Souffrir toutes sortes de croix.
10° Résolvez-vous, chers Amis de la Croix, à souffrir toutes sortes de Croix sans exception et sans choix: toute pauvreté, toute injustice, toute perte, toute maladie, toute humiliation, toute contradiction, toute calomnie, toute sécheresse, tout abandon, toute peine intérieure et extérieure, disant toujours : Mon cœur est préparé, mon Dieu; mon cœur est préparé. Préparez-vous donc à être délaissés des hommes et des anges, et comme de Dieu même; à être persécutés, enviés, trahis, calomniés, discrédités et abandonnés de tous ; à souffrir la faim, la soif, la mendicité, la nudité, l'exil, la prison, la potence et toutes sortes de supplices, quoique vous ne l'ayez pas mérité pour les crimes qu'on vous impose. Enfin imaginez-vous qu'après avoir perdu vos biens et votre honneur; qu'après avoir été jetés hors de votre maison comme Job et sainte Elisabeth, reine de Hongrie..., on vous jette, comme cette sainte, dans la boue ; on vous traîne, comme Job sur un fumier, tout puant et couvert d'ulcères, sans qu'on vous donne du linge pour mettre sur vos plaies, ni un morceau de pain à manger qu'on ne refuserait pas à un cheval ou à un chien; qu'avec tous ces maux extrêmes Dieu vous laisse comme en proie à toutes les tentations des démons, sans verser dans votre âme la moindre consolation sensible. Croyez fermement que voilà le souverain point de la gloire divine et de la félicité véritable d'un vrai et parfait Ami de la Croix.
Regarder habituellement ces quatre choses:
11° Pour vous aider à bien souffrir, faites-vous une sainte habitude de regarder quatre choses :
Premièrement, l'œil de Dieu, qui, comme un grand roi, du haut d'une tour, regarde son soldat dans la mêlée, avec complaisance et avec louange de son courage. Qu'est-ce que Dieu regarde sur la terre ? Les rois et les empereurs sur leurs trônes ? Il ne les regarde souvent qu'avec mépris. Les grandes victoires des armées de l'État, les pierres précieuses, les choses, en un mot, qui sont grandes aux yeux des hommes? Ce qui est grand aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu. Qu'est-ce donc qu'il regarde avec plaisir et complaisance, et dont il demande des nouvelles aux anges et aux démons mêmes? C'est un homme qui se bat pour Dieu avec la fortune, avec le monde, avec l'enfer et avec soi-même, un homme qui porte joyeusement sa Croix. N'as-tu pas vu sur la terre une grande merveille que tout le Ciel regarde avec admiration ? dit le Seigneur à Satan. N'as-tu pas vu mon serviteur Job qui souffre pour moi ?
Secondement, considérez la main de ce tout-puissant Seigneur, qui fait tout le mal de la nature qui nous arrive, depuis le plus grand jusqu'au moindre. (Ce mal de la nature désigne les maux naturels qui sont la conséquence de l'activité naturelle des choses, comme les cataclysmes, les maladies, et beaucoup d'infirmités ou d'accidents. Cette activité naturelle des éléments peut avoir des effets désastreux, mais en elle-même, elle n'a rien de répréhensible ; et, comme les qualités naturelles proviennent de Dieu, ainsi que leur exercice, on peut dire que Dieu lui-même les fait par les causes naturelles qu'il a créées. Il faut donc toujours savoir s'élever au-dessus des malheurs de ce genre, pour adorer la Providence.
Quant au mal moral, les péchés, etc., Dieu ne les fait en aucune façon ; il permet cependant qu'ils arrivent, comme une conséquence de la liberté humaine ici-bas. )
La même main qui a mis une armée de cent mille hommes sur le carreau, a fait tomber la feuille de l'arbre et le cheveu de votre tête ; la main qui avait touché Job rudement, vous touche doucement par le petit mal qu'elle vous fait. De la même main, il forme le jour et la nuit, le soleil et les ténèbres, le bien et le mal ; il a permis les péchés qu'on commet en vous choquant, il n'en a pas fait la malice, mais il en a permis l'action. Ainsi quand vous verrez un Semeï vous dire des injures, vous jeter des pierres comme au Roi David, dites en vous-mêmes : « Ne nous vengeons point, laissons-le faire, car le Seigneur lui a ordonné d'en agir ainsi. Je sais que j'ai mérité toutes sortes d'outrages, et que c'est avec justice que Dieu me punit. Arrêtez-vous, mes bras ; vous, ma langue, arrêtez-vous, ne frappez point, ne dites mot. Cet homme ou cette femme me disent ou font des injures: ce sont les ambassadeurs de Dieu, qui viennent de la part de sa miséricorde pour tirer vengeance à l'amiable. N'irritons pas sa justice en usurpant les droits de sa vengeance; ne méprisons pas sa miséricorde, en résistant à ses coups de fouet tout amoureux, de peur qu'elle ne nous renvoie, pour se venger, à la pure justice de l'éternité. »
Regardez une main de Dieu toute puissante et prudente, qui soutient, tandis que son autre vous frappe; il mortifie d'une main, et vivifie de l'autre ; il abaisse et il relève, et de ses deux bras il atteint d'un bout à l'autre de votre vie doucement et fortement : doucement, en ne permettant pas que vous soyez tentés et affligés au-dessus de vos forces ; fortement, en vous secondant d'une grâce puissante, qui correspond à la force et à la durée de la tentation et de l'affliction ; fortement encore, en devenant lui-même, comme il le dit par l'esprit de sa sainte Église, votre appui sur le bord du précipice auprès duquel vous êtes, votre compagnon dans le chemin où vous vous égarez, votre ombrage dans le chaud qui vous brûle, votre vêtement dans la pluie qui vous mouille et le froid qui vous glace, votre voiture dans la lassitude qui vous accable, votre secours dans l'adversité qui vous arrive, votre bâton dans les pas glissants, et votre port au milieu des tempêtes qui vous menacent de ruine et de naufrage.
Troisièmement, regardez les plaies et les douleurs de Jésus-Christ crucifié. Il vous le dit lui-même : « O vous tous, qui passez par la voie épineuse et crucifiée par laquelle j'ai passé, regardez et voyez; regardez des yeux mêmes de votre corps, et voyez, par les yeux de votre contemplation, si votre pauvreté, votre nudité, votre mépris, vos douleurs, vos abandons, sont semblables aux miens; regardez-moi, moi qui suis innocent, et plaignez-vous, vous qui êtes coupables.» Le Saint-Esprit nous ordonne, par la bouche des Apôtres, ce même regard de Jésus-Christ crucifié; il nous commande de nous armer de cette pensée plus perçante et plus terrible à tous nos ennemis que toutes les autres armes. Quand vous serez attaqués par la pauvreté, l'abjection, la douleur, la tentation et les autres croix, armez-vous d'un bouclier, d'une cuirasse, d'un casque, d'une épée à deux tranchants : savoir, de la pensée de Jésus-Christ crucifié; voilà la solution de toute difficulté et la victoire de tout ennemi.
Quatrièmement, regardez en haut la belle couronne qui vous attend dans le ciel, si vous portez bien votre croix. C'est cette récompense qui a soutenu les Patriarches et les Prophètes dans leur foi et leurs persécutions, qui ont animé les Apôtres et les Martyrs dans leurs travaux et leurs tourments. Nous aimons mieux, disaient les Patriarches avec Moïse nous aimons mieux être affligés avec le peuple de Dieu, pour être heureux éternellement avec lui, que de jouir pour un moment d'un plaisir criminel. Nous souffrons de grandes persécutions à cause de la récompense, disaient les Prophètes avec David. Nous sommes des victimes destinées à la mort, comme un spectacle au monde, aux Anges et aux hommes par nos souffrances, et comme la balayure et l'anathème du monde, disaient les Apôtres et les Martyrs avec saint Paul, à cause du poids immense de la gloire éternelle, que ce moment d'une légère souffrance produit en nous. Regardons sur notre tête les Anges qui nous crient : « Prenez garde de perdre la couronne marquée pour la Croix qui vous est donnée, si vous la portez bien. Si vous ne la portez pas bien, un autre la portera comme il faut et ravira votre couronne. » « Combattez fortement en souffrant patiemment, nous disent tous les saints, et vous recevrez un royaume éternel. » Écoutons enfin Jésus-Christ, qui nous a dit : « Je ne donnerai ma récompense qu'à celui qui souffrira et vaincra par la patience. »
Regardons en bas la place que nous méritons, et qui nous attend dans l'enfer avec le mauvais larron et les réprouvés, si nous souffrons comme eux avec murmure, avec dépit et avec vengeance. Écrions-nous avec saint Augustin : Brûlez, Seigneur, coupes, tailles, tranchez en ce monde-ci pour punir mes péchés, pourvu que vous les pardonniez dans l'éternité.
Ne pas se plaindre volontairement et avec murmure.
12° Ne vous plaignez jamais volontairement et avec murmure des créatures dont Dieu se sert pour vous affliger. Distinguez pour cela trois sortes de plaintes dans les maux. La première est involontaire et naturelle: c'est celle du corps qui gémit, qui soupire, qui se plaint, qui pleure, qui se lamente: quand l'âme, comme j'ai dit, est résignée à la volonté de Dieu dans sa partie supérieure, il n'y a aucun péché. La seconde est raisonnable: c'est quand on se plaint et découvre son mal à ceux qui peuvent y mettre ordre, comme un supérieur, un médecin ; cette plainte peut être imparfaite quand elle est trop empressée, mais elle n'est pas péché. La troisième est criminelle (C’est-à-dire, péché ; mais péché dont la gravité reste proportionnée à la malice de la plainte.) : C’est lorsqu'on se plaint du prochain pour s'exempter du mal qui nous fait souffrir ou pour se venger, ou qu'on se plaint de la douleur que l'on souffre, en consentant à cette plainte et y ajoutant l'impatience et le murmure.
Recevoir les croix avec reconnaissance et remercier Dieu.
13° Ne recevez jamais aucune croix sans la baiser humblement, avec reconnaissance; et, quand Dieu tout bon vous aura favorisé de quelque croix un peu considérable, remerciez-l'en d'une manière spéciale et l'en faites remercier par d'autres, à l'exemple de cette pauvre femme qui, ayant perdu tout son bien par un procès injuste qu'on lui suscita, fit aussitôt dire une messe, d'une pièce de dix sous qui lui restait, afin de remercier Dieu de la bonne aventure qui lui était arrivée.
Se charger soi-même de croix volontaires.
14° Si vous voulez vous rendre dignes de recevoir les croix qui vous viendront sans votre participation, et qui sont les meilleures, chargez-vous-en de volontaires, avec l'avis d'un bon directeur. Par exemple, avez-vous chez vous quelque meuble inutile auquel vous avez quelque affection ? donnez-le au pauvre en disant : « Voudrais-tu avoir du superflu, quand Jésus est si pauvre ! » Avez-vous horreur de quelque nourriture, de quelque acte de vertu, de quelque mauvaise odeur? Goûtez, pratiquez, sentez, vainquez-vous. Aimez-vous avec un peu trop de tendresse et empressement quelque personne, quelques objets? Abstenez-vous, privez-vous, éloignez-vous de ce qui vous flatte. Avez-vous quelque saillie de nature pour voir, pour agir, pour paraître, pour aller en quelque endroit? Arrêtez-vous, taisez-vous, cachez-vous, détournez vos yeux. Haïssez-vous naturellement un tel objet, une telle personne? Allez-y fréquemment, surmontez-vous.
En conclusion.
Si vous êtes vraiment Amis de la Croix, l'amour, qui est toujours industrieux, vous fera trouver ainsi mille petites croix dont vous vous enrichirez insensiblement, sans crainte de la vanité, qui se mêle souvent dans la patience avec laquelle on endure les croix éclatantes ; et, parce que vous aurez été ainsi fidèles en peu de chose, le Seigneur, comme il l'a promis, vous établira sur beaucoup, c'est-à-dire sur beaucoup de grâces qu'il vous donnera, sur beaucoup de croix qu'il vous enverra, sur beaucoup de gloire qu'il vous préparera. (Fin)
Mon Dieu, je Vous aime, je Vous adore et je Vous remercie.
Extrait de : Lettres aux amis de la Croix. L.M. De Montfort.
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