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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 17:33

                  

 

En plus des nombreux voyages qu'il fit en Italie, pour présider des congrès ou prononcer ses mémorables discours, le cardinal Montini accomplit pendant son ministère pastoral ambrosien, deux longs voyages à l'étranger, qui firent date.

 

Le 5 juin 1960, il quitta la Malpensal pour l'Amérique, et effectua en deux semaines quatorze longs vols qui le conduisirent à New-York, Chicago, Boston, Philadelphie, Washington, Baltimore, Brasilia, Sao Paulo et Rio de Janeiro. Partout, d'immenses foules en liesse l'accueillaient avec de grandes banderoles portant ces mots : « Long Live Cardinal Montini. »

 

II fut fait docteur Honoris Causa en même temps que le président Eisenhower et, à l'occasion de cette rencontre historique, offrit au chef de la nation américaine une statuette représentant un ange qui brise ses chaînes. Ike lui écrivit peu après : « Cher Cardinal Montini, avant de partir pour l'Extrême Orient, je voudrais vous remercier pour la petite statue significative que vous m'avez donnée à Notre-Dame, dimanche dernier. Elle peut être le symbole de ce que j'ai l'intention de réaliser au cours de ce voyage et dans ma vie... ».

 

Le président du Brésil, Kubitschek, qui le guida dans la visite de son immense pays, salua en lui « un éminent prince de l'Église dont la voix se répercute d'une façon significative dans tout le monde catholique. »

Il le définit également : « l'une des grandes figures de notre temps. »

 

Au cours de ce mémorable voyage il approcha des gens de toutes catégories sociales : présidents, ministres, professeurs, ecclésiastiques,   étudiants,   ouvriers   et  pauvres  noirs   des quartiers américains.

 

Mais, ses dernières heures, il voulut les consacrer à la visite d'une favela, l'un de ces misérables quartiers qui entourent Rio et rassemblent des familles venant de tous les coins du Brésil, mais surtout des noirs. A pied, l'archevêque parcourut des dizaines de rues flanquées de masures et de baraquements et, plus d'une fois, il s'arrêta pour parler à des hommes, des femmes et des enfants, adressant à tous un mot de réconfort.

 

Ses magnifiques expressions sur le pauvre — « le pauvre est le miroir du Christ, il est comme son vivant sacrement » — le cardinal Montini les vivait dans cette accablante visite qui concluait son voyage à travers les Amériques.

 

Encore plus émouvant son voyage en Afrique (accompli du 19 juillet au 10 août 1962), où l'attiraient non seulement les groupes de ses diocésains engagés dans la construction du grand barrage de Kariba, mais aussi l'attrait qu'il a toujours ressenti pour l'apostolat missionnaire.

 

L'automobile à bord de laquelle voyageait le cardinal Montini roulait sur les routes du Nigeria, en direction d'Ibadan; elle traversait des forêts d'un vert intense, sur des pistes sillonnées par une circulation insensée de cyclistes et d'autocars, et l'attention de l'illustre voyageur était conti­nuellement attirée par les devises gribouillées à la main sur les voitures des indigènes : « One God is Majority » (un seul Dieu fait majorité), « The Befl king is God» (Le plus grand roi c'est Dieu); « Thank God today » (remercie Dieu aujourd'hui); « God is my way » (Dieu est ma route). « Prenez note » dit à un certain moment le cardinal Montini à son diligent secré­taire, assis à ses côtés. Et don Pascal Macchi commença à noter sur son carnet de voyage ces inscriptions qui parlaient en termes élémentaires et ingénus, mais spontanés et émouvants, de la grande foi des populations africaines.

 

Le voyage du cardinal Montini en Afrique fut long et pénible mais sa fatigue fut continuellement allégée par un subtil sentiment de joie; à Kariba surtout, où des centaines de noirs en fête, guidés par le chef de la mission locale, accueillirent leur hôte extraordinaire avec des danses pitto­resques et des chants solennels.

 

Kariba, Chirundu, Salisbury; puis les villes du Sud, l'Afrique de l'apartheid : Johannesburg, Pretoria; les villes nigériennes : Lagos, Ibadan, Enugu; enfin Accra et Tema au Ghana : telles sont les étapes du tour qui permit au cardinal Montini d'entrer en contact avec la réalité africaine, et de constater les progrès que le continent tout entier est en train d'accomplir en même temps que les immenses problèmes qui font encore obstacle à son insertion effective dans la communauté mondiale.

 

Il visita les organisations catholiques, les noviciats, les séminaires, les écoles et les missions de l'intérieur, rencontra l'épiscopat et les prêtres en exercice et assista à de nombreuses fêtes et manifestations religieuses, à des communions en masse et à des messes merveilleusement servies en latin par les indigènes.

 

Quelques jours après son retour à Milan, le cardinal communiqua lui-même les impressions rapportées de son voyage, dans un message aux fidèles du diocèse dont voici quelques extraits : « Il s'est agi, dit-il entre autre, d'une expérience extraordinaire qui m'a profondément touché. Parce que j'étais le premier cardinal européen en visite sur ce continent, ou peut-être pour d'autres motifs, on m'a réservé un étonnant accueil. Je ne parle pas des Italiens de Kariba ni des nombreux blancs que j'ai rencontrés pendant les trois semaines qu'a duré ce voyage, mais des populations indigènes : une communauté chrétienne animée d'une grande foi, qu'elle a eu plusieurs fois l'occasion de manifester.

 

« Nous avons visité de nombreuses stations missionnaires d'Afrique méridionale et centro-occidentale et nous en avons rapporté une excellente impression. Nous devons même dire que ces visites ne nous ont pas épargné quelque peine, lorsque naissait spontanément dans notre esprit une compa­raison avec la religiosité de notre peuple, pourtant pieux et fidèle, mais qui a un peu laissé dépérir cette intensité de la foi, cette présence totale, cette dignité d'attitude, cette beauté des chants, cette dévotion spontanée que nous avons admirées, à notre grande joie et stupeur, pendant les cérémonies, la messe et les communions des florissantes églises africaines. Nous avons vu combien la foi y est vécue avec sérieux et placée au centre même de la conception de la vie. Nous avons constaté combien l'expression religieuse (le culte, la prière, la dévotion) est, chez ces nouveaux chrétiens, ardente et digne. Nous avons vu à quel point la jeunesse en particulier remplit les églises missionnaires. Nous avons écouté les chants sincères et émouvants des commu­nautés entières et entendu célébrer nos messes en latin. »

 

Le voyage africain du cardinal Montini eut pourtant ses aspects dramatiques. Et naturellement, ce fut surtout dans les pays de l'apartheid que dans le cœur de l'illustre voyageur la douleur se mêla souvent à la joie. La situation de l'Afrique du Sud est du reste bien connue : tous les hommes sont égaux mais les blancs sont plus égaux que les autres. Le pays est nettement divisé en trois groupes raciaux bien définis. Les blancs (les anciens dominateurs boers et les étrangers) sont les maîtres dans tous les domaines, ceux à qui il appartient de décider du sort de la nation; puis viennent les mulâtres et enfin les noirs, maintenus dans une complète ségrégation. L'expansion des villes les rejette toujours davantage vers les zones nouvelles qu'on édifie pour eux et qui sont de véritables réserves dans lesquelles ils sont contraints de rentrer chaque soir et de vivre complètement renfermés.

 

La visite du cardinal Montini, par l'intermédiaire des nombreux contacts avec les missions catholiques et les communautés qui travaillent dans les différentes zones de l'Afrique du Sud, permit donc au prélat milanais de recueillir une vaste moisson d'informations directes sur la tragique réalité des noirs et contribua sérieusement à ouvrir à l'espé­rance les cœurs des indigènes.

 

A Johannesburg, le cardinal éprouva sa plus intense émotion au moment de bénir la première pierre d'une nouvelle église, dédiée à Maria Regina Mundi, édifiée au cœur d'un quartier noir. Ce matin-là, des centaines d'indigènes l'entourèrent à l'improviste, le serrèrent de toutes parts, lui demandèrent de bénir leurs enfants, presque incrédules devant la présence d'un blanc, prince de l'Église, venu parmi eux armé de sa seule charité chrétienne, pour briser, ne serait-ce qu'un moment, les chaînes de l'apartheid. De délicieux enfants de chœur, en robes rouges et blanches, firent cercle autour du cardinal, répondirent ponctuellement aux versets des prières du rite et lui présentèrent enfin le goupillon pour bénir la foule. Et le cœur du cardinal fut envahi de tendresse.

 

Quelques jours plus tard, il était au Nigeria et le tableau changea complètement. Pas de problèmes raciaux : dans ce jeune état, parvenu depuis peu à l'indépendance politique, les blancs ne constituent qu'une petite minorité; l'Église catholique est si florissante, surtout à l'Est et à l'Ouest, que les   fidèles   représentent   dans   certaines   régions   jusqu'à cinquante pour cent de la population. La traversée du Niger fut effectuée à bord d'une chaloupe mise à la disposition de Son Éminence par le gouverneur d'Onitsha. L'embar­cation fut accompagnée, sur environ cinq kilomètres, par les tambours et les mélopées des noirs qui la suivaient dans leurs canots. Quand le soleil descendit à l'horizon, l'immense étendue du fleuve prit des couleurs indescriptibles. Le voyage touchait désormais à sa fin et le cœur et l'esprit du cardinal Montini débordaient de souvenirs et de pensées, d'impressions et d'espoirs, d'enthousiasmes et de projets. L'Afrique avait confirmé au premier cardinal européen venu la visiter sa pleine disponibilité au message évangélique, dont la diffusion n'est entravée que par le manque de prêtres, de religieuses et de laïcs qualifiés.

 

Voyage mémorable, qui laissa dans le cœur du cardinal Montini une profonde impression, pas encore effacée; voyage dont le caractère providentiel apparaît pleinement maintenant qu'il a été appelé au trône de Pierre.

 

Retournera-t-il là-bas ? Les voies de la Providence sont infinies. On peut raconter à cet égard un épisode pour le moins  singulier.  Quelques  mois  avant  sa mort,  le pape Jean XXIII recevait une mission africaine. « Je suis trop vieux,  dit-il en souriant, pour venir vous  rendre votre visite. Je pourrais tout au plus monter dans un train. Mais mon successeur sera beaucoup plus jeune que moi, et il pourra venir vous voir en avion. »

 

Une prophétie ? Qui sait ?

 

Quelqu'un qui connaît très bien le nouveau pontife a affirmé à ce sujet : « S'il y a un point de contact: entre Montini et Roncalli, outre la bonté et la noblesse de cœur, c'est ce besoin de bouger, de sortir, de voyager... que l'on sent chez Paul VI comme chez Jean XXIII, comme une nécessité irrépressible. Vous verrez que Montini ne restera pas long­temps au Vatican. Si son prédécesseur a pris le train, ce pape-ci prendra l'avion. Vous pouvez en être certains. Je le connais bien. »

A suivre…

 

Extrait du volume : PAUL VI 

                           G. SCANTAMBURLO

                                  Edition; Maison Mame  (1964)

 

 

 

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