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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 01:38

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

« Est-il certain, Saint-Père, que je sois à la hauteur de la tâche ? » avait demandé Mgr Montini à Pie XII en apprenant qu’il était nommé archevêque du plus grand diocèse d'Italie. Pour toute réponse, le Pape l'avait embrassé.

 

Il avait alors expédié à Milan quatre-vingt-dix caisses de livres et sa très modeste chambre à coucher. Ces livres (des ouvrages de théologie, d'art, de science et de littérature) tapissèrent bientôt toutes les cloisons de l'archevêché, cou­loirs compris; mais, quand le mobilier arriva de Rome, il fut jugé trop franciscain pour la dignité d'un si haut prélat et le lit fut écarté au profit d'un autre, plus solennel, orné de colonnes torses et d'un baldaquin, pourvu en somme d'un style et d'une histoire (mais Mgr Montini fera disparaître dès la première nuit ce lit monstrueusement « artistique » et le remplacera immédiatement par son petit lit franciscain).

 

Le 4 janvier 1955, il quitta le Vatican après avoir célébré la Messe à l'autel de Saint Pie X, dans la basilique Saint-Pierre. A l'issue de sa visite d'adieu à Pie XII, il dit simple­ment, la voix émue : « A partir d'aujourd'hui, je suis orphe­lin. » Il avait écrit au cours de la nuit précédente une lettre au Saint-Père : « Il m'est impossible d'exprimer les sentiments qui m'assaillent au moment où je me détache physiquement de cette demeure bénie. Mais, écartant le tourbillon des sou­venirs, des impressions et des pensées, je sens le violent besoin de dire à Votre Sainteté toute ma très vive et filiale gratitude pour les bienfaits que leur nombre m'empêche d'énumérer et leur importance de mesurer et qui me sont venus de la bonté paternelle, généreuse et toujours renou­velée de Votre Sainteté. »

 

Mgr Montini prit le train à la gare Termini. Un journa­liste qui voyageait avec lui observait de l'œil le fameux pro secrétaire du pape et raconta par la suite que l'habit de prélat fileté de soie et la croix d'or lui donnaient un aspect: d'harmonieuse élégance. La croix était un présent du pape et, sur le porte-bagages, une seule valise en cuir contenait ses objets personnels : une étiquette avec le nom du pro­priétaire pendait de la poignée : Docteur François Montini, frère de l'archevêque, ce qui prouvait que la valise lui avait été prêtée. Sur ses genoux, pour le protéger du froid intense, un vieux châle de laine qui avait une histoire... il lui avait été offert par une vieille dame qu'il avait un jour aidée, en signe d'humble reconnaissance.

 

Son esprit ne pouvait qu'être empli de mille préoccupa­tions, si l'on pense que son éloignement de la Secrétairerie d'État avait été interprété — et Mgr Montini ne pouvait l'ignorer — de façon contradictoire et pas toujours bien­veillante. Les observateurs les plus sensés avaient pourtant apprécié à sa juste valeur, la clairvoyante décision de Pie XII : Envoyer à Milan son collaborateur le plus fidèle et le plus estimé, pour lui permettre d'acquérir l'expérience pastorale indispensable à un futur pape. Et les faits lui ont donné raison.

 

Mgr Montini n'était pas non plus sans savoir que la métropole lombarde elle-même, accoutumée depuis le car­dinal Frédéric Borromée à voir un saint dans son évêque, avait accueilli avec froideur la nomination de son nouveau pasteur. On pensait le plus souvent que cet homme de curie avait passé plus de temps à manier des papiers et à signer des protocoles qu'à s'occuper des âmes; on croyait qu'il n'était pas apte à soutenir le poids de ce diocèse mila­nais, accessible à une œuvre apostolique moderne qui sût toucher les cœurs, malgré de fortes tensions sociales et la primauté des intérêts matériels d'une classe bourgeoise et ouvrière en continuelle ascension. On entendait souvent dire : « Après les mauvais exemples des administrateurs de la chose publique, Rome nous envoie aussi un discutable administra­teur d'âmes, un politicien de l'Église. »

 

Le 3 janvier 1955 à midi, toutes les cloches du diocèse commencèrent à sonner pour annoncer l'arrivée de Mgr Mon­tini, ce prélat du Vatican, soulignait-on, qui venait succéder à Ildefonso Schuster en la Chaire d'Ambroise après trente ans de curie. Elles sonnèrent à nouveau, comme le voulait le cérémonial, à l'Ave Maria, le lendemain et le mercredi, veille de l'Épiphanie et veille aussi de la solennelle entrée du nouvel archevêque.

 

Les Milanais étaient également déçus de ce que le nouveau pasteur, bien qu'en tête des six « Chapeaux découverts » ne fût pas cardinal. Mgr Pierre Gorla, Président du collège des Curés, sensible à cette froideur générale, diffusa un message parmi les catholiques milanais, les invitant à exprimer leur reconnaissance à Pie XII pour avoir donné au diocèse un évêque qui était « presque un autre lui-même » et à prier la Vierge pour que son apostolat donnât des fruits abondants.

 

En attendant, le train roulait, amenant vers sa nouvelle et difficile destination ce prélat frêle et taciturne dans son compartiment. Montini arriva à Lodi au cours du premier après-midi et, de là, partit en voiture avec Mgr Schiavini, Vicaire Général, vers le collège des Oblates de Rho, où il devait passer la nuit et toute la journée du lendemain : il avait désiré disparaître pendant deux jours pour une retraite entièrement passée en prière.

 

Mais Lodi est au sud de Milan, Rho est au nord. Pour rejoindre le collège des Oblates, le nouvel évêque dut contour­ner la banlieue milanaise, sans entrer dans la ville.

 

Ce premier contact avec les quartiers ouvriers de Milan, enfumés et particulièrement lugubres sous un rideau de pluie froide et serrée, avec ces rues sombres et interminables des faubourgs industriels et la foule grise, triste et pressée, fit une impression profonde sur Mgr Montini.

 

« Milan, dira-t-il quelques mois plus tard, m'apparaît quelquefois comme une immense forêt ennemie. » C'est dans cette forêt qu'il allait devoir chercher son troupeau et établir le dialogue avec chacune de ses âmes. Il faudrait dire que dans ce cas le devoir forma l'homme si cet homme n'avait déjà eu, inexplicablement, une préparation secrète et profonde à sa formidable tâche. Il est certain, quoi qu'il en soit, qu'au spectacle fugitif de la ville qui l'attendait, une immense force spirituelle vainquit son trouble passager et si naturel et qu'il eut la claire vision de l'œuvre à accomplir.

 

Et voici l'épisode qui explique si bien Montini et qui, rapporté de bouche en bouche à Milan, eut le pouvoir d'em­porter, en une vague d'émotion et de sympathie, la froideur et l'incertitude de la ville.

 

A travers les vitres de la voiture qui roulait dans la cam­pagne grise et gelée, chaque brin d'herbe était un fil de cristal. Là où la via Emilia franchit le Lambro, juste après Melagnano, à l'endroit où une démarcation dans le dallage de la route indique visiblement la frontière de la province et du diocèse, on lui dit : « Regardez, Monseigneur : ici passe la frontière idéale de votre diocèse. » Il fit alors arrêter la voi­ture et descendit. « Il avait plu —, raconte un des journalistes de sa suite — et un voile de boue rougeâtre recouvrait la route. L'ar­chevêque priait, un photographe le rejoignit : il freina son zèle d'un geste austère de la main; puis il s'agenouilla pour baiser cette boue et ce fut comme s'il voulait charger sur ses épaules toute la misère qui se cache dans une grande ville; toujours à genoux, les mains jointes contre le sol glacé, il pria la Vierge avec ferveur, à haute voix, se signa, se releva et ouvrit les bras comme pour accueillir ou pour se donner à la ville qui l'attendait. » C'était un vieux rite symbolique — note le journaliste qui confesse l'avoir observé « avec une attention impitoyable » — et on pouvait l'accomplir de bien des façons, mais pour Mgr Montini ce n'était pas une for­malité. « Quand le nouvel archevêque releva son mince visage, on put voir une balafre de boue au-dessus de sa lèvre; quel qu'il fût, cet homme qui venait de Rome pour gouverner le plus grand diocèse d'Italie prenait les choses au sérieux; et s'il devait baiser ce qui pouvait lui sembler le plus immonde, il trouvait l'humilité et la force d'âme de le faire. »

 

Le 5 janvier après-midi, Montini quitta Rho pour Milan, C'était une journée grise, froide, pluvieuse, typiquement Milanaise, une de celles qui incitent les gens à s'enfermer chez eux avec un journal, la radio ou un disque ou à jouer avec leurs enfants. Debout, dans la voiture découverte, sous la pluie, il bénit la marée humaine qui se pressait de toutes parts et rejoignit la cathédrale. La place était un carré dense de parapluies luisants, serrés les uns contre les autres. Quelques personnes, sans se soucier de l'eau, s'étaient agenouillées. L'archevêque, droit, maigre, bénissait avec un geste très doux de la main, comme pour dire : « Je suis ici, je resterai, ne craignez rien. »

 

 Son visage — note un chroniqueur de cette mémorable journée — était ruisselant de pluie, et ses vêtements trempés; au moment de gravir les marches de la cathédrale, il dut enlever ses lunettes cerclées d'or pour les essuyer; toutes les cloches de Milan carillonnaient. Les premières paroles de l'archevêque à son peuple furent : « Je prie pour que deviennent musique, le vacarme des machines et encens la fumée des cheminées. »

 

Quelques jours auparavant, il avait reçu les journalistes et leur avait confessé : « Le Milan dont je me souviens a vingt mètres sur dix, un grand arbre au milieu et autour d'une large plate-bande, quelques fleurs différentes selon la saison. C'est le jardin que je voyais par la fenêtre de la maison de mon oncle, durant les rares séjours que j'y fis dans ma jeunesse... » Milan l'accueillit pourtant avec chaleur, certain désormais qu'il connaissait à fond son rythme fébrile, son activité infatigable, les mille problèmes de son impérieuse industria­lisation et les drames infinis de son incessant flot migrateur.

 

Quelques jours après son élection au trône pontifical, Pie XI avait dit à don Jean Rossi, fondateur et animateur de la Pro Civitate Christiana : « Je t'assure qu'il est plus facile « d'être pape qu'archevêque de Milan ! » Même s'il n'était pas au courant de ce jugement, Mgr Montini était plus que convaincu de la gravité et de la difficulté de la tâche que la Providence lui avait confiée.

 

Il se préoccupa par conséquent de réorganiser et de rajeunir l'Église milanaise pour en faire un instrument de grâce dans lequel la spiritualité et le modernisme soient intimement mêlés.

 

A suivre…

 

Elogofioupiou.com

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