Extrait du volume :
PAUL VI Maison MAME 1964
G. SCANTAMBURLO
Les initiatives de Mgr Montini ont également concerné le grave problème des ouvriers qui arrivaient en masse dans la région de Milan; et pour eux, il a institué le Centre diocésain des immigrés d'assistance spirituelle et morale, en collaboration avec le « Comité technique d'immigration » de la commune. Le problème le plus urgent, le plus angoissant était celui du logement : l'archevêque Montini fit construire de nombreuses pensions pour ouvriers, dans les zones les plus dépourvues.
Une autre initiative d'une charité sociale particulièrement délicate consista à garantir la possibilité de travailler à ceux qui avaient dû engager au Mont-de-Piété jusqu'aux instruments et aux machines avec lesquels ils gagnaient leur vie : à l'occasion de Noël, il faisait dégager ces biens, rendant ainsi à ces pauvres gens l'espérance du travail et leur confiance en eux-mêmes.
Mais Mgr Montini ne se contentait pas de cela, il voulait creuser jusqu'au bout, aller à la racine du mal, de cette mésestime également coupable des travailleurs et des patrons pour l'Église et pour la Foi.
Dans un discours adressé à Turin le 27 mars 1960 aux cadres il dit : « La première catégorie, celle des patrons, celle qui offre au travail les fruits de la pensée, de l'étude, de la technique et de l'organisation, est encore paralysée par l'objection rationaliste et par la prétention philosophique d'en « savoir davantage », avec son esprit scientifique, que tous les prophètes de la religion. La religion, pour une telle mentalité, ne résisterait pas à la confrontation avec le rationalisme moderne; celui-ci la dépasserait, l'expliquerait, la rendrait vaine et seule la science serait valable. »
Dans le même discours, mais à propos de la catégorie des travailleurs, Montini relevait la « formidable objection pratique propre aux esprits habitués à des raisonnements linéaires et quelque peu bornés qui consiste à dire que la religion distrait les travailleurs de ce qui doit leur importer avant tout, c'est-à-dire de leurs propres intérêts économiques et sociaux; la religion les subjugue, les apaise, les fixe en un système juridique et social dans lequel d'autres vivent dans l'abondance, la sécurité, le plaisir, le privilège, alors qu'eux n'y trouvent que peine et soumission. » De quelque manière qu'ait pris naissance cette fausse opinion, concluait Montini, aucun observateur loyal ne voudra soutenir que la religion est un instrument d'exploitation et de servitude. Pourtant, chacune des deux catégories sociales en lutte, patrons et ouvriers, accuse l'Église : l'une de trop protéger les pauvres, l'autre de prendre parti pour les riches; l'une reproche à l'Évangile de ne pas donner d'importance aux valeurs économiques, l'autre, de prêcher la sainte pauvreté.
La vérité, Mgr Montini l'a montrée à plusieurs reprises, avec une cohérence exemplaire, dans ses différents discours, demandant un triple effort d'intelligence pour comprendre :
« Primo : que dans la vie et la doctrine de l'Église, il n'y a rien de contraire au travail et que l'Église veut une solution humaine, rationnelle, ordonnée, progressive de la question sociale;
« Secondo : que la nature même du travail doit être regardée avec bienveillance en ce qu'il vise à la perfection et mérite la récompense sublime de la prière;
« Tertio : qu'il faut participer à la conception universelle de la religion, sans laquelle « le monde finit par sembler absurde, parce que les vraies dimensions de la réalité nous échappent. »
Mais le plus grand mérite de sa pensée socio-religieuse, inspirée de sa profonde culture, consiste à avoir identifié la source de la crise moderne, spirituelle avant d'être sociale, dans la pensée philosophie du XIXe siècle, dans l'idéalisme qu'il appelle « métaphysique du gratuit » et dans les dérivations politiques du libéralisme et du radicalisme d'un côté, du communisme de l'autre. La racine du mal, affirme-t-il, est dans l'effort de la pensée moderne pour faire abstraction de Dieu; une seconde racine se trouve dans les vicissitudes historiques qui, de la révolution française à nos jours, ont brisé la conception unitaire de la vie.
« L'homme de travail s'enivre de capacité créatrice et formatrice, il pense être la première cause, supérieure aux causes naturelles... voilà pourquoi il se détache facilement de la religion. »
« D'où la grande mission pastorale de l'Église de notre temps : « Le rapprochement entre le monde du travail et celui de la Religion ne peut advenir que comme fait spirituel... Dans ce domaine de la vie aussi, on devra considérer deux facteurs décisifs et mystérieux : La liberté humaine et l'intervention de la grâce divine. »
Grâce à eux, il est possible d'espérer « un ordre nouveau dans lequel une véritable paix résulte de la conjonction de la conscience religieuse, des besoins du peuple travailleur et de l'organisation économique de l'entreprise. »
Toute la sagesse de son œuvre pastorale ouvrière se trouve dans cet équilibre harmonieux entre le travail et l'initiative privée; en effet Mgr Montini a toujours exprimé en termes sans équivoque sa ferme confiance en la liberté d'entreprise en tant qu'instrument indispensable du progrès commun. Ses visites à la Foire de Milan en font foi et, s'il faut citer un texte, prenons son discours du 31 décembre 1957 aux cadres de la capitale lombarde, à qui il expliqua que la liberté d'entreprise est l'expression naturelle de la liberté unique et indivisible de l'homme, dont Karl Marx fut par conséquent un négateur.
Nous souhaitons que l'infatigable et lumineux apostolat ouvrier de l'archevêque de Milan dans le monde du travail, ce « géant encore myope et inquiet », ait réussi à balayer définitivement la dramatique équivoque de notre temps, qu'une démagogie excessive et inconsidérée a souvent porté à l'exaspération : les travailleurs ne sont pas uniquement ceux qui transpirent matériellement dans les ateliers, les usines ou les champs; ce sont aussi ceux qui gagnent leur pain dans les bureaux, les écoles, les professions libérales ou les arts; et surtout : la charité sociale, les revendications et l'élévation des travailleurs ne doivent pas venir seulement de la gauche mais aussi d'une conception humaine et chrétienne de la vie...
On eut en différentes occasions la preuve que son apostolat ouvrier était dans le vrai et que les équivoques commençaient déjà à tomber, quand, par exemple, il parvint à réunir autour de lui, au Vigorelli, des milliers et des milliers d'ouvriers de toutes les industries milanaises, ces « frères lointains » qui le préoccupaient tant.
Il faisait d'un seul coup leur conquête, comme il avait fait celle de la ville ; il leur disait ces paroles de vie, ces paroles nouvelles qui savaient les toucher. Ses visites systématiques et infatigables aux usines, aux bureaux, aux magasins, aux boutiques des artisans, où il arrivait à l'improviste, accompagné de son seul secrétaire, traduisaient sa recherche anxieuse et cordiale du dialogue humain qu'il recommandait tellement à tous et qui contribuait si bien à établir des contacts sincères et ouverts.
Comme le bon curé de campagne qui met le nez dans l'humble boutique, il disait : « Me voici, comment ça va ? » et s'informait du travail, du succès des affaires, de l'état des familles.
En partant, il laissait ses conseils, son sourire et sa bénédiction et, si besoin était, son aide économique. Les humbles disaient : « Il est vraiment démocratique!... » Et d'autres : « Avec un prêtre comme ça, moi aussi, je suis d'accord!... » C'était l'éloge auquel le grand Archevêque était le plus sensible.
Sa réputation et la bienfaisante influence de son apostolat ouvrier commençaient déjà à franchir les frontières de son diocèse pourtant démesuré, et à se répandre un peu partout.
En août 1960, l'Archevêque des travailleurs fut invité à prononcer à Assise une conférence sur la papauté au cours de l'un des intéressants cours d'études chrétiennes que, depuis longtemps déjà, la Pro Civitate Christana de don Jean Rossi organise annuellement. Un jeune participant raconte : « Ce matin-là, je vis une voiture pleine d'hommes et je leur demandai qui ils cherchaient. » L'un d'eux prit la parole : « On est des ouvriers et on vient de Prato pour écouter le cardinal Montini. » Je répondis, assez embarrassé : « Vous savez, aujourd'hui le cardinal doit faire un discours plutôt difficile, je ne sais pas s'il vous intéressera... ». « On n'est pas venu pour ça, cet homme-là nous aime vraiment, nous autres ouvriers, on veut seulement lui baiser la main, et après, on s'en va! »
Sa dernière grande manifestation publique comme pasteur du diocèse milanais eut lieu, toujours au Vélodrome Vigorelli, le 1er juin 1963, à l'occasion de la nuit sainte, la traditionnelle réunion diocésaine en préparation de la Pentecôte. Malgré la pluie, une foule énorme de quinze mille hommes, jeunes travailleurs, membres de l'Action Catholique ou pas, emplissaient la grande enceinte. Tous les esprits étaient tournés vers Rome où le pape Jean XXIII luttait contre la mort. Dans son inoubliable homélie, le cardinal Montini dit entre autre : « Toute vision incomplète ou erronée du monde n'engendre ni la civilisation ni la paix. La conception matérialiste selon laquelle le bien-être économique, par ailleurs indispensable, suffit à fonder la paix, ne peut rien engendrer de bon. Et moins encore, la théorie plus matérialiste qui veut que, du conflit des classes et de l'esprit subversif, puisse découler une paix humaine et sincère. »
A suivre…
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