Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
Mgr Montini fut le premier missionnaire, le premier prédicateur de cette vaste opération apostolique qui intéressa tout le monde catholique par l'originalité de son intuition pastorale et par son efficacité spirituelle. Cette glorieuse étape de l'histoire de Milan devait, dans l'esprit de l'archevêque, « réaliser la conspiration des forces catholiques et réveiller le sentiment chrétien chez les fidèles et plus particulièrement chez ceux qui sont en dehors du rayon de notre ministère ordinaire... » « Voici donc que nous, prêtres, partons avec confiance et humilité vers l'amitié, la compréhension, et la charité du Christ. Voici que nous sommes décidés à mettre les frères lointains au premier plan dans notre prière et nos activités. »
Cette note dramatique et passionnée des frères lointains réapparaît constamment dans son ministère pastoral. Et c'est à eux qu'il dédiera le plus bel appel de toute la Mission : « Que de vides dans la communauté des frères ! Quelle solitude quelquefois dans la maison de Dieu! Si nous pouvions faire parvenir notre voix jusqu'à vous, fils lointains, ce serait avant tout pour vous demander amicalement pardon. Oui, nous à vous, avant vous à Dieu... Pourquoi ce frère est-il lointain ? Parce qu'il n'a pas été suffisamment aimé. Il n'a pas été soigné, instruit, amené aux joies de la foi. Parce qu'il a jugé la foi d'après nos personnes qui la prêchent et la représentent; et que peut-être il a appris par nos défauts à ressentir de l'ennui, du mépris, de la haine pour la religion. Parce qu'il a écouté plus de reproches et d'admonitions que d'invites.
Eh bien, s'il en est ainsi, frères lointains, pardonnez-nous. Si nous ne vous avons pas compris, si nous vous avons trop facilement repoussés, si nous n'avons pas été de bons maîtres pour les esprits et de bons médecins pour les âmes, si nous n'avons pas été capables de vous parler de Dieu comme il le fallait, si nous avons usé envers vous de l'ironie, de la raillerie et de l'esprit de polémique, alors nous vous demandons pardon, mais écoutez-nous... »
Comme le Bon Pasteur de la parabole évangélique qui laisse ses quatre-vingt-dix-neuf brebis en sécurité dans la bergerie pour rechercher celle qui s'est égarée, l'archevêque Montini prêcha et parla aux ouvriers des usines et aux capitaines d'industrie, au Rotary Club et aux éboueurs, au Palais de Justice et aux habitants des baraquements, aux dactylos et aux gens de cinéma, aux étudiants et aux hôtesses, aux fidèles dans les églises et aux malades dans les hôpitaux, aux enfants des écoles et aux garçons d'hôtels.
Il se donna véritablement à tous en ces jours de la Grande Mission, avec une telle générosité, un tel zèle et une si brûlante inquiétude apostolique dans le cœur que l'on put s'exclamer dans son entourage : « On dirait que nous sommes revenus au temps d'un Charles Borromée, ou encore dans les premiers temps de l'Église, pendant les prédications de Pierre ou de Paul! »
Là où il ne pouvait arriver en personne, avec sa voix et son cœur, il arriva par les moyens modernes de la radio, de la télévision, et de l'enregistrement sur rubans magnétiques et sur disques. Ses allocutions chaudes et palpitantes qui reproduisaient les thèmes de la Mission furent écoutées par des centaines de milliers de Milanais dans leurs maisons, chaque jour du 10 au 24 novembre.
Un discours radiophonique de Pie XII aux Milanais, scella l'imposante manifestation de clôture dans la cathédrale regorgeant de fidèles qui chantèrent en un retentissant chœur populaire le Te Deum de remerciement.
Quel a été le résultat de la Grande Mission, de cet événement religieux qui est un tribut fervent à l'histoire spirituelle d'une grande ville moderne « aux antiques traditions sacrées traversées d'impérieux courants de modernisme profane », d'une métropole qui peut être considérée comme un authentique modèle de communauté représentant toute la gamme de la problématique sociale ?
Avant de laisser la parole à l'archevêque lui-même pour un jugement sur sa mission, écoutons celui d'un journaliste qui la vécut de l’ extérieur pendant une semaine entière : « La Mission porte l'empreinte personnelle du cardinal Montini; personne après lui n'a été capable de la répéter et d'ailleurs ni les circonstances sociales ni l'ambiance ne s'y sont plus prêtées. Il est radicalement faux de dire, comme certains l'ont fait, qu'elle n'a pas produit les résultats escomptés; il faut considérer qu'elle répond à des exigences propres à Milan, qu'elle est le fruit de ces temps et surtout qu'elle est née de l'action d'un archevêque qui ne pouvait être que le cardinal Montini. Si Milan, à partir de cette époque, commença à dire que son archevêque avait une piété profonde et à le répéter, préférant mettre l'accent sur cette prérogative personnelle du cardinal, c'est que, dans le ton de cette ville puissamment développée, la Mission avait réussi à greffer un élément de surnaturel : voilà le point important... Elle parvint aussi, par l'écho profond de son enseignement, à remettre en valeur la tradition religieuse du peuple : C'est là qu'est l'essence de la doctrine, d'une pensée féconde et lumineuse, d'un constant enseignement pastoral. Nous devons nous servir de l'expérience qui nous vient des millénaires et construire la civilisation de demain en y ancrant les préoccupations et les problèmes d'aujourd'hui. Nous devons penser que nous serions des fous si nous abîmions ces trésors de foi que nos pères nous ont laissés en héritage. Dans le programme du magistère de Montini, il est fondamental que l'histoire de l'humanité est une histoire chrétienne, que tout ce qui s'est accompli dans les siècles se réfère au Divin Rédempteur et que, jusqu'à la fin du monde, il sera le Roi de l'Univers... Cet écho laissé dans le peuple par la Mission est déjà un fruit substantiel... »
Et voici ce qu'en dit l'archevêque lui-même : « Ce fut un effort pastoral pour rappeler à une vie religieuse sincère et authentique, une ville entière. Cette définition pousse à l'humilité, à la persévérance, à la prière : elle met davantage en lumière les intentions, pleines de grandeur et d'amour, que les résultats, cachés et limités; elle rappelle le caractère occasionnel de l'entreprise et par conséquent informe de l'impossibilité d'obtenir immédiatement des résultats complets et définitifs; elle démontre la valeur de nos moyens apostoliques mais, en même temps, en met en évidence, l'exiguïté et la précarité; elle illustre un bien accompli mais révèle au regard un champ immense de besoins insatisfaits; elle dévoile de magnifiques possibilités et dénonce des obstacles décourageants.
« Effort heureux, il doit être plein d'enseignement; effort momentané, il doit être repris ; effort initial, il doit être poursuivi et développé; effort organisé, il doit continuer dans l'union et la concorde; effort difficile, il doit secouer toute paresse, toute illusion, toute sujétion à l'habitude; effort inapproprié, il doit avoir recours à d'autres ressources, d'autres perfectionnements, d'autres tentatives; effort révélateur, il doit indiquer les possibilités, les lacunes et les besoins, les méthodes et les expériences. Effort inutile ? On serait tenté de le croire en confrontant notre efficacité avec ce qui serait souhaitable pour le règne de Dieu sur un peuple héritier d'un incalculable patrimoine chrétien. Mais n'est-ce pas Dieu qui se sert de notre misérable causalité pour accomplir ses grands desseins de miséricorde et de salut ? Inutile ? Non. « Le Royaume des Cieux est semblable à une semence... il est semblable à un serment; c'est Dieu qui les fera croître. » Dans cette confiance, nous prierons encore, nous travaillerons encore. »
Analyse objective, sereine, pratique et insatisfaite comme le sont toujours de leurs actions les grandes âmes et les apôtres. Montini a justement constaté que « ce fut la plus grande mission qui ait jamais été prêchée dans l'Église catholique, depuis qu'elle existe », mais il a dit aussi servi mutiles sumus. Quoi qu'il en soit, c'est à juste titre qu'un quotidien catholique a écrit : « A l'intérieur d'une société satisfaite, il a semé des ferments d'inquiétudes! »
A suivre…
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