INÉVITABLE ALTERNATIVE, LA VIE ou LA MORT…
Toutes les âmes chrétiennes se divisent en deux classes :
— les âmes mortes... par le péché mortel ;
— les âmes vivantes... par la grâce sanctifiante.
Les âmes mortes sont des transfuges, qui ont changé d'allégeance. En quittant délibérément le plan du ciel où les avait haussées la grâce du baptême, elles se sont installées, au moins temporairement et malgré tous les risques que cela implique, sur le plan de l'enfer.
L'état du péché, dit saint Thomas, est proprement un état de mort. De là vient qu'il est appelé mortel, parce qu'il éteint et fait mourir pour ainsi dire la vie divine dans l'âme.
La rupture d'avec Dieu porte tous les caractères d'une trahison de l'amitié, d'un divorce. Saint Paul, qui n'a pas peur des mots, l'appelle un adultère. Cette infamie se double d'un suicide spirituel.
Âmes ruinées !... qui se sont sabordées elles-mêmes. Sans souci d'aucun choix, elles se sont gorgées de plaisirs de moins en moins avouables. Dégradées, auprès de Dieu, de tout mérite, elles ne savent plus ce qu'elles sont venues faire sur la terre. Si encore elles étaient tourmentées par l'insatisfaction d'elles-mêmes, leur impuissance à s'accepter telles qu'elles sont les débarrasserait de leurs écœurements et les ramènerait tôt à la condition des meilleurs jours. « N'être plus à Dieu, n'être plus pour Dieu, n'être plus avec Dieu ni en Dieu, c'est, dit saint Augustin, être pire que de cesser absolument d'exister. »
Âmes dissociées de Dieu !... Lui seul, hier encore, résumait leur vie. Peu à peu, elles en sont venues à chercher autre chose. Elles se sont déshabituées de travailler dans et pour son amour. Un vide s'est alors creusé en elles. Seulement, ce n'est plus Dieu qui vient le remplir. Ce qui est pire, elles ne trouvent pas anormale leur situation. Leur sort est bien volontaire, car nul n'est jamais contraint de pécher.
Âmes résignées à se passer de Dieu !... apparemment satisfaites, même si elles languissent dans une lamentable disette. Leur obnubilation est telle qu'elles ne discernent plus le sens de la vie. Logis dépeuplés et vides, elles laissent passer la sainteté et le salut devant leurs portes closes. Depuis que Dieu a été sommé de s'en aller, il n'y reste qu'un mélange de mésestime pour ce qui est du ciel, de passion pour ce qui est de la terre, d'indifférence pour ce qui semble neutre. Elles en arrivent à ne pas éprouver la souffrance plus ou moins consciente d'être seules.
Âmes détournées de Dieu !... et du ciel par surcroît. Après avoir perdu la grâce sans peine, peut-être se fixent-elles dans la disgrâce sans remords. Sans remords ? En apparence seulement. On a beau être un misérable et un coquin, on ne peut empêcher la conscience de réclamer. Mais, pour ne pas entendre ses protestations, elles essaient d'étouffer sa voix vengeresse. Au lieu de s'abandonner à Dieu, elles abandonnent Dieu. Heureuses encore si elles ne poussent pas l'infidélité jusqu'à se faire une gloire de leur criminel assoupissement !
Ames tournées contre Dieu !... acharnées après Lui, rebelles à sa loi. Non seulement sans-Dieu, mais anti-Dieu ! Sinistre besogne, tout de même, que de s'attaquer rageusement à celui qui, miséri-cordieusement, veut les sauver comme malgré elles. Seul un mal de folie peut engendrer une perversion pareille. Folie de passion, folie de jouissance, folie d'autre chose, mais folie toujours !
Cet état est la négation du christianisme-doctrine et le mépris du christianisme-vie,
Les âmes vivantes appartiennent déjà au royaume de Dieu, à la lignée des élus. Le ciel est commencé en elles. Nôtre-Seigneur dit : « Celui qui m'aime a la vie éternelle. » Il ne dit pas qu'il l'aura plus tard ; il affirme que, dès maintenant, elle est en lui. En effet, la grâce sanctifiante est le germe de la gloire.
Nanties de la vie de Dieu, ces âmes croient en son amour, elles espèrent en ses promesses, elles acceptent fidèlement ses volontés. « Tout ce qui est fait avec Dieu et pour Dieu, dit saint Augustin, porte le caractère de la vie de Dieu. » Apanage opulent qui vaut au bénéficiaire un riche patrimoine et lui donne comme une première prise de possession des joies célestes. Trésor inestimable, le seul vraiment digne de ce nom. Le reste n'est que chimère et mirage.
Prudentes d'une prudence surnaturelle, ces âmes vivent de façon à ne devoir jamais rougir d'une seule de leurs actions. Elles usent des biens de ce monde comme de talents que Dieu leur a confiés et leur demande de faire fructifier, afin d'être meilleures et plus utiles.
Il leur en coûte parfois de suivre la ligne droite. Mais, convaincues qu'on ne possède jamais assez Dieu et que lui, de son côté, a toujours quelque chose à donner, elles laissent aux imprudentes la poursuite immodérée du périssable, n'en prenant pour elles-mêmes que ce qui leur est nécessaire ou utile, et encore en vue des biens supérieurs du ciel.
Suprême sagesse !
En effet, que resterait-il de l'argent acquis malhonnêtement ; voire d'une fortune accumulée selon les lois de la justice, mais recherchée pour elle-même jusqu'à l'idolâtrie et dissipée dans l'oubli de Dieu ?
Que resterait-il des succès et honneurs convoités avec une avidité poussée jusqu'au mépris du seul honneur vraiment enviable, celui de l'intégrité chrétienne, et jusqu'au sacrifice de l'unique succès inamissible, celui de la gloire éternelle ?
Que resterait-il de tous les plaisirs malsains qui étouffent lentement l'âme, la tiennent en esclavage et compromettent sa destinée ?
De tout cela, il resterait, outre la culpabilité, le remords... tardif peut-être mais certain, si même il ne devient pas éternel.
Que sert à l'homme de vivre en mort s'il meurt sans avoir véritablement vécu ?
Les âmes vivantes ont entendu ces mises en garde.
À la différence des âmes mortes, elles en ont tenu compte.
Qu'on travaille à l'atelier ou aux champs, au comptoir ou à l'usine, au foyer ou au collège, il n'y a en définitive que deux besognes : la bonne et la mauvaise. Pas de troisième terme possible !
De même, qu'on soit médecin ou cultivateur, marchand ou cordonnier, professeur ou étudiant, il n'y a que deux catégories de gens : les bons et les mauvais, les vivants et les morts. On est pour Dieu ou contre Dieu. « Qui n'est pas avec moi, dit Jésus, est contre moi ; qui n'amasse pas avec moi, - dissipe. »
De par la force des choses, on communie à celui que l'on entend servir, on vibre aux mêmes coups d'archet. « Là où est votre trésor, là est aussi votre cœur. »
La vie est une communion au Christ ou à Satan, un apostolat du bien ou un apostolat du mal, une ruée vers les sommets ou une culbute dans les bas-fonds.
Il y a du tragique dans la vie. On ne peut se désolidariser d'avec elle, ni se séparer des actes qui en composent la trame. On est comme on vit, on vit comme on est. Tout, le bien et le mal, est marqué au coin de l'éternité. Chaque action reçoit une frappe qui la catalogue dans l'ordre moral. Chaque personne se donne à elle-même une empreinte qui la classifie.
Combien, qui auront travaillé ensemble ici-bas, vécu dans les mêmes cadres, consenti aux mêmes sacrifices, seront surpris de découvrir que, sur le même chantier et au coût des mêmes efforts, ils ont servi des maîtres différents et que, tout en suivant apparemment la même route, leurs voies n'étaient pas identiques !
Vous qui lisez ces lignes, arrêtez-vous quelques instants, descendez dans votre conscience et demandez-vous :
— Mon âme est-elle vivante ?... ou morte ?
— Est-elle en grâce avec Dieu ?... ou en disgrâce avec lui ?
— Est-elle en amitié avec Dieu ?... ou en inimitié avec lui ?
— Ai-je gardé la vie surnaturelle reçue au baptême ?... ou l'ai-je dilapidée ?
Votre existence comporte-t-elle alternativement des intervalles d'état de grâce et des intervalles d'état de péché mortel ?
Pensez-y sérieusement ! Car vous ne pouvez plus prolonger l'hypocrisie de tenir périodiquement deux attitudes opposées. Il faut faire en vous l'unité. Cette vie à éclipses pourrait bien n'être en réalité qu'une mort consommée dans l'insincérité et l'abus des grâces.
Prenez garde ! Ceux qui se rassasient des mets les plus vils s'intoxiquent vite. Le monde est dur pour ses clients. Ses taxes pèsent lourdement. Ses plaisirs coûtent cher. Ils vident le cœur, ruinent la vie et compromettent l'éternité. « Le monde, dit Victor Cherbuliez, est à la fois un grand tentateur et un austère moraliste. Il veut qu'on se donne à lui, et il méprise ceux qui se donnent. Il leur prend leur vertu, et leur reproche de l'avoir perdue. »,
Il arrive un temps où le mal, si avilissant soit-il, ne fait plus rougir. Il devient même à la mode. Une fois pris dans l'engrenage des concessions et des défaites, l'on peut aller très loin. La triste histoire de certaines âmes prouve qu'il en va ainsi. Accepter cette régression, de déchéance en déchéance, quelle abomination !
Il est si facile de s'aveugler, de chloroformer sa conscience, de perdre pied en un moment de vertige et de rouler au fond de l'abîme !
Ah ! Si les contaminés étaient une minime exception, avec quel soin il faudrait entretenir la conspiration du silence ! Mais nous n'ignorons pas qu'il devient de plus en plus grand le nombre de ceux qui, par une série de coups de passions et de trahisons tranquilles, se jettent dans le filet. Leurs mauvaises habitudes s'affermissent et deviennent tyranniques. Chaque capitulation amoindrit leur défense. Le corps, violenté par les sourdes pulsations de l'instinct, entraîne l'âme et la fait sombrer.
C'est donc avec la plus grande pitié que nous devons parler de ces âmes envahies par les démons du péché mortel. C'est avec la plus grande miséricorde que nous devons nous pencher sur elles pour les redonner au Christ et ainsi leur rendre, avec la joie de vivre, la possibilité de tendre vers le Ciel.
À moins d'être un de ces pécheurs insolents qui, connaissant Dieu par la foi, font profession de le renier jusqu'au bout par leurs œuvres, personne ne traîne longtemps ce boulet de galérien qu'est la faute mortelle sans pleurer intérieurement au souvenir des années vécues dans la sainte liberté des enfants de Dieu. Impossible de garder un cœur endurci dans le mal, de ne découvrir en soi que stérilité ou profanation, et ne pas éprouver la nostalgie de la grâce.
Le pécheur connaît le plaisir, il ne connaît pas la joie. Car la joie, c'est surtout la paix, la paix épanouie qui dilate l'âme. Or, la paix n'habite pas dans le cœur du coupable.
La résignation à la maladie, à la pauvreté, à l'isolement du cœur, à l'insuccès et au deuil, devient source de sérénité et de mérite. En face de ces épreuves, on peut se faire une âme supérieure pour qui le péché est le seul mal et la perte de la grâce est la seule calamité.
Mais !... avoir trahi Dieu d'une trahison réfractaire au repentir, ne laisse au fond de soi qu'un mélange de dépit et de tristesse. Il y aurait de quoi faire bien des heureux avec tout le bonheur gaspillé par le péché.
L'indignation ne convient pas ici, c'est la pitié qu'il faut.
Oui, plaignons celui qui ne recherche que les faux plaisirs pour remplir son cœur, ou plutôt pour le vider !
Lorsqu'en voyant la longue série de ses abdications et de ses chutes, il se rappelle les émotions à la fois si douces et si profondes autrefois éprouvées dans ses contacts avec Dieu, le renégat n'échappe pas au supplice d'un regret particulièrement amer : celui d'avoir troqué la vie divine contre quelques satisfactions désenchanteresses.
Il ne peut plus rentrer dans son âme sans rougir de lui-même. Le champ de sa conscience est encombré par un tel mélange de dégoût et de honte, qu'il ne sait plus comment exorciser ses angoisses. Il mesure alors toute la distance qu'il y a entre un chrétien diminué, amoindri, presque déchristianisé, et un chrétien qui a atteint sa mesure.
La faim de son cœur le torture. Les reproches de sa conscience l’étouffent. Que de journées il voudrait avoir vécues autrement ! Que d'actions il aimerait n'avoir jamais commises ! Que d'autres il souhaiterait avoir faites !
Peut-être faut-il que ce tourment traverse son âme pour qu'il sente le vide affreux qu'y a creusé la perte de Dieu.
Tel est l'inexorable partage réservé à celui qui, après avoir tué la vie divine en lui-même, refuserait les faciles moyens de la ressusciter.
Quelle inconséquence !... avoir reçu inconsciemment la grâce sanctifiante, et la répudier consciemment.
Quelle aberration !... renoncer à l'eurythmie entre son cœur miséreux et le Cœur miséricordieux de Jésus.
Quelle désolation !... être réduit à pleurer sur la disproportion entre le vivant qu'on devait être et le mort qu'on a été.
Dieu nous a donné tout ce qu'il faut pour être grands. Encore importe-t-il de ne pas laisser se perdre les éléments de grandeur que nous tenons de lui.
Si nous ne nous élevons pas, nous nous ravalons.
Si nous ne nous faisons pas bons, nous devenons mauvais.
Vertus et vices ne demandent qu'à croître, mais ne peuvent se développer ensemble.
Empêcher le mal d'étouffer le bien ou étouffer le bien en se livrant au mal, il n'y a pas de milieu. « Quoi que nous fassions, nous serons toujours en guerre : ou bien, pour avoir la paix avec Dieu, nous lutterons contre nos penchants ; ou bien, pour avoir la paix avec nos penchants, nous combattrons contre Dieu. » Mgr d'Hulst, — Retraite de Notre-Dame de Paris, 1891
Nous serons vainqueurs dans la vertu, ou vaincus par le vice.
Ne pas lutter pour vivre, c'est consentir à mourir.
Le jugement de Dieu remettra les choses au point. Toute dette devra être payée, dit l'Évangile, jusqu'au dernier centime. Terrifiante perspective pour qui a le cœur d'y penser !
Posons donc clairement le problème : VIE ou MORT, voilà le dilemme, l'inévitable alternative.
Entre ces incompatibles, il faut choisir :
— prudemment... c'est-à-dire, face à Dieu, à la vie, à l'éternité ;
— immédiatement... c'est-à-dire, sans retard ;
— définitivement... c'est-à-dire, pour toujours !
Extrait de : L’ÉTAT DE GRACE. Marie-Antoine Roy. O. f. m. (Fides 1945)
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