Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
Cette énergique protestation (22 novembre) termina pratiquement la dernière bataille diplomatique de Pie XI. L'atmosphère entre Église et l’État italien était alors si sombre et si tendue qu'on pouvait logiquement s'attendre à voir éclater un conflit ouvert que personne ne souhaitait : en fait, il put être évité.
Dans son message de Noël 1938, entièrement consacré à l'Italie, aux brimades perpétrées contre l'Action Catholique et à la violation du Concile, Pie XI adressait à Dieu de sincères remerciements pour les bienfaits de la pacification religieuse italienne, dont il s'apprêtait à célébrer le dixième anniversaire le 11février 1939, et étendait généreusement sa reconnaissance à tous ceux qui y avaient contribué, au « très noble souverain et à son incomparable ministre ».
Pie XI mourut la veille de la célébration, le 10 février 1939, et le discours commémoratif qu'il devait prononcer resta inédit ce qui permit aux imaginations de lui prêter, pendant vingt ans encore, des projets de condamnation du national-socialisme et de ruptures d'accords.
Le Conclave qui réunit, au soir du 1er mars, 62 cardinaux (dont 35 italiens et 27 de nationalités diverses) constitue la meilleure preuve possible de la cohésion de l'Église à la veille de la seconde guerre mondiale malgré les difficultés causées par les nationalismes entre 1933 et 1938.
Dès la fin du premier jour de vote, le 2 mars, était élu, contre l'habitude, le Secrétaire d'État du défunt Pontife, Eugène Pacelli, qui prit le nom de Pie XII.
Pour trouver un Conclave aussi rapide, il faut remonter à l'élection de Paul III et l'événement, bien que le vote n'ait pas été unanime — comme on l'a dit à l'époque —, est singulier pour les temps modernes.
L'élu, qui avait joué un rôle important dans tous les grands événements de la politique ecclésiastique de la dernière décennie, semblait avoir été préparé tout exprès pour la tiare.
Au moment de cette élection, le Saint-Siège possédait assurément une grande puissance diplomatique et un vaste réseau de relations avec les pays occidentaux et d'influences en Amérique, en Asie et en Afrique ; mais les rapports entre Vatican, Italie fasciste et Reich nazi s'appuyaient exclusivement sur des bases concordataires dans un climat d'hostilité et de méfiance et la situation de l'Église était précaire dans de nombreux pays : en Allemagne, en Espagne, en Russie, au Mexique et en Chine. La tension internationale n'était pas moins préoccupante; Chamberlain et Daladier, revenus de la Conférence de Munich en automne 1938 en annonçant qu'une ère de paix s'ouvrait pour l'Europe, avaient été chaleureusement applaudis! 1939 fut pourtant fatal à la paix mondiale, plus encore que ne l'avait été 1914; et la seconde guerre mondiale vint diviser en deux temps le Pontificat de Pie XII, dont les six premières années furent presque entièrement absorbées par les soucis de guerre. Dans sa première allocution, le nouveau Pape invitait déjà les peuples et les gouvernements à la paix.
Entre mars et septembre 1939, les appels et les messages de paix alternèrent avec les interventions diplomatiques de représentations du Saint-Siège auprès du Gouvernement. Mais le secret entoure encore une grande partie de ces tentatives et un jugement historique serait prématuré. Le 24 août, après l'accord germano-russe sur le partage de la Pologne, Pie XII déplora ouvertement la violence et rappela que « rien n'est perdu avec la paix et tout peut l'être avec la guerre ».
Le 31 août, il adressa aux gouvernements d'Allemagne, de Pologne, d'Italie, d'Angleterre et de France, une note diplomatique conjurant les chefs d'État de tout faire pour éviter un conflit armé. En cette occasion le Pape chercha évidemment à se prévaloir de toute l'autorité morale de l'Église pour éloigner la guerre.
Mais l'opposition de l'Allemagne et de l'Italie fit échouer toutes les tentatives de négociation et le 1er septembre 1939 les troupes allemandes entraient en Pologne; le 3, l'Angleterre et la France déclaraient la guerre à l'Allemagne ; le 6 et le 9, l'Union Sud-Africaine et le Canada suivaient leur exemple : la seconde guerre mondiale était commencée.
Bien que toujours alliée au Reich, l'Italie déclara sa non-belligérance le 1er septembre et Pie XII déploya tous ses efforts pour que le gouvernement italien restât fidèle à ce propos. Il parla en diverses occasions de la paix italienne, sollicita la médiation de l'Italie entre l'Allemagne et la Pologne et, le 28 décembre 1939, s'adressa directement à Victor Emmanuel III. Au début de 1940, il continua d'insister par l'intermédiaire du nonce italien auprès du ministre des Affaires Étrangères et le 24 avril, la participation italienne à la guerre étant décidée, il adressa à Mussolini une lettre autographe faisant appel à son sens des responsabilités. Interventions diplomatiques et appels publics à la paix se multiplièrent en mai malgré les protestations de Mussolini, irrité des répercussions que la parole du Pape avait sur le peuple italien. Mais tous les généreux efforts de Pie XII, auprès de qui Roosevelt garda un envoyé personnel pendant toute la durée de la guerre, devaient demeurer vains.
Le 10 juin 1940, l'Italie alliée de l'Allemagne entrait en guerre avec la France et l'Angleterre.
Les tentatives diplomatiques de Pie XII pour abréger une guerre due à l'abandon des négociations internationales, et qui pouvait donc être évitée, se révélèrent également vaines ; mais le Saint-Siège ne resta pas plus indifférent au déroulement de la nouvelle guerre qu'il ne l'avait été à celui du premier conflit mondial.
Après l'écroulement rapide et complet des États occidentaux du continent sous le talon nazi, la domination terrestre de l'Axe s'étendit rapidement sur la moitié de l'Europe, s'appuyant sur un système qui niait tout principe de droit, de morale et d'humanité, dans un cadre scientifiquement raffiné.
Les destructions, les horreurs, les atrocités et la misère causées par cette domination, trouvèrent un écho douloureux dans les allocutions pontificales. Dans sa première encyclique Summï Pontificatus (20 octobre 1939), Pie XII indiqua les moyens et les fins d'une coexistence pacifique entre les peuples, donnant même les causes des maux et leurs remèdes et se référant de façon significative à la Pologne envahie.
Dans son allocution de Noël 1939, il rappela les principes de Droit naturel que les belligérants auraient dû respecter et condamna l'agression des petites nations, les atrocités et l'emploi de moyens de destruction illicites. Au moment de l'invasion de la Hollande, de la Belgique et du Luxembourg (1er mai 1940) il envoya des télégrammes de solidarité à leurs souverains, dénonçant l'agression allemande. Après l'invasion et l'occupation d'une partie de la France, il s'adressa à l'Épiscopat français pour lui donner toutes directives sur l'œuvre à accomplir en ce difficile moment.
Au début de son pontificat Pie XII, qui avait séjourné de longues années en Allemagne, en qualité de nonce apostolique, chercha à améliorer les relations diplomatiques avec ce pays en faisant preuve de cordialité et de confiance. Mais en vain. Les illégalités nazies dans les différents domaines de la vie ecclésiastique s'accrurent au lieu de diminuer, et le Pontife se vit rapidement contraint de dénoncer les nouvelles oppressions (1er juillet 1939).
Pendant toute la durée de la guerre le Saint-Siège maintint, inaltérée, sa neutralité initiale. Et, même au temps de la campagne allemande en Russie, il ne céda pas aux sollicitations de Hitler, approuvé par Franco et Pétain, pour une absurde participation au front moral antibolchevique.
Il n'en déplora pas moins les traitements cruels en usage dans les camps de concentration, le martyre de la Pologne et les brimades contre l'Église. Devant certaines aberrations de l'idéologie nazie, le Saint-Office intervint le 24 février et le 2 décembre 1940, pour condamner le principe de l'euthanasie appliquée aux individus jugés « non valables pour la vie » et celui de la stérilisation, surtout forcée, parce que portant une très grave atteinte à la liberté et à l'intégrité humaine.
A la suite de l'élargissement du conflit, le Pontife continua de proposer le prompt établissement d'une paix juste et honorable entre les peuples et à dénoncer avec insistance la violation des pactes internationaux et les traitements inhumains infligés aux non-combattants et aux villes non défendues. Mais sans grand résultat. La guerre avait pris désormais des aspects atroces et disposait de moyens de destruction d'une puissance incroyable; des peuples entiers étaient soumis à des traitements barbares par le seul fait de leur nationalité et de leur race.
Heureusement, les efforts déployés dès septembre 1939 pour alléger les tristes conséquences de la guerre, furent plus profitables : en fait, ils écrivirent un nouveau chapitre de l'histoire de la charité vaticane.
Les demandes de nouvelles des prisonniers qui furent très vite adressées au Vatican de tous les coins du monde et l'expérience de ce que le Saint-Siège avait fait en 1918, aboutirent tout naturellement à la création d'un Office d'Informations, dont l'énorme développement dépassa largement celui de l'Oeuvre des prisonniers de la première guerre mondiale. 885 employés prêtèrent leurs concours à l'Office Central et une main d'œuvre également nombreuse fut affectée aux filiales. De juin 1940 à septembre 1941 environ 400.000 demandes de renseignements parvinrent au Vatican.
La section réservée aux Juifs persécutés par les Allemands reçut plus de 100.000 demandes. A la fin de son activité (1946), l'Office d'Informations du Vatican avait reçu presque 10 millions de requêtes et transmis n millions de messages, distribués par radio, télégraphe, courriers et services postaux. Tout ceci accompagné d'une vaste œuvre d'assistance en faveur des prisonniers et des évacués des zones frappées par la guerre.
Dans la triste alternative politique des années 1942-44, Pie XII se montra surtout préoccupé de sauver Rome. Si son intervention pour faire reconnaître « ville ouverte » le centre de la chrétienté ne put éviter les bombardements, elle eut au moins pour effet d'empêcher que la ville ne devînt un champ de bataille entre deux armées; et le 5 juin 1944 le Pape fut à juste titre acclamé Defensor Civitatis par une foule immense réunie sur la place Saint-Pierre. Le Souverain Pontife montra d'ailleurs le même intérêt pour de nombreuses autres villes d'Italie et de l'étranger. Il déploya en particulier une intense activité diplomatique en vue de sauver du bombardement l'antique abbaye de Montecassino, qui fut pourtant détruite le 15 février 1944.
(A SUIVRE)
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