Entré à la Secrétairerie d'État en 1924 en qualité d'adjoint, Mgr Montini y fut successivement rapporteur et secrétaire doyen; à partir de 1931 il enseigna l'Histoire de la Diplomatie pontificale à l'Académie Ecclésiastique et en 1937 il fut nommé substitut de la Secrétairerie d'État : sa préparation était complète.
Écoutons le jugement de l'un de ses amis et confidents : « II était déjà à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. Son Style fait de mesure, de pudeur, de discrétion et de respect sacré pour les idées et les hommes, était formé. L'anxiété de comprendre avait rendu plus lente sa diction, dans laquelle ne perce jamais une ombre d'ironie subtile ou piquante. Son respect pour tous est parfaitement exempt de la moindre recherche mesquine de popularité, il n'est que le symbole de son sens religieux. »
A partir de 1934, Mgr Montini fut pratiquement absorbé par l'action diplomatique au service du Saint-Siège, sous Pie XI d'abord, puis sous Pie XII.
Lorsque le docteur Righetti exprima au Pape l'amertume des organisations catholiques devant l’éloignement de leur assistant, Pie XI lui répondit textuellement : « Mgr Montini possède de tels dons qu'il est appelé à rendre à l'Église des services de plus en plus hauts. »
En décembre 1937, Pie XI ayant élevé au cardinalat Mgr Pizzardo, secrétaire de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, Mgr Tardini, alors substitut à la Secrétairerie d'État, lui succéda dans sa charge et fut lui-même remplacé par Mgr Montini. Le secrétaire d'État était, depuis huit ans, le cardinal Eugène Pacelli qui devait, après son élévation au trône pontifical, continuer à recourir à cette intime et précieuse collaboration. Dans son nouvel office, Mgr Montini eut la fortune de servir la personne de Pie XI et de rester en charge pendant le Conclave.
Quand le 2 mars 1939, les cardinaux Pacelli et Maglione furent élevés, le premier au trône pontifical et le second à la dignité de Secrétaire d'État, Mgr Montini fut confirmé dans sa charge par le nouveau pontife et la garda même après la mort du cardinal Maglione survenue le 22 août 1944. Le Pape n'ayant pas cru opportun de nommer un successeur, la Secrétairerie d'État resta ainsi confiée à Mgr Tardini et à Mgr Montini et en 1952 ils furent tous deux nommés Pro Secrétaires d'État : Tardini aux affaires ecclésiastiques extraordinaires et Montini aux affaires ecclésiastiques ordinaires.
Mgr Montini devint ainsi le plus proche collaborateur de Pie XII, celui par qui passaient toutes les nouvelles du monde, catholique ou non, grâce aux rapports qu'il avait avec les ambassadeurs ou les chargés d'affaires des pays en relation avec le Vatican et à ceux qu'il entretenait avec les délégués apostoliques dans les autres pays.
On a écrit, de source autorisée, qu'après la conciliation, les compétences de la section des affaires ordinaires se sont notoirement accrues jusqu'à embrasser des matières d'importance très diverse, mais toutes devaient être résolues avec le même soin et la même promptitude. Devant Mgr Montini défilaient donc prélats et diplomates, hommes d'étude et hommes d'action, personnalités de grand renom et simples fidèles, qu'il écoutait avec la même attention, sans jamais montrer de précipitation.
« II laissait les gens parler longuement, les écoutait attentivement et, même si la question était humble au départ, il l'orientait toujours vers des sphères plus élevées. La compétence de Montini, formée sous la direction de maîtres augustes et dans l'étude livresque, s'affirma au cours de ces longs entretiens et reçut au contact des hommes un irremplaçable complément. »
Gageons qu'il ne lui fut pas facile, surtout les premiers temps, de vivre aux prises avec l'étiquette diplomatique et de tenir tête à de rigides ambassadeurs en chapeau de feutré, après avoir défié ses jeunes amis à la course sur le ponton d'Ostie et mis en scène de frondeuses revues estudiantines pour la fête des bizuths. Mais Mgr Montini accepta le changement sans sourciller; et lui qui était habitué à l'action et au mouvement alla s'enfermer dans les sévères palais apostoliques et en fit même un lieu de claustration volontaire. Pendant de longues années, jusqu'à son départ pour Milan, son existence se déroula presque entièrement dans quelques dizaines de mètres carrés : du bureau de la Terza Loggia à son appartement privé de l'étage inférieur et au bureau du Pape de l'autre côté du corridor. A l'exception d'un séjour dans la région de Brescia et à Chianciano, Montini ne s'accorda jamais de vacances, ni même quelques minutes de repos pendant ses journées de travail intense.
Aux yeux experts des journalistes spécialistes du Vatican, il s'affirma de plus en plus comme « l'homme clef », 1' « inspirateur », « l'animateur n° 1 » de l'activité diplomatique du Saint-Siège, surtout à l'époque dramatique et bouleversée de la seconde guerre mondiale.
Sous Pie XII, dont il avait l'estime inconditionnée et toute la confiance, il travaillait régulièrement dix-huit heures par jour, jour après jour, année après année. « Les deux dernières fenêtres à s'éteindre la nuit — disait-on alors au Vatican — sont celles du Pape et de Mgr Montini et c'eSt quelquefois la clarté de l'aube qui l'emporte sur la lumière de leurs lampes. »
Mgr Dell'Acqua (qu'on a plaisamment défini comme étant l'architrave du Vatican alors que Montini en serait la clef de voûte, en raison de la différence de corpulence) nous parle de la journée du Substitut : « Elle semblait n'avoir pas de fin ; après les audiences de la matinée qui se prolongeaient parfois jusqu'à quatorze ou quinze heures et les entrevues avec ses collaborateurs pour l'étude des questions les plus difficiles, il se retirait chez lui pour accomplir ses devoirs sacerdotaux, puis revenait au bureau vers minuit et y restait jusqu'à deux heures du matin. Cet emploi du temps met en lumière l'abnégation, le dévouement et l'exceptionnelle bonté pour lesquels il avait toute notre admiration et notre affection. Si je voulais manier le paradoxe, je pourrais dire que la diplomatie de Mgr Montini fut la non diplomatie; il parlait ouvertement, son regard limpide fixé sur son interlocuteur, écoutait, notait dans son esprit et répondait sans réticence mais avec ce sens inné de la mesure que sa charité sacerdotale lui inspirait. Il connaissait ainsi les hommes et les choses; les secondes en fonction du jugement des premiers plutôt que de leur apparence. »
Mais on ne peut dire qu'au Vatican tout le monde fut d'accord sur la personnalité de Montini.
Prenons un exemple : les trente années passées par Paul VI dans les bureaux de la Secrétairerie d'État ont contribué, sinon à lui créer une nouvelle personnalité, tout au moins à mettre en évidence certains éléments de son caractère et à en émousser d'autres : la diplomatie vaticane en somme a été une longue et subtile école de prudence, une prudence qui, si l'on écoute les critiques, confine parfois, nécessairement à l'irrésolution. Montini aurait les qualités et la sûre vision d'un pasteur, mais il lui manquerait la vigueur de la décision immédiate.
Ces critiques n'ont probablement pas considéré les étonnantes réalisations de Montini pendant la guerre ni sa remarquable œuvre pastorale dans le diocèse de Milan, le plus grand d'Italie.
D'autre part, on ne peut nier que les années passées par Mgr Montini à la Secrétairerie d'État aient été les plus difficiles de l'histoire de l'Église et du monde, et que par conséquent la prudence était de rigueur. Cette prudence ne l'empêcha d'ailleurs pas d'être respecté de ses adversaires comme de ses amis.
Silvio Negro, subtil observateur des affaires vaticanes, a décrit la finesse de son trait, sa précision, dans l'énoncé des problèmes et la clarté avec laquelle il les résolvait. Nous savons, de très bonne source, que ses collaborateurs ou les exécuteurs de ses directives, qui n'avaient ni sa netteté ni sa précision, causèrent bien des amertumes à Mgr Montini par leur travail trop impulsif et quelquefois bâclé.
« Les visiteurs qu'il accueille si simplement, écrit Negro, ignorent qu'il a commencé sa journée à sept heures et qu'à quatorze son repas l'attend toujours. Face à ses interlocuteurs il ne s'enferme pas, comme nous le faisons tous, dans le domaine pourtant très vaste de ses compétences; il s'aventure volontiers au dehors et s'intéresse sans discrimination à tout ce qui est du domaine de l'information et de la culture; ses jugements sont toujours personnels et motivés, même quand ils ont trait à une matière étrangère à son énorme activité quotidienne. »
Pie XII connaissait bien Montini pour l'avoir eu comme collaborateur quand il était le secrétaire d'État Pacelli et chargé avec Mgr Tardini de tout le poids de la Secrétairerie; quand, peu après son élection, il reçut ses parents en audience particulière, il ouvrit la conversation par ces mots : « Vous avez donné à l'Église un homme qui possède toutes les qualités à un degré éminent. »
Le « royaume » de Mgr Montini à la Secrétairerie d'État tenait en quelques mètres carrés, mais c'était un tillac sur un navire en pleine tempête ou bien encore une tour de contrôle d'où le fidèle collaborateur de Pie XII pouvait suivre le cours de la chrétienté et de l'humanité tout entière. Il se composait d'un salon d'attente, d'une pièce pour les hôtes, tapissé de rouge, et d'un bureau dont les fenêtres s'ouvraient sur une magnifique perspective de la place Saint-Pierre, que Mgr Montini n'avait guère le temps d'admirer!
Tel était son petit monde, le champ de ses batailles pacifiques. Et dans ce petit monde il accomplit un gigantesque travail, nouant des rapports avec de nouveaux pays, organisant des aides internationales, installant un bureau pour la rédaction du courrier du Pape dans toutes les langues vivantes, établissant l'écoute de toutes les radios étrangères et accordant de surcroît un nombre impressionnant d'entrevues aux hommes d'État, diplomates, cardinaux, prélats et artistes qui remplissaient continuellement son salon d'attente.
Diplomate raffiné, un génie, selon le jugement unanime des passionnés de cette science, il parlait à tous sans diplomatie, sans jamais la moindre réticence, parce que, disait-il, « les réticences sont déplacées chez un prêtre ».
Dans cette activité méthodique mais sans repos, sans solution de continuité, réglée comme un mécanisme de précision et que seuls interrompaient de temps en temps quelque appel imprévu du Pape ou une cérémonie à laquelle il ne pouvait absolument pas se soustraire, Montini était aidé par une extraordinaire réceptivité et par une mémoire formidable. Il se souvenait avec une grande précision dans les détails d'événements de tout genre, pouvait citer des auteurs italiens et étrangers et même donner des renseignements sur l'activité et les écrits de nombreux journalistes. Car, mystérieusement, il trouvait le temps de lire, et beaucoup! Les employés de la bibliothèque vaticane qui s'occupèrent du transport de ses objets personnels de Rome à Milan purent le constater : plus de quatre-vingt-dix caisses furent nécessaires pour les livres!
Une montagne de papiers, tous importants et urgents, s'accumulait sur son bureau, c'était sa croix, mais il plaisantait : « Il me faut jouer aux cartes (papiers, documents) toute la journée !... ».
Le téléphone était aussi de la partie et sonnait à chaque instant. L'un des trois appareils était relié à la ligne privée du Pape et sa sonnerie se reconnaissait immédiatement car elle avait un son particulier.
Sa modestie était pourtant devenue proverbiale. Lui qui, quotidiennement, parlait avec Pie XII, autour de qui gravitaient des centaines de hauts prélats et grâce à qui s'articulait l'exécution des directives pontificales, ne haussait jamais la voix.
On remarquait partout et sans équivoque son action, son impulsion pressante et discrète, mais sans jamais entendre sa voix. Et l'on disait au Vatican qu'il était la présence de Dieu. Son affabilité avec toute, sa finesse, sa noblesse native est si spontanée que l'on ne tarde pas à en découvrir la source dans une profonde spiritualité évangélique.
Un prélat de la Curie des années 30, bon connaisseur d'hommes n'a-t-il pas dit de Montini : « D'autres pourront le surpasser en intelligence ou en habileté, mais personne n'est comme lui habité de l'esprit évangélique. »
Un humble balayeur du Vatican nous en donne la confirmation : « Il traite chacun de nous comme le premier des diplomates. »
(A suivre, afin de mieux connaître notre Saint Père en exil.)
Extrait du livre Paul VI de G. Scantamburlo MAME 1964
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