Lettre du Révérend Père de S... à Madame de C… (suite)
Que sont : l'impatience, la rudesse, la brusquerie ? Simplement le triomphe des nerfs sur la volonté...
Singulière faiblesse ! Abdication misérable : Le moi intellectuel cède l'empire au bouillonnement du sang, au tressaillement des fibres ! Et qu'en résulte-t-il ? Souffrance pour autrui, souffrance pour soi-même.
Rien n'est plus faible que l'homme impatient. Il est à la merci d'un mot, d'un geste, d'un incident quelconque. Le premier venu peut, en excitant sa colère, lui arracher son secret, le pousser à des résolutions folles, à des actes coupables ; en un mot, le gouverner et l'avilir.
Soyez donc patiente pour rester forte et maîtresse de vous-même, Henriette. Il faut aussi être patient pour demeurer juste et raisonnable. L'impatience est presque toujours une injustice absurde.
Si la contrariété nous vient d'un objet inerte ou d'un être inconscient, s’emporter contre cet être ou cet objet, c'est, vous en conviendrez, le superlatif de la sottise.
Si nous sommes contrariés par des circonstances tenant au cours providentiel des choses, l'impatience n'est pas moins absurde. Ces événements, Dieu les envoie ; il faut donc courber la tète avec soumission, ou bien commettre la plus insigne des folies : la révolte contre Dieu même.
Sommes-nous irrités, blessés par quelqu'un ? La faute qui nous offense est volontaire ou involontaire. Involontaire, elle mérite notre pardon immédiat ; il y a cruauté à la punir par des paroles amères.
Volontaire, cette faute tient à quelque travers d'esprit ou de cœur chez celui qui l'a commise. L'impatience est dans ce cas une maladresse, car elle procure un moment de triomphe à ceux qui voulaient nous peiner. D'ailleurs, l'emportement ne cesse pas, même alors, d'être injuste ; car nous aussi, nous avons des travers, et nous entendons qu'on les supporte sans colère. Il faut donc accorder aux défauts du prochain la même indulgence.
— Mais, me direz-vous, nul autour de moi ne souffre patiemment mes fautes.
— C'est possible ; et cependant votre impatience contre le prochain, volontairement coupable, n'en, reste pas moins injuste. Il est, en effet, quelqu'un qui supporte avec mansuétude vos erreurs et vos défauts ; ce quelqu'un, c'est Dieu ; c'est Dieu à qui vous dites chaque jour: — « Pardonnez-moi comme je pardonne. » Vous réclamez sa miséricorde, sachez remplir la condition que lui-même vous a dictée. Imitez d'ailleurs sa patience infinie à l'égard de vos frères. Pourquoi ne pourriez-vous souffrir en eux ce que Dieu supporte?
L'impatience a de plus l'inconvénient de n'être utile à rien ; au contraire, elle embrouille les situations et aggrave les difficultés. Ceux que nous reprenons avec rudesse seront plus insoumis ou plus maladroits ; s'ils nous aiment peu, ils nous aimeront moins ; s'ils manquaient de zèle, ils auront désormais de la mauvaise volonté ; si leur langage ou leurs procédés sont offensants, notre emportement provoque de nouvelles insultes.
D'ailleurs, on ne saurait se mettre en colère plus ou moins sans être plus ou moins ridicule. Ainsi, le soin de notre propre dignité nous défend ces intempérances de langage, ces violences du geste qui indiquent bien comme on l'a dit, l'absence de la raison, et qui décomposent souvent les traits d'une façon hideuse.
C'est entendu, Henriette, vous serez patiente. Vous aurez aussi compassion des souffrances et des misères autour de vous ; votre compassion sera vraie, féconde en bonnes paroles, mais surtout en douces prévenances. Dans la famille, elle s'attachera à guérir les froissements, les susceptibilités ; elle émoussera ces mille petites épines, tourment caché de la vie intime.
Enfin, notre douceur sera condescendante:
Ne pas avoir de volonté ; voilà le meilleur secret pour s'entendre avec tout le monde. Cédez, cédez en tout ce qui ne blesse que vos goûts personnels ; et cédez le sourire aux lèvres, n'ayez pas l'air de vous sacrifier; témoignez au contraire de l'empressement et du plaisir à exécuter comme s'ils étaient les vôtres, les ordres ou les projets d'autrui.
Si vous prenez courageusement ce parti, chère filleule, vous reconnaîtrez bientôt la douceur pour la plus sanctifiante des vertus. Nulle autre, en effet, n'est d'un usage aussi étendue ; l'occasion de la pratiquer se présente à chaque instant. Elle exige une vigilance et une mortification continuelles, afin d'apercevoir et de réprimer à temps tout mouvement contraire.
En purifiant le cœur, en le maîtrisant, la douceur devient une source abondante de grâces ; l'âme doucement, pieusement aimable, est toujours dans une excellente disposition pour bien prier. Ne prend-elle pas, jusque dans le commandement, le ton de la prière? C'est pourquoi sa prière va droit au cœur de Dieu, et lui commande la miséricorde et la bonté.
Heureuse vertu qu’est la douceur ! Dieu l'a pour infiniment agréable. Il nous la prêche en toutes les pages des Livres sacrés. Lorsqu'il daigne se servir des hommes pour l'exécution de ses desseins sur le monde, son choix se fixe sur les caractères les plus doux.
Moïse est appelé à délivrer le peuple de Dieu, parce qu'il est le plus doux des hommes: Mitissimus hominum ! Si David a le sceptre en Israël, c'est qu'il peut se féliciter d'être très doux : « Seigneur souvenez-vous de David, et de toute sa douceur. »
La raison de cette prédilection divine, c’est que Dieu ne peut pas ne pas s'aimer lui-même et s'aimer dans les créatures qui lui ressemblent. Saint Paul disait aux Éphésiens : « Soyez les imitateurs de Dieu. Efforcez-vous de lui ressembler comme des fils bien-aimés. »
Eh! bien, la vertu de douceur a des traits de ressemblance remarquables avec Dieu.
Quand je m'élève par la pensée à ce Dieu souverain dominateur de l'univers, ce qui m!apparaît avec plus d éclat, c'est son immutabilité. Autour de son trône tout s'agite, tout change tout passe ; Seul, il demeure immuable. Que les hommes se multiplient ou meurent, que les peuples s'élèvent ou disparaissent, que les empires fleurissent ou périssent, qu'importe à son immutabilité?
Quand les astres éteints ne laisseraient plus que des ténèbres dans la création, quand tous ces mondes brisés ne formeraient plus dans l'immensité de l'espace qu'un peu de poussière, Dieu serait toujours le même dans son essence, immuable dans sa grandeur, portant un nom incommunicable, habitant une région inaccessible au succès comme au revers. Il est immuable ! Immuable de sa nature il se conduit à l'égard des hommes avec cette immutabilité, c'est-à-dire avec la bonté miséricordieuse, avec la miséricorde pleine de douceur qui le caractérise.
Dieu est infini en tout ; mais la douceur semble dominer ses autres attributs. L'Écriture exalte principalement la divine mansuétude. Jésus-Christ se fait appeler par saint Jean l’Agneau de Dieu. Quoi de plus doux que cette image?
Et quelle douceur dans la personne de Jésus ! Saint Paul réclamait plus tard l'obéissance des Corinthiens, au nom de la douceur du Divin Maître ! Il fallait que le charme en fût demeuré bien puissant dans le souvenir des premiers disciples ! Aussi pour caractériser cette mansuétude si particulièrement touchante dans la parabole de l'Enfant Prodigue et celle de la Brebis Égarée, l'Esprit-Saint voulut se montrer au baptême de Jésus-Christ sous la forme d'une colombe. La colombe est sans fiel, elle ne frappe jamais qu'avec l'aile !
Concluons, chère enfant : Pour le philosophe chrétien, la douceur est l'immutabilité de Dieu communiquée à l'âme. Dans la pratique journalière, cette vertu est la manifestation de la charité dans les jugements, dans le langage, dans les actions.
Dieu a promis à la douceur « qu'elle posséderait la terre. » C'est nous indiquer son empire sur les cœurs. Nous avons déjà effleuré ce sujet. Vous me permettrez d'y revenir.
Fin de ce chapitre
Tiré de : A VINGT ANS MARIAGE ET BONHEUR (Mme E. D’Aguillon) 1924 (163-173)
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