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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 09:48

Nous sommes pour le prochain un objet et un spectacle extérieurs; pour nous-mêmes, nous sommes un objet et un spectacle aussi, mais éprouvés, goûtés, et dont la saveur toujours ini­mitable, à jamais incommunicable à autrui, nous obsède.

 

Nous sommes tout pour nous-mêmes quand nous nous touchons au dedans; vus du dehors, fût-ce par nous, il arrive que nous soyons petits, peu estimables, à certaines heures mépri­sables et même monstrueux. Ce regard ne nous plaît point, et nous avons trouvé dans ce déplaisir la raison de notre peu de sincérité envers nous-mêmes.

 

C'est si vrai, qu'on croit vraiment s'être grandi et s'être dépassé quand on a travaillé fallacieusement à soigner son apparence, à se créer une fausse grandeur, dont on se rend dupe afin de pouvoir mieux duper les autres. Pour ce cas, on veut bien traiter autrui comme soi-même; on fait de soi-même un autrui, dont le privilège sera d'être trompé en premier, chef de file de ces aveugles de l'Évangile qui s'en vont à la queue leu leu dans la direction de la fosse.

 

Il est plus facile de modifier son apparence que sa réalité. Aussi tentons-nous, au premier degré, de composer notre être astucieusement, à toutes fins utiles. Après cela, satisfaits de cette image, nous l'adoptons pour notre propre compte aussi bien que pour l'usage extérieur, heureux de nous dire : je suis ainsi.

 

Notre être intérieur, le vrai, circule dans la société de nos semblables à la mode des dieux d'Homère, enveloppé d'un nuage qui le dérobe aux regards. Mais Homère ne dit pas que ses dieux eussent un nuage intérieur qui les dérobât à leurs propres yeux. Nous sommes plus que des dieux!

 

Quand on se figure qu'il suffit d'être spontané pour être vrai, on se fait une grave illusion. Notre spontanéité est un faux moi; il porte un masque, et pour lui arracher ce masque, il faut une main de héros.

 

Quand quelqu’un essaie de savoir ce qui se passe en nous, nous jugeons qu'on nous offense. Pourquoi ? Nous aimerions nous justifier en disant : on viole mes secrets. Mais c'est bien plus profond : on nous viole nous-mêmes, en nous forçant à pren­dre conscience de ce qui; nous ne voulons pas voir, et qu'un autre voit.

 

C'est un des bénéfices de la confession, et qui accuse l'erreur protestante. Me confesser « à Dieu », c'est encore me confesser à moi, et je ne m'écoute pas.

 

Quand un tiers intervient, il faut bien que je m'écoute; j'ai beau faire, je ne puis étouffer, comme au dedans, le bruit de ma propre voix. Et c'est ce qui, d'ordinaire, me froisse, comme c'est ici ce qui me guérit.

 

Oh! Que nous sommes esclaves du mensonge, du Mensonge premier! Et que Satan est bien appelé, en lui-même et dans ses suppôts en nous, le père du Mensonge!

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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