La Vie de Sainte Jeanne d’Arc… (Partie 3 de 3)
EXTRAIT DES INTERROGATOIRES AU PROCÈS DE JEANNE D'ARC.
Le 21 février 1431, c'est la première audience.
Jeanne apparaît dans la chapelle de la forteresse, vêtue en homme, les fers aux pieds, devant ses quarante-trois juges ! On lui assigne sa place, près des greffiers.
Pierre Cauchon: — Jurez-vous de dire la vérité sur tout ce qui vous sera demandé concernant la foi?
Jeanne: — De ma vie chez mon père et ma mère, ainsi que de ce que j'ai accompli depuis mon arrivée en France, je jurerai volontiers. Mais je n'ai jamais confié à personne toutes les révélations qui me sont venues de la part de Dieu, si ce n'est à mon roi. Et je ne les révélerai pas, dût-on me couper la tête.
— Pour la deuxième et la troisième fois, nous vous avertissons et ordonnons de faire serment de dire toute la vérité, sur ce qui touche notre foi.
Jeanne, agenouillée, les mains sur le missel:
— Je jure de dire la vérité sur ce qui me sera demandé et que je saurai, en matière de foi.
— Où avez-vous été baptisée ?
— Dans l'église de Domrémy.
— Quel prêtre vous a baptisée ?
— Je crois que c'est Messire Jean Minet.
— Quel âge avez-vous ?
— Dix-neuf ans, je pense.
— Dites votre Pater, je vous prie.
— Je ne dirai mon Pater qu'en confession.
Scandalisés, les juges se récrient. Et pour embarrasser Jeanne, ils lui parlent tous à la fois. Alors, elle:
— Beaux Seigneurs, parlez l'un à la fois. A la fin de cette première séance, Pierre Cauchon lui dit:
— Jeanne, défense vous est faite de sortir de prison sous peine d'être accusée d'hérésie.
— Je ne promets rien. Si je parviens à m'échapper, on ne pourra me reprocher d'avoir violé ma foi. Je suis maltraitée en prison. On m'attache avec des chaînes et des entraves de fer.
— C'est pour prévenir votre évasion qu'on vous met aux fers.
— J'ai tenté de m'enfuir une fois, je l'avoue. Et je recommencerais si je le pouvais. Il n'y a rien de mal là-dedans.
La deuxième audience, le 22 février.
De nouveau on ordonne à Jeanne de prêter serment.
— Je vous ai fait serment hier ! Cela devrait vous suffire; vraiment vous m'accablez !
Maître Jean Beaupère, recteur de l'Université de Paris, procède ce jour-là, aux interrogatoires.
— Dans votre jeunesse, avez-vous appris quelques métiers ?
— Je sais coudre et filer le linge.
— Que savez-vous du duc d'Orléans ?
— Je sais que Dieu aime bien le duc. J'ai eu plus de révélations sur le duc d'Orléans que sur aucun homme vivant, à part mon roi.
— Quand votre voix vous montra votre roi, y avait-il là quelque lumière ?
— Passe? Outre.
— Avez-vous vu un ange au-dessus de votre roi ?
— Épargnez-moi, passez outre ! Je puis vous dire cependant qu'avant de me mettre à l'épreuve, le roi a eu beaucoup d'apparitions et de belles révélations.
— Quelles apparitions et quelles révélations le roi a-t-il eues ?
— Demandez-le au roi lui-même. Mon roi et bien d'autres ont vu et entendu les voix qui venaient à moi.
— Entendez-vous souvent cette voix ?
— Il n'y a pas de jour que je ne l'entende. Je ne lui ai jamais demandé autre chose que le salut de mon âme.
Le 24 février, troisième audience.
Par trois fois, Pierre Cauchon somme Jeanne de prêter serment.
— Par ma foi, s'écrie Jeanne, vous pourriez me demander des choses que je ne pourrais vous dire. Par exemple en ce qui a trait à mes révélations que j'ai juré de ne pas dire. Alors si je jurais, je deviendrais parjure. Prenez garde !Vous accumulez là une grande responsabilité.
Jean Beaupère: — Quand avez-vous mangé et bu pour la dernière fois ?
— Je n'ai mangé ni bu depuis hier après-midi.
— A quelle heure avez-vous entendu la Voix qui vient à vous ?
— Hier je l'ai entendue trois fois: le matin, à l'heure des vêpres, puis lorsque sonna l'Ave Maria du soir.
— Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous parviendrez à vous évader de prison ?
— Je n'ai pas à vous répondre. Beaupère, à brûle-pourpoint.
— Êtes-vous en état de grâce !
— Si je n'y suis, Dieu m'y mette; si j'y suis, Dieu m'y garde. Je serais la plus dolente du monde si je savais ne pas être en la grâce de Dieu.
— Jeanne, désirez-vous un habit de femme ?
— Donnez-m'en un. Je le prendrai et partirai. Autrement, non ! Je me contenterai de celui que je porte, puisqu'il plaît à Dieu que je m'habille ainsi.
Le 27 février, quatrième audience.
— Jeûnez-vous chaque jour durant ce carême ?
— Est-ce que cela regarde votre procès ?
— Assurément !
— Alors, oui ! J'ai jeûné chaque jour.
— Depuis samedi, avez-vous entendu cette Voix qui vient à vous ?
— Je l'ai entendue plusieurs fois.
— Cette Voix, est-ce une voix d'ange ou de saint ?
— C'est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Si vous en doutez, enquêtez à Poitiers où j'ai déjà été interrogée.
— Comment savez-vous que ce sont des saintes ?
— Elles me conduisent depuis sept ans ! Je les connais parce qu'elles se sont nommées à moi.
— Laquelle de vos apparitions vous est venue la première ?
— Ce fut saint Michel. Je le vis de mes yeux. Il n'était pas seul, mais bien accompagné d'anges du ciel.
— Aviez-vous la permission de Dieu pour venir en France ?
— J'aurais préféré être tirée à quatre chevaux, que d'y venir sans Sa permission.
Son interrogateur la pressant ensuite sur l'habit d'homme qu'elle porte, elle lui répond:
— L'habit est peu de chose, moins que rien ! Je n'ai pris cet habit que sur l'ordre de Dieu et ides anges.
Les juges tentent maintenant de lui faire compromettre son roi.
— Comment le roi a-t-il pu ajouter foi à vos dires ?
— Parce qu'il avait de bons signes, et par ses conseillers.
On lui passe cette épée gagnée sur un Bourguignon, et Jeanne explique:
— Je la portais à Compiègne parce que c'était une bonne épée de guerre utile pour donner de bonnes buffes et de bons torchons.
On l'interroge ensuite sur son devoir personnel.
— A qui avez-vous confié vos biens ?
— Mes frères, je crois, ont tout mon bien; mes chevaux, mon épée, et tout le reste qui vaut plus de douze mille écus.
— Que préférez-vous de votre bannière ou de votre épée ?
— J'aime quarante fois mieux ma bannière que mon épée. Durant la bataille, elle m'évite de tuer. Je n'ai jamais tué personne !
Le 3 mars, « sixième et dernière audience » de Jeanne dans la chapelle de la forteresse.
— Avez-vous vu autre chose que la face de sainte Catherine et de sainte Marguerite ?
— Plutôt que de dire tout ce que je sais, j'ai-I nierais mieux que vous me fassiez couper le cou.
— Croyez-vous que vous auriez commis un péché mortel en prenant un habit de femme ?
— Je fais mieux en obéissant à mon souverain | Seigneur qui est Dieu, et en le servant.
— Les femmes de la ville de Reims ne faisaient-elles pas toucher leurs anneaux à celui que vous portiez au doigt ?
— Beaucoup de femmes ont touché mes mains et mes anneaux, mais j'ignore leur pensée et leur intention.
— Quand vous couriez le pays, receviez-vous souvent les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ?
— Oui, de temps à autre.
— En habit d'homme ?
— Oui, mais je ne me souviens pas de les avoir reçus en armes.
Le mercredi 23 mai, on lit à Jeanne, les douze articles de son procès.
Article premier.
Jeanne, tu as dit que dès l'âge de treize ans, ou environ, tu as eu des révélations et apparitions d'anges et de saintes. Cela n'est que fictions mensongères, séduisantes et pernicieuses, elles ne peuvent procéder que d'esprits diaboliques.
Article 2.
Item, tu as déclaré que saint Michel, accompagné d'anges vint à toi en la ville de Chinon. Qu'ils entrèrent avec toi dans la chambre du roi devant lequel s'inclina un ange, porteur d'une couronne. Et tu as dit que cette couronne, que tu appelles « signe » fut remise à l'archevêque de Reims qui la remit à son roi, en présence d'une multitude de princes: ce n'est pas vraisemblable, mais mensonge présomptueux, séducteur, pernicieux.
Article 3.
Item, tu as dit que tu connaissais les anges et les saintes par bon conseil, confort, et doctrine qu'ils te donnaient: ce n'est pas suffisant pour connaître les dits saints et anges, et tu erres dans la foi.
Article 4.
Item, tu as dit que tu es assurée de certaines choses à venir, que tu as reconnu des hommes que tu n'avais jamais vus auparavant et cela par les Voix de saintes Catherine et Marguerite. Et quant à cela, les clercs disent que c'est superstition, divination, présomptueuse assertion et vaine jactance.
L'Article 5 prend à partie l'habit d'homme, qu'une femme n'a pas le droit de porter, d'après le Deutéronome, «sous peine d'être en abomination à Jéhovah ».
L'Article 6 condamne la Pucelle comme traîtresse perfide et cruelle, pour avoir dit « qu'aux coups, on verrait qui aurait meilleur droit ».
L'Article 7 la décrie comme « impie envers ses parents » pour les avoir quittés sans leur consentement.
L'Article
L'Article
L'Article 10 affirme que c'est « transgresser le précepte de charité que de dire que sainte Catherine et sainte Marguerite ne parlent pas l'anglais ».
Pour finir, les articles 11 et 12 dénoncent tout simplement cette pauvre Jeanne, comme « invocatrice des démons et schismatique ».
La lecture des articles terminée, on demande à Jeanne de se soumettre à l'Eglise. Elle répond:
— Je maintiens tout ce que j'ai dit au procès. Si j'étais en jugement et voyais le bourreau prêt à allumer le feu pour me brûler, je ne parlerais pas autrement !
Jeanne est condamnée d'avance ! Ces soixante-dix articles d'accusation qu'on a réduits à douze, ont été rédigés de façon à impressionner davantage les docteurs et bacheliers, ainsi que l'Université de Paris auxquels on les soumet.
Le plus affreux prétexte à la condamnation de Jeanne, (le plus affreux, parce qu'il fut considéré comme le crime principal, le point final, déterminant sa condamnation à mort) ce fut le fait pour Jeanne de porter l'habit d'homme, son refus tout d'abord d'y renoncer, puis enfin, lorsqu'elle y consent (sur la promesse qu'elle sera confiée à une prison d'Eglise et sera gardée par des femmes) de ne pas persévérer dans sa bonne résolution.
C'est là cette fameuse cause de relapse, dont on l'accuse avec une véhémence qui tiendrait du ridicule, si elle n'était en même temps et surtout, une horrible tragédie, dont l'héroïne, cette pauvre Pucelle, est la victime innocente et sans défense ! En effet, à ce moment, on a tendu à Jeanne un piège: — on lui vole durant la nuit ces vêtements de femme qu'on vient de lui remettre, ne lui laissant que son habit d'homme habituel.
Pour porter cet acte d'accusation contre la jeune fille, on se réclame d'une loi juive de l'Ancien Testament, qui, sous le prétexte de mauvaises mœurs, ou pour empêcher les Juifs de se convertir à une autre religion, défend à un sexe de prendre l'habit de l'autre — « Une femme ne prendra point un habit d'homme, ni un homme ne prendra un habit de femme; car celui qui le fait est abominable devant Dieu ».
Le célèbre Gerson, consulté à ce sujet, a répondu que cette loi juive n'avait plus de valeur judiciaire. D'ailleurs, Jeanne s'habillait ainsi pour sauvegarder sa pudeur, à cause de sa promiscuité inévitable avec des hommes, des soldats. Fait donc, uniquement à son honneur.
La sentence de mort prononcée, on la notifie: au Souverain Pontife, trop éloigné et par conséquent pas du tout tenu au courant des procédures des procès faits à Jeanne; au Sacré Collège des Cardinaux et aux Princes de la Chrétienté, parmi lesquels certains font preuve d'une bonne foi évidente, mais mal comprise.
De nulle part, aucune protestation ne s'élève pour sauver Jeanne ! La majorité de ses juges se prononce contre elle, et « devait » quoi qu'on en dise, se prononcer ainsi ! Jean Wider, dominicain allemand, donc neutre dans cette affaire anglo-française, raconte dans son livre « Maleficies » qu'il sut par Nicolas Lami, licencié en théologie envoyé par l'Université au concile de Baie, que Jeanne « avait avoué qu'un ange de Dieu la visitait régulièrement, et que des gens très habiles avaient été d'avis, par conjectures et par preuves, que, cet esprit était un ange des ténèbres ».
* * *
Le mercredi 30 mai, vers six heures du matin, on annonce à Jeanne qu'elle sera brûlée ce jour-là. Apercevant Pierre Maurice, l'un de ses juges, elle lui dit tristement résignée:
— Maître Pierre, où serai-je ce soir ?
— N'avez-vous pas bonne espérance en Nôtre-Seigneur Jésus Christ ? lui répond-il.
— Oui ! soupire Jeanne. Dieu aidant, ce soir je serai en Paradis.
On lui permet de se confesser. Pierre Cauchon la laisse communier et ordonne qu'on lui accorde tout ce qu'elle demandera.
Vers neuf heures, on la fait monter en charrette et on la mène sur la place du vieux Marché, près de l'église Saint-Sauveur. Les rues avoisinantes, les fenêtres, les toits, sont bondés de monde. Les troupes anglaises ont toutes les peines à contenir cette foule de curieux, sciemment ou inconsciemment cruels à la pauvre Pucelle.
Jeanne est hissée sur l'échafaud. Elle a une longue robe; sa tête, complètement rasée, est couverte d'un chaperon. Maître Nicolas monte à son tour sur l'échafaud, et se met à la prêcher. Il lui lit un long texte de saint Paul, puis avant de la quitter il dit:
— Jeanne, va en paix ! L'Eglise ne peut plus te défendre, et t'abandonne au bras séculier.
Agenouillée, la Pucelle pleure, invoquant la Vierge, les Archanges, ses saintes ! Aux prêtres présents, elle demande des messes. Comme elle demande ensuite une croix, un Anglais lui en fait une avec un bâton. Jeanne embrasse cette croix avec ferveur et la fixe à sa poitrine.
Les soldats s'impatientant, on lui enlève son chaperon, et la coiffe par dérision d'une mitre en papier sur laquelle on a écrit: « hérétique, relapse, apostate, idolâtre ».
— Je ne suis ni hérétique, ni schismatique ! proteste-t-elle.
Les gens d'église pour ne pas encourir les censures ecclésiastiques, quittent alors l'estrade qu'on leur avait réservée car il leur est défendu d'assister à un supplice. Certains d'entre eux pleurent à chaudes larmes.
On lie Jeanne au poteau et elle se laisse faire passivement, invoquant toujours Jésus, ses saintes et saint Michel. Le bourreau allume le bûcher, les flammes crépitent. Le feu monte, enveloppant Jeanne d'une fumée dense. On l'entend s'écrier « Jésus ! Jésus ! » Six fois elle crie ainsi le nom du Christ, puis, inclinant la tête, elle meurt !
Le martyre de Jeanne est consommé ! Son courage émerveille même ses ennemis. Le bourreau lui-même ne se possède plus:
— Nous sommes perdus, perdus ! Nous venons de brûler une sainte ! criait-il.
* * *
« Avant sept ans », avait prédit Jeanne un jour, « les Anglais perdront un plus grand gage que celui qu'ils ont perdu à Orléans ! »
Et en effet le 13 avril 1436, le connétable de Richement entre dans Paris, et la capitale se range sous le roi Charles !
Lors du recouvrement de la Normandie, Charles VII victorieux, voulant réhabiliter les pompes du sacre, veut réhabiliter en même temps celle qui l'y a conduit. Entré à Rouen le 10 novembre 1439, il charge, le 15 février suivant, Guillaume Bouille, ancien recteur de l'Université de Paris, d'ouvrir une enquête sur les procès faits à la Pucelle.
Mais ce n'est qu'en 1456 que le jugement de 1431 qui condamna Jeanne au bûcher, est définitivement frappé de nullité comme: « injuste, inique et mal fondé ». Les juges d'alors déclarent la Pucelle « pure de toute infamie ». Les douze articles du jugement sont déchirés publiquement, deux processions générales sont ordonnées et on érige une croix expiatoire, sur cette place même du Vieux Marché, où Jeanne a subi son ignominieux supplice, pour le salut de la France.
En 1869, Mgr Dupanloup supplie qu'on rende à Jeanne les honneurs dus aux bienheureux. Le 27 janvier 1894, la Pucelle reçoit le titre de « vénérable »; le 18 avril 1909, on la proclame « Bienheureuse »; le 27 mai 1920, elle est canonisée par le pape Benoît XV.
Le 30 mai, la mémoire de la Pucelle devra désormais être célébrée dans l'Église universelle ! Le 24 juin 1923, une loi institue une fête nationale en l'honneur de Jeanne, sainte patronne de la France.
Ainsi se termine l'histoire merveilleuse et tragique de l'humble petite bergère, qui non seulement mena paître ses troupeaux, mais mena aussi son roi sur le chemin de la victoire, du salut, et devint ainsi: Sainte Jeanne d'Arc, vierge et martyre !
Nihil Obstat:
R. Can. Limoges, pter, censor librorum, Ottavae, die 26a Julii 1947
Imprimatur:
J. H. Chartrand, V.G., Ottavx, die 28a Julii 1947
Extrait de : Le roi et la bergère - Vie de Sainte Jeanne d’Arc – Lucille Audet
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