Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
Parmi les mille charges de la Secrétairerie d'État, Mgr Montini devait suivre l'organe officiel du Saint-Siège.
Le P. jésuite Persico du collège Arici de Brescia nous apprenait que Montini serait devenu un grand journaliste s'il n'avait suivi une autre route. Voici un article du « journaliste » Montini que le Cardinal de Milan écrivit en 1961 en digne fils de son père, pour l'Osservatore Romano qui célébrait en un numéro unique le centenaire de sa fondation.
Un article qui éclaire bien des points tant sur le journal du Vatican que sur son auteur et sur la clarté de ses idées.
« Chacun sait qu'un journal est toujours difficile à faire; l'Osservatore Romano l'est tout particulièrement ; mais rares sont ceux qui s'en rendent compte. Je me rappelle qu'au temps où je prêtais service à la Secrétairerie d'État, dont le journal du Vatican dépend dans une certaine mesure, il m'arrivait souvent de recueillir des critiques à son propos. Or, ce n'était pas les critiques que tout lecteur se permet à l'encontre de son journal habituel (car si la liberté de la presse est un fait, celle de critiquer la presse existe aussi, à un degré supérieur et jamais contesté). C'était des critiques qui concernaient la disproportion entre le domaine immense que le journal aurait dû refléter, celui du monde catholique, et la relative exiguïté de ses nouvelles. Pour être tout à fait exact, il faut ajouter qu'elles allaient jusqu'à mettre en doute son aptitude même à donner à ce monde une voix et du relief.
Et ne parlons pas de celles qui concernaient l'étroitesse de son rayon de diffusion!
Manque de moyens, pensais-je; et cela était, car contrairement a ce que croient habituellement les gens, Romains compris, le Vatican, depuis la bourrasque napoléonienne, a toujours été très limité dans ses moyens; on peut même dire que de 1870 à la Conciliation, il a été pauvre. Et qui vit d'obole, même de celle de Saint-Pierre, ne peut se permettre de faire du luxe. Sous cet aspect, le Vatican, digne noble ruiné, vit d'économie et porte son manteau royal, un peu usé, sur une honorable indigence.
Mais ce n'était pas là la vraie difficulté dont souffrait l'Osservatore Romano car, en fin de compte, il trouvait des moyens suffisants, sinon larges : rédacteurs, correspondants, matériel technique... peu de choses en comparaison de ce dont disposent les grands journaux, mais de bonne qualité, et même excellente sous certains rapports (il suffit de considérer les personnes qui composaient la rédaction et celles, dont le comte dalla Torre, qui l'entouraient). La difficulté, ou plutôt les difficultés, étaient moins apparentes mais plus réelles dans d'autres domaines. Comparez par exemple les sujets auxquels la presse consacre ordinairement des pages et des pages et ceux auxquels ce journal offre sa noble voix.
On notera dès l'abord que l'Osservatore Romano ne parle pas ex professo de théâtre, de sport, de finance, de modes, de procès, de bandes dessinées, de mots croisés... ou de tout ce qui semble attirer, sinon intéresser ce qu'on appelle le grand public. Quant à la publicité, comme elle est justement châtiée! Et puis regardez les nouvelles, leurs titres comme leur texte, si tranquilles, si propres, si dignes, incapables de communiquer le moindre frisson, le moindre sursaut au lecteur comme si on voulait le former à une calme et bonne éducation mentale. Journal sérieux, journal grave, qui donc le lirait dans le tramway ou au bar, qui donc ferait cercle autour ?
Ce n'est pas qu'une feuille d'une si grande importance manque de titres sur sept colonnes et de pages à la composition impressionnante; mais l'œil, avide de découvrir ce qui a bien pu éclater dans le monde, se fait tout de suite scrutateur, puis se retire sans rien laisser apparaître de sa secrète désillusion : la page, la grande page est en latin! Bien; nous le connaissons tous le latin; mais nous le lirons mieux ce soir, ou demain; comprenez-moi, c'est du bon latin, il faut le prendre au sérieux!
Et même quand la page aux grands titres n'est pas en latin, on ne peut toujours pas dire qu'elle soit d'une lecture agréable. Édifiante, oui : mais ce n'est pas faire tort au vénérable journal que de dire qu'il ne peut servir de passe-temps comme tant d'autres, dispensateurs de repos et d'évasion. Et nous ne disons rien de l'habituelle chronique des événementiels vaticanes, éclatante bien sûr, et qui nous procure le plaisir d'un incomparable spectacle aulique, mais que nous avons un peu l'impression de connaître déjà, toujours égal à lui-même.
Cet Osservatore Romano, si important, si soigné, si aimé, comment pourrait-on en faire le « Grand Journal » qu'il a le droit d'être et que nous avons le devoir de publier ? Cette expérience attristée m'instruisit sur un autre chapitre de difficultés auxquelles la feuille vaticane ne peut se soustraire et qui sont toutes à son honneur; elle est un « journal d'idées », et non pas comme tant d’autre un simple organe d'information; elle veut être, avant tout, je crois, formatrice. Elle ne veut pas seulement donner des nouvelles; elle veut créer des idées. Il ne lui suffit pas de rapporter les faits tels qu'ils adviennent, elle veut les commenter pour montrer ce qu'ils auraient dû être. Elle ne s'entretient pas seulement avec ses lecteurs; elle s'adresse au monde : elle commente, elle discute, elle fait de la polémique; et, si cet aspect peut éveiller l'intérêt du lecteur, il exige énormément de celui qui écrit. Il ne suffit pas au rédacteur d'utiliser téléphone, téléscripteurs, communiqués, agences, ciseaux et colle; il doit aussi juger, évaluer, tirer son message de son expérience et plus encore de sa conscience : un message personnel, vivant, neuf, original. Et surtout vrai, surtout valable. Ici le journaliste est interprète, guide, maître; il est quelquefois poète et prophète. Art difficile. Sublime, oui; mais difficile. Il faut l'essayer pour y croire. Tout vrai journaliste le connaît, mais à l’ Osservatore Romano cet art est plus que jamais délicat et exigeant.
Les ressources subjectives, de celui qui a de l'esprit, sait improviser et donner aux mots l'heureuse étincelle de son intuition et de son humeur, ne suffisent plus; ici, il faut aussi un respect doctrinal, large et solennel, celui de la mentalité catholique, toujours présente, toujours « engageante ». Bien plus, cette objectivité, ce continuel témoignage au panorama de vérité morale et religieuse dans lequel chaque chose doit être cadrée, demandent au rédacteur une conviction, un amour, un enthousiasme, personnels et vivaces, toujours vigilants, toujours à l'œuvre. Et, comme si toutes ces difficultés ne suffisaient pas, une autre considération vient encore les aggraver : ce journal n'est pas seulement un journal d'idées (et de quelles idées, près de Saint-Pierre !), c'est aussi un journal de milieu, du milieu Vatican. Il est imprimé au Vatican et cela lui vaut prestige et liberté; mais il est diffusé en Italie et à l'étranger et cela lui impose des limites et des précautions considérables. On l'imprime au Vatican, il est donc en partie officiel, mais en partie seulement : il est, d'une part, responsable comme un oracle de la hiérarchie, de l'autre, discutable comme l'expression de la pensée de celui qui y écrit de sa propre autorité.
La distinction est claire mais la réalité est délicate et complexe : L’étole sacrée s'étend souvent au-delà de ses limites officielles, ou tout au moins le croit-on, et des questions ou des doutes surgissent à chaque instant sur le poids à donner aux nouvelles et aux articles de l'illustre et vénérable quotidien.
C'est cette incertitude qui crée autour de l'Osservatore Romano un halo, de respect pour les uns, de méfiance pour les autres : elle recommande le journal aux experts, aux politiques, aux savants, aux diplomates et aux dévots, elle en éloigne le lecteur ordinaire.
Difficultés graves et multiples donc, qui expliquent en grande partie les efforts que nécessitent la composition et la diffusion de ce très singulier journal. Mais à bien y regarder, ce sont justement ces difficultés qui lui confèrent tant de dignité, d'autorité et de force dans la fonction propre de la presse périodique.
J'en fis moi-même l'expérience pendant la dramatique période de la dernière guerre, quand la presse italienne était bâillonnée par une censure impitoyable. L'Osservatore Romano eut alors un rôle merveilleux, non qu'il se fût arrogé de nouveaux et profitables devoirs, mais parce qu'il continua, impavide, son office d'informateur honnête et libre.
Ce fut comme lorsque toutes les lumières, sauf une, s'éteignent dans une pièce : tous les regards se dirigent vers celle qui est restée allumée. Par chance ce fut la lumière tranquille et flamboyante, la lumière apostolique du Vatican. L'0sservatore apparut alors tel qu'en substance il a toujours été : un phare orienteur.
Et l'on vit renaître la confiance dans le journal Vatican : sa foi, sa fonction, son réseau d'informateurs et de collaborateurs, son autorité et sa liberté, son âge et son expérience même peuvent en faire un organe de presse de tout premier ordre.
Car les éléments que nous avons baptisés difficultés peuvent être, s'ils sont évalués avec sagacité et habilement utilisés, considérés comme des particularités et, de ce fait, constituer une très intéressante originalité du journal.
Nul autre en effet ne peut disposer d'un champ d'observation, de sources et de thèmes d'information plus riches, plus vastes et plus variés; nul autre ne peut exercer avec un jugement plus autorisé, une fonction plus bienfaisante d'éducation à la vérité et à la charité. Ne l'appelle-t-on pas, à juste titre, « le journal du Pape » ?
Et c'est certainement cette relative primauté dans la mission journalistique, malgré des moyens modestes, un langage et des rapports fraternels, qui oriente le programme d'un Osservatore Romano toujours jeune et rassemble autour de lui les vœux unanimes au moment du centenaire de sa fidèle et indomptable publication. »
Si cela n'est pas « l'article » par excellence, concis, aigu et clair, où pourra-t-on le trouver ?
Il est aussi révélateur de certains aspects mystérieux du monde du Vatican et de cette vie intense et toujours mesurée qui se déroule au-delà du portail de bronze.
La responsabilité d'un journal comme l'Osservatore Romano, qui, contrairement à tous les autres journaux du monde, ne porte le nom d'aucun directeur ou responsable mais seulement celui de la Typographie vaticane, n'était pas une mince charge pour le substitut de la Secrétairerie d'État...
Surtout en ces temps si durs de la guerre et de l'après-guerre, où l’Osservatore était resté, comme l'affirme Montini lui-même, la seule lumière libre et objective, qui brillât encore dans la tourmente.
A suivre
elogofioupiou.com