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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 09:48

Nous sommes pour le prochain un objet et un spectacle extérieurs; pour nous-mêmes, nous sommes un objet et un spectacle aussi, mais éprouvés, goûtés, et dont la saveur toujours ini­mitable, à jamais incommunicable à autrui, nous obsède.

 

Nous sommes tout pour nous-mêmes quand nous nous touchons au dedans; vus du dehors, fût-ce par nous, il arrive que nous soyons petits, peu estimables, à certaines heures mépri­sables et même monstrueux. Ce regard ne nous plaît point, et nous avons trouvé dans ce déplaisir la raison de notre peu de sincérité envers nous-mêmes.

 

C'est si vrai, qu'on croit vraiment s'être grandi et s'être dépassé quand on a travaillé fallacieusement à soigner son apparence, à se créer une fausse grandeur, dont on se rend dupe afin de pouvoir mieux duper les autres. Pour ce cas, on veut bien traiter autrui comme soi-même; on fait de soi-même un autrui, dont le privilège sera d'être trompé en premier, chef de file de ces aveugles de l'Évangile qui s'en vont à la queue leu leu dans la direction de la fosse.

 

Il est plus facile de modifier son apparence que sa réalité. Aussi tentons-nous, au premier degré, de composer notre être astucieusement, à toutes fins utiles. Après cela, satisfaits de cette image, nous l'adoptons pour notre propre compte aussi bien que pour l'usage extérieur, heureux de nous dire : je suis ainsi.

 

Notre être intérieur, le vrai, circule dans la société de nos semblables à la mode des dieux d'Homère, enveloppé d'un nuage qui le dérobe aux regards. Mais Homère ne dit pas que ses dieux eussent un nuage intérieur qui les dérobât à leurs propres yeux. Nous sommes plus que des dieux!

 

Quand on se figure qu'il suffit d'être spontané pour être vrai, on se fait une grave illusion. Notre spontanéité est un faux moi; il porte un masque, et pour lui arracher ce masque, il faut une main de héros.

 

Quand quelqu’un essaie de savoir ce qui se passe en nous, nous jugeons qu'on nous offense. Pourquoi ? Nous aimerions nous justifier en disant : on viole mes secrets. Mais c'est bien plus profond : on nous viole nous-mêmes, en nous forçant à pren­dre conscience de ce qui; nous ne voulons pas voir, et qu'un autre voit.

 

C'est un des bénéfices de la confession, et qui accuse l'erreur protestante. Me confesser « à Dieu », c'est encore me confesser à moi, et je ne m'écoute pas.

 

Quand un tiers intervient, il faut bien que je m'écoute; j'ai beau faire, je ne puis étouffer, comme au dedans, le bruit de ma propre voix. Et c'est ce qui, d'ordinaire, me froisse, comme c'est ici ce qui me guérit.

 

Oh! Que nous sommes esclaves du mensonge, du Mensonge premier! Et que Satan est bien appelé, en lui-même et dans ses suppôts en nous, le père du Mensonge!

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 09:44

"Allez, maudits, au feu éternel de l'enfer qui a été préparé pour Satan et ses anges... et ils iront au supplice éternel." Mt.25. Alors pourquoi cette répugnance à méditer sur l'enfer ?

 

La souffrance répugne tellement à la nature humaine que l'esprit se détourne instinctivement de la pensée de brûler éternellement dans ces flammes allumées par la colère de Dieu. Il faut une bonne dose de volonté aidée de la grâce pour appli­quer l'esprit à ce sujet terrible. Les passions se révoltent contre ce dogme de notre religion: les viveurs et les mondains ne veulent pas en entendre parler, non plus que les catholiques à mentalité païenne plus ou moins. Ainsi aux Etats-Unis et en France, on ne veut plus prêcher l'enfer. A les entendre parler, Dieu n'est que miséricorde; il est trop bon pour punir en enfer. A mesure que la foi s'en va d'un pays, ses prêtres évitent de menacer les pécheurs de l'enfer.

 

Mais que gagne-t-on à ne pas vouloir y penser? C'est aussi insensé que l'autruche qui se cache la tête dans le sable pour se protéger contre le lion. Mieux vaut contempler cet abîme en esprit afin de se décider à prendre les moyens de l'éviter que d'y descendre corps et âme pour l'éternité. Cette méditation n'est pas seulement pour les pécheurs endurcis, mais pour les bons catholiques aussi. Tous nous pouvons être si fortement tentés qu'il n'y ait que la pensée de l'enfer pour nous faire éviter le péché mortel. C'est elle qui a donné le courage aux martyrs d'endurer leurs tourments atroces. Tous se disaient: mieux vaut souffrir ces tortures un instant que d'aller brûler en enfer éternellement, si nous renions J.C. Ainsi parmi les fidèles de nos jours il y aurait moins de péchés mortels com­mis, si tous étaient bien pénétrés de l'horrible supplice de l'enfer éternel.

 

Au Canada aussi les prédicateurs de la seule miséricorde se multiplient avec les mêmes résultats qu'aux États-Unis et en France:   on   pèche   de   plus  en   plus  et  on   s'éloigne   des sacrements, en se disant qu'il est si facile de se sauver d'après tant de prêtres. Une bonne pensée, un Ave, un clin d'oeil au bon Dieu et c'est fait, sauvé! C'est moins embarrassant que de traîner avec soi cette pensée affreuse d'un feu éternel. Mais qui peut être sûr de son salut avec ces paroles magiques? Quel ris­que épouvantable on prend pour son salut! Dieu peut le faire sans doute mais le fera-t-il? Il peut aussi bien convertir ces pécheurs en un clin d'oeil dès maintenant; le fait-il? Que d'Ave ces pécheurs disent et ils ne sont pas convertis actuellement; qu'est-ce qui prouve que cet Ave sera si efficace à l'heure de la mort? C'est possible, c'est tout ce qu'on peut dire !

 

Tous ceux qui éliminent la justice de Dieu la détruisent dans la même proportion; est-ce un moyen pour se le concilier à l'heure de la mort? La justice lui est aussi essentielle que la miséricorde; il faut donc en méditer les effets dans l'éternité où il doit punir les pécheurs qui ne se sont pas convertis avant de mourir. Nous pouvons tous être du nombre de ces malheureux et nous le serons si nous refusons de bien nous convaincre de l'existence de ce feu éternel. Car nous serons tous fortement tentés si nous ne l'avons pas déjà été, et alors ce sera la pensée de l'enfer qui nous préservera du péché.

 

Tous les catholiques sont obligés d'y croire sous peine de cesser de l'être, car ce dogme a été défini par le Cône, de Latran. On ne peut donc pas se laisser influencer par aucun argument contre ce dogme quelque fort qu'il puisse paraître à la raison. Il faut y adhérer de toute sa volonté et de tout son juge­ment. D'ailleurs est-ce plus difficile que de croire aux autres dogmes de notre foi? Que Dieu s'est fait homme et à vécu sur terre comme n'importe quel autre homme et cependant il régnait en même temps dans le ciel. Que dans la communion il donne sa chair à manger et son vrai sang à boire? Absolument tout dans notre religion dépasse l'humain. C'est insensé d'ac­cepter quelques dogmes et d'en rejeter d'autres. Tous se tien­nent: celui qui en rejette un les rejette tous par le fait même. Par conséquent il faut croire à l'enfer et en faire entrer les consé­quences dans notre vie pratique, surtout pour souffrir n'importe quelle tentation plutôt que de mériter l'enfer par un péché mortel.

 

Ajoutons quelques considérations non pas comme base de notre foi, en l'enfer, mais simplement pour aider notre croyance, par exemple:

La croyance universelle indique quelque révélation primitive parce que les hommes ne seraient pas portés à in­venter un châtiment éternel qui répugne tant à la raison hu­maine. Puisque l'on trouve cette croyance chez la plupart des nations, c'est donc qu'elles l'ont reçue d'en haut d'une façon ou d'une autre. On la trouve dans quelques textes de...

L’Ancien Testament. Jud.16-20: "Malheur à la nation qui s'élève contre mon peuple, car le Seigneur le Tout Puissant se vengera d'elle, il la visitera au jour du jugement. Il livrera leur chair au feu et aux vers afin qu'ils brûlent et qu'ils éprouvent ce supplice éternellement."

Isaïe, 33-14: "Les pécheurs ont tremblé en Sion, et l'ef­froi a saisi les impies: qui de nous séjournera dans le feu dévorant? Qui de nous séjournera dans les flammes éternelles?"

Isaïe, 66-24: "Et quand ils sortiront, ils verront les cadavres des hommes qui se sont révoltés contre moi; car leur ver ne mourra point, et leur feu ne s'éteindra point, et ils seront en horreur à toute chair".

 

Dan. 12-2 : "Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour un opprobre, pour une infamie éternelle."

S.J. Baptiste, Luc, 3-18 fait le trait d'union entre les 2 Testaments; il est bien catégorique et doit résumer ce que les prophètes avaient déjà dit de l'enfer. Son témoignage est très fort puisque Jésus a approuvé sa prédication. Ce n'est pas seulement en passant qu'il en parle, mais c'était le fond de toute sa prédication: faire pénitence pour éviter l'enfer: "Moi je vous baptise dans l'eau, mais il vient celui qui est plus puissant que moi et dont je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure; lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu. Sa main tient le van et il nettoiera son aire et il amassera le froment dans son grenier et IL BRÛLERA LA PAILLE DANS LE FEU QUI NE S'ÉTEINT POINT." Avant J.C. le monde croyait donc à l'enfer.

 

Enseignée par J.C.: Mt.9-42: "Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la; mieux vaut pour toi entrer dans la vie mutilé que d'aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu inextinguible, là où le ver ne meurt point et où le feu ne s'éteint point."

 

Luc, 16-19: "Dans l'enfer le mauvais riche leva les yeux et tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham et Lazare dans son sein et il s'écria: Abraham notre père, aie pitié de moi, et envoie Lazare pour qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans ces flammes."

 

C'est Jésus lui-même qui affirme qu'une seule goutte d'eau est refusé aux damnés; c'est donc qu'il n'y a absolument aucun soulagement dans l'enfer. Mais le texte le plus terrible est celui du jugement général dans la sentence que J.C. pro­noncera contre les méchants: Mt.25: "Allez, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour Satan et ses anges... et ils s'en iront au supplice éternel !" C'est le même mot: éternel pour les méchants comme pour les élus. Or le bonheur du ciel durera éternellement; donc le feu de l'enfer aussi.

 

Que tous les prédicateurs de la seule miséricorde de Dieu prennent note que d'après Jésus il y en aura un bon nombre à sa gauche pour recevoir cette épouvantable sentence... et que ceux qui n'ont jamais prêché la justice de Dieu pourraient bien en sentir les effets dans l'autre monde !

 

A suivre

Extrait de : MES RETRAITES.  Père Onésime Lacouture. S.J.  (1978)

 

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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 10:13

Nous ne laissons pas à autrui le bénéfice de ses intentions, disions-nous; mais nous cherchons à lui imposer l'admiration des nôtres. Nous le jugeons sur des faits : nous prétendons qu'il nous juge sur notre idéal, comme nous faisons nous-mêmes, et nous étendons le silence sur les faits.

 

Tout le monde est ainsi plus ou moins trompé, y compris le trompeur, et notre humanité vit plongée dans un bain de mensonge dont émer­gent seulement quelques héros.

 

Notre âme n'est transparente qu'à Dieu, dont le regard est pareil à ces « rayons pénétrants » qui ne connaissent pas d'obstacle. Pour nous, elle est opaque et colorée de toutes les nuances désirées par notre amour-propre. Pour le dehors, elle est « camouflée ».

 

On ne trouve souvent pas les mots de ses idées ou de ses sentiments; mais combien n'est-il pas plus fréquent et plus grave de ne pas trouver les idées ou les sentiments de ses paroles, de ses attitudes, de la place qu'on occupe dans la vie! Et qui peut se flatter d'échapper tout à fait à ce désaccord hypocrite ?

 

Ceux qui se croient les meilleurs, voire, tout court, les « bons » s'appellent ainsi parce qu'ils ont la faculté et le goût de juger les méchants. Mais à leur tour ne s'appelleraient-ils pas mé­chants, s'ils avaient la faculté et le goût vertueux de se juger eux-mêmes ? A plus d'un égard, ce sont eux les vrais méchants, en ce qu'ils laissent à d'autres le soin d'appliquer — souvent de tra­vers, hélas! — leur programme. Ainsi le pharisaïsme triomphe, ou bien règne à demi, ou bien s'insinue, suivant le degré du mal.

 

Nous voulons exister en autrui, grâce à la connaissance avantageuse qu'il aura de nous. C'est légitime, et ce que nous appelons le Juge­ment dernier sera chargé d'établir cette diffusion générale des consciences les unes dans les autres, par la mutuelle appréciation de leurs valeurs. Mais il y a une condition que précisément réali­sera tout d'abord ce jugement suprême, c'est que la vérité en soit d'accord; c'est que notre exis­tence flatteuse en autrui se fonde sur une exis­tence vertueuse en nous-mêmes.

 

Alors, tout est dans l'ordre : le bien est; nous en avons l'heu­reux sentiment; ce sentiment se répand par soli­darité fraternelle, et dans le tout le Père des cieux se complaît.

 

Ce qu'on décrit ainsi est une sorte de ciel. Mais l'hypocrisie est un attribut de l'enfer. Quand elle est désavouée, subsistante quand même au tréfonds de notre chair de péché, elle est un malheur dont tout enfant de Dieu doit souhaiter ardemment de guérir. Et il convient alors de crier à qui l'entreprend : Bonne chance ! Ou plutôt, bon courage ! Car il en aura besoin.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 18:22

Marc-Aurèle écrivait : « Regarde au dedans, au dedans est la source du bien, et toujours elle peut jaillir, si toujours tu creuses. » C'est vrai. Dès qu'on pénètre un peu à fond dans l'âme du plus dépourvu, on découvre ses relations éternelles, ses instincts supérieurs, sa parenté avec l'idéal moral : si lui-même exerçait cette exploration, ne ferait-il pas la même découverte ? Socrate le pensait et trouvait suffisant, pour travailler au bien, de se faire éveilleur d'âmes.

 

Mais l'obstacle est ici dans un enchevêtrement de faits intérieurs qui paralysent le moi éternel, et qu'on ne pourrait débrouiller qu'en le regar­dant d'abord bien en face. Or nous ne le faisons pas. Nous ne sommes pas seulement incohérents, nous sommes inconscients; nous ne sommes pas seulement inconscients, nous sommes aveuglés, et aveuglés de notre propre consentement plus ou moins secret, ce qui veut dire que nous ne sommes pas sincères.

 

On paraît offenser l'homme en parlant ainsi. Hélas! L'homme offensé serait ici le moins auto­risé à parler d'offense, car c'est en lui que se ferait voir l'aveuglement le plus profond. C'est bien de nous tous, et surtout de ceux qui l'igno­rent, et plus encore de ceux qui le nient, qu'est vraie cette constatation paradoxale seulement dans les mots : notre esprit se cache pour nous tromper, et nous le laissons faire dans l'ombre.

 

Parmi les étrangers, assure Marcel Proust, « il faut toujours compter celui à qui nous men­tons le plus, parce que c'est lui par qui il nous serait le plus pénible d'être méprisé : nous-même ». Aussi n'y a-t-il pas, dans la littérature connue, de Confessions véritables; il n'y a que des clameurs vertueuses — chez les saints — et, chez les autres, de subtiles complaisances en soi-même.

 

Nous en savons le motif. Le regard intérieur ne nous satisfait pas; il n'est jamais flatteur pour notre propre idéal; parfois il le bafoue : alors nous préférons nous juger sur l'idéal ; nous écartons le fait. Empressés à juger les autres d'après leurs actes, nous aimons à nous juger d'après nos désirs. Oh ! Que nous sommes prompts à nous donner le bénéfice d'une droite intention ! Pour autrui, cela ne compte pas; pour nous c'est l'essentiel apparent, et nous nous flattons de cette apparence, qui est notre œuvre.

 

Ajoutez à ce penchant habituel tant d'états passionnés que les circonstances provoquent, tant de vapeurs dont un seul jet suffit parfois à tisser autour de nous une ombre épaisse comme la nuit.

 

Le remède ? Il faudra y songer de plus près; mais c'en est déjà un que de constater ce mal, au sujet duquel la plupart de nos esprits font silence. « Nous sommes près de nous réveiller, observe Novalis, quand nous rêvons que nous rêvons » : ainsi nous sommes près d'échapper à notre aveuglement volontaire quand nous en prenons un commencement de conscience qui est déjà un rejet partiel de nos ténèbres.

 

La con­science pleine serait notre réveil par le retour à la vérité.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 13:40

Le chaos intérieur est fait d'une multiplicité extrêmement complexe, mais qui ne laisse pas de présenter deux aspects distincts. André Gide écrivait : « Il y a en tout homme, à tout instant, deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan. » Elles sont simultanées, et c'est le tragique. En raison de quoi Kant a pu penser que nul au monde n'a jamais posé une action absolument pure, sauf le Christ, sa sainte Mère et Saint Jean Baptiste.

 

Quand on parle de Satan, il faut se souvenir que le Maudit n'a de lui-même et sans nous aucun pouvoir. Ce qu'on lui attribue s'adjoint donc à un autre élément qui est en nous, qui est nous, et qui s'appelle, dans le langage mystique, « la chair », « l'homme charnel » ou, par opposition à l'homme régénéré que nous sommes aussi, « le vieil homme ».

 

La conscience,  comme la surface miroitante de la mer, est aux confins de deux mondes : celui de l'esprit, qui lui demeure conjoint; celui de la chair, qui appartient au monde inférieur et participe de ses troubles.

 

Nos tendances fonda­mentales   révèlent   toutes   ces   deux   pouvoirs. D'une part, Dieu s'y fait jour, travaillant par nos droits penchants à réaliser sa pensée créa­trice :   idée   de  l'espèce   et  idée  de  l'individu adapté à telle situation, voué à tel effort, en vue de tel résultat. Les instincts de cette sorte ex­priment notre filiation céleste et notre fraternité avec toute créature. Ils sont éminemment constructifs, agents de notre propre déploiement et de l’édification d'autrui, homme ou groupe, au sens ancien de ce mot édifier que l'usure sécu­laire a rendu si faible.

 

D'autre part, la vie de la chair, qui est accapareuse, qui est jouisseuse, qui est à la fois impérialiste et anarchique, parce que toute vie est une conquête sur le milieu, et parce que toute vie particulière d'une fonction, d'un organe, d'un élément quelconque a même tendance et tire à soi aux dépens de l'ensemble — la vie de la chair, dis-je, conspire contre l'es­prit et oppose à sa loi ce que saint Paul appelle la loi des membres.

 

Cela est simultané et constitue le double moi de la tradition morale ; c'est le monstre de Pascal. On peut concevoir combien un tel partage, dure­ment éprouvé, jamais aboli, est douloureux pour les hautes consciences. « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort! » (Romains, VII, 24.)

 

L'effort de ces êtres est de remonter à tout moment un centre de gravité intérieur qui tend sans cesse à descendre. Ils s'y épuisent héroï­quement.

 

En face, la plupart des hommes con­sentent à la chute. Tel est le partage des saints et des pécheurs, et telle est notre propre option.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 13:33

L'illusion   de   beaucoup   de   personnes   qui   souffrent, consiste à s'imaginer qu'elles souffriraient volontiers les croix qu'elles n'ont pas,mais qu'il leur est impossible de porter celles qu'elles ont.

 

On conçoit aisément combien dangereuse est cette erreur, car c'est juste le contre pied de ce que le bon Dieu attend de nous. S'il nous envoie telle ou telle maladie, c'est évidemment pour que nous nous sanctifiions par cette maladie et non par une autre.

 

De même que, s'il nous envoie des peines et non des mala­dies, c'est à supporter patiemment nos peines que nous de­vons nous appliquer.

 

Donc, si nous souffrons de la tête, ne disons pas : « Si j'avais mal à la jambe ou à l'estomac, passe encore ; mais à la tête, c'est intolérable. »

Si nous sommes aveugles, ne disons point : « Encore, si j'étais sourde ! Mais aveugle ! C’est pire que tout. »

 

Si nous sommes paralysées, ou impotentes, ne disons pas : « Je consentirais à tout pour n'avoir pas ce que j'ai. »

 

C'est justement le contraire qu'il faut que nous disions, car c'est notre croix, et non celle des autres, que Nôtre Seigneur veut que nous portions : « Si quelqu'un veut venir après moi, dit-il, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me suive. »

 

Quelle que soit notre croix, n'envions donc jamais celle des autres. Telle qui semble faite d'un bois plus léger est taillée de telle sorte qu'elle fait trois fois plus de mal à celui qui la porte.

 

Telle autre nous semble douce, parce que nous n'aperce­vons que le côté poli et brillant ; si nous pouvions voir son côté déchirant, nous reculerions d'effroi.

 

Il y a des croix de bois, des croix de fer, des croix d'argent, des croix d'or : il y en a qui sont toutes fleuries et qui sem­blent n'être faites que de roses.

 

Hélas ! Toutes sont des croix, et les moins douloureuses ne sont pas toujours celles qu'on pourrait croire.

 

Sur sa croix de bois nu, le pauvre regarde avec envie la croix du riche : « Oh !  Si je n'avais qu'une croix semblable à porter ! » Se dit-il. Et il ne pense pas que l'or pèse plus que le bois, et que la croix d'or est écrasante.

 

Les grands du monde, cloués à leur croix d'or ou de roses, se prennent bien souvent à déplorer leur sort et à dire : « Oh! Que les pauvres sont heureux d'être sans souci ! »

 

Ceux qui pleurent croient qu'il est moins dur d'avoir faim ; et ceux qui ont faim sont tentés de regarder comme peu de chose la souffrance qui n'atteint que le cœur.

 

Trêve à toutes ces pensées et à toutes ces rébellions ; chacun à sa croix, portons la nôtre avec patience. Alors nous la porterons avec le bon Dieu qui nous aidera à la porter saintement.

 

N'oublions jamais, d'ailleurs, que Nôtre Seigneur sait très bien ce qu'il nous faut. S'il nous crucifie d'une façon et non d'une autre, n'ayons pas la prétention ridicule de lui faire la leçon et de croire en savoir plus que lui. Soumettons-nous comme l'enfant à son père ou à sa mère, et tout ira bien.

 

Voulons-nous un moyen de parvenir aisément à pratiquer cette belle soumission ? C'est de nous pénétrer fortement de cette pensée dans nos souffrances : « Je souffre pour Dieu, parce qu'il le veut et comme il le veut. » En agissant ainsi, l'âme abreuvée d'amertume se trouvera soulagée et réconfortée en Dieu.

 

La pensée que les souffrances nous viennent de la main de Dieu leur enlèvera tout ce qui serait de nature à révolter no­tre esprit et nos sens. Il en sera ainsi surtout si nous réfléchissons en même temps que la souffrance est nécessaire pour arriver au ciel.

 

« Il a fal­lu que le Christ souffrît, et c'est ainsi qu'il devait entrer dans la gloire. » Souffrir est une grâce de Dieu, et une grande grâce si nous savons le faire pour l'amour de lui.

 

Une personne est atteinte de quelque maladie qui l'empê­che de faire ses oraisons ordinaires, de travailler et de faire ce à quoi son état l'oblige. Elle s'en afflige grandement, parce qu'ayant un dé­sir violent de faire toutes ces choses, elle se voit arrêtée par son mal, et contrecarrée en tout. Or, si en cet état elle pratique fidèlement la patience, si elle se perd et s'anéantit dans le bon plaisir de Dieu, elle profite et avance plus en vertu, en ce peu de temps d'épreuve, qu'en s'adonnant à toute sorte de bonnes œuvres pendant de longues années.

 

Il est donc vrai, ô mon Dieu, que la patience à souffrir est la vraie marque des prédestinés et le chemin le plus court pour arriver à la perfection.

 

Extrait de : Lectures Méditées (1933)

 

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 10:16

Il faut approfondir ce sujet; trop de consé­quences en dépendent pour qu'on l'esquive. Il est pénible d'y insister; la plupart des hommes s'y refusent; pressentant de tristes constatations, ils fuient leur âme, préférant à ce gîte importun la région éloignée du Prodigue. « Quel voyage plus lointain que de s'éloigner de soi-même ? », observe saint Ambroise.

 

A l'inverse, les âmes fortes essaient de juger leur cas pour le maîtriser, de surprendre dans ses mots d'ordre et dans ses intentions cette société secrète qu'on appelle un homme.

 

Une femme écrivait : « Le mal a en moi des racines  profondes;  je  le  sens   antérieur à  ma vie »: celle-là consentait à se voir et essayait même de se dépasser afin de se mieux connaître. Au fait, elle avait raison. Le mal est en nous antérieur à nous, de par l'hérédité, du fait de la race tout entière   pécheresse,  en raison de la nature dont les puissances chaotiques poursuivent en nous leurs obscurs combats, et de par l'inter­vention   de   ces   princes   ténébreux   dont   parle l'Apôtre, compagnons obsédants, doubles inquié­tants qui singent le moi jusqu'à le tromper sur sa propre identité et mener le jeu à sa place. Heureusement, il y a aussi   en nous des puis­sances du bien, venant soit des mêmes sources, soit de sources contraires.

 

Pris dans ce tourbillon d'influences, l'être moral, en nous, se débat; il se reconnaît à peine; son action va en zigzag, procédant par oscilla­tions, essais, repentirs, reprises, suivant une courbe en apparence voulue et qui n'est que la résultante de ses contradictions infinies. « Je m'en allais, voulant, vers ce que je ne voulais pas », écrit saint Augustin.

 

Il est effrayant de penser que des hommes s'épuisent à la poursuite d'objets vaine, et que ce monde intérieur, dont dépend toute leur destinée, leur échappe. Ils pensent voir clair, et leur âme n'est qu'un nuage où leur propre regard n'entre point; ils se croient sages, alors que selon l'expression de Taine — combien vraie! — « à proprement parler, l'homme est fou ». Un tel aveuglement a quelque chose de sinistre. Vu du dedans et aperçu tout à coup, il ferait sursauter le vivant comme devant un péril mortel.

 

Mais celui qui sait et qui veille n'a pas à s'épouvanter d'une telle situation.Certes, l'écartèlement intérieur est redoutable; mais il prête à un beau travail. Le chaos peut devenir un monde.

 

Le sculpteur n'a pas devant lui, pour commencer, la statue; devant sa glaise et son bloc, comme Dieu devant le chaos, il médite et ordonne. Et le sculpteur peut espérer le chef-d'œuvre.

 

Et Dieu, et l'élu de Dieu, agents de l'univers intérieur comme de l'autre, peuvent attendre avec sécurité le repos du septième jour.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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