« …Notre Seigneur est plus miséricordieux, plus généreux et royal que nous ne saurions jamais nous l'imaginer. C'est l'importance que nous nous donnons à nous-mêmes, qui lui fait obstacle et non pas notre misère. Nous ne saurions assez avoir confiance en lui ».
Le souvenir de nos péchés actuels ou passés ne doit donc jamais resserrer nos cœurs, nous enlever cet entrain joyeux et allègre, qui est si important au service du divin Maître. Jamais, quels qu'ils soient, nos péchés ne doivent créer une atmosphère de doute, un fond de défiance entre Jésus et nous. Jamais ils ne doivent rien soustraire à l'aisance de nos rapports avec notre divin ami et à notre familiarité avec lui.
Et si cela est vrai pour les fautes volontaires, rares malgré tout chez les âmes vraiment intérieures, combien plus encore cela est-il vrai pour ces fautes si nombreuses, qui échappent au juste lui-même, fautes semi-volontaires, fautes de faiblesse, de fragilité ou même de pure surprise.
Hélas ! Après nos chutes, nous sommes pourtant si tentés de nous laisser aller un peu à une mélancolie chagrine et maussade. Même après avoir demandé humblement pardon à Dieu, nous sommes comme gênés, nous nous sentons comme mal à l'aise avec lui. Il semble que nous ne puissions agir comme si de rien n'était, que nous devions apporter à Nôtre-Seigneur un front sombre et morose, témoin de nos regrets. Que nous agissions ainsi avec un homme, soit encore. Mais avec Jésus! Rappelons-nous ce que nous avons vu tout à l'heure. Nos fautes, si nous le voulons, donnent à Jésus l'occasion d'exercer sa pitié infinie, son immense miséricorde. Elles lui sont une cause de bonheur bien doux.
On ne pourrait en avoir une plus vive illustration que la jolie histoire de saint Jérôme. Un jour de Noël, l'enfant de Bethléem, qu'il aimait tant, lui dit : « Jérôme, donne-moi quelque chose ». Mais Seigneur, répondit le saint docteur, ne vous ai-je pas tout donné ? Ma vie, mes pauvres vertus, mes écrits, mon apostolat... Prenez tout, Seigneur, tout est à vous. » — « Jérôme, donne-moi quelque chose. » — « Eh, quoi ! Seigneur, y aurait-il dans mon cœur quelque chose qui ne soit pas pour vous? » — « Jérôme, Jérôme, tu gardes quelque chose... tu ne me donnes pas ce que je veux. » — « Que voulez-vous donc, Seigneur? » — « Jérôme, donne-moi tes péchés »...!
Ah! Oui vraiment, le Seigneur a besoin de nos misères et de nos péchés pour donner à son amour miséricordieux le bonheur ineffable de s'épancher en une petite créature. C'est ce que Jésus exprimait par ce mot sublime à Sœur
Bénigne-Consolata : « Tes misères, vends-les à ma miséricorde. »
Après cela comment garder encore une certaine gêne ou méfiance à cause de nos misères? Notre faute peut avoir quelque peu centriste le Sauveur, oh! pas beaucoup si nous sommes généreux, mais notre humble repentir et notre amour confiant le dédommagent très amplement, et lui causent infiniment plus de joie que notre faute ne lui a fait de peine.
Une novice se repentant amèrement d'une faute qu'elle avait commise, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus lui dit : « Prenez votre crucifix et baisez-le ». Elle lui baisa les pieds. — « Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son père ? dit la sainte. Bien vite, passez vos mains autour de son cou et baisez son visage ». Elle obéit. « Ce n'est pas tout, il faut vous faire rendre ses caresses. » Et la novice dut poser le crucifix sur chacune de ses joues ; alors la sainte lui dit : « C'est bien, maintenant tout est pardonné ! »
Voilà comment les saints comprennent la bonté aimante de Dieu. Parmi les conseils et souvenirs de la chère sainte, on trouve aussi ce joli trait : Une de ses compagnes lui ayant fait de la peine alla lui demander pardon. Thérèse parut très émue et dit : « Si vous saviez ce que j'éprouve. Je n'ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit, quand nous lui demandons pardon après une faute. Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti: tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le cœur du Bon Dieu, quand on revient vers lui ! Oui, certainement plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités, pour ne jamais plus s'en souvenir.... Il fera même davantage : il nous aimera plus encore "qu'avant notre faute...! »
Ces paroles nous font naturellement songer à la parabole de l'enfant prodigue, où Jésus s'est si bien décrit lui-même et où il met dans un relief si saisissant la joie immense qu'il éprouve à nous voir revenir à lui après nos fautes.
On a très bien fait remarquer que le père de l'enfant prodigue, en voyant revenir son fils bien-aimé, l'embrassa aussitôt avec des effusions de tendresse inexprimable. Le pauvre enfant devait être bien pitoyable à voir dans ces haillons sordides, mais bien dégoûtants aussi. Qu'importe! Sans l'ombre d'un reproche, sans un moment d'hésitation à la vue de ces haillons hideux et malpropres, le père lui saute au cou. Vite on apporte un nouvel habit, on lui met un anneau au doigt et sans plus le voilà réinstallé dans sa position première Dieu ne dit pas à l'enfant prodigue : nous verrons comment vous vous conduirez ; si vous gardez vos bonnes résolutions nous oublierons tout et nous vous rendrons notre faveur première. Non. L'humble aveu de ses fautes est suivi d'une réhabilitation immédiate. On fait tout pour qu'il se sente tout de suite chez lui.
Ah ! Si je pouvais apprendre d'une façon définitive le grand art de me conduire comme il faut à l'égard du Bon Dieu après mes fautes, afin que moi aussi, grâce à une parfaite confiance, je retrouve tout l'amour de Jésus, et même plus qu'il ne m'en montrait auparavant ! C'est une grande grâce de pouvoir après nos fautes être avec Jésus aussi ouvert, aussi confiant, aussi familier qu'avant. Cela suppose un grand progrès dans la vertu.
« Quand une personne de vertu ordinaire commet une faute, dit le Père Considine, il lui faut quelque temps avant de se sentir la même avec Dieu qu'auparavant. Elle n'a pas suffisamment compris la merveilleuse générosité du cœur de son Dieu. Quand un saint commet une faute, il court de suite à Dieu, comme un petit enfant à sa mère et la confesse humblement, sans excuse ni palliatif, comme un enfant courageux, honnête et confiant. Et le moment d'après il se sent aussi heureux auprès de Dieu qu'avant. Sa faute n'a fait aucune différence. Le saint ne comprend pas moins bien le péché que les autres, au contraire il le comprend mieux. Mais ce qui est beaucoup plus important, il comprend beaucoup mieux Dieu. C'est un des grands signes de progrès dans la vie spirituelle, que ce retour prompt et cette paix de l'âme après sa faute. »
O Jésus, donnez-moi de comprendre, moi aussi, la merveilleuse tendresse de votre cœur. Ne permettez pas que je vous cause plus longtemps cette peine, la plus grande de toutes pour votre cœur si aimant, celle de ne pas me fier à vous après mes chutes. Puissé-je, par votre grâce, à chaque faute vous aimer ardemment et entrer plus avant dans votre cœur ! Je sais maintenant qu'une confiance intacte après mes fautes contient plus d'amour et de repentir que toute autre chose. Quand je serai tombé je ne vous dirai plus, comme Pierre le faisait au début de sa vie d'apôtre : « Seigneur, retirez-vous de moi, par je ne suis qu'un homme pécheur. » Je veux au contraire vous dire avec une immense confiance: « Seigneur Jésus, approchez-vous de moi, car vous connaissez mes misères et mes péchés, et l'immense besoin que j'ai de votre compassion. »
Note II. Dieu permet nos fautes à cause de leurs grands avantages. Elles favorisent l'amour, l'humilité, le dégoût de soi, l'amour de notre abjection et l'amour pur de Dieu, notre nouveau moi. — Souvenons-nous du but de Dieu et les fautes nous deviendront douces.
Dieu permet nos fautes à cause de leurs grands avantages. Nous savons sans doute quelque peu compris que nos fautes ne doivent rien enlever à notre confiance et à notre familiarité aimante avec Dieu et que, si nous en profitons pour nous humilier, nous confier en lui et l'aimer d'autant plus, nous ne perdrons rien des grâces qu'il nous destinait.
Mais pour notre consolation il est bon d'examiner un peu plus au long les grands avantages que les fautes apportent à ceux qui connaissent le grand art de les réparer.
Tout d'abord, une pensée est bien consolante pour les âmes qui aiment le Bon Dieu de tout leur cœur et font tout leur bonheur de lui plaire en toutes choses. C'est que, pour les âmes vraiment aimantes, qui ne voudraient pour rien au monde offenser Dieu volontairement, leurs imperfections et leurs fautes de surprise, de fragilité ou d'inadvertance ne font guère de vraie peine au Bon Dieu. Nôtre-Seigneur, qui est si bon et connaît si à fond toutes les faiblesses et les impuissances de notre nature, sait très 'bien faire le départ des fautes volontaires ou semi-volontaires et des fautes qui nous échappent par fragilité ou par surprise.
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus insistait souvent sur cette différence, afin que les âmes aimantes conservassent intacte la joie qu'elles éprouvent à plaire à Dieu. Ces fautes ne lui font pas de peine, ne lui déplaisent pas, se plaisait-elle à répéter. Et s'appliquant la chose à elle-même, elle disait avec une grâce charmante: « J'aurai le droit, sans offenser le Bon Dieu, de faire de petites sottises jusqu'à ma mort, si je suis humble, si je reste toute petite. Voyez les petits enfants, ils ne cessent de casser, de déchirer, de tomber, tout en aimant beaucoup leurs parents et en étant très aimés d'eux. »
.Elle avait bien raison. Beaucoup de fautes sont compatibles avec un immense amour et un désir très grand de plaire au Bon Dieu. Elles ne l'offensent et ne le contristent guère. Tout au plus contristent-elles notre amour-propre et cela est une excellente chose. Oh ! Qu'il est délicieux, si notre unique bonheur ici-bas est de faire plaisir à Jésus, de pouvoir songer que, malgré tant de petites défaillances, nous pouvons toujours lui plaire beaucoup. Y a-t-il rien de plus réconfortant pour une âme généreuse ?
Une fois cette distinction encourageante faite entre les fautes qui ne font pas de peine au Bon Dieu et celles qui en font, tâchons de découvrir les raisons pour lesquelles le Bon Dieu permet que nous retombions et cela parfois si souvent et si longtemps, dans nos fautes volontaires et autres. Il pourrait, s'il le voulait, les diminuer considérablement. S'il les permet, même chez ceux qui le servent de tout leur cœur, c'est qu'il y voit des avantages considérables.
Extrait de : CONFIANCE Méditations. Paul De Jaegher S.J.
Elogofioupiou.over-blog.com