La vérité de notre vie est par elle-même dans une éclatante lumière; elle est le vrai éternel, et le « clairvoyant », c'est-à-dire l'homme conscient de lui-même, le reconnaît. Mais à l'égard des autres, qui sont le grand nombre, cette clarté est une nuit.
Pourquoi? Parce qu'ici la lumière appartient à « l'homme qui s'est dompté, au cœur pur de l'Évangile.», à celui qui n'est pas esclave des sens et ne subit pas leur puissance ténébreuse, apte à tout dévoyer en nous.
A midi, dans l'éblouissement du soleil, les étoiles sont là; mais on ne les voit pas; une pellicule de lumière nous les cache : ainsi la clarté des évidences terriennes dérobe à notre vue spirituelle ses objets, l'éteint elle-même, et nous réduit peu à peu, si nous ne réagissons, à l'état de cette taupe de Victor Hugo qui disait, se gaudissant des hommes clairvoyants : « Ils me font rire, avec leur soleil ! »
L'origine première de ce malheur est que le monde de l'esprit lui-même ne nous est accessible que par les sens. Les sens en abusent. Pour peu qu'on leur en donne licence, ils accaparent au passage tout.
Impérialistes, comme toute puissance de vie, ils tendent à maîtriser et à pousser vers leurs fins notre vie entière. Dès lors, pour l'homme spirituel averti de ce danger, l'effort est de renverser les rôles; d'obliger les sens mêmes, en les subjuguant, à nous conduire où nous voulons aller; de muer leur clarté inférieure en clarté spiritualisée, comme il se peut grâce à des réflexions ardentes, et comme il sied à l'homme faisant métier d'homme.
La vie des sens est la vie de la bête. Que la raison s'y associe et emploie ses propres lumières à la mener plus loin, c'est pire, si la direction est la même, et la vie ainsi rationalisée n'est pas pour cela spiritualisée, mais matérialisée avec plus de puissance et de désastre.
Ah! Si l'intégrité morale nous était sensible!
Si le charme spirituel s'exerçait à la manière des objets changeants! Platon disait de la sagesse : « Elle suggérerait de prodigieuses amours, si elle offrait à nos yeux une image aussi claire que celle de la beauté. »
Certes! Mais le charme de la sagesse, il faut nous-mêmes le créer, avant de le subir. Il a beau subsister en soi, il n'est pour nous qu'au prix d'une évocation laborieuse, en contradiction permanente avec nos instincts.
Notre âme baigne dans le monde de l'esprit comme notre corps dans celui de l'espace. Notre corps sait sa route; l'âme, en hésitant devant la sienne, va-t-elle se laisser devancer et entraîner par son compagnon de destin ?
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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