Nous ne laissons pas à autrui le bénéfice de ses intentions, disions-nous; mais nous cherchons à lui imposer l'admiration des nôtres. Nous le jugeons sur des faits : nous prétendons qu'il nous juge sur notre idéal, comme nous faisons nous-mêmes, et nous étendons le silence sur les faits.
Tout le monde est ainsi plus ou moins trompé, y compris le trompeur, et notre humanité vit plongée dans un bain de mensonge dont émergent seulement quelques héros.
Notre âme n'est transparente qu'à Dieu, dont le regard est pareil à ces « rayons pénétrants » qui ne connaissent pas d'obstacle. Pour nous, elle est opaque et colorée de toutes les nuances désirées par notre amour-propre. Pour le dehors, elle est « camouflée ».
On ne trouve souvent pas les mots de ses idées ou de ses sentiments; mais combien n'est-il pas plus fréquent et plus grave de ne pas trouver les idées ou les sentiments de ses paroles, de ses attitudes, de la place qu'on occupe dans la vie! Et qui peut se flatter d'échapper tout à fait à ce désaccord hypocrite ?
Ceux qui se croient les meilleurs, voire, tout court, les « bons » s'appellent ainsi parce qu'ils ont la faculté et le goût de juger les méchants. Mais à leur tour ne s'appelleraient-ils pas méchants, s'ils avaient la faculté et le goût vertueux de se juger eux-mêmes ? A plus d'un égard, ce sont eux les vrais méchants, en ce qu'ils laissent à d'autres le soin d'appliquer — souvent de travers, hélas! — leur programme. Ainsi le pharisaïsme triomphe, ou bien règne à demi, ou bien s'insinue, suivant le degré du mal.
Nous voulons exister en autrui, grâce à la connaissance avantageuse qu'il aura de nous. C'est légitime, et ce que nous appelons le Jugement dernier sera chargé d'établir cette diffusion générale des consciences les unes dans les autres, par la mutuelle appréciation de leurs valeurs. Mais il y a une condition que précisément réalisera tout d'abord ce jugement suprême, c'est que la vérité en soit d'accord; c'est que notre existence flatteuse en autrui se fonde sur une existence vertueuse en nous-mêmes.
Alors, tout est dans l'ordre : le bien est; nous en avons l'heureux sentiment; ce sentiment se répand par solidarité fraternelle, et dans le tout le Père des cieux se complaît.
Ce qu'on décrit ainsi est une sorte de ciel. Mais l'hypocrisie est un attribut de l'enfer. Quand elle est désavouée, subsistante quand même au tréfonds de notre chair de péché, elle est un malheur dont tout enfant de Dieu doit souhaiter ardemment de guérir. Et il convient alors de crier à qui l'entreprend : Bonne chance ! Ou plutôt, bon courage ! Car il en aura besoin.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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