Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
La seconde lettre a eu pour origine ce drame fleuve absurde et grotesque mais pas complètement désintéressé : Der Stellvertreter (le Vicaire) du jeune allemand en colère Rolf Hochhut qui, sous le prétexte d'offrir des documents in controversables, porte au paroxysme des rumeurs injustes et sans fondement relatives à une présumée attitude soumise, sinon passive, de Pie XII devant la persécution contre les juifs, déchaînée par le nazisme.
La lettre du cardinal Montini adressée, quelques jours avant son élévation au trône pontifical, au directeur de The Tablet de Londres, et publiée en anglais dans l'édition du 23 juin 1963, a été reproduite dans le texte original italien, par l'Osservatore Romano du même jour.
Réfutation aiguë et sereine des sottes théories du drame allemand, elle est un acte d'amour et de jalouse défense de la mémoire sacrée du grand pape calomnié. « La valeur d'un tel témoignage, écrit Osservatore, de la part d'un homme qui, en qualité de substitut de la Secrétairerie d'État, a vécu pendant de longues années auprès de Pie XII, n'a pas besoin d'illustration. »
II n'était pas rare qu'à deux ou trois heures du matin, sa fenêtre fût encore illuminée. C'était le temps qu'il consacrait, en plus de la rédaction de ses discours, à l'étude et à la lecture de ces auteurs qui lui offraient des points de départ et des thèmes riches d'enseignement : les Pères et les Docteurs de l'Église, les grands écrivains du dix-neuvième siècle européen et les écrivains modernes.
Sa préparation intellectuelle et culturelle, connue de tous, est véritablement exceptionnelle. Les quatre-vingt-dix caisses expédiées de Rome sont allées augmenter ce célèbre arsenal de livres qu'est l'archevêché milanais.
Quand il parle, on sent immédiatement que, non seulement il croit vraiment en ce qu'il dit mais aussi que sa pensée est le fruit d'une longue méditation, le résultat de longues heures d'étude. Attentif à la culture contemporaine, il a été le premier traducteur italien de Jacques Maritain, pour lequel il a un amour particulier.
Il fut vraiment un archevêque moderne, un homme de notre temps : il citait Bernanos, Péguy, Guardini, mais il n'était pas rare de l'entendre parler de Mann et de jeunes écrivains italiens et étrangers.
Il suivait attentivement les pionniers de ce renouvellement théologique dont nous sommes les témoins et qui a trouvé au Concile la confirmation de sa validité.
Jean Guitton, l'illustre académicien français, confiait, pendant le conclave qui élut Montini au trône pontifical, qu'il a toujours envoyé tous ses livres au cardinal de Milan et que, lorsqu'il lui expédia l'Église et l'Évangile, le cardinal en le remerciant, lui écrivait qu'il avait veillé toute la nuit pour en terminer la lecture.
Tout le monde savait à Milan que le cardinal était un passionné de lecture et que les livres le faisaient souvent s'endormir au matin. Son frère, directeur des Edizioni Paoline de la place du Dôme, qui avait la charge de les lui procurer, recevait chaque mois du secrétaire don Macchi, une respectable liste de volumes qui reflétaient le meilleur de la production catholique la plus récente. Le cardinal se tenait continuellement à jour. Quand il partit pour le conclave, il laissa sur son bureau deux œuvres d'apologétique très récentes dont seules quelques pages étaient coupées. « Que de livres paraissent aujourd'hui! », l’entendit-on s'exclamer pendant une visite au centre des Edizioni Paoline en 1959, « il faudrait une longue vie pour pouvoir les parcourir tous. » Et il caressait du regard les différentes collections, feuilletant les volumes en connaisseur, des classiques jusqu'aux études de sociologie.
Ses audiences laissaient toujours une empreinte profonde.
Les milanais trahissaient dans leurs rapports avec l'archevêque une pointe de timidité peut-être parce qu'ils pressentaient indistinctement qu'ils ne le garderaient pas longtemps et que Rome le rappellerait un jour pour le mettre sur le trône de Pierre. La salle d'audiences de Son Éminence était toujours ouverte à tous mais tous n'y entraient pas avec la désinvolture typique des milanais, malgré les encouragements du fidèle et discret secrétaire et la certitude d'un heureux accueil de la part du cardinal.
Mais une fois entrés, les choses changeaient. Le cardinal s'asseyait sur un petit divan plus solide que beau. Son appartement est resté aussi austère que du temps du cardinal Schuster, avec en plus, la touche moderne de l'air conditionné.
L'archevêque parlait, calme, souriant; sa parole coulait, abondante, ordonnée, méditée, quelquefois chargée d'éclairs malgré un timbre toujours parfaitement courtois. On sentait qu'elle était puisée aux sources de l'Évangile et de la pensée des évêques qui ont ponctué l'histoire du diocèse ambrosien.
Il n'y avait pour lui ni petits problèmes ni petits interlocuteurs : toutes choses avaient de l'intérêt et de l'importance, dès lors qu'elles en avaient pour son visiteur. Il avait le plus grand respect de l'âme et de la personnalité de son interlocuteur.
On disait à Milan : « Il vaut mieux que tu ne souffres pas de vertiges, il te prend et t'emmène vers les hauteurs. Notre cardinal parle merveilleusement; on dirait qu'il veut nous faire devenir tous savants. »
Au même titre que les audiences, ses rencontres ont été mémorables.
La passion du cardinal Montini était de faire plaisir à tout le monde, sans jamais compromettre sa dignité de prêtre, de pasteur et de prince de l'Église.
La charge d'archevêque ouverte à toutes les manifestations de l'esprit et de l'action, l'a amené à participer à des congrès, des banquets, des inaugurations et des réunions culturelles de tout genre; à rencontrer des personnalités politiques et des hommes du monde, des journalistes rompus au brio des propos de table et à l'humanisme le plus libre ou des hommes d'affaires et des capitaines d'industrie préoccupés par les affaires et la fuite du temps. Le cardinal ne s'est jamais trouvé gêné et n'a jamais mis les autres convives mal à l'aise. Citations, répliques, mots d'esprit rencontraient un esprit ouvert et une intelligence d'aigle; même si cet aigle ne montrait pas ses serres, enveloppées de douceur évangélique. Quand il le fallait, il savait aussi traiter des affaires avec détachement ou entretenir son interlocuteur de problèmes de technique, d'industrie et d'expansion économique.
S'il y a quelque chose d'étrange en lui — qui semble froid et qui, au contraire, brûle de sympathie humaine — c'est que près de lui les gros industriels de la métropole ressentent plus facilement un certain malaise que les ouvriers, les humbles, avec lesquels, dès qu'il ouvre la bouche, il établit un climat de sincère et chaleureuse affection.
Les rencontres du cardinal Montini avec la presse, les journalistes en général, n'ont pas toujours été sereines et détendues. Ces jongleurs de la parole et de l'information, ces astucieux forgerons de la nouvelle et de l'indiscrétion trouvaient en l'archevêque de Milan, une cible très consciente de la puissance de la presse — fils de journaliste et subtil journaliste lui-même — mais sans défense par caractère, par charité et par mission, devant les escarmouches de la plume.
Devenu pape, il manifestera son étonnement et sa crainte désarmée des journalistes en un célèbre et solide discours, prononcé le 22 septembre 1963, pendant l'audience accordée aux journalistes de l'Union de la Presse Catholique Italienne : « Cette fonction, exercée avec l'amour de la vérité et celui du lecteur, accomplie avec vigueur et rigueur d'esprit, au service d'une vérité contingente et fuyante, mais aussi de celle qui reste, parce que divine, et illumine la scène du monde pour notre bonheur et notre salut... cette fonction n'est pas seulement médiation — instrumentale, passive, impersonnelle — elle est aussi mission active, apostolique et plus que jamais personnelle et méritoire. »
II dira ensuite ce que sont « les premières réactions intérieures provoquées par une invitation à rencontrer des journalistes : Parler à des journalistes! Il y a de quoi trembler : les journalistes sont les professionnels de la parole, ils sont les experts, les artistes, les prophètes de la parole! On peut leur appliquer ce que Cicéron dit de l'orateur : Omnia novit, le journaliste sait tout; la virtuosité de sa pensée et de son langage est telle qu'elle mettrait dans l'embarras quiconque oserait discuter avec lui, même si l'interlocuteur a un mot important à dire ; ce mot d'ailleurs, face à la parole agile, facile, heureuse du journaliste, reste timide et malaisé, hésitant presque à venir aux lèvres. Parler aux journalistes! Il y a de quoi avoir peur : ils sont prêts et infiniment habiles à arracher une allusion, une phrase, à lui trouver cent significations et à lui attribuer celle qui leur convient; leur curiosité est un filet tendu dans lequel l'imprudent qui s'approche, candide et ingénu, tombe facilement, assailli de questions inattendues, de demandes compromettantes, de jugements imprévus, libres et audacieux, quelquefois impitoyables. Parler aux journalistes! On peut supposer que c'est superflu : ils savent tout, disions-nous; ils ne changent certes pas d'avis : ils considèrent qu'ils transmettent simplement la parole d'autrui et des faits qui ne les regardent pas; on peut croire qu'ils sont au fond un peu sceptiques, presque indifférents, trop adroits dans la classification des opinions d'autrui pour en subir l'influence et pour donner à ce qu'ils écoutent un poids autre que professionnel; l'intérêt est pour leur journal, et non pour leur âme. »
Mais parlant aux journalistes catholiques, le pape dorera un peu la pilule : ... « Les premières réactions, disions-nous, parce que d'autres leur succèdent aussitôt, qui prévalent victorieusement si l'on considère... » Etc.
A suivre
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