L’AMOUR, est SOURCE DE TOUTE la VIE CHRÉTIENNE…
Saint François de Sales n'a rien inventé, mais il a mis si fortement l'accent sur quelques principes de vie chrétienne que cela donne à sa direction une note tout à fait personnelle.
Pourquoi Dieu a-t-il créé l'homme ?
A cette question de son catéchisme, le plus humble enfant répond : « Pour l'adorer, l'aimer, le servir et, par ce moyen, acquérir la vie éternelle. »
L'union à Dieu ici-bas, par la grâce, s'achevant au ciel dans la vision béatifique, telle est notre destinée. Tendre à cette union, aider les autres à y parvenir, voilà, en résumé, le devoir du chrétien.
Cette idée est absolument centrale et pour ainsi dire unique dans le système salésien, en ce sens que toute la direction s'y ramène, non seulement d'une manière positive par la vie de prière qu'elle impose, mais encore d'une manière négative, en ce qu'elle écarte inlassablement ce qui fait obstacle à cette union : le péché, ce qui va sans dire, mais encore tout ce qui serait capable de se substituer à l'amour de Dieu dans une âme juste, telle la recherche plus ou moins consciente du moi, dans la pratique de l'ascèse, dans l'exercice des vertus, dans celui de l'apostolat, même dans certains désirs de perfection, et en ce qu'elle réduit l'activité de l'âme à ce qui est en effet la vraie preuve de l'amour et sa mesure : faire tout ce qui plaît à l'être aimé.
Saint François de Sales déclare à Philothée : « Vous aspirez à la dévotion, il n'y en a qu'une vraie et il y en a une grande quantité de fausses et vaines ». « La vraie et vivante dévotion présuppose l'amour de Dieu, ainsi elle n'est autre chose qu'un vrai amour de Dieu. »
Et à Mme Brûlart qui lui demande ce qu'elle doit faire pour acquérir la dévotion, il répond : « La vertu de dévotion n'est, autre chose qu'une générale inclination et promptitude de l'esprit à faire ce qu'il connaît être agréable à Dieu. »
En possession de cette vérité fondamentale, le saint, avec un esprit sagement réaliste, interroge l'expérience. C'est dans l'étude même de l'homme, qu'il va placer la psychologie de l'amour divin, car il sait que la vie surnaturelle ne contredit pas la nature, mais l'achève.
L'amour naît, remarque-t-il, d'un attrait pour quelque bien aperçu, une beauté entrevue, à la suite duquel l'esprit se complaît en la considération de ce bien ou de cette beauté avec le désir de les posséder.
Si la volonté entretient cette complaisance, l'amour va grandissant. Bientôt la volonté, d'abord maîtresse de l'amour, devient son esclave et entraînant à sa suite toutes les tendances et facultés de l'âme, jusqu'ici dispersées, à la recherche de leur objet propre pour les mettre au seul service de l'amour.
Pourtant, si esclave qu'elle soit, la volonté peut toujours s'affranchir parce qu'elle est libre, mais d'autant moins aisément qu'elle est plus engagée.
Qu'est-ce donc en soi que l'amour ? Il n'est autre qu'un effort de rapprochement, une tension perpétuelle, une aspiration vers la possession totale de l'être aimé, mieux : vers une sorte de fusion complète avec lui.
Quant à la cause qui provoque cette attirance, c'est une certaine convenance entre l'amant et l'objet aimé, telle que, de leur union, puisse résulter un perfectionnement mutuel, chacun trouvant respectivement en l'autre l'achèvement et par suite, la plénitude de son être.
Transposons cette analyse sur le plan de l'amour divin.
François de Sales constate qu'il y a une attirance naturelle de l'âme vers Dieu. « Qu’un accident épouvante notre cœur, soudain il recourt à la divinité. » A certains jours, il sent douloureusement que son indigence de l'infini le tourmente : « Ah ! Je ne serais pas fait uniquement pour ce monde ? Il y aurait donc un souverain bien duquel je dépends et un ouvrier infini ! »
C'est que, malgré la chute originelle, Dieu a laissé en l'âme humaine, avec la lumière de la raison qui lui permet de le connaître, une inclination naturelle à l'aimer.
D'autre part, cette convenance qui paraît nécessaire entre l'amant et l'être aimé, où existe-t-elle plus grande qu'entre Dieu et nous ? Ressemblance, d'abord ; notre âme est créée à son image : spirituelle, indivisible, immortelle, intelligente, libre, capable de vouloir, de juger, d'aimer, de connaître. En outre, quelle « correspondance sans pareille » entre Dieu et l'homme ! L'un a « grand besoin et grande capacité de recevoir du bien et l'autre a grande abondance et grande inclination pour en donner ». « Douce et désirable rencontre que celle de l'affluence et l'indigence ! »
Mais un amour ne saurait grandir sans de fréquentes rencontres entre les amants, sans une réciprocité de tendresse, de bienveillance et de fidélité. Quel est l'amour qui résiste à l'indifférence, à l'absence et à l'oubli ?
Or, ici, l'un des amants est Dieu lui-même qui, non seulement ne manque jamais à sa créature, mais la poursuit de son amour.
Et saint François de Sales, dans son Traité de l'Amour de Dieu, invite l'âme à considérer les merveilleuses condescendances du Créateur, envers l'homme constitué d'abord dans l'état de justice originelle, et destiné à l'éternelle vision béatifique ; il lui montre les mystères d'amour d'une Rédemption surabondante qui rend à l'homme déchu, les suprêmes espérances et lui vaut de plus une nouvelle grandeur.
Et que fera l'âme, pauvre, faible et inconstante, si quelque désir d'aller vers ce Dieu bon naît en elle ? C'est encore Dieu lui-même qui, par le secours d'une grâce qui ne fait jamais défaut, l'incline à correspondre à ce désir, mais hélas et en vain si l'âme, de toute sa volonté, refuse cet appel. De l'acquiescement de notre libre arbitre aux sollicitations de la grâce dépendent nos progrès dans la perfection et dans l'amour.
Saint François de Sales écrit : « Il existe certains oiseaux nommés apodes, parce qu'ayant les pattes extrêmement courtes et sans force..., si une fois ils prennent terre, ils y demeurent pris sans qu’ils puissent d'eux-mêmes reprendre leur vol et, partant, ils demeurent là, croupissants et y meurent, à moins qu’un vent propice... vienne les saisir et les enlever. » Mais « il ne les portera guère loin s'ils n'étendent leurs ailes et ne coopèrent... volant dans l'air auquel ils ont été lancés... Que si l'apode ainsi enlevé ajoute le mouvement de ses ailes à celui du vent, le même vent qui l'a poussé l'aidera de plus en plus à voler fort aisément ».
Ainsi fait l'inspiration : elle se colle à notre volonté par quelque délectation, elle émeut l'inclination naturelle qu'elle a au bien. Si notre esprit, ainsi prévenu, contribue tant soit peu à ces mouvements, la même inspiration, mêlant son action à notre consentement, nous conduira d'amour en amour, sans que jamais notre libre arbitre soit forcé. (Traité de l'Amour de Dieu, livre II, chap. IX et XIII.)
Mais quelle sera la matière de ces inspirations et de ce consentement ? L'Esprit-Saint nous conviera-t-il à des entreprises extraordinaires d'apostolat, à des renoncements héroïques ? Peut-être, mais, d'ordinaire, il veut faire valoir à notre profit toutes nos besognes, pour basses et débiles qu'elles soient.
« Voyez-vous, Théotime, ce verre d'eau ou ce petit morceau de pain qu'une sainte âme donne au pauvre pour Dieu, c'est peu de fait, certes... Dieu néanmoins le récompense et tout soudain donne pour cela quelque accroissement de charité. »
Et c'est ainsi que, de correspondances en correspondances à la grâce, employant tous moyens : oraison, pénitence, sacrements, nous avancerons dans la sainteté, c'est-à-dire dans l'union au Saint-Esprit qui doit se parfaire dans le ciel.
Le progrès dans l'amour est une question de volonté, car il ne s'agit pas ici d'un amour sensible ; saint François de Sales a soin de le rappeler fréquemment. Il écrit dans le Traité de l'Amour de Dieu: « Un grand religieux de notre âge a écrit que la disposition naturelle sert de beaucoup à l'amour contemplatif et que les personnes de complexion affective y sont plus propres... Pour moi, je parle en ce Traité de l'amour surnaturel que Dieu répand en nos cœurs par sa bonté et duquel la résidence est en la suprême pointe de l'esprit, pointe... qui est indépendante de toute complexion naturelle (Ibid., livre XII, chap. I). »
Qu'est-ce à dire cette suprême pointe de l'esprit ? (Ibid., livre 1, chap. XI et XII.)
Saint François de Sales, distingue dans l'âme raisonnable, deux parties : l'inférieure, qui se détermine d'après l'expérience des sens, et la supérieure, qui conclut et se détermine d'après des raisonnements, lesquels, selon qu'il s'agit de science ou de foi, empruntent leurs arguments aux vérités naturelles ou aux vérités révélées ; et enfin
« Outre cela, il y a une certaine éminence et suprême pointe de la raison et faculté spirituelle qui n'est point conduite par la lumière du discours ni de la raison, mais par une simple vue de l'entendement et un simple sentiment de la volonté par lesquels l'esprit acquiesce et se soumet à la vérité e à la volonté de Dieu ». C'est dans ce sanctuaire que l'âme s'unit à Dieu et adhère à sa volonté, adhésion qui ne va pas sans combat, car nous expérimentons chaque jour d'avoir plusieurs volontés.
Cette distinction est capitale dans le système salésien : « Je désire grandement, écrit le saint à une de ses Filles, que l'on distingue toujours les effets de la partie supérieure et que nous ne nous étonnions jamais des productions de l'inférieure, pour mauvaises qu'elles puissent être... pourvu que nous nous tenions fermes en la partie supérieure pour aller toujours avant en la voie de la perfection. »
Par conséquent, tant que se fait l'acquiescement de cette volonté supérieure en la suprême pointe de l'esprit, l'âme doit rester en paix parmi les tentations, les obscurités, les dégoûts, les sécheresses qui peuvent affecter la partie inférieure et sensible de l'âme. Qu'on lise à ce sujet les admirables lettres de saint François de Sales à la Mère de Chantal au milieu des pires désolations intérieures et l'on verra que cette description du « château de l'âme » n'était point inutile.
Telles sont les perspectives ouvertes à l'âme chrétienne ; telle est l'économie du salut. Saint François de Sales n'a rien inventé. Son originalité consiste à dégager avec force les corollaires de cet état de fait, à tirer les dernières conséquences pratiques de ces vérités fondamentales, à s'y tenir fermement, à y accrocher la volonté, à empêcher l'âme de s'égarer en des désirs chimériques qui dispersent les forces ou les usent sans profit. Ici, la logique est la grande maîtresse. Sous le flot des comparaisons fleuries, des images poétiques, la déduction ne dévie pas d'une ligne.
Inspiré de : Lettres de directions et Spiritualité de Saint François de Sales.
Note : Ce texte doit être lu et bien médité, pour pouvoir distribuer tous les fruits qu’il contient.
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