Le but de la vie
Dans le monde contemporain, le mot le plus souvent employé est sans doute celui de liberté. Si les malades parlent surtout de leur santé parce qu'elle est compromise, se peut-il que les modernes parlent tant de la liberté parce qu'ils risquent de la perdre ? Il est possible en effet que, pendant que nous luttons pour empêcher nos ennemis d'enchaîner notre corps, nous devenions notre propre ennemi en enchaînant notre âme.
Ce que je veux dire par là, c'est qu'il y a deux sortes de libertés, car on peut être libre de quelque chose et être libre pour quelque chose ; liberté extérieure de toutes les entraves, et liberté intérieure de la perfection ; liberté de choisir le mal et liberté de posséder le bien.
Cette liberté intérieure n'est pas désirée par l'homme moderne, car elle implique la responsabilité et est, de ce fait, une charge, la lourde charge de répondre à cette terrible question : quel est le but de votre vie ? C'est pour cela que de nos jours, des théories qui nient la liberté intérieure de l'homme sont si populaires ; par exemple le marxisme qui détruit la liberté sous couvert de déterminisme historique ; le freudisme, qui fait disparaître la liberté dans le déterminisme du subconscient et de l'érotisme ; le totalitarisme qui noie la liberté individuelle dans la masse.
La racine de tous nos maux est que la liberté pour Dieu et en Dieu a été interprétée comme une liberté contre Dieu, un affranchissement de Dieu. La liberté nous appartient pour en faire don. Chacun d'entre nous révèle ce qu'il croit être le but de la vie par l'emploi qu'il fait de cette liberté. Que tous ceux qui voudraient connaître le but suprême de la liberté se tournent vers la vie de Nôtre Seigneur et de Notre-Dame.
La première parole de Nôtre Seigneur, rapportée par l'Écriture, fut prononcée alors qu'il avait douze ans : « II me faut être dans les choses de mon Père. » (S. Luc II, 49.) Durant sa vie publique, il affirme encore son obéissance à son Père : « Je fais toujours ce qui lui plaît. » (S. Jean VIII, 29.) Et maintenant sur la Croix, quand il va faire face à la mort, et librement donner sa vie, ses dernières paroles sont : « Père, je remets mon esprit entre vos mains. » (S. Luc XXIII, 46.) Les dernières paroles des autres hommes ne sont qu'un murmure, mais lui parla d'une voix forte.
Aussi ce n'est pas la mort qui vint vers lui, mais lui qui alla à elle. Nul ne lui ôta la vie ; il la déposa de lui-même. Il mourut par un acte de volonté. L'accent n'était pas mis sur la mort, mais sur l'affirmation de l'éternité de la vie divine. C'était le début de son retour à cette gloire qu'il partageait avec le Père avant que ne fussent posées les fondations du monde.
« Père » — Remarquez ce seul mot qu'il prononce et qui indique sa filiation. Il ne dit pas : « Notre Père », comme nous, car le Père n'était pas de la même façon le sien et le nôtre. Il est le vrai Fils du Père, alors que nous ne sommes que des fils adoptifs.
« Entre vos mains. » — Les mains que le prophète qualifia de « bonnes » ; les mains qui guidèrent Israël jusqu'à son accomplissement dans l'histoire ; les mains qui procurent ce qui est bon, même aux oiseaux de l'air et à l'herbe des champs.
« Je remets mon esprit. » — Remettre ! C'est la consécration. La vie est un cycle. Nous venons de Dieu et nous retournons à Dieu. C'est pourquoi le but de la vie est de faire la volonté de Dieu.
Quand notre Mère vit Jésus incliner la tête et rendre l'esprit, elle se souvint de cette dernière parole que l'on rapporte d'elle dans l'Écriture. Elle s'adressait au maître d'hôtel aux noces de Cana : « Ce qu'il vous dira, faites-le. » (S. Jean II. 5.) Quel beau discours d'adieu ! Ce sont les plus sublimes paroles qui franchirent jamais les lèvres d'une femme : « Ce qu'il vous dira, faites-le. » A la Transfiguration, le Père céleste se fit entendre des Cieux et dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé... Écoutez-le. » (S. Matt. XVII, 5.) Maintenant notre Mère nous parle et nous dit : « Faites sa volonté. »
La douce intimité de trente années passées à Nazareth approche de la fin, Marie va nous donner à tous l'Emmanuel, et elle le fait en nous indiquant la seule et unique voie du salut : la consécration totale à son divin Fils. Nulle part dans l'Évangile on ne dit que Marie aimait son Fils, car l'amour ne se prouve pas par des mots. Mais son amour est caché sous la soumission de son esprit à Jésus, et dans le dernier ordre qu'elle nous donne : « Ce qu'il vous dira, faites-le. »
Les dernières paroles de Jésus et de Marie qui nous soient rapportées furent des paroles de soumission : Jésus se remettait au Père ; Marie nous demandait de nous remettre au Fils. C'est là la loi de l'univers. « Car tout est à vous : mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu. » (I Cor. III, 22-23.)
Et maintenant regardez le problème en face : Que faites-vous de votre liberté ?
Vous pouvez en faire trois choses :
1° La garder pour vos désirs égoïstes ;
2° La fractionner en minuscules parcelles pour des plaisirs sans valeur, ou des fantaisies éphémères ;
3° La remettre à Dieu.
1° Si vous gardez pour vous votre liberté, alors parce qu'elle est arbitraire et sans règle ni mesure, vous vous apercevrez qu'elle dégénère en une affirmation insolente de votre moi. Une fois que toutes les choses vous sont permises, simplement parce que vous les désirez, vous devenez l'esclave de votre choix. Si vous vous obstinez à boire autant que vous voulez, vous comprendrez bientôt non seulement que vous n'êtes plus libre de ne pas boire, mais que la boisson est devenue votre maître. La liberté illimitée, c'est la tyrannie illimitée. C'est ce que Nôtre Seigneur voulait dire par ces mots : « Quiconque commet le péché est esclave du péché. » (S. Jean VIII, 34.)
2° La seconde alternative est de devenir un dilettante en employant votre liberté comme un oiseau qui gazouille, puis s'envole et se pose d'abord sur une fleur, puis sur une autre, mais ne vit pour aucune et meurt sans aucune. Il n'est rien que vous désiriez de tout votre cœur, car votre cœur est brisé en mille morceaux. Ainsi vous en arrivez à être divisé contre vous-même, la guerre civile fait rage en vous, car vous êtes emporté par des courants contraires.
Vous changez de goûts et de désirs dès que vous êtes lassé, mais vous-même ne changez pas. Vous ressemblez à cet homme qui au petit déjeuner fit remarquer à la cuisinière que son œuf n'était pas frais et lui en demanda un autre. Une minute après, elle lui en apporta un autre, mais à la dernière bouchée il s'aperçut que c'était le premier œuf, qu'elle s'était contentée de retourner. Et vous aussi, vous restez toujours le même ; vous changez de désir, mais non pas d'âme. Dans ce cas, même l'intérêt que vous portez aux autres n'est pas réel.
Dans vos moments de franchise vous reconnaissez que votre comportement envers les autres, était basé sur l'intérêt person¬nel ; vous les laissez parler quand ils sont de votre avis, sinon vous leur imposez silence ; même vos moments d'amour ne sont qu'un échange stérile d'égoïsmes ; vous parlez de vous pendant cinq minutes et l'autre parle de lui pendant cinq minutes, et s'il dépasse ce temps, c'est un fâcheux.
Il n'est pas surprenant que de telles personnes disent souvent : « II faut que je me reprenne. » Elles avouent ainsi qu'elles sont comme des miroirs brisés, dont chaque morceau reflète une image différente. Au fond c'est de la débauche, ou l'incapacité de choisir parmi de nombreux attraits ; l'âme est éparpillée, multiple, ou « légion » comme Satan se nomme lui-même.
3° Finalement, vous pouvez employer votre liberté, comme le fit le Christ sur la Croix, lorsqu'il remit son esprit au Père, et comme Marie nous le dit à Cana, en faisant sa volonté en toutes choses. Voilà la liberté parfaite : le déplacement du moi en tant que centre de la volonté, pour fixer choix, décisions et actions sur l'amour divin. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme aux Cieux. »
Nous sommes tous comme ces mollusques qui ne peuvent vivre sans être fixés au rocher. Notre liberté nous oblige à nous accrocher à quelque chose. La liberté ne nous appartient que pour en faire don ; nous sommes libres de choisir notre maître. Se livrer à celui qui est le parfait amour, c'est se vouer au bonheur, et par là être parfaitement libre.
Ainsi, « le servir, c'est régner ». Mais nous avons peur. Comme saint Augustin au début de sa vie, nous disons : « Je veux bien vous aimer, Seigneur, un peu plus tard, mais pas maintenant. » Craignant celui qui vient à nous en robe pourpre et cou¬ronné d'épines, nous demandons : « Les champs de votre moisson doivent-ils être fumés par la pourriture de la mort ? » L'or doit-il être purifié par le feu ? Ces mains qui nous font signe doivent-elles porter les marques sanglantes des clous ? Faut-il que je renonce à ma chandelle si j'ai le soleil ? Faut-il que je cesse de frapper si la porte de l'amour est ouverte ? N'agissons-nous pas envers Dieu et Marie comme un enfant qui s'irrite de l'étreinte affectueuse de ses parents, parce que nous ne sommes pas disposés à aimer ?
Voici les réflexions de Francis Thompson lorsqu'il entendit ces mots de la bouche d'un enfant :
« Pourquoi m'attirez-vous ainsi
Pour me prendre sur vos genoux ?
Voyons, vous m'étouffez !
S'il vous plaît, laissez-moi :
Je veux bien que vous m'aimiez, mais de temps en temps.
Et quand j'en ai envie ! »
Ainsi j'entendis un jeune enfant.
Un enfant rebelle, un jeune enfant
Qui repoussait des bras affectueux
Et qui lançait ce cri hargneux.
Et je me tourne vers le Dieu de bonté :
« Pardon, ô vous qui êtes l'amour suprême !
Car il me semble que ces bras étaient les vôtres,
Et que cet enfant, c'était moi. »
Comme l'a dit Pascal : « II n'y a que deux sortes d'êtres que l'on puisse appeler raisonnables : ceux qui servent Dieu de tout leur cœur parce qu'ils le connaissent, et ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas. »
II y a donc de l'espoir pour ceux qui ne sont pas satisfaits de leur choix et qui éprouvent un désir. Si vous ne faites que cela, vous créez un vide. Mieux vaut dire : « Je suis un pécheur » que de dire : « Je n'ai pas besoin de la religion. » Le vide peut être comblé, mais celui qui est imbu de lui-même n'a pas de place pour Dieu. Si seulement nous pouvions nous remettre à Dieu, nous nous exclamerions avec saint Augustin, « O beauté ancienne, je t'ai aimée trop tard », comme nous l'avons découvert dans les paroles du grand poète :
« O trésor qui dans tout trésor reste introuvable, O amour qui dans tout amour nous manque, O cime qui surpasse toutes les autres, O beauté qui laisse toute beauté insatisfaite. Vous qu'on ne peut posséder et qui rendez vaine toute autre possession. »
Extrait de la page 89 à 94. Edition Salvador 1959
Du haut de la Croix, SEPTIEME PAROLE DU CHRIST MGR Fulton J. SHEEN G. G.
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