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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 18:22

Marc-Aurèle écrivait : « Regarde au dedans, au dedans est la source du bien, et toujours elle peut jaillir, si toujours tu creuses. » C'est vrai. Dès qu'on pénètre un peu à fond dans l'âme du plus dépourvu, on découvre ses relations éternelles, ses instincts supérieurs, sa parenté avec l'idéal moral : si lui-même exerçait cette exploration, ne ferait-il pas la même découverte ? Socrate le pensait et trouvait suffisant, pour travailler au bien, de se faire éveilleur d'âmes.

 

Mais l'obstacle est ici dans un enchevêtrement de faits intérieurs qui paralysent le moi éternel, et qu'on ne pourrait débrouiller qu'en le regar­dant d'abord bien en face. Or nous ne le faisons pas. Nous ne sommes pas seulement incohérents, nous sommes inconscients; nous ne sommes pas seulement inconscients, nous sommes aveuglés, et aveuglés de notre propre consentement plus ou moins secret, ce qui veut dire que nous ne sommes pas sincères.

 

On paraît offenser l'homme en parlant ainsi. Hélas! L'homme offensé serait ici le moins auto­risé à parler d'offense, car c'est en lui que se ferait voir l'aveuglement le plus profond. C'est bien de nous tous, et surtout de ceux qui l'igno­rent, et plus encore de ceux qui le nient, qu'est vraie cette constatation paradoxale seulement dans les mots : notre esprit se cache pour nous tromper, et nous le laissons faire dans l'ombre.

 

Parmi les étrangers, assure Marcel Proust, « il faut toujours compter celui à qui nous men­tons le plus, parce que c'est lui par qui il nous serait le plus pénible d'être méprisé : nous-même ». Aussi n'y a-t-il pas, dans la littérature connue, de Confessions véritables; il n'y a que des clameurs vertueuses — chez les saints — et, chez les autres, de subtiles complaisances en soi-même.

 

Nous en savons le motif. Le regard intérieur ne nous satisfait pas; il n'est jamais flatteur pour notre propre idéal; parfois il le bafoue : alors nous préférons nous juger sur l'idéal ; nous écartons le fait. Empressés à juger les autres d'après leurs actes, nous aimons à nous juger d'après nos désirs. Oh ! Que nous sommes prompts à nous donner le bénéfice d'une droite intention ! Pour autrui, cela ne compte pas; pour nous c'est l'essentiel apparent, et nous nous flattons de cette apparence, qui est notre œuvre.

 

Ajoutez à ce penchant habituel tant d'états passionnés que les circonstances provoquent, tant de vapeurs dont un seul jet suffit parfois à tisser autour de nous une ombre épaisse comme la nuit.

 

Le remède ? Il faudra y songer de plus près; mais c'en est déjà un que de constater ce mal, au sujet duquel la plupart de nos esprits font silence. « Nous sommes près de nous réveiller, observe Novalis, quand nous rêvons que nous rêvons » : ainsi nous sommes près d'échapper à notre aveuglement volontaire quand nous en prenons un commencement de conscience qui est déjà un rejet partiel de nos ténèbres.

 

La con­science pleine serait notre réveil par le retour à la vérité.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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