les sentiments si chrétiens qui portaient Jean-Baptiste à préférer l'humble demeure de ses parents à toute autre habitation, et malgré l'approbation qu'elle avait donnée à l'idée de Geneviève, elle fut longtemps sans prêter à la vieille ser­vante l'appui sur lequel celle-ci avait compté. Mais quand l'action bien­faisante du jeune prêtre se fut étendue, quand on vint jusque chez lui chercher le secours de ses lumières et réclamer ses conseils, il lui parut que, dans l'intérêt des œuvres pies dont il plaisait à la Provi­dence de le charger, il était nécessaire qu'il fût logé moins à l'étroit et avec une moins rustique simplicité. Elle fit réparer et agrandir l'ancienne demeure de l'abbé Durer, et quand tout se trouva prêt pour recevoir les nouveaux hôtes auxquels elle la destinait, elle s'y prit à la manière des châtelaines du moyen âge, pour prévenir les résistances de Jean-Baptiste ; elle requit de lui une promesse d'obéissance qu'il n'osa refuser; ce ne fut qu'après l'avoir ainsi engagé, qu'elle lui découvrit ce qu'elle attendait de lui. Il se soumit de bonne grâce, se montra, autant qu'il devait l'être, touché des bontés dont il était l'objet, et se transporta avec sa famille au vieux château, où Geneviève lui déclara tout d'abord son intention bien arrêtée de lui consacrer ses services. Il fallut consentir, mais ce ne fut pas sans quelque combat avec elle-même que Louise permit à une autre da partager avec elle le droit de s'occuper de son fils.

Jean-Baptiste ne fut pas longtemps à reconnaître que Valentine avait bien raison de lui faire changer de demeure. A la prière de quelques jeunes gens du village, disposés, par son exemple et ses dis­cours, à entrer dans une voie plus étroite, il avait organisé chez lui de petites conférences où il expliquait, en termes simples et clairs, la doctrine et la morale chrétiennes. Dès qu'on n'eut plus à craindre de paraître indiscret, en témoignant le désir de se joindre à un auditoire déjà trop nombreux pour l'étroite chambre qu'il occupait chez ses parents, de nombreuses demandes lui arrivèrent, et il eut la con­solation de voir réunis chez lui trois fois la semaine à l'issue des tra­vaux du jour, non-seulement les jeunes gens du pays, mais bien des barbes grises qui, piquées d'émulation, ne voulaient pas le céder aux plus jeunes dans le désir de s'instruire des vérités de la morale et de la foi. Pour reposer l'attention, il mêlait à son enseignement d'attachants récits qu'il empruntait aux Vies des saints, ce qui n'était pas d'un médiocre effet sur les cœurs simples et droits dont il était entouré. Joseph Granger pouvait compter parmi les auditeurs les plus attentifs de ces conférences ; il admirait l'éloquence et la sagesse de son petit-fils, et l'écoutait avec un respect religieux. Il se demandait souvent avec une touchante et humble naïveté, comment il se pouvait que lui, pauvre homme, fût l'heureux aïeul d'un jeune homme de tant de mérite et de vertu.

_ Ah! lui dit-il, après une de ces réunions où il était sous l'empire de la même pensée, aveugle j'ai été de corps et d'esprit, aussi long­temps que j'ai gardé dans mon cœur quelque opposition à la sainte carrière que tu avais choisie : c'était le bonheur, c'étaient des joies jusqu'alors inconnues, c'était ma gloire en ce monde, mon salut éter­nel dans l'autre que je repoussais !

Pierre Morin avait été tout d'abord un des plus assidus aux confé­rences, où l'attirait autant peut-être que le désir de faire une étude approfondie de sa religion, la satisfaction d'y paraître comme l'ami particulier du jeune orateur et de recevoir publiquement à ce titre quelques témoignages d'amitié, auxquels les succès de Jean-Baptiste donnaient à ses yeux un prix inestimable. C'était mettre de la vanité dans l'amitié ; hélas! Qui n'a pas ses faiblesses ? Heureux encore s'il n'eût eu que celle-là ! Mais une autre bien plus coupable le rendit si honteux de lui-même, qu'il n'osa plus affronter le regard de son ami, et cessa de se rendre aux conférences. Jean-Baptiste qui ne pou­vait le supposer malade, puisqu'on le rencontrait chaque jour dans les champs, le crut d'abord retenu à la ferme par des travaux urgents, et quand l'absence de Pierre, en se prolongeant, ne lui permit plus de s'en tenir à cette supposition, étonné et un peu inquiet, il se promit d'aller éclaircir une conduite qu'il ne comprenait pas. Mais le matin même du jour où il se proposait de mettre son dessein à exécution, une jeune fille en pleurs lui apprit ce que Pierre sans doute ne lui eût pas dit.

Françoise, c'était son nom, renommée dans la contrée comme une fille des plus sages et des plus laborieuses, se présenta chez le jeune vicaire escortée de son père, de sa mère et d'un oncle, tous trois très fâchés contre Pierre. Françoise qui voulait n'être pas mieux disposée qu'eux-mêmes en faveur du coupable, s'efforçait cependant de les cal­mer, quand ils lui semblaient s'élever trop fortement contre lui. Jean-Baptiste connaissait Françoise et sa famille. Pierre lui avait parlé quelquefois de ses vues sur elle, en ajoutant qu'il n'était retenu de se déclarer que par le peu de bien de la jeune fille. Il aidait son père dans l'exploitation d'une petite ferme qui leur appartenait. La moitié du produit devait lui être abandonnée dès qu'il serait marié; n'était-il pas juste que sa femme apportât aussi sa part dans la communauté ? Cette pensée que lui avait suggérée son père avait fini par céder devant l'attrait qu'il sentait pour Françoise, et l'opposition de Jean-Baptiste :

— Sa dot, lui disait celui-ci, elle la revaudra à la maison par son, travail et son économie ; tu as sous la main une fille pieuse, sage et laborieuse, ce serait tenter Dieu que d'aller chercher ailleurs ; il per­mettrait peut-être que la cupidité te fît faire un mauvais choix, et qu'au lieu d'un surcroît d'aisance, ta femme, en définitive, ne fit entrer dans ta maison que la gêne et l'embarras. Crois-moi, n'hésite pas ; range-toi du parti de ton cœur, il est aujourd'hui ton meilleur conseiller.

Ainsi avait-il été fait, et le vieux Morin, après quelques murmures, avait donné son consentement. Pierre avait alors parlé plus ouverte­ment à Françoise et à ses parents; il avait prononcé ce mot de mariage qu'elle attendait, depuis plusieurs années que Pierre avait paru la distinguer entre toutes les jeunes filles du village. Un jour le père Morin, revêtu de ses habits de dimanche, s'était rendu chez les parents de Françoise et leur avait positivement demandé la main de leur fille pour son fils. Ils avaient fixé le mariage à la Saint-Martin, c'est-à-dire à six mois du temps ou l'on était, parce qu'ils ne voulaient pas que leur fille entrât les mains tout à fait vides dans la maison de leur futur gendre, et qu'ils avaient besoin de ce délai pour réaliser le peu dont ils pouvaient disposer.

— Bien mal nous en a pris, disaient les braves gens les larmes aux

yeux, en racontant leurs peines à Jean-Baptiste; elle serait mariée à présent, et les choses qui se passent ne se passeraient pas.

Or, voici ce qui se passait, et pourquoi, dès qu'il avait consenti à se prêter à cette perfidie, Pierre avait déserté les conférences pour éviter les regards de son ami. Le père Morin, qui avait servi dans sa jeu­nesse, avait renoué connaissance à un marché des environs, avec un ancien camarade de régiment qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans. Ce camarade était devenu un assez riche fermier, et n'avait qu'une fille dont il parla beaucoup ainsi que de son bien. Le père Morin pensait déjà, à la fin de l'entretien, que son fils ne ferait pas mal en épousant la fille, de s'assurer tout ce bien-là. Il vit la ferme, il vit la fille ; la fille un peu coquette lui parut bien ne pas valoir Françoise, mais la ferme lui tenait un langage si éloquent, qu'il ne s'arrêta pas à si peu ; il pressa son fils de rompre le mariage projeté, et d'aspirer à la riche héritière. Pierre repoussa d'abord les ouvertures do son père, et se réfugia dans les engagements pris avec les parents de Françoise, comme dans un fort inexpugnable.

— On a vu des mariages plus avancés que celui-là se défaire, répondit tranquillement le vieux Morin.

Et il revint à la charge, en continuant à faire des biens de son ami la plus pompeuse description. Pierre finit par céder, moitié par fai­blesse, moitié par cupidité; il retira sa parole, pour l'engager à l'héri­tière, bien que son cœur fût toujours à Françoise. Désespérés de cet affront et du chagrin de leur fille, les parents s'étaient décidés à venir tout conter à Jean-Baptiste, dans l'espérance qu'il réussirait peut-être à rendre Pierre à de meilleurs sentiments, et Françoise le supplia en pleurant de ne pas s'y épargner, quand ses parents eurent terminé leur récit. Il calma par quelques bonnes paroles la douleur de l'honnête famille, et ayant su du père dans quelle pièce de terre tra­vaillait Pierre, il alla le trouver sans délai. Pierre rougit en le voyant paraître.

— Pourquoi ne t'ai-je pas vu, Pierre, depuis trois semaines ? lui demanda-t-il. Pierre allégua d'un ton mal assuré les travaux de la campagne.

— Mais ils sont les mêmes tous les ans, répondit Jean-Baptiste et ils ne nous ont jamais séparés si longtemps. Pierre, je crains que tu ne me fasses mystère de quelque chose.

— Moi?

— Sans doute, est-ce à un autre que je parle ? Dois-je croire, à ce qu'on m'a dit, que tu es décidé pour un peu d'argent que tu trouves ailleurs, à manquer à tes engagements envers Françoise ?

Pierre, dans le plus grand trouble, balbutia :

— C'est mon père qui...

— Nos pères n'ont pas le droit de faire de nous de malhonnêtes gens; leur pouvoir ne s'étend pas jusque-là : as-tu, oui ou non, promis le mariage à Françoise ? L'as-tu, oui ou non, demandée à ses parents ?

— Oui.

— La crois-tu encore digne du choix que tu en as fait ?

— Ah! bien sûr, oui ! s'écria le jeune fermier d'un ton pénétré.

— Alors, comme tu ne peux, sans déshonorer en toi l'homme et le chrétien, manquer à tes engagements, tu vas me suivre auprès de ton père pour lui déclarer qu'il doit renoncer à son projet.

— Je ferai ce que tu voudras, dit Pierre d'un ton soumis; au fond, je serais bien plus content avec Françoise qu'avec l'autre, mais le père va se fâcher !

— Eh! Pourquoi ? Parce que tu veux rester honnête homme ? Allons donc ! Si ton père t'avait su moins faible, il n'aurait jamais pensé à te faire une pareille proposition.

Ils se mirent en route pour la ferme où le père Morin était occupé à des travaux d'intérieur. Dès qu'il vit Jean-Baptiste, son regard se troubla, et le bonhomme rougit en dépit de son âge.

— Père Morin, lui dit le jeune vicaire, que faisons-nous de notre vieille probité, quand nous engageons notre fils à rompre avec Fran­çoise pour épouser une fille plus riche ?

Le père Morin répéta sa fameuse phrase, qu'il croyait apparemment  sans réplique :

—  On a vu des mariages plus avancés que celui-là se défaire.

— Sans motifs graves, non pas, s'il vous plaît, répliqua vivement Jean-Baptiste; à moins qu'on ne comptât pour rien l'honneur, et ce n'est pas vous, je suppose, père Morin, qui voudriez en faire bon marché.

— Puisque vous pensez que cela est mieux, dit le père Morin, non sans regrets, qu'il retourne à Françoise, s'il veut, mais il peut dire qu'il laisse échapper une belle dot !

— Il garde sa probité et sa réputation d'honnête homme, ce qui vaut mieux qu'une dot acquise par de honteux moyens, répliqua Jean-Baptiste. La nuit tombe, on quitte les champs. Quand vous aurez payé vos hommes de journée, nous nous rendrons tous trois chez les parents de Françoise pour terminer l'affaire, et pour prouver ainsi à cette honnête famille que vous êtes toujours le digne, le brave, le loyal père Morin ! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule.

Jean-Baptiste ne permit pas qu'on ajournât encore le mariage à la Saint-Martin; il le fit célébrer trois semaines après, pour prévenir les velléités d'ambition qui auraient pu reprendre au père Morin et à son fils.

Extrait de : LA CHAUMIÈRE DE HAUT-CASTEL,

                   Ou  LA  FOI  VICTORIEUSE  DE  L'ORGUEIL;   par  E. BENOIT.  (1853)

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