Extrait de : Saint Bonaventure vous parle de LA SCIENCE.
Éditions Franciscaines. Paris 1943. Albert Garreau.
Aussi bien voyons-nous le problème se poser, le débat se poursuivre d'âge en âge et recevoir des solutions toutes inspirées du même esprit, quoique diverses d'apparence, selon les temps et les lieux, et aussi selon les tempéraments et les qualités des hommes. Parfois un apôtre, un réformateur s'égare plus ou moins, attribuant aux recettes qui lui étaient le mieux appropriées à lui-même une valeur universelle.
Les Pères de l'Église n'ont pas rejeté purement et simplement la civilisation antique, ils ont su en extraire des nourritures chrétiennes. Ce qui n'a pas été sans travaux ni sans crises de conscience. Saint Jérôme raconte qu'il s'est vu en rêve fouetté devant le tribunal du Christ, parce qu'il avait perdu le goût des livres saints en lisant Cicéron.
Au XVIIe siècle, c'est la grande querelle, célèbre dans l'histoire littéraire, du savant Mabillon et de l'abbé de Rancé. Le fondateur de la Trappe, par goût de pénitence et dans l'excès de son zèle, proscrit totalement les études et consacre ses moines au seul travail manuel ; il affirme que telles étaient à l'origine les dispositions de saint Bernard et même celles de saint Benoît. Mabillon répond paisiblement en invoquant l'esprit de la règle, les traditions de son Ordre, mais aussi, avec le bon sens et la clarté qui étaient les qualités maîtresses de son temps, divers motifs inspirés des besoins de la nature humaine :
« Dieu, dit-il, a mis dans notre âme un ardent amour de la vérité, en sorte qu'elle ne désire rien plus fortement ». Il expose que la perfection de l'esprit et celle du cœur ont beaucoup de rapports et de dépendance mutuelle, de sorte que nous ne sommes guère moins obligés de travailler à l'une qu'à l'autre. La meilleure connaissance de Dieu, qui s'acquiert par l'étude, poursuit-il, conduit à l'amour et le perfectionne. C'est en vain, bien entendu, que l'on étudie, si ce n'est pour devenir meilleur. Et il conclut : « Je ne prétends pas nier qu'il n'y ait des dangers et des écueils sur la mer de la science et de la théologie. Il y en a partout, dans l'ignorance aussi bien que dans la science, et on ne sera pas en sûreté qu'en craignant toujours ces dangers, en se défiant de soi-même et en priant beaucoup ».
Extrême méfiance à l'égard du savoir, conviction de l'impuissance définitive de l'esprit humain, tels étaient les sentiments qui prévalaient vers la fin du Moyen-Âge, au spectacle des excès et des égarements de la scolastique décadente. Nicolas de Cues fait l'éloge d’un docte ignorance, qui avoue que nos lumières terrestres ne sont que ténèbres et n'attend plus rien que de Dieu. Les sentences de l'Imitation de Jésus-Christ peuvent s'interpréter comme une condamnation sans appel du savoir humain. Un docteur, chancelier de l'Université de Paris, tel que Gerson, finit par désespérer de la raison pour ne plus chercher d'autre refuge que la vie intérieure.
Ces contempteurs de la science avaient leurs ancêtres dès le XII° et le XIII° siècles. Le découragement n'était pas encore l'argument préféré. Les anciens docteurs enseignaient que la seule science nécessaire aux clercs est celle de l'Écriture, qui renferme toutes les autres. En conséquence, il ne fallait se livrer à l'étude des sciences profanes qu'autant que l'exigeait une meilleure intelligence des livres saints. Ce qui pouvait conduire fort loin. En effet, pour un saint Pierre Damien ou un saint Bernard, qui proscrivaient la philosophie et bornaient les études au texte littéral de l'Écriture, cent autres jugeaient que toutes les sciences sont nécessaires au théologien, et que, au lieu d'alourdir l'esprit dans son élan vers Dieu, elles lui donnent des ailes. Ainsi s'exprimait le frère Roger Bacon, qui affirmait assez paradoxalement que la connaissance de la grammaire, des mathématiques, de la physique et de l'astronomie est tout à fait indispensable pour la pleine compréhension de la Bible.
Avec les Saints et les savants, le magistère de l'Église se demandait donc dans quelle mesure les clercs devaient cultiver les sciences. Et l'inquiétude était d'autant plus vive que ces sciences, celles d'Aristote, celles de l'antiquité gréco-romaine, risquaient d'entraîner au paganisme ceux qui les pratiquaient.
C'était, avant la renaissance du XVIe siècle, et dans un domaine plus restreint, la même tentation et le même problème.
(A suivre)
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