Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
Comme Jésus, que l'Évangile nous montre toujours harcelé par une nuée de pharisiens et de scribes, l'archevêque Montini le fut souvent par les critiques et les observations. Il se trouva des gens pour écrire : « l'archevêque Montini poursuit une illusion, un rêve généreux... mais un rêve... » Il n'en continua pas moins, imperturbable, à demander aux classes possédantes de fournir un exemple de vie, et aux travailleurs de mûrir leur protestation afin de la traduire en termes rationnels, c'est-à-dire chrétiens.
Ses visites aux usines, loin de diminuer, se multipliaient. Et certains se demandèrent avec scepticisme : « Est-il encore possible de renouer entre la religion et le monde du travail un dialogue interrompu depuis si longtemps ? » Montini répondit par le chef-d'œuvre de son apostolat ouvrier. Et tandis que le boom économique traînait derrière lui, comme un boulet, le boom de l'immigration désespérée, il proclama la Grande Mission.
« Il faut sortir des limites de la paroisse, disait-il aux siens, les prêtres y sont surchargés d'un travail créé par une population limitée : les clients de la paroisse... Ces gens-là sont toujours à l'Église, du matin au soir, pour prier ou pour demander des faveurs... Demandez aux curés ce qu'est l'assaut des quémandeurs de recommandations... »
Dehors donc, dans le vaste monde des âmes!
Au début de novembre 1957» des milliers de manifestes tapissèrent Milan. Sur le fond des flèches de la cathédrale, un texte : « Milanais, du 10 au 14 novembre, mille voix vous parleront de Dieu! »
C'était l'annonce de la Grande Mission, soigneusement préparée depuis 1955. En avril, l'idée en avait été lancée et discutée pour la première fois par le Collège des curés, présidé par le Prévôt de Saint-Étienne, Mgr Gorla.
On avait décidé dès cette époque de limiter la mission au territoire de la commune de Milan, représentant un million et demi d'habitants, selon les recensements paroissiaux.
A cette grande ville de tradition chrétienne et à la vie spirituelle sincère, mais distraite par d'innombrables et pressants intérêts pratiques, Mgr Montini voulait adresser le message de Dieu. Cette expérience d'apologétique collective visait à une renaissance religieuse des consciences ; elle devait aussi réorganiser les rangs des mouvements catholiques et semer la parole évangélique dans tous les cœurs distraits, en laissant toutefois à la grâce le soin de la féconder : C'était, en un mot, le cœur de Milan qui devait se convertir.
« Milan est bonne, intelligente, généreuse, affirmait l'archevêque, susceptible de progrès spirituels; je pense qu'il serait difficile de trouver une autre ville qui ait un cœur et un visage aussi ouverts que les siens. »
Mais devant l'immensité du message divin, la Mission, restreinte à quelques jours de prédication, était limitée : il fallait donc considérer les exigences religieuses de la ville dans leur ensemble, en laissant de côté celles de groupes ou de milieux particuliers; et exposer avec clarté et hardiesse à un monde pauvre en sens du surnaturel, le fondement de toute réalité : « la grande réalité oubliée et méconnue qu'est Dieu : Dieu créateur et notre Père; Dieu Providence; Dieu, qui s'est incarné dans le temps pour nous sauver et pour faire de notre pauvre histoire une histoire éternelle grâce à son Église. »
Le choix même du thème de la Mission avait un précédent spécifique : « Certains fidèles, avait dit Mgr Montini quelque temps auparavant, se sont plaints auprès de moi de ce que, de leur vie, ils n'ont entendu un prêche sur Dieu le Père. Nous avons en effet pensé à tous les saints, à toutes les vertus, aux dévotions, aux neuvaines et aux fêtes mais pas à la clé de voûte qu'est Dieu, peut-être parce que nous-mêmes ne l'aimons pas autant que nous le devrions... »
Dans de larges couches d'une communauté où les principes doctrinaires de la religion étaient rares et faibles, sinon complètement absents, il fallait laisser affleurer dans les consciences la persuasion de la vérité, avant même de parler de réforme des mœurs. « Le but, la cible immédiate que nous visons, disait l'archevêque, c'est de faire renaître la religion dans les consciences. » Le message, bien qu'adressé à tous les fidèles sans distinction, était donc surtout destiné à « ces secteurs de la population où l'on ne peut supposer l'existence d'une conscience religieuse, même si les gens qui la composent ont reçu le baptême. » Voilà donc la grande idée directrice de la Mission : une rencontre, face à face, des vérités éternelles avec les « frères lointains ».
Le thème choisi pour la prédication fut divisé en sept méditations, une par jour de la semaine, complétées par sept instructions morales, aptes à rappeler les consciences à la nécessité de la pratique religieuse : « Dieu le Père et les devoirs envers le Père »; « Jésus-Christ révélateur du Père et le Baptême »; « la fuite du Père »; « l'Église où la route qui mène au Père et la Paroisse »; « l'attente du Père et l'activité professionnelle, volonté du Père. »
Les sept thèmes, élaborés par des spécialistes des disciplines religieuses, avec l'aide d'enseignants de la faculté de théologie de Venegono, formèrent le Directiore, un exposé serein et positif de la conception chrétienne de la vie qui, sans renoncer à la précision du langage théologique, enseigne une nouvelle façon de dialoguer avec les âmes : croire avec confiance et exposer la parole de Dieu dans son audacieuse plénitude.
« L'Église est vivante, disait l'Archevêque illustrant ce concept, et magnifiquement apte à rencontrer le monde moderne, monde de la culture, des bureaux, des affaires, monde des jeunes surtout, et monde du travail. »
Mgr Montini dirigea personnellement l'organisation de la Mission : les premières réunions préparatoires des curés milanais, la nomination de quatre « Commissions d'Étude » (pour la Presse et la Propagande, le Plan de financement, la Prédication et l'Organisation et exécution), la visite aux comités paroissiaux à qui était confiée la préparation de la Mission à l'échelle des paroisses, l'institution de cours de théologie pour laïcs (où enseignèrent outre l'archevêque lui-même, les cardinaux Siri et Lercaro, Mgr Charles Journet, Mgr Colombo, le P. Bevilacqua et don Pascal Magni) et enfin la visite de cent cinquante établissements et organismes qui en avaient fait la demande.
S'adressant aux futurs prédicateurs de la Mission, Mgr Montini souligna, en juin 1957, son désir d'épurer l'activité pastorale de toute allusion politique : « Nous essaierons d'être très respectueux, même envers ceux qui professent l'athéisme. Nous ne ferons pas de sarcasme, nous ne dresserons pas notre public contre les autres. Vous êtes au courant de la grande mission protestante qui a commencé à New-York avec des moyens très supérieurs à ceux dont nous disposons : un million et demi de dollars. Cette prédication, caractérisée par une violente affirmation des vérités les plus crues, les plus populaires, les plus effrayantes, dont les Saintes Écritures sont remplies, réussit à faire une telle impression que la curie new-yorkaise a dû immuniser les catholiques contre sa grande fascination. Que cela nous serve d'enseignement : nous ne devons minimiser ni la vérité ni le ton de la vérité. »
Malgré la rigoureuse affirmation du caractère apolitique de la mission, les premiers signes d'opposition politique apparurent très vite lorsque la Curie, ne disposant pas suffisamment d' « aumôniers d'usine », se vit refuser l'entrée des prédicateurs dans certains établissements. On assista alors à un phénomène inhabituel et consolant. De nombreux ouvriers réussirent à quitter leur poste de travail et à se rendre en groupe auprès du prédicateur le plus proche. Bravant les représailles des commissions internes et les espions des cellules communistes toujours prêts à les dénoncer, ils n'hésitaient pas à inventer mille prétextes, à faire déplacer leurs horaires, à se lever avant l'aube ou à rentrer chez eux très tard le soir !
En ces jours d'apostolat palpitant, alors que la grande ville faisait preuve d'une attente aiguë et d'un très vif intérêt pour un dialogue dont elle avait depuis longtemps perdu l'habitude, l'attaque de l'Unité, le quotidien communiste de Milan fut violente et, comme d'habitude, menteuse et vulgaire :
« On promet aux pauvres la patrie céleste pour qu'ils ne dérangent pas les riches qui doivent continuer à jouir de la patrie terrestre. Bien plus, on ne se contente pas de la discrimination entre riches et pauvres, on distingue aussi les bons pauvres, catholiques, des mauvais pauvres, non catholiques. Ce n'est pas là défendre le pain quotidien, mais la richesse de ceux pour qui le Christ a dit qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des Cieux. La Mission n'était-elle donc pas pour l'archevêque Montini l'occasion de démontrer qu'on ne peut toujours se battre du côté des gros industriels, même si c'est à leur intervention auprès du pape qu'il doit son chapeau de cardinal ? »
Au mensonge, à l'ignorance, au massacre d'une vérité, pourtant quotidienne et offerte à tous les yeux par un infatigable apostolat ouvrier, l'Unité ajoute la plus sotte, la plus maligne et la plus corrosive des insinuations.
Mais l'archevêque connaît la maturité, l'intelligence et le bon sens des travailleurs milanais; il connaît le cœur de sa ville et de son diocèse et ne se laissera pas intimider ni encore moins arrêter par de tels mensonges. Il annoncera personnellement la Mission à plus de trente-cinq mille personnes et assistera, infatigable, à trente-cinq réunions paroissiales et vingt-neuf assemblées des différentes commissions; il donnera des leçons aux missionnaires, aux laïcs, aux prêtres et aux curés, enregistrera sept conférences sur disques et parlera à la radio, à la télévision et à la radio vaticane. Il ne laissera surtout aucune solennité, aucune manifestation bruyante interrompre le rythme normal et trépidant de la vie milanaise.
A la veille de la Mission et après deux ans d'une préparation intense, mille deux cent quatre-vingt-huit prédicateurs affluèrent à Milan dont trois cardinaux : Lercaro, Siri et Urbani, vingt-quatre évêques et archevêques, six cents prêtres séculiers, cinq cent quatre-vingt-dix-sept religieux et soixante-cinq séminaristes.
A suivre
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