Le serviteur de Dieu se conforme aux commandements graves de son Seigneur. Il calcule jusqu'où il peut suivre son caprice, pourvu qu'il n'y ait pas de faute mortelle. Il consent à se priver des satisfactions que Dieu défend sous peine de rupture complète entre lui et Dieu. Il se plie aux volontés de Dieu à la façon de l'esclave qui craint d'être châtié ou de l'employé qui a peur de perdre son salaire. Ce genre de service essentiel n'est pas mauvais; il suffit au salut, pourvu qu'il dure. Mais il est indigne d'un fils de Dieu.
Bien meilleure est la disposition du serviteur qui ne s'accorde aucun plaisir lorsque Dieu en serait offensé véniellement. Il recherche pourtant encore des satisfactions personnelles, sous prétexte qu'elles ne rompent pas ses relations d'amitié avec son Maître. C'est un bon serviteur, car pour se tenir en un tel état de soumission, il est contraint de s'imposer bien des sacrifices.
Beaucoup de prêtres et de religieux s'efforcent d'atteindre ce degré de perfection qui, s'ils s'y maintenaient habituellement, suffirait à les sanctifier. Mais comme ils ne visent pas plus haut et qu'il y a toujours un décalage entre un bon propos et sa réalisation, il arrive qu'ils se relâchent; ils ont de bonnes périodes de ferveur, mais leur égoïsme les fait déchoir; ils se reprennent, puis retombent au niveau des serviteurs ordinaires de Dieu qui, sur certains points, se recherchent eux-mêmes jusqu'à admettre des fautes vénielles. L'élève donne un bon coup de collier et se place parmi les premiers de sa classe, mais il se lasse et retombe au rang des élèves ordinaires.
Le parfait serviteur est dans la disposition habituelle d'être docile même aux désirs de Dieu. Dieu attend de moi plus que des autres; j'ai reçu dans ma vie plus de faveurs que des millions d'hommes en leur vie entière. Dieu m'a aimé d'un amour spécial; il m'a appelé à vivre près de lui, comme lui. En ces jours de retraite, il se plante sur mon chemin, pour voir si je pourrai résister encore aux appels qu'il m'adresse depuis tant d'années. J'aurai donc une réponse à lui donner, une attitude à prendre, celle de l'ami intime qui ne refuse rien à celui qu'il aime, qui ne se contente pas d'être son ami, mais qui est prêt à tous les dévouements pour le faire aimer. Cela veut dire travailler à lui procurer une plus grande gloire en moi et dans les autres.
Pour l'instant, il suffit de m'établir, par la volonté, dans cette disposition générale de ne rien refuser au Seigneur. Les preuves concrètes de mon dévouement et de mon amour se préciseront et se donneront au cours de la retraite.
Il convient cependant de prévenir le danger de nous laisser écraser par une impression qui peut venir du démon, celle de croire que Dieu va exiger de nous tous les sacrifices, et de nous priver de toute joie terrestre.
Pour devenir de vrais amis de Dieu, s'il était requis de pratiquer, et tout de suite, toutes les mortifications des grands saints, accablant le corps de toutes les pénitences et lui refusant tout plaisir, nous perdrions notre temps à faire la retraite; nous saurions d'un coup tout ce qui nous reste à faire. Mais on fait une retraite précisément pour écarter de soi tous les attachements désordonnés, puis, quand on les a écartés, chercher et trouver la volonté divine dans la disposition de sa vie, pour le bien de son âme.
A l'homme de bonne volonté, le Saint-Esprit ne manquera de donner sa lumière. En attendant, faisons confiance à Dieu qui ne nous imposera rien au-dessus de nos forces, au-dessus de notre grâce. Il n'a pas confié cinq talents à tous ses serviteurs. Il demandera un meilleur service à ceux qui sont mieux outillés pour travailler à sa gloire (Luc, XII, 48).
Peu importe la quantité de besogne abattue, ce qui compte, c'est de mettre tout son coeur, toutes ses forces à servir. Dieu travaille chaque âme en particulier. Les circonstances varient à l'infini. Les tempéraments aussi. Certaines affections peuvent être désordonnées pour les uns et non pour les autres. La sainteté ne détruit pas les tendances de la nature : elle les ordonne au but. Il faut renoncer à tout le créé, bien sûr, mais au créé qui détourne une âme de son service de Dieu. Quand une affection aide à servir Dieu, elle n'est plus désordonnée @
Il n'y a pas de cadres tout faits pour devenir un parfait serviteur de Dieu. Chacun doit chercher et trouver ce que Dieu demande lui. En principe, on doit s'attendre à devoir mortifier beaucoup de goûts naturels et à utiliser des moyens pénibles.
Que le retraitant se dépose à ne faire aucune réserve aux dons qu'il lui sera demandé d'offrir au Seigneur; qu'il veille et reste aux écoutes afin d'entendre la voix de l'Esprit Saint qui lui révélera ses vues par des appels particuliers. Qu'il fasse tourner ses colloques autour de ce thème de prière :
Seigneur, dites-moi ce qu'il me faut arracher de mon coeur et donnez-moi là force de me plier à vos désirs; indiquez-moi ce qu'il me faut y mettre pour vous plaire, et faites-moi la grâce de ne rien refuser.
@ Voici des exemples?
Saint Ignace a sacrifié complètement ses affections de famille; le bien heureux Théophane Vénard n'a pas cessé d'écrire aux siens des lettres très affectueuses.
Alors que saint Bernard ne pouvait souffrir la saleté, l'apôtre sa Jacques ne s'est jamais lavé.
Sainte Thérèse d'Avila ne pouvait souffrir la vermine; saint Benoît Labre la cultivait avec soin sur son corps.
Saint Jean de Brébeuf, plein de forces physiques, passe les trois quarts de ses nuits à genoux, au pied de l'autel; saint Gabriel Lalemant, son compagnon, faible de santé, dort toute la nuit dans son lit.
Sainte Sophie Barat a gardé jusqu'à la mort sa chatte bien aimée dans sa chambre; par ailleurs, sainte Gemma Galgani est pressée par Nôtre Seigneur de se défaire de la relique d'un saint.
Saint François Xavier a beaucoup voyagé dans sa vie; saint Bernardin Realino a passé la sienne, assis, à recevoir les pénitents.
Dieu exige de ses vierges une mortification absolue de tous les appels charnels; sainte Elisabeth de Hongrie s'est sanctifiée tout en aimant bien son mari ; quand il rentrait de voyage, elle accomplissait avec joie ses devoirs d'épouse.
Sainte Rose de Lima se taillade la figure afin que sa beauté n'attire plus les regards; pour plusieurs d'entre nous, s'il fallait taillader, ce devrait être pour être un peu plus présentables.
Extrait de : Au Service de Dieu. A. Dragon, S.J.
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