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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 19:09

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

Peu d'hommes ont comme le cardinal Montini mis en pratique les sept Œuvres de Miséricorde corporelle et spiri­tuelle qui ne sont rien d'autre, au fond, que le christianisme pratique et vécu, le code, plus simple et sage que celui d'Ammourabi, selon lequel nous serons un jour jugés. « J'avais faim et tu m'as donné à manger... j'avais soif et tu m'as donné à boire... entre dans le Royaume de mon Père... »

 

Un Christianisme seulement spéculatif n'est souvent que subtil orgueil intellectuel et que trouble égoïsme moral. Mgr Montini avait le christianisme spéculatif et sublime d'un saint Jean, mais il vivait et pratiquait le christianisme agis­sant et bienfaisant d'un François d'Assise.

 

Voici, pour nous éclairer sur son cœur et sa charité, un magnifique passage de sa lettre pastorale du carême 1963 sur « Le chrétien et le bien-être temporel ».

 

« II faut que nous ayons pour le Pauvre, écrit-il, un respect particulier, une grande sollicitude. Il est le miroir du Christ, il en est presque le vivant sacrement. Il stimule l'exercice de la charité, il en est l'objet. Il est le frère dont les besoins, s'ils ne lui confèrent pas de droits, sont pour nous des devoirs. Il est notre tourment si nous le fuyons; il est notre joie si nous nous en préoccupons. Il est notre maître à bien vivre, si nous écoutons sa muette leçon. Il est le compagnon de voyage qui, en définitive, est toujours à nos côtés : « Les pauvres, a dit Jésus, vous les aurez toujours avec vous. »

 

« Cette prophétie évangélique se réalise encore parmi nous, en ces temps de bien-être. Considérons la réalité du monde contemporain : il semble enfin capable de se procurer tout le pain nécessaire. Mais l’est-il vraiment ? Non, il ne l'est pas encore. Il ne l'est pas chez nous car d'innombrables hommes n'ont pas encore assez de pain pour satisfaire aux besoins normaux de la vie et à son développement naturel. La pros­périté croissante ne doit pas nous faire illusion, elle n'est pas encore équitablement distribuée, elle n'est pas sûre, elle n'est pas suffisante pour tous les besoins. C'est pourquoi, lorsque nous faisons l'apologie du bien-être, nous devrions encore encourager l'effort qui l'engendre et le garantit.

 

 

« Nous devrions aussi, dès que nos disponibilités aug­mentent, penser immédiatement à l'aumône. L'aumône : mot antique et sacré. La Bible en célèbre l'obligation et les vertus rédemptrices pour celui qui l'offre, consolatrices pour celui qui la reçoit. Toute la tradition chrétienne resplendit de cette fleur de bonté personnelle et de providence sociale. Elle fait partie de l'ascétique, de la pédagogie, de la conception sociale chrétienne et elle répond si bien à l'esprit évangélique qu'elle se confond avec ses expressions les plus essentielles et les plus authentiques : la providence, la miséricorde, la charité.

 

« Aujourd'hui nous l'appellerons bienfaisance, assistance, secours, assurance ou de tout autre nom; mais le concept devrait rester ce qu'il était à l'origine, c'est-à-dire, le don d'un bien économique, offert spontanément au frère indigent (non pour qu'il reste tel mais pour qu'il renaisse de cette indigence et, enfin, se suffise à lui-même); un don gratuit, offert par amour, pour l'amour de Dieu.

 

« Ainsi l'œuvre de miséricorde est parfaite; elle ne tire pas son principe et sa vigueur de la peur, de la contrition ou de quelque intérêt secret; elle les puise dans le cœur même de celui qui l'accomplit; et celui-ci ne cherche chez l'obligé ni sympathie ni titre de mérite, il n'attend pour lui-même ni gratitude ni louange; il lui suffit que l'œil de Dieu ait vu l'intérieur de son cœur et son geste secret. Si nous cherchons des expressions vraies et réformatrices de notre christianisme, nous devons encore, et toujours davantage, cultiver l'exercice de cette bienfaisante charité »

 

Si ces paroles sont si justes et si belles, c'est parce qu'elles sont vécues.

 

Le Pauvre est le miroir du Christ... Mgr Montini savait que ne sont pas pauvres seulement ceux qui manquent de pain, d'abri ou de vêtements ; est pauvre celui qui manque de travail, mais l'est encore plus celui qui manque de vérité, qui manque de Dieu.

 

Voilà le secret de toute son œuvre pastorale : il cherchait le pauvre, le sacrement du Christ. Lors de la première nuit de Noël qu'il passa à Milan, il ne célébra pas sa messe parmi l'éclat des cierges de la cathédrale, les chœurs des Pueri Cantores et les hermines des chanoines. Vêtu en simple prêtre, il rejoignit le port de mer, le dernier bidonville de la zone milanaise et, tandis qu'au dehors, dans la désolation de la misérable campagne, brûlaient des feux de joie, il célébra le sacrifice divin dans une baraque en bois, sous un toit en tôle rouillée, au centre d'un groupe de masures sans électricité, où quelques jours auparavant une petite fille, tombée dans une marmite où cuisait une misérable soupe, était morte ébouillantée.

 

Puis il parla aux missionnaires de la banlieue et leur dit l'urgente nécessité d'inventer de nouvelles formes d'apostolat et de liturgie en face de cette masse douloureuse de déracinés ; il incita ses prêtres à évangéliser les pauvres et à célébrer, si nécessaire, la messe en plein air, sur des tables de cuisine.

 

« Seul un cœur qui aime peut comprendre. Un cœur qui n'aime pas est porté à juger avec froideur. » Souvent quand la nuit était déjà tombée sur Milan, le cardinal sortait pour visiter un malade, porter secours à un malheureux, donner une parole d'espérance à qui était dans le désespoir ou aider quelque vieillard ruiné, trop digne pour montrer sa misère.

 

« II faut aider quiconque le demande, dit-il un jour à un dirigeant de l'A.C.L.I, si nous n'y arrivons pas nous vendrons tout ce que nous avons. »

 

Personne n'a jamais frappé en vain à sa porte; toute demande d'aide a été satisfaite, avec discrétion.

 

Les mineurs de la Candoglia lui avaient écrit pour lui parler de leur solitude et des soirées qu'ils étaient obligés de passer dans les carrières loin de leurs familles. Le cardinal leur envoya aussitôt un accordéon pour égayer leurs veillées.

 

Pendant la visite qu'il faisait chaque année à l'Hospice de la Sainte-Famille, il ne manquait jamais de s'arrêter devant les plus malheureux. Et les immigrés de la banlieue désolée se souviennent encore avec émotion des visites qu'il leur rendait, sans aucun caractère officiel, presque en cachette, s'intéressant à leurs problèmes, leur apportant le réconfort et l'espérance chrétienne matérialisés par des secours concrets.

 

Mgr Colombo a écrit, à propos de sa charité, faite de petites attentions délicates : « Il n'était jamais assez fatigué pour ne pas s'apercevoir que, près ou loin de lui, quelqu'un cachait un désir ou une peine secrète. Il y parvenait grâce à une admirable intuition, avec une geste opportun : une lettre inattendue, une louange cordiale, un don à une famille en pleurs, une bouteille de vin à un vieux prêtre malade, une boîte de gâteaux à un enfant, une invitation pour la fête de Noël à qui était seul au monde... »

 

A suivre…

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 20:54

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

La seconde lettre a eu pour origine ce drame fleuve absurde et grotesque mais pas complètement désintéressé : Der Stellvertreter (le Vicaire) du jeune allemand en colère Rolf Hochhut qui, sous le prétexte d'offrir des documents in controversables, porte au paroxysme des rumeurs injustes et sans fondement relatives à une présumée attitude soumise, sinon passive, de Pie XII devant la persécution contre les juifs, déchaînée par le nazisme.

 

La lettre du cardinal Montini adressée, quelques jours avant son élévation au trône pontifical, au directeur de The Tablet de Londres, et publiée en anglais dans l'édition du 23 juin 1963, a été reproduite dans le texte original italien, par l'Osservatore Romano du même jour.

 

Réfutation aiguë et sereine des sottes théories du drame allemand, elle est un acte d'amour et de jalouse défense de la mémoire sacrée du grand pape calomnié. « La valeur d'un tel témoignage, écrit Osservatore, de la part d'un homme qui, en qualité de substitut de la Secrétairerie d'État, a vécu pen­dant de longues années auprès de Pie XII, n'a pas besoin d'illustration. »

 

II n'était pas rare qu'à deux ou trois heures du matin, sa fenêtre fût encore illuminée. C'était le temps qu'il consacrait, en plus de la rédaction de ses discours, à l'étude et à la lec­ture de ces auteurs qui lui offraient des points de départ et des thèmes riches d'enseignement : les Pères et les Docteurs de l'Église, les grands écrivains du dix-neuvième siècle européen et les écrivains modernes.

 

Sa préparation intellectuelle et culturelle, connue de tous, est véritablement exceptionnelle. Les quatre-vingt-dix caisses expédiées de Rome sont allées augmenter ce célèbre arsenal de livres qu'est l'archevêché milanais.

 

Quand il parle, on sent immédiatement que, non seule­ment il croit vraiment en ce qu'il dit mais aussi que sa pensée est le fruit d'une longue méditation, le résultat de longues heures d'étude. Attentif à la culture contemporaine, il a été le premier traducteur italien de Jacques Maritain, pour lequel il a un amour particulier.

 

Il fut vraiment un archevêque moderne, un homme de notre temps : il citait Bernanos, Péguy, Guardini, mais il n'était pas rare de l'entendre parler de Mann et de jeunes écrivains italiens et étrangers.

 

Il suivait attentivement les pionniers de ce renouvellement théologique dont nous sommes les témoins et qui a trouvé au Concile la confirmation de sa validité.

 

Jean Guitton, l'illustre académicien français, confiait, pendant le conclave qui élut Montini au trône pontifical, qu'il a toujours envoyé tous ses livres au cardinal de Milan et que, lorsqu'il lui expédia l'Église et l'Évangile, le cardinal en le remerciant, lui écrivait qu'il avait veillé toute la nuit pour en terminer la lecture.

 

Tout le monde savait à Milan que le cardinal était un passionné de lecture et que les livres le faisaient souvent s'endormir au matin. Son frère, directeur des Edizioni Paoline de la place du Dôme, qui avait la charge de les lui procurer, recevait chaque mois du secrétaire don Macchi, une respec­table liste de volumes qui reflétaient le meilleur de la pro­duction catholique la plus récente. Le cardinal se tenait continuellement à jour. Quand il partit pour le conclave, il laissa sur son bureau deux œuvres d'apologétique très récentes dont seules quelques pages étaient coupées. « Que de livres paraissent aujourd'hui! », l’entendit-on s'exclamer pendant une visite au centre des Edizioni Paoline en 1959, « il faudrait une longue vie pour pouvoir les parcourir tous. » Et il caressait du regard les différentes collections, feuilletant les volumes en connaisseur, des classiques jusqu'aux études de sociologie.

 

Ses audiences laissaient toujours une empreinte profonde.

 

Les milanais trahissaient dans leurs rapports avec l'arche­vêque une pointe de timidité peut-être parce qu'ils pressen­taient indistinctement qu'ils ne le garderaient pas longtemps et que Rome le rappellerait un jour pour le mettre sur le trône de Pierre. La salle d'audiences de Son Éminence était toujours ouverte à tous mais tous n'y entraient pas avec la désinvolture typique des milanais, malgré les encouragements du fidèle et discret secrétaire et la certitude d'un heureux accueil de la part du cardinal.

 

Mais une fois entrés, les choses changeaient. Le cardinal s'asseyait sur un petit divan plus solide que beau. Son appar­tement est resté aussi austère que du temps du cardinal Schuster, avec en plus, la touche moderne de l'air condi­tionné.

 

L'archevêque parlait, calme, souriant; sa parole coulait, abondante, ordonnée, méditée, quelquefois chargée d'éclairs malgré un timbre toujours parfaitement courtois. On sentait qu'elle était puisée aux sources de l'Évangile et de la pensée des évêques qui ont ponctué l'histoire du diocèse ambrosien.

 

Il n'y avait pour lui ni petits problèmes ni petits interlocuteurs : toutes choses avaient de l'intérêt et de l'impor­tance, dès lors qu'elles en avaient pour son visiteur. Il avait le plus grand respect de l'âme et de la personnalité de son interlocuteur.

 

On disait à Milan : « Il vaut mieux que tu ne souffres pas de vertiges, il te prend et t'emmène vers les hauteurs. Notre cardinal parle merveilleusement; on dirait qu'il veut nous faire devenir tous savants. »

 

Au même titre que les audiences, ses rencontres ont été mémorables.

 

La passion du cardinal Montini était de faire plaisir à tout le monde, sans jamais compromettre sa dignité de prêtre, de pasteur et de prince de l'Église.

 

La charge d'archevêque ouverte à toutes les manifestations de l'esprit et de l'action, l'a amené à participer à des congrès, des banquets, des inaugurations et des réunions culturelles de tout genre; à rencontrer des personnalités politiques et des hommes du monde, des journalistes rompus au brio des propos de table et à l'humanisme le plus libre ou des hommes d'affaires et des capitaines d'industrie préoccupés par les affaires et la fuite du temps. Le cardinal ne s'est jamais trouvé gêné et n'a jamais mis les autres convives mal à l'aise. Cita­tions, répliques, mots d'esprit rencontraient un esprit ouvert et une intelligence d'aigle; même si cet aigle ne montrait pas ses serres, enveloppées de douceur évangélique. Quand il le fallait, il savait aussi traiter des affaires avec détachement ou entretenir son interlocuteur de problèmes de technique, d'industrie et d'expansion économique.

 

S'il y a quelque chose d'étrange en lui — qui semble froid et qui, au contraire, brûle de sympathie humaine — c'est que près de lui les gros industriels de la métropole ressentent plus facilement un certain malaise que les ouvriers, les humbles, avec lesquels, dès qu'il ouvre la bouche, il établit un climat de sincère et chaleureuse affection.

 

Les rencontres du cardinal Montini avec la presse, les journalistes en général, n'ont pas toujours été sereines et détendues. Ces jongleurs de la parole et de l'information, ces astucieux forgerons de la nouvelle et de l'indiscrétion trouvaient en l'archevêque de Milan, une cible très consciente de la puissance de la presse — fils de journaliste et subtil journaliste lui-même — mais sans défense par caractère, par charité et par mission, devant les escarmouches de la plume.

Devenu pape, il manifestera son étonnement et sa crainte désarmée des journalistes en un célèbre et solide discours, prononcé le 22 septembre 1963, pendant l'audience accordée aux journalistes de l'Union de la Presse Catholique Ita­lienne : « Cette fonction, exercée avec l'amour de la vérité et celui du lecteur, accomplie avec vigueur et rigueur d'esprit, au service d'une vérité contingente et fuyante, mais aussi de celle qui reste, parce que divine, et illumine la scène du monde pour notre bonheur et notre salut... cette fonction n'est pas seulement médiation — instrumentale, passive, impersonnelle — elle est aussi mission active, apostolique et plus que jamais personnelle et méritoire. »

 

II dira ensuite ce que sont « les premières réactions inté­rieures provoquées par une invitation à rencontrer des journalistes : Parler à des journalistes! Il y a de quoi trem­bler : les journalistes sont les professionnels de la parole, ils sont les experts, les artistes, les prophètes de la parole! On peut leur appliquer ce que Cicéron dit de l'orateur : Omnia novit, le journaliste sait tout; la virtuosité de sa pensée et de son langage est telle qu'elle mettrait dans l'embarras quiconque oserait discuter avec lui, même si l'interlocuteur a un mot important à dire ; ce mot d'ailleurs, face à la parole agile, facile, heureuse du journaliste, reste timide et malaisé, hésitant presque à venir aux lèvres. Parler aux journalistes! Il y a de quoi avoir peur : ils sont prêts et infiniment habiles à arracher une allusion, une phrase, à lui trouver cent signi­fications et à lui attribuer celle qui leur convient; leur curio­sité est un filet tendu dans lequel l'imprudent qui s'approche, candide et ingénu, tombe facilement, assailli de questions inattendues, de demandes compromettantes, de jugements imprévus, libres et audacieux, quelquefois impitoyables. Par­ler aux journalistes! On peut supposer que c'est superflu : ils savent tout, disions-nous; ils ne changent certes pas d'avis : ils considèrent qu'ils transmettent simplement la parole d'autrui et des faits qui ne les regardent pas; on peut croire qu'ils sont au fond un peu sceptiques, presque indif­férents, trop adroits dans la classification des opinions d'autrui pour en subir l'influence et pour donner à ce qu'ils écoutent un poids autre que professionnel; l'intérêt est pour leur journal, et non pour leur âme. »

 

Mais parlant aux journalistes catholiques, le pape dorera un peu la pilule : ... « Les premières réactions, disions-nous, parce que d'autres leur succèdent aussitôt, qui prévalent victorieusement si l'on considère... » Etc.

 

A suivre

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 03:27

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

Après quatre années d'une intense activité pastorale, l'hon­neur de la pourpre cardinalice lui était conféré par Sa Sainteté Jean XXIII, au consistoire du 15 décembre 1958; il venait couronner les mérites incomparables de l'archevêque de Milan, en revêtant d'un plus haut prestige hiérarchique une œuvre pastorale ininterrompue et qui a offert un exemple de généreux dévouement, de sagesse méthodique et de par­faite adhésion aux exigences de l'apostolat moderne.

 

Il fut le premier cardinal créé par Jean XXIII la première créature et Milan poussa un soupir de soulagement. Un jour­nal de la ville salua la première place attribuée à Montini sur la liste des vingt-trois cardinaux créés par le Pape, comme « une revanche pour le cœur plein d'amertume de l'homme de la rue milanaise, qui attendait cette nouvelle depuis des années ».

 

Il était évident qu'à l'orgueil de clocher se mêlaient de l'affection et une forte sympathie pour le prélat; on l'appelait d'ailleurs Éminence depuis le jour de son arrivée à Milan.

 

Tout le monde jurait savoir qu'au conclave qui s'était déroulé trois mois auparavant, plus d'un cardinal avait voté Montini, bien qu'il ne fût pas éligible, puisqu'il n'avait pas encore revêtu la pourpre. Cela prouve à quel point l'intérêt pour cette éminente figure d'archevêque était vivant dans le public et comment son œuvre pastorale dans la capitale éco­nomique et sociale de l'Italie était partout suivie.

 

Rapportons ici quelques souvenirs du P. Bevilacqua : «... Roncalli et Montini ? Oui, ils ont été très amis. Pourtant, Roncalli, à dire la vérité, a toujours été un peu intimidé. Certes, Montini avait été son supérieur dans la diplomatie. Après ? Ah, après Roncalli lui a dit : « Maintenant que je t'ai fait cardinal, toi avant tous les autres, tu sais bien où  est ton devoir de premier cardinal. Tu dois venir à Rome à chaque anniversaire de mon couronnement et chanter la  Messe pour moi. C'est une obligation. Je sais, je sais que  le jour de mon couronnement est le 4 novembre et que le  4 novembre est aussi le jour de la saint Charles; mais n'oublie pas que je t'attends! »

 

L'accord était parfait sur les choses fondamentales et quand, à Venise, le salut du Congrès socialiste a causé tous ces ennuis à Roncalli, qui a-t-il appelé pour le défendre à la conférence des évêques Vénètes ? Montini.

 

Le cardinal Montini, chaque fois que cela lui a été possible, a satisfait au désir de Jean XXIII et a chanté la Messe pour l'anniversaire de son couronnement; ce désir du pontife avait bien sûr un autre motif, plus profond, que mille petits indices successifs feront bientôt apparaître.

 

Don Jean Rossi écrit : « Jean XXIII aimait beaucoup le cardinal Montini et avait pour lui une très haute estime. Il fut son premier cardinal et peut-être aussi le plus proche de son cœur. Pressentait-il qu'il serait son successeur ? Je ne sais, mais pendant le Concile il fut le seul n'appartenant pas à la Curie à qui il donna l'hospitalité au Vatican. »

Quoi qu'il en soit, le cardinal Montini gardait sur le secré­taire de son bureau privé, une photo en couleurs de Jean XXIII avec une dédicace autographe : Pro Missa bene cantata (Pour une messe bien chantée). Montini, c'est de notoriété publique, chante un peu faux et le pape Jean s'est bien gardé de laisser passer l'occasion de lui décocher une bonne petite flèche!

 

La journée du cardinal Montini était l'une des plus intenses que l'on puisse imaginer. A 6 h 30, il célébrait sa messe dans sa petite chapelle privée et servait, aussitôt après, celle de son secrétaire. La prière du matin se terminait par la récitation (scandée, presque une psalmodie) de la première partie du bréviaire : Matines, Laudes et Prime.

 

Quand des affaires pressantes l'y contraignait, et cela n'était pas rare, il passait directement de sa chambre à cou­cher à son petit bureau privé pour s'occuper des dossiers urgents. Là, en face de son secrétaire, sur une console, étaient encadrées les photographies de son père et de sa mère. Au-dessus, fixés au mur, trois petits tableaux représen­tant des images sacrées de style byzantin, le style des icônes russes : un cadeau de don Gnocchi au retour de son empri­sonnement en Russie. Derrière le bureau, la photo du pape Jean dont nous avons déjà parlé.

 

L'intérêt du cardinal Montini pour l'information était constamment éveillé et il a toujours eu la réputation d'être un grand lecteur de tous les journaux. Son moment favori pour cette lecture, dans son appartement du palais archi­épiscopal de Milan, était celui du petit déjeuner, à 8 h 30.

 

A l'occasion d'événements importants ou d'éditions spéciales, le kiosque voisin de la place du Dôme lui fournissait d'autres exemplaires.

 

Selon son plan de travail régulier, qui ne subissait de variations qu'à l'occasion des visites pastorales, il donnait audience à 9 h 30 à Mgr Schiavini, le Vicaire Général. Puis commençaient les audiences du jour, qui se poursui­vaient parfois jusqu'à une ou deux heures de l'après-midi; elles se déroulaient dans un petit salon aux fauteuils dorés. Le repas, très frugal, était pris en compagnie de deux secré­taires. Après un bref repos et un arrêt à la chapelle pour la récitation des Heures, de Vêpres et de Complies, il se remet­tait ponctuellement à 16h 3o à sa table de travail, jusqu'à l'heure du dîner. Dans son bureau il recevait les membres de la Curie et ses collaborateurs directs. Après dîner, le car­dinal Montini regardait le journal télévisé, puis récitait le rosaire avec d'autres prêtres. Il préférait le réciter tout en se promenant dans la grande salle de la bibliothèque et dans le corridor recouvert de hautes étagères de livres. Assis derrière le bureau de la bibliothèque, il s'entretenait ensuite pendant environ deux heures avec son secrétaire, lisant la correspondance, signant le courrier officiel déjà prêt et écri­vant les lettres de caractère personnel; puis, seul dans son bureau, il travaillait tard dans la nuit.

 

Pendant le dépouillement de la correspondance, il lui arrivait souvent d'écouter un disque de musique symphonique, Beethoven surtout, Bach et Chopin.

 

Si pourtant quelque bonne pièce était retransmise à la télévision, il y jetait un coup d'œil; la halte devant le petit écran se prolongeait quand apparaissait Ernesto Calindri. Lorsqu'il apprit que le fils de l'acteur était entré au couvent, le cardinal Montini lui adressa une lettre affectueuse qui frappa et émut Calindri.

 

Seul, dans son petit bureau, il se consacrait à la rédaction de discours, de documents, de lettres. Le cardinal écrivait, de préférence à la main, jusqu'à cinquante lettres par jour. Il a une belle écriture, claire, linéaire. Sa machine à écrire, don de Pie XII, n'était utilisée que pour les documents et les lettres les plus importants et de caractère réservé : nous en citerons deux parce qu'écrits en des moments particulièrement difficiles et délicats.

 

La première lettre est adressée au célèbre Padre Pio de Pietralcina, porteur des stigmates de saint Jean Rotondo, à l'occasion du cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale, à un moment où, autour du doux frère stigma­tisé, se déchaînait une amère et douloureuse tempête.

 

« Milan, le 20 juin 1960

 

« Très Vénéré Père, j'entends dire que vous célébrerez bientôt le cinquantième anniversaire de votre ordination sacerdotale; et j'ose venir vous exprimer moi aussi, dans le Seigneur, mes félicitations pour les grâces immenses à vous conférées et par vous dispensées.

 

« C'est vraiment l'occasion de répéter, avec allégresse et reconnaissance pour la bonté de Dieu : Venite, audite, et narrabo, omnes qui timetis Deum, quanta fecit animae meae ! C'est ainsi que le sacerdoce mérite d'être célébré. Et que dire du vôtre, favorisé de tant de dons et d'une si grande fécon­dité!

 

« J'exprime en même temps le vœu que le Christ Seigneur ait à vivre et à se manifester dans votre personne et votre ministère, comme dit saint Paul : Vita Jesu manifestetur in carne nostra mortali.

 

« Je sais que vous priez aussi pour moi. J'en ai un immense besoin; veuillez recommander toujours au Seigneur ce dio­cèse en même temps que votre très dévoué en Jésus-Christ,

 

J. B. Card. Montini, archevêque. »

 

 

A suivre

 

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 03:58

  

 

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

 

Mgr Montini fut le premier missionnaire, le premier pré­dicateur de cette vaste opération apostolique qui intéressa tout le monde catholique par l'originalité de son intuition pastorale et par son efficacité spirituelle. Cette glorieuse étape de l'histoire de Milan devait, dans l'esprit de l'archevêque, « réaliser la conspiration des forces catholiques et réveiller le sentiment chrétien chez les fidèles et plus particulièrement chez ceux qui sont en dehors du rayon de notre ministère ordinaire... » « Voici donc que nous, prêtres, partons avec confiance et humilité vers l'amitié, la compréhension, et la charité du Christ. Voici que nous sommes décidés à mettre les frères lointains au premier plan dans notre prière et nos activités. »

 

Cette note dramatique et passionnée des frères lointains réapparaît constamment dans son ministère pastoral. Et c'est à eux qu'il dédiera le plus bel appel de toute la Mission : « Que de vides dans la communauté des frères ! Quelle soli­tude quelquefois dans la maison de Dieu! Si nous pouvions faire parvenir notre voix jusqu'à vous, fils lointains, ce serait avant tout pour vous demander amicalement pardon. Oui, nous à vous, avant vous à Dieu... Pourquoi ce frère est-il lointain ? Parce qu'il n'a pas été suffisamment aimé. Il n'a pas été soigné, instruit, amené aux joies de la foi. Parce qu'il a jugé la foi d'après nos personnes qui la prêchent et la représentent; et que peut-être il a appris par nos défauts à ressentir de l'ennui, du mépris, de la haine pour la religion. Parce qu'il a écouté plus de reproches et d'admonitions que d'invites.

 

Eh bien, s'il en est ainsi, frères lointains, pardonnez-nous. Si nous ne vous avons pas compris, si nous vous avons trop facilement repoussés, si nous n'avons pas été de bons maîtres pour les esprits et de bons médecins pour les âmes, si nous n'avons pas été capables de vous parler de Dieu comme il le fallait, si nous avons usé envers vous de l'ironie, de la raillerie et de l'esprit de polémique, alors nous vous demandons pardon, mais écoutez-nous... »

 

Comme le Bon Pasteur de la parabole évangélique qui laisse ses quatre-vingt-dix-neuf brebis en sécurité dans la bergerie pour rechercher celle qui s'est égarée, l'arche­vêque Montini prêcha et parla aux ouvriers des usines et aux capitaines d'industrie, au Rotary Club et aux éboueurs, au Palais de Justice et aux habitants des baraquements, aux dac­tylos et aux gens de cinéma, aux étudiants et aux hôtesses, aux fidèles dans les églises et aux malades dans les hôpitaux, aux enfants des écoles et aux garçons d'hôtels.

 

Il se donna véritablement à tous en ces jours de la Grande Mission, avec une telle générosité, un tel zèle et une si brûlante inquiétude apostolique dans le cœur que l'on put s'exclamer dans son entourage : « On dirait que nous sommes revenus au temps d'un Charles Borromée, ou encore dans les premiers temps de l'Église, pendant les prédications de Pierre ou de Paul! »

 

Là où il ne pouvait arriver en personne, avec sa voix et son cœur, il arriva par les moyens modernes de la radio, de la télévision, et de l'enregistrement sur rubans magnétiques et sur disques. Ses allocutions chaudes et palpitantes qui reproduisaient les thèmes de la Mission furent écoutées par des centaines de milliers de Milanais dans leurs maisons, chaque jour du 10 au 24 novembre.

 

Un discours radiophonique de Pie XII aux Milanais, scella l'imposante manifestation de clôture dans la cathédrale regorgeant de fidèles qui chantèrent en un retentissant chœur populaire le Te Deum de remerciement.

 

Quel a été le résultat de la Grande Mission, de cet événe­ment religieux qui est un tribut fervent à l'histoire spirituelle d'une grande ville moderne « aux antiques traditions sacrées traversées d'impérieux courants de modernisme profane », d'une métropole qui peut être considérée comme un authen­tique modèle de communauté représentant toute la gamme de la problématique sociale ?

 

Avant de laisser la parole à l'archevêque lui-même pour un jugement sur sa mission, écoutons celui d'un journaliste qui la vécut de l’ extérieur pendant une semaine entière : « La Mission porte l'empreinte personnelle du cardinal Montini; personne après lui n'a été capable de la répéter et d'ailleurs ni les circonstances sociales ni l'ambiance ne s'y sont plus prêtées. Il est radicalement faux de dire, comme certains l'ont fait, qu'elle n'a pas produit les résultats escomptés; il faut considérer qu'elle répond à des exigences propres à Milan, qu'elle est le fruit de ces temps et surtout qu'elle est née de l'action d'un archevêque qui ne pouvait être que le cardi­nal Montini. Si Milan, à partir de cette époque, commença à dire que son archevêque avait une piété profonde et à le répéter, préférant mettre l'accent sur cette prérogative per­sonnelle du cardinal, c'est que, dans le ton de cette ville puissamment développée, la Mission avait réussi à greffer un élément de surnaturel : voilà le point important... Elle parvint aussi, par l'écho profond de son enseignement, à remettre en valeur la tradition religieuse du peuple : C'est là qu'est l'essence de la doctrine, d'une pensée féconde et lumi­neuse, d'un constant enseignement pastoral. Nous devons nous servir de l'expérience qui nous vient des millénaires et construire la civilisation de demain en y ancrant les préoc­cupations et les problèmes d'aujourd'hui. Nous devons pen­ser que nous serions des fous si nous abîmions ces trésors de foi que nos pères nous ont laissés en héritage. Dans le pro­gramme du magistère de Montini, il est fondamental que l'histoire de l'humanité est une histoire chrétienne, que tout ce qui s'est accompli dans les siècles se réfère au Divin Rédempteur et que, jusqu'à la fin du monde, il sera le Roi de l'Univers... Cet écho laissé dans le peuple par la Mission est déjà un fruit substantiel... »

 

Et voici ce qu'en dit l'archevêque lui-même : « Ce fut un effort pastoral pour rappeler à une vie religieuse sincère et authentique, une ville entière. Cette définition pousse à l'humilité, à la persévérance, à la prière : elle met davantage en lumière les intentions, pleines de grandeur et d'amour, que les résultats, cachés et limités; elle rappelle le caractère occasionnel de l'entreprise et par conséquent informe de l'impossibilité d'obtenir immédiatement des résultats com­plets et définitifs; elle démontre la valeur de nos moyens apostoliques mais, en même temps, en met en évidence, l'exiguïté et la précarité; elle illustre un bien accompli mais révèle au regard un champ immense de besoins insatisfaits; elle dévoile de magnifiques possibilités et dénonce des obs­tacles décourageants.

 

« Effort heureux, il doit être plein d'enseignement; effort momentané, il doit être repris ; effort initial, il doit être pour­suivi et développé; effort organisé, il doit continuer dans l'union et la concorde; effort difficile, il doit secouer toute paresse, toute illusion, toute sujétion à l'habitude; effort inapproprié, il doit avoir recours à d'autres ressources, d'autres perfectionnements, d'autres tentatives; effort révé­lateur, il doit indiquer les possibilités, les lacunes et les besoins, les méthodes et les expériences. Effort inutile ? On serait tenté de le croire en confrontant notre efficacité avec ce qui serait souhaitable pour le règne de Dieu sur un peuple héritier d'un incalculable patrimoine chrétien. Mais n'est-ce pas Dieu qui se sert de notre misérable causalité pour accom­plir ses grands desseins de miséricorde et de salut ? Inutile ? Non. « Le Royaume des Cieux est semblable à une semence... il est semblable à un serment; c'est Dieu qui les fera croître. » Dans cette confiance, nous prierons encore, nous travaille­rons encore. »

 

Analyse objective, sereine, pratique et insatisfaite comme le sont toujours de leurs actions les grandes âmes et les apôtres. Montini a justement constaté que « ce fut la plus grande mission qui ait jamais été prêchée dans l'Église catho­lique, depuis qu'elle existe », mais il a dit aussi servi mutiles sumus. Quoi qu'il en soit, c'est à juste titre qu'un quotidien catholique a écrit : « A l'intérieur d'une société satisfaite, il a semé des ferments d'inquiétudes! »

 

A suivre…

 

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 03:49

  

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

Comme Jésus, que l'Évangile nous montre toujours har­celé par une nuée de pharisiens et de scribes, l'archevêque Montini le fut souvent par les critiques et les observations. Il se trouva des gens pour écrire : « l'archevêque Montini poursuit une illusion, un rêve généreux... mais un rêve... » Il n'en continua pas moins, imperturbable, à demander aux classes possédantes de fournir un exemple de vie, et aux travailleurs de mûrir leur protestation afin de la traduire en termes rationnels, c'est-à-dire chrétiens.

 

Ses visites aux usines, loin de diminuer, se multipliaient. Et certains se demandèrent avec scepticisme : « Est-il encore possible de renouer entre la religion et le monde du travail un dialogue interrompu depuis si longtemps ? » Montini répondit par le chef-d'œuvre de son apostolat ouvrier. Et tandis que le boom économique traînait derrière lui, comme un boulet, le boom de l'immigration désespérée, il proclama la Grande Mission.

 

« Il faut sortir des limites de la paroisse, disait-il aux siens, les prêtres y sont surchargés d'un travail créé par une population limitée : les clients de la paroisse... Ces gens-là sont toujours à l'Église, du matin au soir, pour prier ou pour demander des faveurs... Demandez aux curés ce qu'est l'assaut des quémandeurs de recommandations... »

 

Dehors donc, dans le vaste monde des âmes!

 

Au début de novembre 1957» des milliers de manifestes tapissèrent Milan. Sur le fond des flèches de la cathédrale, un texte : « Milanais, du 10 au 14 novembre, mille voix vous parleront de Dieu! »

 

C'était l'annonce de la Grande Mission, soigneusement préparée depuis 1955. En avril, l'idée en avait été lancée et discutée pour la première fois par le Collège des curés, présidé par le Prévôt de Saint-Étienne, Mgr Gorla.

 

On avait décidé dès cette époque de limiter la mission au territoire de la commune de Milan, représentant un million et demi d'habitants, selon les recensements paroissiaux.

 

A cette grande ville de tradition chrétienne et à la vie spirituelle sincère, mais distraite par d'innombrables et pres­sants intérêts pratiques, Mgr Montini voulait adresser le message de Dieu. Cette expérience d'apologétique collective visait à une renaissance religieuse des consciences ; elle devait aussi réorganiser les rangs des mouvements catholiques et semer la parole évangélique dans tous les cœurs distraits, en laissant toutefois à la grâce le soin de la féconder : C'était, en un mot, le cœur de Milan qui devait se convertir.

 

« Milan est bonne, intelligente, généreuse, affirmait l'archevêque, susceptible de progrès spirituels; je pense qu'il serait difficile de trouver une autre ville qui ait un cœur et un visage aussi ouverts que les siens. »

 

Mais devant l'immensité du message divin, la Mission, restreinte à quelques jours de prédication, était limitée : il fallait donc considérer les exigences religieuses de la ville dans leur ensemble, en laissant de côté celles de groupes ou de milieux particuliers; et exposer avec clarté et hardiesse à un monde pauvre en sens du surnaturel, le fondement de toute réalité : « la grande réalité oubliée et méconnue qu'est Dieu : Dieu créateur et notre Père; Dieu Providence; Dieu, qui s'est incarné dans le temps pour nous sauver et pour faire de notre pauvre histoire une histoire éternelle grâce à son Église. »

 

Le choix même du thème de la Mission avait un précédent spécifique : « Certains fidèles, avait dit Mgr Montini quelque temps auparavant, se sont plaints auprès de moi de ce que, de leur vie, ils n'ont entendu un prêche sur Dieu le Père. Nous avons en effet pensé à tous les saints, à toutes les vertus, aux dévotions, aux neuvaines et aux fêtes mais pas à la clé de voûte qu'est Dieu, peut-être parce que nous-mêmes ne l'aimons pas autant que nous le devrions... »

 

Dans de larges couches d'une communauté où les prin­cipes doctrinaires de la religion étaient rares et faibles, sinon complètement absents, il fallait laisser affleurer dans les consciences la persuasion de la vérité, avant même de parler de réforme des mœurs. « Le but, la cible immédiate que nous visons, disait l'archevêque, c'est de faire renaître la religion dans les consciences. » Le message, bien qu'adressé à tous les fidèles sans distinction, était donc surtout destiné à « ces secteurs de la population où l'on ne peut supposer l'existence d'une conscience religieuse, même si les gens qui la composent ont reçu le baptême. » Voilà donc la grande idée directrice de la Mission : une rencontre, face à face, des vérités éternelles avec les « frères lointains ».

 

Le thème choisi pour la prédication fut divisé en sept méditations, une par jour de la semaine, complétées par sept instructions morales, aptes à rappeler les consciences à la néces­sité de la pratique religieuse : « Dieu le Père et les devoirs envers le Père »; « Jésus-Christ révélateur du Père et le Baptême »; « la fuite du Père »; « l'Église où la route qui mène au Père et la Paroisse »; « l'attente du Père et l'activité professionnelle, volonté du Père. »

 

Les sept thèmes, élaborés par des spécialistes des disci­plines religieuses, avec l'aide d'enseignants de la faculté de théologie de Venegono, formèrent le Directiore, un exposé serein et positif de la conception chrétienne de la vie qui, sans renoncer à la précision du langage théologique, enseigne une nouvelle façon de dialoguer avec les âmes : croire avec confiance et exposer la parole de Dieu dans son audacieuse plénitude.

 

« L'Église est vivante, disait l'Archevêque illustrant ce concept, et magnifiquement apte à rencontrer le monde moderne, monde de la culture, des bureaux, des affaires, monde des jeunes surtout, et monde du travail. »

 

Mgr Montini dirigea personnellement l'organisation de la Mission : les premières réunions préparatoires des curés milanais, la nomination de quatre « Commissions d'Étude » (pour la Presse et la Propagande, le Plan de financement, la Pré­dication et l'Organisation et exécution), la visite aux comités paroissiaux à qui était confiée la préparation de la Mission à l'échelle des paroisses, l'institution de cours de théologie pour laïcs (où enseignèrent outre l'archevêque lui-même, les cardinaux Siri et Lercaro, Mgr Charles Journet, Mgr Colombo, le P. Bevilacqua et don Pascal Magni) et enfin la visite de cent cinquante établissements et organismes qui en avaient fait la demande.

 

S'adressant aux futurs prédicateurs de la Mission, Mgr Montini souligna, en juin 1957, son désir d'épurer l'activité pastorale de toute allusion politique : « Nous essaierons d'être très respectueux, même envers ceux qui professent l'athéisme. Nous ne ferons pas de sarcasme, nous ne dresserons pas notre public contre les autres. Vous êtes au courant de la grande mission protestante qui a commencé à New-York avec des moyens très supérieurs à ceux dont nous disposons : un million et demi de dollars. Cette prédi­cation, caractérisée par une violente affirmation des vérités les plus crues, les plus populaires, les plus effrayantes, dont les Saintes Écritures sont remplies, réussit à faire une telle impression que la curie new-yorkaise a dû immuniser les catholiques contre sa grande fascination. Que cela nous serve d'enseignement : nous ne devons minimiser ni la vérité ni le ton de la vérité. »

 

Malgré la rigoureuse affirmation du caractère apolitique  de la mission, les premiers signes d'opposition politique apparurent très vite lorsque la Curie, ne disposant pas suffisamment d' « aumôniers d'usine », se vit refuser l'entrée des prédicateurs dans certains établissements. On assista alors à un phénomène inhabituel et consolant. De nombreux ouvriers réussirent à quitter leur poste de travail et à se rendre en groupe auprès du prédicateur le plus proche. Bravant les représailles des commissions internes et les espions des cellules communistes toujours prêts à les dénon­cer, ils n'hésitaient pas à inventer mille prétextes, à faire déplacer leurs horaires, à se lever avant l'aube ou à rentrer chez eux très tard le soir !

 

En ces jours d'apostolat palpitant, alors que la grande ville faisait preuve d'une attente aiguë et d'un très vif intérêt pour un dialogue dont elle avait depuis longtemps perdu l'habi­tude, l'attaque de l'Unité, le quotidien communiste de Milan fut violente et, comme d'habitude, menteuse et vulgaire :

 

« On promet aux pauvres la patrie céleste pour qu'ils ne dérangent pas les riches qui doivent continuer à jouir de la patrie terrestre. Bien plus, on ne se contente pas de la discri­mination entre riches et pauvres, on distingue aussi les bons pauvres, catholiques, des mauvais pauvres, non catholiques. Ce n'est pas là défendre le pain quotidien, mais la richesse de ceux pour qui le Christ a dit qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des Cieux. La Mission n'était-elle donc pas pour l'archevêque Montini l'occasion de démon­trer qu'on ne peut toujours se battre du côté des gros indus­triels, même si c'est à leur intervention auprès du pape qu'il doit son chapeau de cardinal ? »

 

Au mensonge, à l'ignorance, au massacre d'une vérité, pourtant quotidienne et offerte à tous les yeux par un infa­tigable apostolat ouvrier, l'Unité ajoute la plus sotte, la plus maligne et la plus corrosive des insinuations.

 

Mais l'archevêque connaît la maturité, l'intelligence et le bon sens des travailleurs milanais; il connaît le cœur de sa ville et de son diocèse et ne se laissera pas intimider ni encore moins arrêter par de tels mensonges. Il annoncera person­nellement la Mission à plus de trente-cinq mille personnes et assistera, infatigable, à trente-cinq réunions paroissiales et vingt-neuf assemblées des différentes commissions; il don­nera des leçons aux missionnaires, aux laïcs, aux prêtres et aux curés, enregistrera sept conférences sur disques et parlera à la radio, à la télévision et à la radio vaticane. Il ne laissera surtout aucune solennité, aucune manifestation bruyante interrompre le rythme normal et trépidant de la vie milanaise.

 

A la veille de la Mission et après deux ans d'une prépa­ration intense, mille deux cent quatre-vingt-huit prédica­teurs affluèrent à Milan dont trois cardinaux : Lercaro, Siri et Urbani, vingt-quatre évêques et archevêques, six cents prêtres séculiers, cinq cent quatre-vingt-dix-sept religieux et soixante-cinq séminaristes.

 

A suivre

 

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 05:29

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

Les initiatives de Mgr Montini ont également concerné le grave problème des ouvriers qui arrivaient en masse dans la région de Milan; et pour eux, il a institué le Centre diocésain des immigrés d'assistance spirituelle et morale, en collabora­tion avec le « Comité technique d'immigration » de la com­mune. Le problème le plus urgent, le plus angoissant était celui du logement : l'archevêque Montini fit construire de nombreuses pensions pour ouvriers, dans les zones les plus dépourvues.

 

Une autre initiative d'une charité sociale particulièrement délicate consista à garantir la possibilité de travailler à ceux qui avaient dû engager au Mont-de-Piété jusqu'aux instru­ments et aux machines avec lesquels ils gagnaient leur vie : à l'occasion de Noël, il faisait dégager ces biens, rendant ainsi à ces pauvres gens l'espérance du travail et leur confiance en eux-mêmes.

 

Mais Mgr Montini ne se contentait pas de cela, il voulait creuser jusqu'au bout, aller à la racine du mal, de cette méses­time également coupable des travailleurs et des patrons pour l'Église et pour la Foi.

 

Dans un discours adressé à Turin le 27 mars 1960 aux cadres il dit : « La première catégorie, celle des patrons, celle qui offre au travail les fruits de la pensée, de l'étude, de la technique et de l'organisation, est encore paralysée par l'objection rationaliste et par la prétention philosophique d'en « savoir davantage », avec son esprit scientifique, que tous les prophètes de la religion. La religion, pour une telle mentalité, ne résisterait pas à la confrontation avec le ratio­nalisme moderne; celui-ci la dépasserait, l'expliquerait, la rendrait vaine et seule la science serait valable. »

 

Dans le même discours, mais à propos de la catégorie des travailleurs, Montini relevait la « formidable objection pra­tique propre aux esprits habitués à des raisonnements linéaires et quelque peu bornés qui consiste à dire que la religion distrait les travailleurs de ce qui doit leur importer avant tout, c'est-à-dire de leurs propres intérêts économiques et sociaux; la religion les subjugue, les apaise, les fixe en un système juridique et social dans lequel d'autres vivent dans l'abondance, la sécurité, le plaisir, le privilège, alors qu'eux n'y trouvent que peine et soumission. » De quelque manière qu'ait pris naissance cette fausse opinion, concluait Montini, aucun observateur loyal ne voudra soutenir que la religion est un instrument d'exploitation et de servitude. Pourtant, chacune des deux catégories sociales en lutte, patrons et ouvriers, accuse l'Église : l'une de trop protéger les pauvres, l'autre de prendre parti pour les riches; l'une reproche à l'Évangile de ne pas donner d'importance aux valeurs économiques, l'autre, de prêcher la sainte pauvreté.

 

La vérité, Mgr Montini l'a montrée à plusieurs reprises, avec une cohérence exemplaire, dans ses différents discours, demandant un triple effort d'intelligence pour comprendre :

 

« Primo : que dans la vie et la doctrine de l'Église, il n'y a rien de contraire au travail et que l'Église veut une solution humaine, rationnelle, ordonnée, progressive de la question sociale;

 

« Secondo : que la nature même du travail doit être regardée avec bienveillance en ce qu'il vise à la perfection et mérite la récompense sublime de la prière;

 

« Tertio : qu'il faut participer à la conception universelle de la religion, sans laquelle « le monde finit par sembler absurde, parce que les vraies dimensions de la réalité nous échappent. »

 

Mais le plus grand mérite de sa pensée socio-religieuse, inspirée de sa profonde culture, consiste à avoir identifié la source de la crise moderne, spirituelle avant d'être sociale, dans la pensée philosophie du XIXe siècle, dans l'idéalisme qu'il appelle « métaphysique du gratuit » et dans les déri­vations politiques du libéralisme et du radicalisme d'un côté, du communisme de l'autre. La racine du mal, affirme-t-il, est dans l'effort de la pensée moderne pour faire abstrac­tion de Dieu; une seconde racine se trouve dans les vicissitudes historiques qui, de la révolution française à nos jours, ont brisé la conception unitaire de la vie.

 

« L'homme de travail s'enivre de capacité créatrice et formatrice, il pense être la première cause, supérieure aux causes naturelles... voilà pourquoi il se détache facilement de la religion. »

 

« D'où la grande mission pastorale de l'Église de notre temps : « Le rapprochement entre le monde du travail et celui de la Religion ne peut advenir que comme fait spiri­tuel... Dans ce domaine de la vie aussi, on devra considérer deux facteurs décisifs et mystérieux : La liberté humaine et l'intervention de la grâce divine. »

 

Grâce à eux, il est possible d'espérer « un ordre nouveau dans lequel une véritable paix résulte de la conjonction de la conscience religieuse, des besoins du peuple travailleur et de l'organisation économique de l'entreprise. »

 

Toute la sagesse de son œuvre pastorale ouvrière se trouve dans cet équilibre harmonieux entre le travail et l'initiative privée; en effet Mgr Montini a toujours exprimé en termes sans équivoque sa ferme confiance en la liberté d'entreprise en tant qu'instrument indispensable du progrès commun. Ses visites à la Foire de Milan en font foi et, s'il faut citer un texte, prenons son discours du 31 décembre 1957 aux cadres de la capitale lombarde, à qui il expliqua que la liberté d'en­treprise est l'expression naturelle de la liberté unique et indivisible de l'homme, dont Karl Marx fut par conséquent un négateur.

 

Nous souhaitons que l'infatigable et lumineux apostolat ouvrier de l'archevêque de Milan dans le monde du travail, ce « géant encore myope et inquiet », ait réussi à balayer définitivement la dramatique équivoque de notre temps, qu'une démagogie excessive et inconsidérée a souvent porté à l'exaspération : les travailleurs ne sont pas uniquement ceux qui transpirent matériellement dans les ateliers, les usines ou les champs; ce sont aussi ceux qui gagnent leur pain dans les bureaux, les écoles, les professions libérales ou les arts; et surtout : la charité sociale, les revendications et l'élévation des travailleurs ne doivent pas venir seulement de la gauche mais aussi d'une conception humaine et chré­tienne de la vie...

 

On eut en différentes occasions la preuve que son apostolat ouvrier était dans le vrai et que les équivoques commen­çaient déjà à tomber, quand, par exemple, il parvint à réunir autour de lui, au Vigorelli, des milliers et des milliers d'ou­vriers de toutes les industries milanaises, ces « frères lointains » qui le préoccupaient tant.

 

Il faisait d'un seul coup leur conquête, comme il avait fait celle de la ville ; il leur disait ces paroles de vie, ces paroles nouvelles qui savaient les toucher. Ses visites systématiques et infatigables aux usines, aux bureaux, aux magasins, aux boutiques des artisans, où il arrivait à l'improviste, accom­pagné de son seul secrétaire, traduisaient sa recherche anxieuse et cordiale du dialogue humain qu'il recommandait tellement à tous et qui contribuait si bien à établir des contacts sincères et ouverts.

Comme le bon curé de campagne qui met le nez dans l'humble boutique, il disait : « Me voici, comment ça va ? » et s'informait du travail, du succès des affaires, de l'état des familles.

 

En partant, il laissait ses conseils, son sourire et sa bénédiction et, si besoin était, son aide économique. Les humbles disaient : « Il est vraiment démocratique!... » Et d'autres : « Avec un prêtre comme ça, moi aussi, je suis d'accord!... » C'était l'éloge auquel le grand Archevêque était le plus sensible.

 

Sa réputation et la bienfaisante influence de son apostolat ouvrier commençaient déjà à franchir les frontières de son diocèse pourtant démesuré, et à se répandre un peu partout.

 

En août 1960, l'Archevêque des travailleurs fut invité à prononcer à Assise une conférence sur la papauté au cours de l'un des intéressants cours d'études chrétiennes que, depuis longtemps déjà, la Pro Civitate Christana de don Jean Rossi organise annuellement. Un jeune participant raconte : « Ce matin-là, je vis une voiture pleine d'hommes et je leur demandai qui ils cherchaient. » L'un d'eux prit la parole : « On est des ouvriers et on vient de Prato pour écouter le cardinal Montini. » Je répondis, assez embarrassé : « Vous savez, aujourd'hui le cardinal doit faire un discours plutôt difficile, je ne sais pas s'il vous intéressera... ». « On n'est pas venu pour ça, cet homme-là nous aime vraiment, nous autres ouvriers, on veut seulement lui baiser la main, et après, on s'en va! »

 

Sa dernière grande manifestation publique comme pasteur du diocèse milanais eut lieu, toujours au Vélodrome Vigo­relli, le 1er juin 1963, à l'occasion de la nuit sainte, la traditionnelle réunion diocésaine en préparation de la Pen­tecôte. Malgré la pluie, une foule énorme de quinze mille hommes, jeunes travailleurs, membres de l'Action Catho­lique ou pas, emplissaient la grande enceinte. Tous les esprits étaient tournés vers Rome où le pape Jean XXIII luttait contre la mort. Dans son inoubliable homélie, le cardinal Montini dit entre autre : « Toute vision incomplète ou erronée du monde n'engendre ni la civilisation ni la paix. La conception matérialiste selon laquelle le bien-être éco­nomique, par ailleurs indispensable, suffit à fonder la paix, ne peut rien engendrer de bon. Et moins encore, la théorie plus matérialiste qui veut que, du conflit des classes et de l'esprit subversif, puisse découler une paix humaine et sin­cère. »

A suivre…

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 21:58

 

Extrait du volume :

PAUL VI  Maison MAME 1964

G. SCANTAMBURLO

 

Noël 1960 fut un Noël « chaud » sur le plan syndical. Depuis plusieurs semaines, les travailleurs du secteur électro-ménager étaient en grève pour des questions de salaires et de normes. Une grande manifestation avait été décidée pour le matin de Noël, à l'heure même où Montini, devenu cardi­nal, s'apprêtait à adresser son homélie aux fidèles. Il dit, entre autres choses : « le Christ en venant au monde mani­feste des préférences pour certaines catégories d'hommes : ceux qui sont dans le besoin, qui souffrent, qui sont persé­cutés; et Noël nous fait penser à la douleur humaine. Nous ne pouvons oublier en ce jour béni, la souffrance qui existe encore en ce monde. Souffrance à cause du péché humain. Souffrance à cause de l'injustice, de l'égoïsme, de l'hypocri­sie, de la corruption, de l'oppression; souffrances dues à la pauvreté, au manque de pain et de logement, de travail et de sécurité sociale et à la criante injustice de la répartition économique dont tant de gens souffrent encore. Aujour­d'hui même cette célébration nous pousse à nous demander s'il n'y a pas, à côté de nous, des frères chargés de maux, qui souffrent... »

 

Paroles d'humaine compréhension, de participation à des problèmes d'actualité brûlante, qui nous montrent le pasteur Montini sensible aux souffrances de ses fils. Mgr dell'Acqua ne lui avait-il pas dit en prenant congé dans les bureaux de la Secrétairerie d'État, au moment de sa nomination : « les milanais salueront certainement en vous l'archevêque des travailleurs. »

 

Et Montini lui-même au lendemain de son arrivée pro­mettait aux ouvriers de Sesto San Giovanni : « Avec la grâce de Dieu, je ferai tout mon possible pour être l'archevêque des travailleurs. »

 

A Varese, célébrant le dixième anniversaire de la fonda­tion des A. C. L. I., il donna cette consigne : « le pain, le toit, les vêtements, le travail, ne doivent manquer à aucun homme. Faites vôtre cette thèse et que ceux qui ont la possibilité de guider la politique et l'économie consacrent tous leurs efforts à ce qu'il en soit ainsi. »

 

Du reste, dans son discours de présentation à la cathé­drale, il s'était tracé ce programme pour son œuvre pasto­rale : « J'adresse dès maintenant ma bénédiction aux travail­leurs, sachant que mon souci devra être d'inviter ces fronts courbés sur le travail terrestre à se relever au vent de l'esprit; à élever le travail, quel qu'il soit, matériel ou spirituel, aux fins supérieures qui doivent l'informer pour qu'il soit vrai­ment chrétien; mon souci sera donc de coopérer pour qu'au lieu d'un champ de lutte, le travail devienne le terrain de sincères et pacifiques rencontres humaines, conçues comme une véritable collaboration des classes au bien commun; il sera aussi de prêter, là où existent encore souffrance, injus­tice et légitime aspiration à des améliorations sociales, mon soutien franc et solidaire de pasteur et de père. »

 

On évalue à plusieurs centaines le nombre des visites qu'il rendit aux ouvriers et à leurs dirigeants, sur leur lieu de tra­vail. Ces échanges, toujours cordiaux et ouverts contri­buèrent à faire mieux connaître aux travailleurs l'Église dans sa véritable nature, à dissiper les équivoques et à faire renaître un sentiment religieux qui pouvait être depuis longtemps caché ou opprimé par le dur labeur de chaque jour.

 

« Sachez tous que l'Église est avec vous, disait l'archevêque, qu'elle est à côté de ceux qui souffrent et que ce n'est qu'en suivant ses traces que nous pouvons espérer en une civili­sation vraiment nouvelle : un monde qui ne pourra venir de l'incompréhension, mais seulement de la soif de justice qui est à la base du christianisme. »

 

II ne faut pas s'étonner de ce que ces paroles brûlantes et pleines d'une fascination nouvelle pour le monde du travail, aient commencé à préoccuper ceux qui n'avaient aucun intérêt à voir s'écrouler les barrières séculaires qui ont séparé les travailleurs de la compréhension maternelle de l'Église et du salut chrétien; surtout si l'on considérait que ce pâle et sec archevêque prenait les choses au sérieux et qu'il ne se contentait pas de grands mots et de belles phrases, mais menait à fond la lutte pour l'élévation spirituelle et sociale des ouvriers. En 1956, dans la nuit de l'Epiphanie et pour le premier anniversaire de son arrivée à Milan, un groupe de terroristes faisait exploser un puissant engin sur la façade de l'archevêché, du côté où il logeait. Ce geste insensé ne le troubla pas : le lendemain il célébra la messe de l'Epiphanie, pendant laquelle il annonça la Grande Mission dans les cent vingt-cinq paroisses de la ville et partit, aussitôt après, visiter les sans-abri de Senavra, dans la banlieue milanaise.

Cet intérêt de l'archevêque Montini pour le monde du travail, n'est pas dicté seulement par l'évolution historique et par des situations sociales contingentes. Il l'est aussi par une préparation doctrinaire claire et précise et cela est important pour qui veut évaluer son action pastorale au milieu de ces travailleurs qui lui étaient si chers.

 

Devenu pape, il dira aux curés de Rome, en un témoignage ému, qu'il remerciait Dieu de l'avoir ainsi « entraîné au dialogue avec la puissante multitude, presque indéfinissable, presque inaccessible, des protagonistes du monde moderne... les industriels, les cadres de l'économie et ce géant, parfois encore myope et inquiet, l'homme de travail. »

 

« Le travail n'est pas profane disait-il dès 1955 aux membres de l'A. C. L. I. de Milan; il est, à sa manière, une prière et une collaboration à l'œuvre de Dieu; le travail humain est sacré. »

 

II prit entre autres initiatives celle de célébrer une messe pour les exposants de la Foire de Milan afin de montrer que l'Église ne demeure pas étrangère à ce qui est la plus grande manifestation annuelle du travail milanais. En 1956, il disait à ces exposants : « gens du travail, de l'industrie, du com­merce, ouvriers et patrons, citoyens et magistrats, vous accomplissez un grand cycle et vous le couronnez d'une sublime valeur spirituelle. Comme des mineurs qui ont épuisé leur corps et aveuglé leurs yeux pour arracher au sein de la terre ses richesses cachées, vous sortez dans le soleil, le vent et la liberté de l'horizon chrétien. »

 

Et encore : « le travail est grand mais il n'est pas une fin en soi. S'il restait une fin, il serait un joug, un esclavage et un châtiment. Plus haut sera le but proposé, plus fécond, plus joyeux, plus libre et plus sacré sera le travail humain. Ce but doit être le service et l'amour du Père Céleste et la prière filiale à sa paternelle Providence. »

 

Combler le fossé qui s'est créé à l'époque moderne entre le travail et l'Église a été la préoccupation constante, presque obsessionnelle de Mgr Montini. « Je me sens votre ami, je comprends nombre de vos sentiments, disait-il aux travail­leurs de Pirelli en visitant l'usine, je comprends aussi que vous me regardiez avec une question muette; maintenant, je n'ai rien à vous donner, j'ai les mains vides. Mais je sais que, parce que vous travaillez, vous aspirez à quelque chose qui se trouve au delà de la peine, au delà du salaire, au delà de la matière. Vous aspirez à un peu de vie vraie, à un peu de bonheur. Et dans ce domaine, j'ai d'immenses trésors à vous donner : l'espérance, le sentiment de la dignité humaine, d'immenses horizons de lumière; vous avez une âme et moi j'ai des trésors pour cette âme. »

 

Avec ces prémices et dans cet esprit, l'encyclique Mater et Magitra sur « les récents développements de la question sociale, à la lumière de la doctrine chrétienne », ne pouvait qu'être l'objet d'une extraordinaire attention de la part de Mgr Montini; il convoqua le Synode Mineur de 1961 à l'Uni­versité catholique pour en étudier, avec ses prêtres, l'appli­cation pratique.

 

« II faut que nous devenions tous au moins sommairement compétents, disait-il à cette occasion. Comme nous savons expliquer, par exemple, la doctrine des sacrements et de la prière, nous devons aussi expliquer ce chapitre qui vient s'insérer dans la doctrine chrétienne... Il ne suffit pas de faire la charité de l'aumône et des mots, il faut aussi que nous nous occupions de cette charité sociale. Il développait ensuite avec une adhésion précise à la réalité que nous vivons tous les actions à accomplir.

 

C'est justement pour étudier et coordonner cette action qu'il avait déjà institué l'Office Social Pastoral à la Curie, confié à Don César Pagani, car, comme il l'avait dit dès 1955 aux membres de l'A. C. L. I. de Busto Garolfo : « Le temps d'aller au peuple avec de grands mots et des promesses est passé. Il faut lui apporter des faits, avec des lois et des réa­lisations : c'est la méthode que nous devons instaurer. »

 

L'Office Social Pastoral devait se montrer aussi un conseiller vigilant au cours des moments les plus critiques des diffé­rentes grèves qui ont secoué le diocèse milanais.

 

A suivre …

 

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