Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
Mgr Montini ne trouva-t-il donc que des roses sur son chemin à la Secrétairerie d'État ? La question se pose spontanément après tout ce que nous avons vu. Tant de louanges et de reconnaissance le laisseraient croire. Nous pensons pourtant qu'il n'en a pas été ainsi.
Ce que Mgr Montini doit avoir souffert à la Secrétairerie d'État est une page secrète que nous ne nous sentons pas en état de révéler, mais des témoignages sélectionnés et dignes de foi, peuvent nous en confirmer certains aspects. Il serait, en effet, ingénu de penser que, dans ces milieux, où évoluent des hommes, comme partout, et où se traitent des problèmes si graves et si délicats, n'apparaît pas de temps en temps quelque incompréhension.
Choses de ce monde; et le mystère de l'Église réside justement en ce que sa réalité divine et immanente est administrée par des hommes faillibles.
La sensibilité innée de l'esprit et du cœur a été approfondie chez Mgr Montini (et cela est peu connu) par deux attaques d'une maladie dont la nature clinique a le pouvoir d'aigrir un esprit humain ou de le raffiner dans sa sensibilité. Il se trouvait désarmé et sans défense devant ces escarmouches de corridor, et sa réaction était de se réfugier dans son silence, sa réserve et sa profonde spiritualité intérieure.
Nous étonnerons sans doute en disant que des personnes très proches de lui l'ont vu pleurer en certains moments d'intime et humain abandon auquel les hommes les plus forts peuvent parfois succomber.
Quoi qu'il en soit, Pie XII affirma solennellement, au consistoire secret de 1953, peu de temps après avoir élu Montini et Tardini Pro Secrétaires d'État : «... Il y a autre chose que nous ne pouvons passer sous silence : notre intention était d'insérer dans votre Sacré Collège, les deux prélats d'élite qui président, chacun dans sa propre section, aux destinées de la Secrétairerie d'État; leurs noms étaient les premiers inscrits sur la liste des cardinaux à élire, déjà préparée par nos soins. Toutefois, ces prélats, donnant une insigne preuve de vertu, nous ont demandé avec tant d'insistance de les dispenser d'une si haute dignité, que nous avons cru opportun d'accueillir leurs suppliques répétées et leurs vœux. Ce faisant, nous avons néanmoins voulu, de quelque façon, récompenser leurs vertus et nous leur avons concédé, comme vous le savez, un titre supérieur qui atteste mieux et plus pleinement le champ de leur activité. »
La tranquillité intérieure et extérieure de Mgr Montini, ne subit donc aucune fêlure, et, bien qu'étant déjà une très haute personnalité — et pas seulement à Rome — il manifeste comme toujours sa proverbiale modestie en mille épisodes quotidiens.
Un jour qu'il attendait, sous la marquise de la gare Termini, une haute personnalité étrangère, une petite vieille, surchargée de paquets et de deux valises de carton attachées tant bien que mal avec une ficelle, le prit pour un prêtre quelconque.
« Vous m'donnez un coup d'main pour charger tout ça, Révérend ? » lui demanda-t-elle.
Et Mgr Montini, sans se troubler le moins du monde, mais avec son léger sourire incertain et empressé, lui prit des mains valises et fagots et les lui hissa sur le tramway, sous les yeux stupéfaits de deux ou trois prélats. Puis il aida la petite vieille à grimper et quand, du haut du marche pied, elle ne sut exprimer sa reconnaissance qu'en se penchant pour lui tracer une croix sur le front avec une bénédiction, il ne se départit pas de son habituel sourire.
Toute cette expérience à la Curie Romaine aura une heureuse issue. Devenu pape, Montini, dans un très clair et pressant discours planificateur sur « La Curie Romaine et le Concile », prononcé le 21 septembre 1963, rappellera les longues années pendant lesquelles il fit partie du gouvernement central de l'Église et annoncera, comme l'écrivit Il Quotidiano de Rome (22 septembre 1963) « l'un des projets qui lui étaient chers depuis longtemps : la réforme de la Curie Romaine. Le pape Montini a passé une longue période de sa vie au sein du gouvernement central de l'Église et cette expérience s'est traduite en un texte plein de nouveautés et de perspectives. La décision la plus importante consiste à associer les évêques au pape « dans l'étude et la responsabilité du gouvernement ecclésiastique » pour une collaboration directe encore plus organique et une vision immédiate des problèmes de l'Église dans tous les coins du monde. Avec cet appel, dont Paul VI a rendu compte au Concile, est résolu de la façon la plus harmonieuse et permanente, le problème des rapports entre Pontife romain et Épiscopat universel, problème que le Concile débattra dès les premières répliques de la seconde session, quand il devra affronter le schéma De Ecclesia. A cette perspective, qui se traduit sur le plan pratique par une sorte de Concile permanent constitué par un corps consultatif d'évêques de trente cinq régions du monde, le Pape a joint la décision d'internationaliser la Curie Romaine, de la simplifier pour la rendre apte à de nouvelles fondions et de lui donner une préparation œcuménique afin d'en faire « une vraie communauté de foi et de charité étroitement unie au Pape ». Enfin, il a annoncé que toute possibilité de frottement entre centre et périphérie serait surmontée puisque la curie doit être un organe « plein de respect et de sollicitude envers ces prélats que l'Esprit-Saint a chargés, en tant qu'évêques, de gouverner l'Église de Dieu.
« Nous avons désiré cette rencontre au début de notre Ministère apostolique, dira Paul VI, d'abord pour rendre présent à tous et de façon explicite et collective notre cordial et respectueux salut. Nous avons nous-même, pendant de longues années, eu l'honneur de prêter notre humble concours à la Curie Romaine; nous avons eu dans les rangs qui la composent de très dignes maîtres et supérieurs, d'excellents collègues et collaborateurs, d'inoubliables amis; nous avons partagé les peines, les responsabilités, les études, les expériences, les joies et les douleurs de ce complexe et singulier organisme; nous avons suivi pendant plus de trente ans le déroulement de sa vie, d'un poste d'observation privilégié, la Secrétairerie d'État, l'excellent, le fidèle organe qui assiste le pape dans son activité personnelle; et nous avons pu ainsi mieux apprécier la savante composition de la Curie Romaine, dérivée d'une tradition cohérente et flexible; nous avons écouté les avis relatifs à ses besoins nouveaux; nous avons recueilli aussi les critiques qui lui sont adressées et nous en avons fait souvent un sujet de réflexion sincère; nous avons enfin connu et apprécié l'efficacité des services que la Curie Romaine rend au Pape et à l'Église. »
Un jour de l'automne 1954, le téléphone sonna et Montini accourut car le son caractéristique de la sonnerie indiquait que l'appel était de Pie XII. La conversation fut inhabituellement longue, elle dura peut-être plus d'une heure. Quand elle prit fin, le pro secrétaire reparut avec un air absorbé et sévère. Une chose de ce genre n'était jamais arrivée : quelques heures plus tôt était mort le cardinal Schuster, archevêque de Milan, et Pie XII venait d'exprimer pour la première fois à Montini son intention de lui confier la succession du diocèse milanais. Montini s'en montra troublé mais seulement parce qu'il pensait aux graves responsabilités qui lui tombaient sur les épaules.
La nomination fit grand bruit; on en parla beaucoup et on l’interpréta de différentes manières; quelques-uns même avec malveillance. La question était : mise à la retraite ou promotion ?
Le 12 décembre suivant, le cardinal Tisserant, doyen du lucre Collège, le sacra évêque dans la basilique vaticane. Pape aurait voulu procéder lui-même au sacre de son plus intime et fidèle collaborateur, mais il sortait à peine d’une grave maladie.
Le Saint-Père voulut pourtant participer à la cérémonie, face à la radio. On l'entendit sur les ondes dire que, cette consécration lui était réservée, en raison de toute son affection pour le consacré, mais que la divine Providence ne lui avait pas permis de l'accomplir. Le vœu de Pie XII était que le nouvel archevêque de Milan « qui a la connaissance de fait et l'amour sans limites de l'Église, puisse donner au troupeau la forme toujours antique et toujours nouvelle que le Pasteur des pasteurs, et toutes les âmes avec lui, attendent de son action et de sa vie ».
Et, quelques semaines plus tard, après avoir surmonté la première attaque violente de la maladie qui devait l'emporter, Pacelli appela à son chevet le nouvel archevêque de Milan, l'embrassa et lui fit don d'une précieuse croix pectorale, répondant ainsi à la question que nous avons rapportée plus haut.
Ce fut le dernier souvenir que Mgr Montini emporta de Rome.
A SUIVRE
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