LA TROISIÈME PAROLE
Le troisième message de Nôtre-Seigneur en Croix contient exactement le même mot qu'il avait employé pour s'adresser à Sa mère, au repas des noces de Cana. Lorsque Marie, pour tirer l'hôte d'embarras, avait fait la simple remarque qu'il n'y avait plus de vin, Jésus lui avait répondu : « Femme, qu'importé, Mon Heure n'est pas encore venue. » Nôtre-Seigneur employait toujours le mot « Heure » lorsqu'il était question de Sa Passion et de Sa mort.
Parlant à notre manière, Nôtre-Seigneur eût dit à Sa bienheureuse Mère, à Cana : « Ma chère mère, vous rendez-vous compte que vous Me demandez de manifester Ma Divinité — d'apparaître devant le monde comme le Fils de Dieu, et de prouver Ma Divinité par Mes paroles et Mes miracles? A partir du moment où je ferai cela, Je M'engagerai dans la voie royale de la Croix. Lorsque Je ne serai plus connu parmi les hommes comme le fils du charpentier, mais comme le Fils de Dieu, j'aurai fait mon premier pas vers le Calvaire. Mon Heure n'est pas encore venue, mais voudriez-vous que Je l'anticipe? Est-ce votre volonté que J'aille vers la Croix? Si Je le fais, la parenté que vous avez avec Moi va changer. En ce moment, vous êtes Ma Mère ; vous êtes connue partout, dans notre village, comme la mère de Jésus. Mais si J'apparais maintenant comme le Sauveur des hommes, si J'entreprends l'œuvre de la Rédemption, votre rôle va changer. A partir du moment où Je commencerai le salut de l'humanité, vous ne serez plus seulement Ma mère, vous serez aussi la mère de chacun de ceux que Je sauverai. Je suis la Tête de l'humanité ; dès que J'aurai sauvé le corps de cette humanité, vous qui êtes la mère de la Tête, vous deviendrez aussi la mère de Mon Corps Mystique, qui est l'Église. Vous serez alors la mère universelle, la nouvelle Eve, comme Je suis le nouvel Adam.
« Pour indiquer le rôle que vous jouerez dans la Rédemption, Je vous attribue ce titre de maternité universelle ; Je vous appelle : Femme. C'est à vous que Je faisais allusion quand J'ai dit à Satan que Je mettrais une inimitié entre lui et la femme, entre sa race et votre descendance, que Je suis. C'est avec ce grand titre de femme que Je proclame maintenant votre dignité. Et Je la proclamerai encore, cette dignité, lorsque Mon Heure viendra et lorsque J'aurai les bras étendus sur la Croix, comme un aigle blessé. Nous sommes solidaires dans cette œuvre de la Rédemption. Ce qui est à vous est à moi. A partir de cette Heure, nous ne sommes plus exactement Marie et Jésus, nous sommes le nouvel Adam et la nouvelle Eve, renouvelant l'humanité, changeant l'eau du péché en vin de vie. Maintenant que vous savez tout cela, Ma chère mère, est-ce votre volonté que J'anticipe la Croix et que Je marche vers le Calvaire ? »
Nôtre-Seigneur ne présentait pas seulement à Marie le choix entre solliciter ou non un miracle, Il demandait plutôt si elle voulait L'envoyer à Sa mort. Il avait bien mis en évidence que le monde ne tolérerait pas Sa Divinité et que, s'il changeait l'eau en vin, un jour viendrait où le vin serait changé en sang.
Trois ans avaient passé depuis le miracle de Cana. Du haut de Sa Croix, Nôtre-Seigneur regardait maintenant les deux créatures qu'il aimait le plus sur la terre, Sa très sainte Mère et Jean. Il reprit les mêmes mots qu'à Cana et donna à notre Mère le titre qu'il lui avait donné au repas de noces. Il l'appela : « Femme ». C'était comme une seconde Annonciation. Tournant Sa tête couronnée d'épines et Ses yeux souillés de poussière et de sang, Il regarda longuement vers Marie qui avait consenti à L'envoyer à la Croix, et qui se tenait là, tout près, en coopératrice de la Rédemption, puis Il dit : «Femme, voici ton fils. » Jésus dit à Son disciple bien-aimé : « Voici ta mère. » Il ne l'appela pas Jean, car c'eût été le désigner seulement comme le fils de Zébédée, alors que, dans l'anonymie, il représentait tous les hommes. Là se trouve la réponse, après bien des années, au mot mystérieux de l'Évangile de l'Incarnation qui indiquait que notre sainte Mère avait déposé son « premier-né» dans une crèche. Cela voulait-il dire que Notre-Dame devait avoir d'autres enfants? Oui, certainement, mais pas selon la chair. Notre divin Sauveur et Seigneur Jésus-Christ était le Fils unique de notre sainte Mère, selon la chair. Mais Notre-Dame devait avoir d'autres enfants, selon l'esprit.
Il y eut deux grandes périodes dans les rapports de Jésus et de Marie, l'une s'étendant de la Crèche à Cana, et l'autre de Cana à la Croix. Pendant la première période, Marie était la mère de Jésus; pendant la seconde, elle commença d'être la mère de tous ceux que Jésus rachetait en d'autres termes, elle devint la mère des hommes. De Bethléem à Cana, Marie avait Jésus comme une mère a son fils; elle L'appela même familièrement « Fils », à l'âge de douze ans, comme si c'était sa manière habituelle de s'adresser à Lui. Pendant ces trente années Il demeura auprès d'elle, dans ses bras lors de la fuite en Égypte, puis soumis à son autorité pendant la vie à Nazareth. Il était à elle et elle était à Lui, et même, au moment où ils s'en furent aux noces de Cana, c'est le nom de la mère qui est mentionné le premier : « Marie, la mère de Jésus, s'y trouvait. »
Mais, à partir de Cana, il y eut un détachement croissant que Marie s'appliqua à pratiquer elle-même. Un an après Cana, comme une pieuse mère, elle suivit Jésus dans Sa prédication. Un jour on annonça à Nôtre-Seigneur que Sa mère Le cherchait. Jésus, comme s'il s'en désintéressait, Se tourna vers la foule et lui demanda : « Qui est Ma mère? » (Matthieu 12, 48.)
Puis révélant le grand mystère chrétien, qui veut que la parenté ne relève pas de la chair et du sang, mais de l'union par la grâce avec la Nature divine, Il ajouta : « Quiconque fait la volonté de Mon Père qui est dans les cieux, celui-là est Mon frère, et Ma sœur, et Ma mère. » (Matthieu 12, 50.)
Le mystère s'acheva au Calvaire. Là, au moment où elle perdait son divin Fils, Marie devint notre mère. Ce qui semblait être une perte d'affection, en était, en réalité, l'approfondissement. Aucun amour ne s'élève à un plan supérieur sans perdre ce qui était au plan inférieur. Marie perdit l'amour de Jésus à Cana, mais elle Le retrouva au Calvaire, avec le Corps Mystique racheté par Lui. Pour le moment, c'était un pauvre échange que de donner Son divin Fils pour gagner l'humanité, mais en réalité, elle ne gagnait pas l'humanité sans Jésus. En ce jour où elle vint à Son sermon, Il commença à étendre sa maternité divine à une nouvelle maternité, celle de tous les hommes; au Calvaire, II lui fit aimer les hommes comme Il les aimait.
Il s'agissait d'un amour nouveau, ou peut-être du même amour, mais étendu au plan plus vaste de l'humanité. Cependant cela n'allait pas sans quelque tristesse. Cela coûtait à Marie d'avoir les hommes pour fils. Elle avait pu donner naissance à Jésus avec joie, même dans une étable, mais elle ne pouvait donner naissance aux chrétiens que sur le Calvaire, et au milieu de douleurs assez intenses pour faire d'elle la Reine des Martyrs. Le Fiat, qu'elle avait prononcée lorsqu'elle était devenue la Mère de Dieu, se changeait en un autre Fiat, comme en une immense extension de ce qu'elle avait déjà donné au monde. C'était en outre un Fiat qui élargissait ses affections au point d'élargir aussi ses peines. L'amertume de la malédiction portée contre Ève, que la femme engendrerait dans la douleur, atteignait maintenant son comble, et ce n'était pas par l'ouverture des entrailles, mais par le transpercement d'un cœur, comme l'avait annoncé le vieillard Siméon. C'était le plus grand de tous les honneurs, que d'être mère du Christ, mais c'était aussi un grand honneur d'être la mère des Chrétiens. Il n'y avait pas eu de place dans l'hôtellerie pour sa première maternité, mais Marie avait le monde entier pour la seconde. N'oublions pas qu'en S'adressant au disciple bien-aimé, Nôtre-Seigneur ne l'appela pas Jean, car Il aurait semblé ne s'adresser qu'au fils de Zébédée. Or, en lui, c'était toute l'humanité qui était confiée à Marie; elle devenait la mère des hommes, non point par métaphore, ni par figure de rhétorique, mais par les douleurs de l'enfantement. Ce n'était pas non plus en raison d'une sollicitude purement sentimentale que Nôtre-Seigneur remettait Jean à Sa propre mère, puisque la mère de Jean était présente au pied de la Croix. Au point de vue humain, Jean n'avait plus besoin qu'on lui donne une mère. Les paroles de Jésus avaient une portée spirituelle, et elles se vérifièrent le jour de la Pentecôte, lorsque le Corps Mystique du Christ devint effectif et visible. Marie, en sa qualité de mère de l'humanité rachetée et régénérée, était alors au milieu des Apôtres.
Extrait de : LA VIE DE JÉSUS. Mgr Fulton J. Sheen (1960)
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