"Notre-Seigneur arrive près de Jéricho avec ses disciples ; et un grand attroupement se forme. Voici qu'un aveugle, un de ces mendiants qui essayent d'émouvoir les passants de leur complainte lamentable, a deviné ce mouvement de foule et tout ce remue-ménage. Il interroge. On lui dit : «C'est Jésus de Nazareth. » Comme il a entendu dire sur le prophète de Galilée des choses extraordinaires, une grande flambée de désir monte en lui. Jésus, c'est peut-être pour lui la guérison, la fin de la longue nuit pesante, la vie normale qui recommencera sous le grand soleil de Dieu. Toute son espérance s'est tendue. Et, malgré ses voisins qui lui disent: « Tiens-toi tranquille ! » il se met à crier : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! » Le Christ s'arrête; et un dialogue s'engage, décisif : « Que veux-tu que je te fasse ? » Spontanément, la réponse a jailli : « Seigneur, que je voie ! » Le miracle s'accomplit ; le pauvre homme a retrouvé la lumière et de toute son âme il clame sa joie.
Cette prière : « Seigneur, que je voie! » n'a été adressée à Jésus que par quelques aveugles. Beaucoup d'autres ont refusé de la lui faire, ceux dont l'âme était dans la nuit et ne voulait pas la lumière, ces pharisiens qui disaient au Maître : « Sommes-nous des aveugles, nous aussi ? » et auxquels il répondait : ce Si vous étiez des aveugles, vous seriez sans péché; mais vous dites « Nous voyons », votre péché demeure. » La vraie lumière est celle de la foi ; et les aveugles vraiment pitoyables sont ceux qui ne veulent pas croire, qui, en pleine liberté, refusent la lumière.
Avons-nous à dire nous-mêmes à Jésus : « Seigneur, que je voie ! » ? Certes, nous avons la foi ; nous l'avons reçue, pour la plupart, dès le berceau et sans effort douloureux de recherche ; et plus tard nous avons accepté volontairement le Christ et sa lumière. Et cependant nous pouvons, nous devons adresser à Notre-Seigneur la prière émouvante de l'aveugle. Car nous avons toujours à demander une foi plus perspicace et lumineuse. Qui donc oserait prétendre qu'il voit suffisamment, qu'il voit Dieu, qu'il voit les autres, qu'il se voit lui-même?
Nous croyons sans doute à l'existence de Dieu, nous affirmons qu'il est le Maître Souverain et le Père et par conséquent qu'il est partout, qu'il est près de nous et qu'il nous aime. Mais cette foi ne reste-t-elle pas un théorème abstrait et sans grande influence sur notre vie? Peut-être l'Infini nous semble-t-il je ne sais quel être indécis et vague, lointain surtout, dans un au-delà brumeux. Dès lors, Celui qui est partout risque d'être l'absent des vies humaines ; Celui qui est présent dans l'univers risque d'être universellement oublié. Peut-être Dieu est-il Celui que nous prions peu, Celui à qui nous pensons rarement, Celui qui au lieu d'être en plein centre de notre vie reste comme en marge et aux frontières de cette existence. Sans doute Dieu étant l'Esprit pur, nous ne pouvons le voir ici-bas de nos yeux mortels. Mais la foi nous est donnée précisément pour que, dès maintenant, nous vivions avec lui. Abraham, le père des croyants, avait reçu de Dieu lui-même cette consigne : « Marche en ma présence ! » Et je me souviens de cette parole du Curé d'Ars : « La foi, c'est parler à Dieu comme avec un homme. » Nous devons donc demander cette grâce essentielle, l'esprit de foi, c'est-à-dire le regard pénétrant qui nous fera découvrir la présence de Dieu et son amour qui enveloppe notre vie. Seigneur, faites que je vous voie!
Et, aussi, que je voie les autres ! La demande paraît d'abord superflue : alors que Dieu est invisible, les autres sont faciles à voir. Et cependant il arrive que nous ne les voyons pas plus que l'aveugle de Jéricho n'apercevait les passants auprès de lui. L'égoïsme est une puissance d'aveuglement, par conséquent la plus épaisse des murailles, la plus verrouillée des prisons. Nous pouvons fort bien côtoyer de grandes misères, des souffrances poignantes, sans même songer à nous apitoyer, tout simplement parce que nous ne les voyons pas. Combien de drames intérieurs, les vrais drames, combien de drames autour de nous et qui demeurent inaperçus! Que d'incompris, qui sont tout près de nous matériellement, mais en réalité très loin ! On a dit : « Aimer, c'est comprendre; haïr, c'est ne pas voir. » Seule la foi est clairvoyante, avec la charité qui l'accompagne. Et c'est la foi et la charité qui sont en nous insuffisantes. Quand nous pensons voir les autres, quand nous avons même l'impression que nous les voyons trop, quand nous nous hypnotisons sur des défauts qui nous semblent exaspérants, nous oublions justement de les voir dans leur réalité profonde, c'est-à-dire tels que Dieu les voit, comme des êtres créés par lui, aimés de lui, sauvés par le Christ, possédant la vie divine ou du moins appelés à la posséder, nos frères, nos compagnons de route, auprès desquels ils nous a placés pour les soutenir et les aimer, pour que tous ensemble nous marchions vers lui. Seigneur, faites que je voie, que je voie les autres comme vous les voyez !
Est-il nécessaire de demander que nous sachions nous voir nous-mêmes? Oui, car là aussi nous pouvons vivre dans l'illusion. Mon égoïsme me trompe en faisant de moi comme le centre du monde, en m'attribuant des qualités rares qui mériteraient tous les hommages, en me faisant exiger des autres tous les services, en me faisant considérer mes souffrances comme des injustices, mes épreuves comme des attentats et presque des crimes de lèse-majesté. Seigneur, faites que je me voie, dans votre lumière, tel que je suis, ni un saint, ni un criminel, mais un médiocre, un serviteur assez lâche ne méritant guère de prix d'excellence, mais aussi un fils que vous aimez et que vous n'éprouvez jamais que pour le rendre meilleur et lui préparer la vraie joie.
Nous le constatons, contre l'oubli de Dieu, contre la méconnaissance des autres, contre les illusions sur nous-mêmes la foi est la grande lumière indispensable. Autrefois, au temps de l'Évangile, un pauvre homme disait au Christ : «Oui, Seigneur, je crois ; aidez mon incrédulité ! » Nous aussi, nous sommes tout ensemble croyants et incroyants, nous croyons mais nous croyons mal, nous avons des yeux mais notre vue est faible ou brouillée. Puisque le Christ est la lumière, une lumière qui ne se contente pas d'éclairer au dehors, mais qui inspire le désir de voir et qui donne la vue elle-même, demandons à ce Christ de rendre plus perspicace le regard de notre foi. En ce moment où Jésus passe auprès de nous, essayons de lui redire avec toute la sincérité de notre désir et de notre espoir : « Seigneur, faites que je voie ! »
Extrait de : PLUS PRÈS DE TOI MON DIEU. Gaston Salet S.J.
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