PREMIER POINT
Souffrir est une nécessité
1° C'est une nécessité de nature : Allez où vous voudrez, dit l'Imitation; cherchez en haut, cherchez en bas ; cherchez à droite, cherchez à gauche : partout vous trouverez la croix ; vous ne pouvez y échapper.
Croix dans votre corps par l'infirmité,
Croix dans votre âme par l'inquiétude, la tristesse, le dégoût qui vous rend à charge à vous-même, sans pouvoir vous en rendre compte ;
Croix dans la contrariété des caractères, des volontés, des intérêts, des idées de ceux avec qui l'on vit;
Croix dans la possession, par la crainte de perdre et l'embarras de gérer; croix dans la privation, par la détresse qui en est la suite;
Croix dans le travail, par la fatigue;
Croix dans l'oisiveté, par l'ennui de soi-même;
Croix dans la perte de ses proches ou de ses amis ;
Croix dans les revers de fortune;
Croix dans la contradiction des langues, l'amoindrissement de la réputation, le qu'en dira-t-on?
Enfin le monde entier n'est qu'un grand calvaire, où chacun, bon gré mal gré, est attaché à la croix.
Or, les choses humaines étant ainsi, n'est-ce pas à l'homme une déraison de ne pas vouloir se soumettre à ce qui est inévitable; de perdre le mérite de ce qui, porté chrétiennement, pourrait lui être si méritoire pour le ciel, et d'aggraver sa peine en la prenant de mauvaise grâce?
Combien plus sage est celui qui fait de nécessité vertu, et porte courageusement sa croix.
2° Souffrir est une nécessité de salut. Si nous n'avions que des jouissances ici-bas, nous y attacherions notre cœur, nous prendrions la terre pour notre patrie, nous oublierions le ciel.
Malheur ramène à Dieu : ce proverbe est fondé sur l'expérience.
Frappé par l'adversité, l'homme se dit à lui-même qu'il n'est donc pas ici-bas dans sa patrie ; qu'au sortir de la vie se trouve un monde meilleur, où justice est rendue à tous, aux vrais chrétiens par une éternelle récompense, aux pécheurs par un éternel châtiment ; qu'après avoir été malheureux en ce monde, il faut prendre ses précautions pour ne pas l'être plus encore dans la vie future. Alors il met ordre à sa conscience et commence la vie chrétienne. Dieu refusa a Salomon la grâce du malheur, et son salut est au moins très douteux ; il l'accorda à David, et cela lui a valu d'être compté au nombre des saints. La croix, nous dit l'auteur de l'Imitation, est la voie royale du ciel : Jésus-Christ lui-même n'y est arrivé que par là; n'espérons pas y arriver par une autre voie. Pour être glorifié dans le ciel avec Jésus-Christ, il faut souffrir avec lui ici-bas.
Comprenons-nous bien cette vérité? Avons-nous bien pris notre parti de souffrir sans murmure et de bonne grâce toutes les croix de la vie?
SECOND POINT
Souffrir est un bonheur.
Sans doute ces deux mots semblent se repousser l'un l'autre, et en dehors de la religion ils se repoussent réellement. Pour qui n'a pas dans le cœur, ni foi ni amour, la souffrance est un mal qui irrite, qui désole, qui souvent jette dans le désespoir. Mais pour qui croit et aime, il en est tout autrement ; et les paroles de Jésus-Christ sont véritables : Heureux ceux qui souffrent, heureux ceux qui pleurent ! Venez à moi, vous tous qui avez des peines, et je convertirai vos tristesses en joie. C'est que l'âme qui croit et qui aime voit dans toutes ses peines la main de Dieu qui la frappe; et dans cette main de Dieu, la main d'un père infiniment aimant, qui dispose tout pour son plus grand bien. Dès lors, elle aime et baise avec attendrissement cette main, toujours bonne, même quand elle afflige. C'est l'amour de mon Dieu qui m'envoie cette croix, se dit-elle; comment pourrais-je ne pas l'aimer, ne pas l'estimer par-dessus tous les trônes? L'âme qui croit et aime se souvient qu'il n'y a aucune proportion entre les peines de cette vie et les joies de la gloire.
Pour un moment de privations, une éternité de jouissances;
Pour une goutte d'amertume, un océan de bonheur;
Pour chaque minute de souffrances chrétiennement supportées, un accroissement de jouissances ineffables et éternelles.
A ces pensées, on surabonde de joie, au milieu de toutes les épreuves,
L'âme qui croit et aime regarde le crucifix ; et elle comprend que, Jésus innocent ayant souffert pour elle, il est juste qu'elle, coupable, souffre pour lui.
Jalouse de rendre, à mesure égale, amour pour amour, elle voudrait souffrir autant que Jésus a souffert; et si le divin crucifié a souffert beaucoup plus qu'elle, au moins accepte-t-elle de bonne grâce des souffrances moindres. Elle baise alors le crucifix, elle y colle ses lèvres et son cœur se redit avec délices les paroles de saint Pierre : Réjouissez-vous, quand vous avez part aux souffrances et de Jésus-Christ, ou celles de saint André : 0 bonne croix, soyez la bienvenue. Et ainsi, là où les âmes sans foi et sans amour ne trouvent que malheur et désespoir, elle trouve bonheur, et jouissance.
Est-ce ainsi que nous envisageons et recevons la souffrance?
Prenons à cet égard des sentiments plus chrétiens que ceux qui nous ont guidés jusqu'à présent.
Tiré de : Méditation, par M. HAMON (1921)
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