Ai-je la vraie charité chrétienne …
Grave question, pour la solution de laquelle il est nécessaire de s'en poser plusieurs autres. Quels sont mes sentiments à l'égard du prochain ? N'ai-je pas des pensées malveillantes, des idées désavantageuses relativement à telle ou telle personne ? N'ai-je pas conçu du mépris de telle autre, soit parce qu'elle me paraît peu sensée ou peu instruite, soit parce que sa condition est inférieure à la mienne ? N'y a-t-il pas dans mon cœur une aversion volontaire pour une autre, dont la figure, le langage, les manières me déplaisent ? Ne me suis-je pas dit à son sujet : « Je ne lui veux point de mal, mais nous ne devons pas avoir de relations ensemble, je ne puis la voir ? » comme si un tel raisonnement n'était pas absolument contraire aux maximes du Sauveur !
N'ai-je pas peut-être même de la haine pour telle ou telle femme, que je déteste dans mon cœur, que je voudrais humilier, dont les succès me tourmentent et les revers me réjouissent ? Ne l'ai-je pas considérée et traitée comme une rivale et une ennemie ? N'ai-je pas renoncé à la société de celles qui m'ont fait du mal ou qui ont compromis ma réputation, en me disant à moi-même : « Elle s'en souviendra... qu'elle ne me demande jamais aucun service ! Plus rien de commun entre nous ? » Cette rancune n'a-t-elle pas encore été suivie de désirs de vengeance, que j'ai cherché à me déguiser sous le spécieux prétexte qu'ils étaient inspirés par l'amour de la justice et que je devais tenir à mes droits ? Hélas ! Où en serais-je si Dieu voulait exercer ses droits à mon égard et me punir pour toutes les fois que j'ai eu tort !
N'ai-je pas mis en pratique cette infernale maxime, si universellement en vogue parmi les gens du monde : qu'on doit rendre à chacun la monnaie de sa pièce, le bien pour le bien et le mal pour le mal, comme si Nôtre-Seigneur n'avait pas dit et répété, de la manière la plus formelle, que nous devons aimer nos ennemis, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux qui nous persécutent ? Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous un jour à attendre ? …
Lorsque j'examine ma conscience, ne dois-je pas reconnaître que j'ai pour le moins à me reprocher des procédés indélicats et désobligeants, des manières peu aimables, des vivacités, des contestations, parfois même de petits manèges et des complots dont le but véritable est de nuire positivement au prochain ? N'ai-je pas montré quelque dureté à l'égard des pauvres ? Mon nom figure peut-être avec orgueil sur les listes de souscription, mais lorsqu'un infortuné vient me demander un secours, ne m'arrive-t-il pas de le rebuter par mon ton tranchant, mon air de mauvaise humeur, ma froideur ? Ce pauvre n'est-il pas aussi le membre souffrant de Jésus-Christ ? Ah ! Si j'avais la foi pratique, lorsqu'un de ces amis de Jésus vient frapper à ma porte, je le recevrais comme lui-même !
Je craindrais plutôt de le faire attendre, exposé au vent et à la pluie, que les riches et les grands qui viennent me faire visite. Je courrais à sa rencontre et, par mon visage souriant, par mes affectueuses paroles, par une aumône abondante, je montrerais que je le considère comme l'un des privilégiés de mon divin Maître !
C'est bien spécialement dans l'exercice des œuvres de miséricordes que la charité est mal comprise et mal pratiquée. Une personne riche mettra une pièce d'or à une quête, et moment après elle chicanera un pauvre ouvrier pour son salaire ou marchandera avec une insistance ridicule un objet de quelques sous. Une autre se montrera très généreuse pour procurer aux indigents le pain matériel, mais elle refusera un centime pour les institutions destinées à leur procurer le pain d la parole divine ou encore pour la propagande des livres religieux dont le but est de nourrir et de sauver les âmes ; jamais on ne parviendra à lui en faire apprécier l'utilité. Combien l'illusion n'est-elle pas plus grande, lorsqu'il s'agit d'exercer personnellement la charité spirituelle par de bonnes paroles, d'amicales exhortations, et tout ce qu'on désigne sous le nom d'industries du zèle ! Il semble à la plupart des chrétiennes que ce genre de charité doive être l'apanage exclusif du clergé et des personnes pieuses, vouées d'une manière spéciale à l'apostolat au milieu du monde.
Nombreux donc sont les devoirs que la charité nous impose, difficile en est la pratique. Difficile, non pas précisément en elle-même, mais parce que nos habitudes ne sont pas en harmonie avec l’exercice évangélique de cette vertu, et aussi parce que les exemples que nous avons à chaque instant sous les yeux la combattent encore davantage. On ne peut pour ainsi dire faire un pas sans assister à une violation plus ou moins accentuée du divin précepte de la charité chrétienne les personnes que nous fréquentons, les paroles que nous entendons, les lectures que nous faisons déposent en nous des impressions toutes contraires à celles qui devraient caractériser un disciple du Dieu d'amour.
Les meilleurs publicistes eux-mêmes se permettent trop souvent, pensons-nous, des attaques, des recriminations, qui laissent sur l'âme des lecteurs une trace inévitable. Sans doute, on doit déclarer la guerre aux ennemis de la foi, démasquer leurs projets impies et leurs ruses infernales, venger l'Eglise de leurs calomnies et la religion de leurs sophismes ; mais on ne fait pas assez la distinction entre les doctrines et les personnes, d'où il résulte que la vraie notion de la charité s'altère.
Parfois peut-être l'étendue du grand devoir de la charité nous épouvantera ; mais confiance ! Jésus nous viendra eu aide ! N'oublions pas que c'est lui que nous aimons dans la personne de nos frères.
On fête le 5 septembre, Saint Laurent Justinien, patriarche.
Laurent aspira dès son enfance à devenir un saint. A dix-neuf ans, il entrevit dans une extase les splendeurs de l'éternelle Sagesse et dès lors, toutes les choses de la terre pâlirent à ses yeux éblouis des ineffables beautés du ciel. Lorsque la céleste vision eut disparu, il s'était fait, au cœur de Laurent, un vide immense que Dieu seul pouvait remplir. Le saint jeune homme refusa une très illustre alliance qui lui était offerte, et s'enfuit secrètement à Venise dans le couvent des chanoines réguliers de saint Georges. Là, il s'appliqua à déraciner toutes les inclinations naturelles qui pouvaient contrarier son union avec Dieu, son unique amour. Dans cette lutte incessante qu'il soutenait contre lui-même, Laurent appréciait toutes ses souffrances avec le crucifix, et comparait leur durée avec l'éternité après laquelle il soupirait. Dans la maladie, il supportait sans se plaindre les plus douloureuses opérations. Devenu général de son Ordre, il fortifia et développa son amour de la croix ; évêque et patriarche de Venise, il accomplit, malgré les injures et les calomnies, la réforme de son diocèse. « En quoi ! dit-il, au début de sa dernière maladie, vous me préparez un lit de plume ? Non, jamais, puisque mon Seigneur s'est étendu sur une croix douloureuse. Couchez-moi sur la paille. » Puis, dans une extase, il s'écria : « Mon bon Jésus me voici, je viens à vous ». Il expira en 1435, à soixante-quatorze ans.
Extrait de : Lectures Méditées (1933)
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