Il y a parfois des personnes qui ne croient pas devoir se préoccuper beaucoup des pauvres exilés du Purgatoire. « Ils sont sauvés ! » se disent-elles, « c'est l'essentiel. Ils ne peuvent d'ailleurs être bien malheureux, n'ayant plus leur corps. »
Ainsi donc, on s'imagine que les souffrances corporelles endurées ici-bas par ces infortunés, tandis qu'ils étaient en vie, dépassent de beaucoup ce qu'ils peuvent souffrir depuis leur entrée en Purgatoire. Quelle illusion !
« Si l'on réunissait ensemble, dit saint Augustin, tous les maux qui affligent l'homme sur la terre, toutes les pénitences que les saints ont jamais souffertes, tous les tourments que les bourreaux ont fait endurer aux criminels, tous les supplices inventés par les tyrans pour vaincre le courage des martyrs, en un mot toutes les tortures et les douleurs que l'esprit humain peut imaginer, rien de tout cela ne pourrait entrer en comparaison avec les peines du Purgatoire. »
« Les tourments du Purgatoire, ajoute saint Cyrille, égalent ceux de l'enfer; la seule différence, c'est qu'ils doivent finir un jour. » Aussi les pauvres âmes seraient-elles heureuses d'échanger leurs épreuves contre tout ce qu'on souffre ici-bas ; nos douleurs sont des jeux d'enfants auprès de ce qu'elles endurent. Jugez après cela si ces âmes méritent notre compassion !
O Dieu ! S'écrie un auteur, quelle terrible impression doit se faire dans l'âme du chrétien au moment où elle franchit le seuil du Purgatoire ! Il n'y a qu'un instant, alors qu'il vivait encore dans la chair, il reposait dans un bon lit, et chacun de ceux qui l'assistaient s'ingéniait par tous les moyens possibles à adoucir les souffrances de son agonie ; maintenant voici son âme plongée dans le lieu de l'expiation, n'ayant pour couche que des brasiers ardents, sans aucun soulagement, sans aucune autre consolation que l'espérance de voir un temps, bien éloigné peut-être, finir ces indicibles tourments.
Ah ! Si l'on pensait souvent à cette heure effroyable, on ne pécherait pas et l'on se consumerait en pénitences et en expiations pour effacer les derniers restes de ses souillures. Et ceux qui sont là, auprès de ce cadavre encore chaud, s'ils y pensaient, quelle prédication convaincante pour les survivants !
Mais au lieu de cela, l'esprit de foi est si peu vivace dans les âmes qu'on éprouve d'ordinaire un sentiment de soulagement, en pensant que le pauvre malade en est quitte des souffrances de la vie. On dit, je l'ai entendu bien des fois : « Il est bien heureux, il ne souffre plus ! «Parole païenne, qui devrait nous faire frémir». Il ne souffre plus ! Et qu'en savez-vous ?
Avez-vous donc la certitude que cette âme était assez pure pour entrer immédiatement au Ciel ? Ah ! Lectrices chrétiennes, en présence de ce cadavre qui ne souffre plus, c'est vrai, pensez donc à cette âme qui commence, à cette heure, à savoir ce que c'est que souffrir ; pensez au Purgatoire où cette âme vient de faire son entrée ; et au lieu de prodiguer au défunt ces louanges banales, qui ne sauraient lui servir, tombez à genoux près de ce lit funèbre, et commencez par une prière fervente ce grand ministère du soulagement des morts, que vous devez continuer, jusqu'au jour où vous pourrez penser qu'à force de : prières, de bonnes œuvres et d'expiations de votre part, cette âme est enfin arrivée à la béatitude. Alors seulement vous pourrez vous reposer et dire : « Il est bien heureux, il ne souffre plus ! »
En effet, d'après l'enseignement de tous les docteurs, les souffrances du Purgatoire sont sans proportion aucune avec ce que l'on appelle de ce nom sur la terre. Après saint Thomas et les théologiens voulez-vous consulter les mystiques ?
Voici ce que dit sainte Catherine de Gênes, qui reçut des lumières étonnantes sur ces mystérieuses questions :
Les âmes éprouvent un tourment si extrême qu'aucune langue ne pourrait le raconter, ni aucun entendement en donner la moindre notion, si Dieu ne le faisait connaître par grâce spéciale. Non, aucune langue ne saurait exprimer, aucun esprit ne saurait se faire une idée de ce qu'est le Purgatoire. » Et la durée de ces supplices ?... Celui qui se purifie de ses fautes pendant la vie, dit encore la sainte, satisfait avec un sou à une obligation de mille ducats ; et celui qui attend, pour s'acquitter, au jour de l'autre vie, se résigne à donner mille ducats pour un sou qui lui aurait suffi en temps opportun.»
Sainte Bertille, vierge.
Bertille eut dès ses plus jeunes années un attrait si grand pour la retraite qu'elle fuyait toute espèce de compagnie. Ce goût pour la solitude croissant avec l'âge, le monde lui parut de plus en plus digne de mépris, et elle résolut d'y renoncer entièrement. Comme elle n'osait s'en ouvrir à ses parents, qui avaient d'autres desseins, elle en parla à saint Ouen.
Le saint la fortifia dans sa résolution et lui promit de la secourir de ses avis et de prier Dieu pour elle, afin qu'elle pût connaître sa volonté. Bertille priait aussi très ardemment de son côté, et ressentait tous les jours une nouvelle ardeur pour la retraite. Ses désirs furent enfin agréés de ses parents, qui la conduisirent au monastère nouvellement fondé à Jouarre par saint Adon, frère de saint Ouen.
Au comble de ses vœux, Bertille montra autant de joie en entrant dans cette communauté qu'un passager en a de se voir échappé aux fureurs de la mer. Elle s'étudia à faire de jour en jour de nouveaux progrès dans la vertu : elle s'humiliait sans cesse sous la main de Dieu, se chargeait avec joie de tout ce qui pouvait l'humilier devant ses sœurs ; et rien ne lui paraissait vil, parce que l'obéissance qui la guidait lui rendait tout précieux. Plus tard la reine Bathilde ayant fait bâtir un monastère à Chilles, près de la Marne, dans le diocèse de Paris, Bertille en fut la première abbesse.
Extrait de LECTURES MÉDITÉES (1933)
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