Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
C'est encore Wladimir d'Ormesson qui a découvert le secret de cet homme discret, méthodique, d'une capacité de travail déconcertante, d'une réserve tout apparente.
Chargé de transmettre à Mgr Montini, qui quittait Rome pour Milan, l'adieu de tout le corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège, il lui dit textuellement : « Ce que nous, diplomates, respectons et aimons le plus en vous, c'est que derrière le Ministre du Saint-Siège, nous avons toujours senti le prêtre. »
Le prêtre : toujours, partout, par-dessus tout et avant toute autre chose.
Du cadre de son activité à la F.U.C.I., ressort indubitablement la figure d'un prêtre fidèle au plus haut point à une vocation vécue dans toute sa plénitude, avec générosité et sans limites. C'eSt la vocation qui le porte à animer les « courtes retraites » de la basilique Saint-Paul et à prêcher pendant des années chaque dimanche dans l'église de Saint Yves de la Sapienza; c'est la vocation qui le mène pour de longues heures au confessionnal de l'Église Neuve, qui le pousse à assister les familles les plus pauvres et abandonnées dans les baraques repoussantes de la Porte Metronia et à réorganiser les Conférences universitaires de Saint-Vincent (qui opèrent encore aujourd'hui à Primavalle).
Et c'est la même conception du service de l'Église et des âmes qu'il met dans son activité diplomatique, dans son œuvre à la Secrétairerie d'État pendant la guerre, et dans les organisations de conception moderne qu'il fonde, en accord avec les temps troublés de l'après-guerre : l'A.C.L.L, le C.I.F. ou, dans le domaine international, la Commission des Secours ou la W.E.R. de la N.C.W.C. américaine.
Prêtre toujours, partout et avant tout.
Sa vie privée même, si on peut parler de la vie privée d'un homme en contact avec tant de gens pendant 18-20 heures par jour, dans un bureau aussi centralisé que la Secrétairerie d'État, est un témoignage de sa fidélité au sacerdoce, avant toute autre chose.
Quelqu'un qui l'a connu de très près, nous assure que Montini a toujours célébré sa messe à six heures et demi du matin, restant ensuite longuement en prière et en méditation avant d'aller au bureau et d'y rester jusqu'à quatorze et même quinze heures, toujours serein, affable, maître de lui avec tous. Après un repas léger, toujours le même, il était de nouveau au travail à dix-sept heures et y restait jusqu'à deux heures du matin, surtout s'il avait à examiner des documents importants ou à écrire des lettres délicates.
Il vivait seul, assisté d'une gouvernante, comme un simple curé de campagne, mais sa maison se trouvait dans l'un des plus beaux et des plus célèbres palais du monde, dont l'antichambre est une loggia décorée de fresques de Raphaël. Il n'avait pas de temps à consacrer à ses amis. Et les rares personnes admises à rompre de temps en temps sa solitude étaient des personnalités marquantes comme le P. Bevilacqua ou le poète Ugo Piazza, dont nous avons rapporté un précieux témoignage.
Montini avait hérité de son père une confortable fortune, mais après avoir tout dépensé en bienfaisances et vendu jusqu'à sa voiture, il se vit contraint de demander un petit loyer à son neveu pour pouvoir l'accueillir.
Ces quelques exemples suffiront à faire comprendre ce qu'était dans le privé le pro secrétaire d'État, l'un des hommes les plus puissants du Vatican.
Si, pendant de nombreuses années, il a pu paraître froid et détaché (ce que pouvaient expliquer ses hautes fonctions), il suffisait de le connaître d'un peu plus près pour s'apercevoir qu'il avait une secrète humanité et le goût des choses simples et modestes.
Quand il célébrait la messe à Sainte-Anne, près de l'une des entrées secondaires du Vatican, ou dans une chapelle contiguë au siège de Osservatore Romano, il aimait, s'il en avait le temps, se mêler aux ouvriers et aux gens du peuple de Borgo Pio. Souvent, quand aucun travail urgent ne le retenait, il sortait seul, à pied, pour s'occuper de quelque affaire de moindre importance.
Sa compréhension et son besoin de communiquer avec les gens simples étaient immenses sous sa grande réserve naturelle.
Un employé du Vatican, Victor Mariani, rencontra un jour Mgr Montini près du Largo Argentina, marchant à côté d'une vieille dame et portant une grosse valise avec une peine visible. Mariani s’approcha et lui demanda avec déférence s’il pouvait faire quelque chose pour lui. «Oui, répondit Montini, accompagnez Madame.» Celle-ci raconta ensuite à Mariani que « le Monseigneur » s'était offert gentiment à lui donner un coup de main, en lui disant : « La valise est lourde, puis-je vous aider ? » La pauvre femme n'avait aucune idée de la personnalité de son interlocuteur.
Mais c'est encore dans sa compréhension et sa compassion pour ses confrères déchus qu'il montre le plus profondément son esprit sacerdotal.
Sa charité dans ces occasions peu connues, se réchauffait d'élans émouvants. Un 24 décembre, il s'achemina, seul, vers l'une des plus sordides ruelles romaines.
Le froid piquant n'avait aucune prise sur lui non plus que la bruyante allégresse des gens en route pour la Messe de Minuit, tant il était anxieux de porter son cadeau de Noël à un pauvre ami, prêtre défroqué, qui l'attendait dans une lugubre chambre, seul avec son épouvantable souffrance. Le distingué prélat frappa et entra. Ils parlèrent longuement les mains dans les mains, cœur à cœur. Ils avaient été amis et maintenant la crise de conscience de celui qui était tombé constituait le banc d'essai de la profondeur et de la sincérité de cette amitié. Et dans cette pièce sordide, au sein de ce drame de la conscience et de la misère, quand Mgr Montini s'en alla, le miracle de Noël avait fleuri.
Mgr Montini a toujours éprouvé cette compassion pour ses confrères déchus et surtout il les a toujours aidés et soulagés en résolvant, avec une délicatesse et un tact infinis, leurs scabreuses situations familiales et économiques. Avec la coopération réservée de personnes qui lui étaient particulièrement chères, il les dirigeait vers des endroits discrets et confortables où, loin de toute préoccupation, ils pouvaient méditer dans le calme et la sérénité pour retrouver petit à petit le chemin du retour à Dieu et à leur vocation.
La personne très proche de Paul VI qui nous a rapporté ce témoignage, nous a révélé un autre don particulier de Mgr Montini : sa compréhension profonde du cas de certains prêtres de grande valeur, qui n'ont pas réussi à accéder aux poètes de responsabilité et de prestige qu'ils auraient pourtant mérités.
Pie XII savait bien qui était Mgr Montini et depuis longtemps il en avait donné la preuve publique avec une lettre qu'il lui adressa en mai 1945 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de son ordination :
« Nous savons que ceux qui apprécient vos vertus — et ils sont légion — s'apprêtent à fêter cette date et nous voulons les devancer, car nous connaissons de longue date, et mieux que quiconque, votre remarquable caractère, votre intelligence aiguë, votre diligence et votre piété. » Un présent, un calice, accompagnait la lettre. Ce jour-là, Mgr Montini célébra la messe dans l'Église Neuve, entouré d'innombrables amis, de toute la Curie Romaine et du corps diplomatique au complet.
Une anecdote de 1947 éclaire sa personnalité d'un jour inhabituel, mais très révélateur du style « montinien ».
Il fallait rédiger un article sur la charité de Pie XII, la proverbiale charité du Pape, et l'on avait confié ce soin à un jeune écrivain de l'Osservatore Romano. Il en tira un morceau de bravoure, plein de solennité et de sonneries de trompette, majestueux, pompeux et surtout très long.
Le substitut Montini fit remarquer que le Pape avait toujours aimé la concision et ajouta : « II y a beaucoup trop de barques de Pierre et de pêcheurs d'âmes là-dedans. Les gens ont besoin de quelque chose de plus solide, ils veulent comprendre et voir clair, sans se donner trop de mal. » Il pria le jeune homme de s'asseoir et lui dicta l'article qui n'occupa qu'une demi-colonne du journal et dans lequel il n'y avait rien d'aulique. Mgr Montini se serait justifié en disant que cet article était « immodérément pompeux » : un jugement sévère mais sincère.
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