Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
La visite de Mgr Montini aux ouvriers de Sesto San Giovanni moins de quarante-huit heures après son arrivée dans le diocèse plut et déconcerta en même temps.
La réputation d'être un prêtre de gauche l'avait, à tort, précédé à Milan. La manie d'étiqueter les gens dans le domaine politique est pourtant ce qu'il y a de plus mesquin et de plus éloigné de l'action d'un ministre de l'Église et de l'Église elle-même. Mais cette renommée n'en fit pas moins naître le soupçon chez les bien-pensants, qui se refusaient à faire l'effort nécessaire pour comprendre que la première sollicitude d'un évêque s'adresse toujours à ceux dont il semble le plus éloigné. Et c'est aux « frères lointains » séduits par l'idéologie matérialiste, pris dans les filets des manœuvres politiques et syndicales, qui ont abandonné l'Église et la religion que s'adresseront toujours les soins les plus diligents et affectueux de Mgr Montini. Certains prélats de la curie milanaise, collaborateurs et amis de l'archevêque, s'employèrent très rapidement à faire comprendre que les visites aux ouvriers étaient parfaitement orthodoxes et conformes à la maxime évangélique de la charité et du salut; mais tout le monde ne comprit pas et il resta des sceptiques.
A ce propos on nous a raconté qu'il y a quelques années, quand l'archevêque de Milan alla inaugurer et bénir les nouvelles salles de catéchisme de la paroisse Saint-Antonin à Concesio, on entendit au milieu des ovations, crier avec emphase : « Vive le prêtre de gauche! » Montini fut extrêmement surpris. Plus tard, s'entretenant à la cure avec l'archiprêtre, don Louis Bosio, il lui dit, repensant à cette étrange exclamation : « Comment, prêtre de gauche ! Prêtre des travailleurs, oui; mais pas de gauche! »
L'archevêque de Milan savait bien que dans la foi et l'amour de Dieu et du prochain, il n'y a ni droite ni gauche, mais une ligne verticale de perfection et d'ascension vers le ciel; il ne s'occupait pas le moins du monde de ce qu'on | pouvait dire et penser de son œuvre infatigable en vue de ramener à la religion le monde du travail.
Sesto San Giovanni, cœur mécanique de Milan et toutes les autres industries le virent entrer dans leurs usines. Les journaux se contentaient par indolence ou par conformisme de publier au lendemain de chaque visite l'habituel compte-rendu de l'éternel hymne au travail, au progrès et à la civilisation que l'archevêque était sensé avoir entonné dans l'usine X ou Y, selon la version que le service de presse de l'usine X ou Y se hâtait de faire parvenir aux différentes rédactions. Mais tout le monde savait, à Sesto et ailleurs (les ouvriers, encore émus, en parlaient jusque dans les réunions de leur syndicat ou de leur parti), que Montini prêchait partout des paroles saintes et brûlantes sur la dignité du travail, sur la prédilection de l'Église pour les pauvres, sur la nécessité pour tous les chrétiens que la justice sociale devînt une réalité.
L'archevêque était sincèrement impatient d'écarter« toute équivoque entre l'Église et les travailleurs » en effaçant le soupçon et l'accusation d'une alliance entre la religion et le capital : c'est là qu'est la vérité, simple et complexe à la fois, et non dans la simplification hâtive d'un prétendu gauchisme.
Il était étonnamment à son aise dans le monde du travail et se sentait chez lui parmi les humbles. Ses manières n'avaient rien de démagogique et pourtant les ouvriers l'écoutaient avec enthousiasme quand il disait, par exemple : « La religion n'est pas l'alliée du capitalisme oppresseur du peuple. Les premiers à se détacher de la religion n'ont pas été les travailleurs mais les grands entrepreneurs et économistes du siècle dernier, qui rêvaient de fonder un progrès et une civilisation sans Dieu et sans le Christ. Et que l'on ne vienne plus dire que la religion est l'opium du peuple et conspire à éteindre en lui l'énergie et l'espoir de progrès ; la religion est sa lumière et sa gloire; elle est sa force.
« Et encore : Un jour viendra, il le faut, où, des usines et des champs, l'hymne du peuple montera vers Dieu, où le vacarme des machines deviendra musique, la fumée des cheminées encens et où le travail humain chantera la prospérité, la paix, le bonheur de la société humaine... »
C'est pourquoi tout le monde condamna les sifflets qui l'avaient accueilli dans une grande usine de la banlieue milanaise. N'accordons pas à cette manifestation plus d'importance qu'il ne lui en accorda lui-même. C'était une usine d'une écrasante laideur. Sous ses énormes structures et ses hautes cheminées qui vomissaient jour et nuit d'acres relents chimiques, elle abritait aussi des « départements spéciaux » pour les ouvriers les plus durs. Qui d'entre nos lecteurs est allé dans une usine de ce genre ? Nous qui y sommes allés nous comprenons le ressentiment et l'hostilité de ces travailleurs. C'était une usine — dit le chroniqueur d'un journal indépendant de Milan — « où l'homme se sent à peine différent du boulon et où il semble qu'un message d'amour soit une chose aussi archaïque et fragile qu'une fable pour enfants. » Les gens humiliés et offensés qui y travaillaient, pleins de souffrance et de rancœur, ne connaissaient l'Église qu'à travers le cliché caricatural du vieil anticléricalisme qui montre le capitalisme en haut de forme, donnant le bras au carabinier moustachu et au prélat replet.
Ce jour-là, le prélat qui entra dans leur cantine alors qu'ils consommaient le « plat du jour » n'avait vraiment rien de replet; mais le capitaliste était à ses côtés, mieux, tous les dirigeants de l'entreprise l'entouraient, obséquieux. « Qui sait si la Rousse n'est pas dehors aussi » murmura quelqu'un. La bordée de sifflets fut irrépressible.
« Alors, raconte le journaliste, témoin oculaire de la scène, l'archevêque Montini s'en alla, tout seul, au fond de l'immense labyrinthe de tables et de bancs, les mains levées en un geste de bénédiction, une ride douloureuse entre ses grands yeux cernés de noir. Ils le regardèrent en silence. Puis, brutalement, les applaudissements éclatèrent. »
Ce geste, le fait d'affronter seul une hostilité imméritée avaient suffi à lui valoir le respect et les applaudissements, car il n'avait pas encore commencé à leur dire ces choses qu'il avait déjà dites ailleurs et qu'il allait répéter d'usine en usine : « J'espère que mon ministère me donnera la grâce de dissiper l'équivoque que certains veulent voir entre l'Église et la classe laborieuse, entre notre temps, tendu vers la paix et le progrès technique, et l'Église. Pourquoi ne pas voir une convergence d'intérêts ? Nous devons bâtir sous d'heureux augures une société nouvelle, un monde meilleur. Vous, qui vivez le sentiment de l'injustice parmi les hommes, vous devez considérer l'Église comme votre amie, votre interprète et votre mère. »
A suivre…
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