Il faut approfondir ce sujet; trop de conséquences en dépendent pour qu'on l'esquive. Il est pénible d'y insister; la plupart des hommes s'y refusent; pressentant de tristes constatations, ils fuient leur âme, préférant à ce gîte importun la région éloignée du Prodigue. « Quel voyage plus lointain que de s'éloigner de soi-même ? », observe saint Ambroise.
A l'inverse, les âmes fortes essaient de juger leur cas pour le maîtriser, de surprendre dans ses mots d'ordre et dans ses intentions cette société secrète qu'on appelle un homme.
Une femme écrivait : « Le mal a en moi des racines profondes; je le sens antérieur à ma vie »: celle-là consentait à se voir et essayait même de se dépasser afin de se mieux connaître. Au fait, elle avait raison. Le mal est en nous antérieur à nous, de par l'hérédité, du fait de la race tout entière pécheresse, en raison de la nature dont les puissances chaotiques poursuivent en nous leurs obscurs combats, et de par l'intervention de ces princes ténébreux dont parle l'Apôtre, compagnons obsédants, doubles inquiétants qui singent le moi jusqu'à le tromper sur sa propre identité et mener le jeu à sa place. Heureusement, il y a aussi en nous des puissances du bien, venant soit des mêmes sources, soit de sources contraires.
Pris dans ce tourbillon d'influences, l'être moral, en nous, se débat; il se reconnaît à peine; son action va en zigzag, procédant par oscillations, essais, repentirs, reprises, suivant une courbe en apparence voulue et qui n'est que la résultante de ses contradictions infinies. « Je m'en allais, voulant, vers ce que je ne voulais pas », écrit saint Augustin.
Il est effrayant de penser que des hommes s'épuisent à la poursuite d'objets vaine, et que ce monde intérieur, dont dépend toute leur destinée, leur échappe. Ils pensent voir clair, et leur âme n'est qu'un nuage où leur propre regard n'entre point; ils se croient sages, alors que selon l'expression de Taine — combien vraie! — « à proprement parler, l'homme est fou ». Un tel aveuglement a quelque chose de sinistre. Vu du dedans et aperçu tout à coup, il ferait sursauter le vivant comme devant un péril mortel.
Mais celui qui sait et qui veille n'a pas à s'épouvanter d'une telle situation.Certes, l'écartèlement intérieur est redoutable; mais il prête à un beau travail. Le chaos peut devenir un monde.
Le sculpteur n'a pas devant lui, pour commencer, la statue; devant sa glaise et son bloc, comme Dieu devant le chaos, il médite et ordonne. Et le sculpteur peut espérer le chef-d'œuvre.
Et Dieu, et l'élu de Dieu, agents de l'univers intérieur comme de l'autre, peuvent attendre avec sécurité le repos du septième jour.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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