Beaucoup de personnes s'excusent d'avoir dénigré le prochain en prétendant « qu'elles ont parlé en riant, qu'elles n'ont dit que des bagatelles, » que « les auditeurs n'y auront sûrement pas fait attention », etc.
Il suffît de réfléchir un instant à ce qui se passe en pareille occurrence pour comprendre combien ces prétextes sont futiles. Vous parlez en riant, mais ce sont justement ces mots lancés sous forme de plaisanterie qui font les blessures les plus sanglantes ; peut-être dans le moment même les personnes qui vous écoutent n'y feront-elles pas grande attention, comme vous l'affirmez fort gratuitement ; mais rentrées chez elles, ne reviendront-elles pas sur ces petites méchancetés ?
Ne vont-elles pas les répéter ? Ne seront-elles pas sous l'influence de vos paroles railleuses et méprisantes lorsqu'elles se rencontreront avec les infortunés que vous avez ridiculisés ? Vous répliquez qu'il s'agit de choses légères. Mais êtes-vous bien sûre qu'elles soient si légères? Je suppose qu'on vienne vous dire que dans telle soirée un autre aimable parleur s'est égayé précisément sur le même sujet, mais cette fois à vos dépens; jugerez-vous encore que ce soit des bagatelles ?
La plainte amère ne jaillira-t-elle pas de votre âme et la colère de vos yeux, et, tandis que tout le monde vous répète : « Ce n'est rien, » ne direz-vous pas : « C'est très sérieux » ? Aimez donc votre frère comme vous-même !
Choses légères ! Mais n'y ajoutez-vous jamais rien du vôtre ? Ne chargez-vous pas un peu les couleurs ? N'y a-t-il pas, en forme de broderie, certaines expressions voilées qui font tout entendre en ne disant rien, certain silence même qui donne plus à penser que les paroles ?
Ah ! Qu'il est difficile de se tenir dans la vérité quand on n'est plus dans la charité ! Vous vous persuadez que la médisance qui vous est échappée n'a que légèrement intéressé le prochain : mais êtes-vous juge compétent ? Avez-vous bien pesé jusqu'où peut aller cet intérêt du prochain ?
Choses légères ! Mais avez-vous bien fait attention aux personnes ? Votre médisance ne portait-elle pas sur certains points où la tache la plus légère est grave, où toute raillerie est un outrage et peut semer des malheurs affreux, où tout soupçon est une accusation, où n'être pas loué est presque une infamie ? Et avec quelle facilité dans le monde on plaisante sur ce terrain brûlant !
Vous prétendez que le bruit commun avait rendu la chose publique. Mais n'est-ce pas, disait Tertullien, ce bruit commun qui publie tous les jours les plus noir mensonge et qui les répand dans le monde avec le même succès que les plus constantes vérités ? N'est-ce pas le caractère de ce bruit commun de ne subsister que pendant qu'on le colporte, et de s'évanouir du moment qu'on n'en parle plus ?
Vous n'avez rien dit que de vrai, ajoutez-vous. Mais, pour être vrai, vous est-il permis de le révéler ? N'était-ce pas assez qu'il fût secret pour devoir être respecté de vous ? Avez-vous droit sur toutes les vérités ? Consentiriez-vous que tout ce qui est vrai de votre personne fût découvert et manifesté ? Ne compteriez-vous pas cette indiscrétion pour une injure atroce dont vous demanderiez satisfaction ? Pourquoi ne suivez-vous pas les mêmes principes en faveur des autres ?
« Lorsqu'on est dans le cas de blâmer le vice, remarque un auteur, il faut épargner le plus possible la personne en qui il se trouve. On peut néanmoins parler librement des pécheurs Infâmes, publics et notoires, pourvu que ce soit avec esprit de charité et de compassion, et non avec arrogance et présomption, et en prenant plaisir au mal d'autrui. A plus forte raison peut-on et doit-on flétrir les injustices et les impiétés des ennemis de l'Église, les combattre sans relâche, ne pas leur faire de quartier ; mais encore une fois, tout en maudissant les doctrines et les actes, il faut respecter les personnes. La charité ne perd jamais ses droits. »
« Chacun, dit saint François de Sales, se permet de juger et de censurer les princes, et de médire des nations entières, selon les divers sentiments dont on est affecté à leur égard. Ne faites pas cette faute ; car outre l'offense deDieu, vous pourriez vous attirer mille désagréments. »
« Une faute que l'on commet souvent, remarque encore le même saint, c'est d'entremêler certaines méchancetés de gentillesses et de bons mots : ceux qui se les permettent sont les plus dangereux de tous les médisants. « Je proteste, disent-ils, que j'aime un tel, et qu'au reste c'est un galant homme ; mais cependant il faut dire la vérité : il eut tort de faire cette perfidie. C'est une personne fort vertueuse, mais elle s'est laissé entraîner dans une fatale occasion ; » et autres semblables tournure. Ne voyez-vous pas l'artifice ? Celui qui veut tirer l'arc attire tant qu'il peut la flèche à soi ; mais ce n'est que pour la lancer plus fortement ; il semble aussi que ceux-ci retirent leur médisance à eux, mais ce n'est que pour la décocher plus roide, afin qu'elle pénètre plus avant dans le cœur des assistants.
« C'est encore une étrange sorte de médisance que de dire : Un tel est ivrogne, parce que vous l'avez vu ivre, ou, un tel est voleur, parce que vous l'avez surpris une fois à voler ; car un seul acte ne constitue pas une habitude. Noé s'enivra une fois, et Loth une autre fois ; ils ne furent pourtant ivrognes ni l'un ni l'autre, non plus que saint Pierre ne fut sanguinaire pour avoir répandu une lois le sang, et blasphémateur pour avoir une fois blasphémé. Le nom de vicieux ou de vertueux suppose l'habitude du vice ou de la vertu. »
C'est donc aussi injuste que peu sensé de se prévaloir de telles raisons pour formuler des médisances. De toutes les excuses dont ce péché s'entoure, il n'y en a pas une qui soutienne la discussion.
Extrait de : LECTURES MÉDITÉES (1933)
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