LA PLUS RADICALE DE TOUTES LES ERREURS,
CONSISTE A CROIRE QUE LA VIE D’ICI-BAS C’EST UNIQUEMENT ÇA VIE.
Je dis radicale, parce qu’elle est la première. Tandis que les autres erreurs ne se produisent qu’avec l’âge, celle-ci tend à s’emparer de l’homme dès l’enfance. Enveloppée dans les sens, comme le corps dans les langes, la raison à moitié éveillée, ne connaît, pendant les premières années, d’autre vie que la vie d’ici-bas. Pour la désabuser, ou, si tu veux, pour l’éclairer, il faut du temps et beaucoup de soins radicale. A la différence des autres erreurs qui ne portent, en général, que sur quelques points particuliers, ou n’atteignent que la surface de l’âme, celle-ci attaque l’homme dans le plus intime de son être, la notion même de la vie, et, l’attaquant ainsi, elle le fascine. Son charme trompeur désoriente la raison, désoriente la volonté, désoriente le cœur, fausse toute l’existence et finit par attirer sa victime dans la gueule de l’antique serpent. L’anecdote suivante te fera comprendre ma pensée.
Jeune écolier, j’étais en vacances. C’était au mois de septembre : les noisettes étaient mûres. Il était connu que les plus belles se trouvaient sur le flanc d’une montagne exposée aux rayons du midi. Quelques arbres, beaucoup d’arbustes, des broussailles et des ronces masquaient le pied de rochers abrupts, dénudés par la pluie et dont les recoins, parfaitement abrités, servaient de repaires à des reptiles plus ou moins dangereux. Un de mes camarades et moi nous nous engageons gaiement dans la montagne, cherchant des yeux, à droite et à gauche, des noisetiers à dévaliser.
A peine avons-nous fait quelques pas, et nous apercevons à la cime d’un jeune frêne un pinson qui poussait de petits cris plaintifs, battait des ailes et descendait de branche en branche, sans remarquer notre présence ou sans en être effrayé.
Nous nousarrêtâmes à regarder ce spectacle, dont la cause nous était inconnue. Cependant l’oisillon descendait toujours et arrivait presque à la hauteur de nos tètes, lorsque, baissant les yeux, nous vîmes au pied de l’arbre une vipère d’assez forte taille, immobile, la tête haute et les yeux fixés dans ceux de l’oiseau. Elle le fascinait, et, en le fascinant, l’attirait dans sa gueule. Nous comprîmes ; et d’un mouvement de bras, coupant le rayon visuel, nous rompîmes le charme.
Le serpent s’enfuit, et l’oiseau délivré prit son essor, non sans nous remercier beaucoup et avec raison ; car un instant plus tard il était perdu. L’effet produit sur l’oiseau par le regard fascinateur du serpent, l’erreur qui consiste à prendre la vie d’ici-bas pour la vie, le produit sur les malheureux dont elle s’empare. Victimes de cette erreur radicale, ils ne voient plus rien au delà de cette vie ; au delà des affaires de cette vie, rien ; au delà des occupations de cette vie, rien ; au delà des biens et des maux, des joies et des peines de cette vie, rien. Pour eux tout est renfermé dans les étroites limites du temps. Qu’on essaye de leur parler d’une autre vie, d’autres intérêts, d’autres biens, d’autres maux : comme l’oiseau fasciné, ils ne voient rien, ils n’entendent rien. Ils vont, ils vont toujours dans la voie où le charme trompeur les attire.
Veux-tu, cher ami, t’en convaincre par toi-même ? Regarde-les à l’œuvre, observe leurs habitudes ; connais leurs préoccupations, leurs craintes, leurs ambitions, leurs douleurs. Lis leurs journaux, leurs livres, leurs discours publics ; prête l’oreille à leurs conversations intimes. Renouvelée dix fois, vingt fois, à toute heure et dans toutes circonstances, l’épreuve te rapportera la même réponse : fascination, fascination de la bagatelle, qui les empêche de voir les biens réels, les maux réels, et surtout l’abîme vers lequel ils marchent. Les infortunés ! Et chaquejour ils y tombent par milliers.
Tiré de: LA GRANDE ERREUR DU XIXe SIÈCLE
PAR Mgr GAUME, PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE
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